Amour EJP
de Laurent Germe



Chapitre 1

Nous sommes un dimanche après-midi.

L'ennui et la solitude ont progressivement envahi l'esprit, à mesure que la journée avançait et que l'inaction devenait plus pressante. L'ordinateur me permet de surnager ; j'y compulse nerveusement des sites Web. Comme d'habitude, je me contente du Monde, de Télérama, de l'Equipe.

Tiens, Google a indexé 8 milliards de pages ! Je tape « boucan » au hasard, et me voici parti pour louer un cabanon dans l'île de la réunion, pour acheter un album de Renaud et pour lire les revendications grincheuses d'un contribuable contrôlé : Thierry Boucan.

Je suis le bandeau publicitaire d'un site de rencontres en ligne.

Compulser machinalement des dizaines de fiches, envoyer quelques messages et, « oh comme c'est facile », j'ai une première touche. Nous avons rendez vous sur les Champs-Élysées un jour de semaine, après le travail.

Elle s'appelle Diane, mais elle aurait tout aussi bien pu porter le nom d'une fleur exotique à l'image de l'île de la Martinique où elle avouera avoir passé la majeure et la meilleure partie de sa vie adulte.

Je suis en retard. J'ai eu juste le temps de passer chez moi pour changer de chemise. Je me sens mal fini avec ce pantalon de costume trop court, cette chemise trop large, ces chaussures défraîchies et surtout ces chaussettes trop claires.

L'arrivée sur le rond point est fortement perturbée par les travaux estivaux de réfection de la voirie. Un grand embouteillage ralentit tout l'Ouest Parisien. Elle m'appelle pour m'indiquer qu'elle aura du retard. Elle a la voix sucrée par la mangue et enjouée par le soleil. « No soucis Diane, j'ai le même problème ! ». J'accentue à l'américaine le i de soucis - me voilà un peu plus ridicule.

Tant pis, je me gare loin et il faudra descendre les Champs à pied. La grande avenue s'étale avec son inépuisable capacité à mobiliser les sens, particulièrement la vue. Objets, affiches, lumières, foule bigarrée, internationale et exubérante. Restaurants branchés, boites délurées, « super » magasins où les marques mettent les petits plats dans les grands : mes yeux zappent d'un plan à l'autre devant cette frénétique orgie d'images pétillantes. Impossible de tout analyser, de tout décortiquer, impossible de chercher le petit détail amusant : ils sont trop nombreux.

La descente en pente douce continue sur trois kilomètres, et à l'image d'une vie, si les deux premiers tiers sont bordés de quatre monotones rangées de châtaigniers, le dernier tiers change radicalement de perspective, avec ses arbres beaucoup plus respectables, mais aussi plus clairsemés.

J'arrive maintenant à notre point de rendez vous ; le pub Renault n'a rien à envier à personne, à l'exception peut être son positionnement sur la rive Sud, sensiblement moins fréquentée et animée que la Nord, qui a la chance d'être littéralement truffée de galerie marchandes luxueuses et d'autoriser les magasins à rester ouverts le dimanche.

Au rez-de-chaussée, une exposition de voitures anciennes et modernes, des animations sur l'écran géant devant lesquels les vrais passionnés se précipitent les jours de grand prix F1. De façon plus aérienne, entre poutres et poulies aluminées, il se niche un bar aux fauteuils inconfortables et aux tables de verre. Je la cherche ; j'adresse la parole à cette femme isolée : « Etes vous Diane ? Non ? Désolé. » Je m'installe. Un SMS ? Elle aura plus de retard que prévu !

Il s'est mis à pleuvoir. C'est une averse chaude et abondante comme souvent à la fin d'un après midi trop ensoleillé. Elle arrive donc détrempée, avec une heure de retard, pantalon branché, talons énormes et un petit haut blanc qui met en valeur ses formes. Un large sourire illumine son visage quant nos regards se croisent pour la première fois. Elle parle avec des gestes sincères et francs, sans aucune rétention, sans masque ; elle est simplement joyeuse.

