L'arroseur arrosé
de Lelokalmatos



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A la manière de Matin Brun de Frank Pavloff et de la nouvelle Les Fourmis de Boris Vian


Comment en est-on arrivé là ? On n’a rien vu venir, on ne les a même pas soupçonnés. Ils disaient que c’était au nom de la liberté, au nom de nos libertés individuelles. On les a crus, comme toujours. Et puis ça n’a pas eu l’air de déranger les autres, au contraire…

Ils sont encore à nos trousses. Ils ont eu Benson et Le Gaulois. Enfin je crois. La dernière fois que j’ai vu Benson, il ramassait les jambes du Gaulois arrachées par un tir de roquette. Il avait l’air embêté de ne pas trouver de glace pour les y plonger. Il faisait une de ces chaleurs en plus. Quand ils ont lâché leur chien sur le Gaulois, Benson n’a pas supporté. Faut dire qu’ils sont costauds leurs bestiaux…

Un jour, un de leur spécialiste a parlé à la télé : il a expliqué que les Consommateurs (c’est le nom qu’ils leur donnaient) devraient suivre une thérapie comportementale. Ces réunions avaient lieu pas loin d’ici. Ils avaient organisé des navettes pour faciliter le transport.

En traversant la rue, j’ai glissé sur une barquette. Le gars juste derrière moi est tombé raide. C’était Strike je crois. Je pourrais jurer de rien, le bastos lui a arraché toute la figure. Dire qu’on l’appelait Le Chanceux. C’est vraiment pas de bol pour lui. Au loin j’ai aperçu Fortunée qui semblait se diriger dans une mauvaise direction. En même temps, un éclat d’obus lui avait enfoncé les yeux jusqu’au cervelet, alors ça devait pas être évident pour elle de garder un bon sens de l’orientation. J’espère qu’elle a pu éviter le champ de mines…

C’est à cette époque qu’ils ont conseillé aux Consommateurs de compléter les thérapies comportementales par des stages de « retour sur soi ». C’était pour traiter en profondeur les « mauvaises énergies ». A ce moment-là, les départs furent nombreux, mais les retours beaucoup moins.

Je crois qu’on les a semés. J’ai rejoint Philippe et Momo. Le Gitan est là, Kamel aussi. J’aperçois Seïta, adossée sur ce qui devait être un arbre. Elle tient Chester dans ses bras. Les miliciens ne l’ont pas ratée. Je crois d’ailleurs qu’elle le tient dans le mauvais sens, mais bon, c’est pas flagrant. Au loin on entend les bottes des miliciens qui nous cherchent. Trop tard, ils nous ont repérés. Ça doit être à cause du Gitan qui jonglait avec des grenades à fragmentation. C’est fou ce que ça peut faire comme dégâts. Ils nous ont arrosé au 15 mm. Kamel s’en est pris une volée dans le buffet. On y voyait à travers ! Ça lui a arraché tout le poumon gauche. C’est devenu compliqué pour lui de respirer, surtout qu’on lui avait déjà enlevé le droit lors d’une opération l’an passé…

Les mesures se sont durcies. Ils vont proposer les stages à tous ceux qui ont connus, de près ou de loin, un Consommateur. Le problème, c’est qu’au moins de loin, on a tous connu un Consommateur. Ils ont trouvé un terme pour nous : les Consommateurs Passifs. Les navettes ne suffiront pas à tous nous emmener. J’ai cru entendre que le gouvernement mettrait des trains à disposition, pour « sauver la Patrie de ce mal qui nous ronge à notre insu ».

L’étau se resserre. Il ne reste plus que moi et une partie de Seïta. Je cherche mon feu mais je n’ai plus de pantalon. Je m’en suis servi pour ressouder Nicot qui s’est fait écraser par un de leurs chars. Ça n’a pas servi à grand-chose, il est reparti en plusieurs morceaux sous les tirs de mortier. J’ai récupéré son lobe d’oreille. Je me suis dit que ça pourrait faire plaisir à sa fiancée. Je m’en grille une petite. La dernière sûrement. Ça tombe bien, il ne m’en reste plus qu’une. Un bruit sourd et un vent chaud nous arrivent : ils ont sorti leur lance-flamme. Ça tombe bien, j’avais perdu mon feu.

Me voilà aujourd’hui dans un de leurs camps de purification. Nous marchons les uns derrière les autres, comme des morts vivants. Un homme passe en hurlant à côté de nous : « ils nous brûlent, je les ai vus ». Il n’a pas eu le temps de finir sa phrase. Les miliciens l’ont abattu. Face à moi une gigantesque cheminée crache une fumée blanchâtre. L’écriteau derrière nous, à l’entrée du camp, prend alors tout son sens : « Fumer tue ».


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