La toute première impression est la répulsion, rapport à son visage. Mais quelques minutes plus tard, sans le sourire et le stress, les traits relâchés, la beauté de ses photos me reviennent en mémoire.

Elle n'aime pas être prise en photo, les procès d'intention, les bals masqués.

Elle aime sa fille de 9 ans, le champagne et le ti'punch, David Lynch, rencontrer des inconnus et discuter avec eux de n'importe quoi autour d'un lapin à la moutarde, se faire aspirer par l'horizon lorsqu'elle s'allonge sur la plage au coucher de soleil.

Elle habitait à la Martinique, où elle vivait toute l'année en maillot de bain… Il lui est donc indispensable de garder la ligne. Je me sens toujours aussi bête, aussi mal habillé.

Lorsque nous parlons religion, elle exprime avec force son intime conviction que toute chose a un sens. Elle croit en la réincarnation et au karma. Elle se dit bouddhiste comme d'autres sont catholiques non pratiquants.

Je lui explique que je ne crois en rien. Je suis intimement persuadé que Dieu est l'invention d'hommes martyrisés par leur cerveau droit, toujours à la recherche d'une explication à tout, même à l'inexplicable, et particulièrement les élucubrations de leur hémisphère gauche !

Les rencontres se suivent comme autant de déceptions, mais cette femme est différente. Elle est féminine à l'extrême. Elle s'intéresse à l'astrologie. Elle ponctue d'un silence mon incapacité à lui donner mon ascendant. Nos différences m'intriguent et m'attirent à elle un peu à l'image du lien que l'on peut ressentir envers un artiste.

Elle me parle sans gène de ses failles comme si j'étais sa meilleure copine : sa fille qu'elle a eu trop jeune et qui l'a fait pleurer lorsqu'elle a du la quitter pour me rejoindre tout à l'heure, son ex qui l'entretient et l'héberge bien qu'ils soient séparés depuis plusieurs années, sa belle famille qui l'accueille dans le 13ième bien qu'elle ne vive plus avec leur fils. Elle dégage beaucoup de gentillesse, surtout lorsqu'elle parle de son attirance pour le communautarisme, et des ses nombreux coups de coeurs : le bio, la photo, le yoga, le tantra, l'aviation, les îles, la randonnée. Diane zappe, elle passe d'un coup de cœur à l'autre. Elle vit dans la facilité en bonne adepte du « zéro contraintes ». Elle n'a pas réussi dans le théâtre.

Nous dînons à l'Impala, restaurant branché qui brode sur l'Afrique. Le videur de 120 kg est effectivement d'ébène, comme le bois des masques de sorciers qui ornent les murs. La plus belle table de l'établissement accueille un fauteuil exubérant, tapissé de léopard factice, destiné au chef d'un soir de ce petit village. Nous sommes dirigés dans le fond. Un orchestre joue trop fort une mélodie suffisamment entraînante pour lui donner envie de danser. Nous discutons de voyages. Elle me pousse à commander le dessert au chocolat après que nous ayons picoré crevettes épicés et légumes antillais. Elle ne cesse de me faire du pied.

A la fin du repas, après deux heures de dialogue, elle s'absente au petit coin. De retour, elle s'assoit à mes côtés. La proximité physique ainsi créée, il n'y a plus qu'à l'embrasser. Je décide finalement de donner un peu plus de temps à l'épanouissement des sentiments. La chance m'en veut peut être de ne pas l'avoir saisie à cet instant.

Comme elle veut danser, nous nous rendons alors dans une boite Salsa tout en sous sols et en escaliers. On boit un Mojito : mélange de glace pilée, de menthe et de rhum. A la première danse, un type s'invite dans ses bras et il la fait bien danser ; à la quatrième je l'invite et danse sans rythme et sans variété ; à la dixième le négatif fait son apparition : elle semble regretter ce bar Martiniquais où elle dansait sur les tables à la tombée de la nuit avec ses amies. Je lui réponds que Paris possède aussi ses bars et ses trésors. Quelques danses plus tard, elle se plaint que les gens ne se lâchent pas suffisamment. A la vingtième nous partons sans avoir presque pu échanger un mot. L'ambiance est retombée.

On ne va pas en boite pour parler !

Elle me dira plus tard qu'elle a détectée une fragilité chez moi dès cette première rencontre.

Il est presque deux heures du matin lorsque je la dépose devant sa voiture. Elle me dit au revoir et je la crois quand elle m'annonce que nous nous reverrons bientôt. Nos vacances ne coïncident pas, flûte, ce sera pour fin août si elle ne choisit pas de faire son stage à Toulouse.

Je rentre chez moi. Frankie chante : « Make Love your Goal ». Je pousse le volume à fond.

Nous venons tous d'une planète invisible, nous sommes tous étrangers les uns aux autres. Pourtant, à l'issue de cette première rencontre, je sais qu'elle connaît tout de moi, comme si nous avions longtemps vécu ensemble et que l'on se retrouvait après une longue absence, comme si elle était une sœur oubliée.

Le lendemain, je lui envoie un texto auquel elle ne répondra pas.

Depuis deux semaines, je pense à elle ; je commence à comprendre comment les sentiments naissent. De nouveau, je lui ai envoyé un petit message - appelons le « la dernière chance » - et j'espère sincèrement qu'elle me répondra.


Chapitre 2

Diane a finalement acceptée ma seconde invitation. Après avoir reçu la confirmation de notre prochain rendez vous, je jubile pendant 24h. La vie offre parfois ces instants beaux et fugaces.

Notre rendez-vous est à la Bastille.

Rue de la roquette, on trinque les yeux dans les yeux pour s'épargner sept ans de mauvais sexe, puis elle me parle longuement d'elle, de son stage de « yoga tantrique blanc » dans ce qu'elle décrit avec humour comme « sa secte ». Elle me pousse à me décoincer, à me laisser aller. Je suis effectivement un peu en colimaçon à l'image de l'escalier monumental qui architecture l'espace du lieu. Je prends beaucoup de plaisir à la redécouvrir, égale à ce qu'elle est, c'est-à-dire un gros bonbon rose. Elle m'explique qu'il faut donner pour recevoir et arrête un peu brutalement sa discussion. Il faut de gros efforts pour parler des trois semaines que je viens de passer : ça commence avec une description laborieuse de ce séjour en montagne et on arrive progressivement à des sujets plus personnels, la séparation avec les enfants et la souffrance que ça implique.

Elle interprète que je ne suis pas encore prêt pour démarrer une nouvelle vie de couple. Elle continue de me parler d'elle et je la vois presque au bord des larmes sans véritablement comprendre ce qui se passe ; quelle est cette fragilité ? Qui lui cause ce tourment ?

On change d'ambiance. On fait le tour du quartier à pied avant de choisir un dîner aux grandes marches. Le restaurant est vide avec beaucoup d'espace pour discuter calmement. Je m'emmêle les pinceaux dans une discussion scientifique vaseuse sur la protéine à l'origine du sentiment d'amour filial et de la fidélité. Elle pense que je suis faux sans doute, que je ne vois le monde qu'à travers le prisme de l'analyse. J'ai peur de la décevoir et c'est un soulagement qu'elle se calme après que l'on s'accorde sur la complémentarité de la spiritualité et de la science. On rit beaucoup, on boit un peu trop, elle dit être un peu saoule. Une crise de rire la déstabilise à tel point qu'elle tombe quasiment de sa chaise.

On discute longuement de beaucoup d'autres sujets, parfois assez personnels : son frère, son père, mes soeurs, mes frères, mon père, l'angoisse, l'angoisse. Elle s'absente pour aller aux toilettes et c'est elle qui rétablit un contact tactile en me frôlant de la main.

Nous sommes de nouveau intime au-delà du raisonnable.

Rue de la Lappe, nous choisissons un second bar. Il est petit mais une bonne ambiance y règne. On s'accoude au zinc. Je lui propose de faire connaissance en nous touchant la main. Elle accepte et au bout de quelques secondes, elle me demande : « Et maintenant, qu'est ce que tu ressens ? ». Je lui répond : « C'est un peu comme si des millions de petits liens invisibles se forment à ton contact. »

Elle nous prédit l'avenir en analysant les lignes de nos mains. Nous sommes intelligents, nous vivrons longtemps, cette ligne de coeur est agitée au début mais elle se stabilise par la suite.

Ses mains sont moites, et sa ligne de coeur terriblement torturée. Le Paradis n'est pas pour elle.

SMS ! Elle le lit et s'absente pour passer un coup de fil. Et à son retour, il y a cet autre homme rencontré récemment et pour lequel elle éprouve de l'amour. Parfois, quelques mots mal placés peuvent être un coup de poignard. Je veux me battre pour survivre. Nous marchons jusqu'à la voiture comme des amoureux. Amoureux, je le suis dès cet instant.

Je dois la raccompagner à sa voiture. Elle m'enlace et nous déambulons ainsi, simplement heureux. Elle me demande s'il serait possible que nous ayons une relation alors qu'elle serait engagée avec un autre. Je lui répond « Oh non, il n'est pas très bien de faire souffrir les gens que l'on aime, tu ne crois pas ? » Elle ne dit rien.

On arrive porte d'Italie. Dans l'ascenseur de son parking sordide, elle m'enlace tendrement et nous échangeons un baiser. L'histoire se répète : elle m'avait accompagné dans le parking où je m'étais garé lors de notre première rencontre. Une réplique de Daho me revient : « son putain de système est vraiment extrême … SM ». Une voiture pourrit dans un coin, recouverte de poussière comme un vieux souvenir oublié.

On se quitte sur un baiser. Elle me demande si je l'accompagnerai dans la « secte » qui l'a accueilli cet été, et qui l'a formée au tantra blanc. Je l'accompagnerai au bout du monde. Il me faut une grande bouffée d'oxygène, tel un condamné à mort, pour sortir de la voiture ; et ne rien lui dire alors que je meurs d'envie de tout lui dire. Je ne sais pas si ce sera un adieu ou un au revoir.

Il faudra peut être que ressortir de l'étagère le Deutsche Grammophon du Requiem de Mozart pour la pleurer longtemps. Si l'éloignement physique empêche les corps de mieux se connaître, au moins le courrier électronique permettra à nos têtes de se comprendre et de s'apprécier encore plus. Quand à nos coeurs, je me perds encore en conjectures sur la réciprocité et la vivacité des sentiments. L'amour n'est beau que lorsqu'il est réciproque, qu'il est vécu sereinement et qu'il grandit avec le temps.


Chapitre 3

Je lui écris des emails comme un forçat, comme un enfant.

Je ne résiste pas à la tentation de vouloir terminer encore plus fort... Et puis, encore plus fort… Et ainsi de suite. Je m'emballe tout seul.

Une chanson de JJ Goldman fait ressortir une grande détresse, je pleure comme un bébé.

Je voulais simplement te dire
Que ton visage et ton sourire
Resteront près de moi, sur mon chemin

Te dire que c'était pour de vrai
Tout c'qu'on s'est dit, tout c'qu'on a fait
Qu'c'était pas pour de faux, que c'était bien

Faut surtout jamais regretter
Même si ça fait mal, c'est gagné
Tous ces moments, tous ces mêmes matins

J'vais pas te dire qu'faut pas pleurer
Y'a vraiment pas d'quoi s'en priver
Et tout c'qu'on n'a pas loupé, le valait bien

Peut-être on se retrouvera
Peut-être que peut-être pas
Mais sache qu'ici bas, je suis là

ça restera comme une lumière
Qui m'tiendra chaud dans mes hivers
Un petit feu de toi qui ne s'éteint pas


C'est extraordinaire comme l'on peut avoir des rapports superficiels avec certaines femmes et un beau jour, l'âme se réveille au contact d'un être merveilleux.

Son odeur et ses gestes me hantent. Elle me laisse comme un arbre sans feuilles pendant de longs mois d'hiver. Alors, je lui cherche des substituts en partant à l'autre bout du monde, en couchant avec des femmes d'un soir, en me saoulant de l'amour sincère de mes enfants, en m'enivrant de travaux difficiles et de footing allongés, et en réconfortant les membres de ma famille.

Je cherche en vain à dépenser l'énergie qu'elle m'a donnée. J'ai des difficultés à me concentrer et j'entreprends mille choses en parallèle alors qu'il manque un sens à ton action. Mais il suffit d'un mot et mon être tout entier s'enferme de nouveau dans cette prison de verre, émerveillé par la beauté d'un paysage que je ne peux ni explorer, ni toucher, ni sentir, du fond de mon hermétique geôle.

Tu te retournes sur toi et tu analyses ce que tu ressens. C'est bizarre d'avoir le cerveau encombré d'une personne que tu ne peux oublier et qui obsède les gouttes de ton existence, comme une pluie qui inonde la campagne, la forêt et la montagne. Tu te confies à une personne qui te parle en retour de ses histoires d'amour. Tu es attentif à de petits détails qui t'échappaient jusque là : la couleur des nuages, le bruit des feuilles mortes que tu piétines, le grain du cuivre d'un vieux bar, les odeurs du marché !


Chapitre 4

C'est un long footing le long de cette digue immense, qui semble s'étirer jusqu'en Belgique… Il s'agit d'une construction en brique, comme tout ce qui a été conçu après la guerre. A Dunkerque, tout a été détruit par les aéronefs de Goering en 1939. Tout est donc en brique.

Un Goéland magnifique hésite à s'enfuir alors que je m'approche. Il rappelle la proximité de la mer du Nord, dont les eaux grises et venteuses s'étendent à perte de vue.

C'est si amusant de courir sur la plage, surtout sur les coquillages amenés par la marée, et qui cèdent avec un craquement sec à chaque foulée. Un peu plus loin, c'est une langue de sable amolli qu'il faut traverser avec vigueur, un triple saut par-dessus le large ruisseau qui renvoie à la mer les eaux amenées par la marée. Il y a aussi ces grandes étendues de sables ondulés et durs, qui éprouvent la résistance des chevilles.

La plage de Malo les bains, à cette heure, est un grand stade : là un groupe de 30 joggers, ici l'école d'optimiste, j'approche également de la zone réservée aux chars à voile. Les promeneurs dominicaux ne sont pas encore de sortie ; il faut attendre la fin du déjeuner pour qu'ils affluent en masse pour une marche digestive.

Il fait très froid. On voit très loin. Un grain s'annonce et l'on distingue très nettement la pluie obscurcir le ciel au loin. Dans moins d'une heure, peut être moins compte tenu du vent, je serai trempé. Qu'à cela ne tienne, j'accélère la cadence.

Mais, voici que j'aperçois Cecile. Elle était une jeune fille sérieuse, mais pas trop ; jolie, mais pas inabordable ; très gentille.

Vers 16 ans, j'étais amoureux d'elle. Je la raccompagnai tous les jours, en vélo, jusqu'à chez elle. Nous étions dans le même lycée. A chaque fois, je m'approchai un peu plus d'elle et lorsqu'elle ouvrait la porte du garage de ses parents, nous discutions un moment… Sans doute gênée de pouvoir être surprise, elle disparaissait. Etant très timide, je n'osai passer à l'acte et tous les soirs je rentrai chez moi troublé. Je rêvais de ce que nous pourrions faire ensemble. Pauvre diable de l'amour, je ne savais pas qu'avec un minimum d'efforts, nous serions passé à l'acte et notre destin aurait pu être différent.

La vie nous sépara quelques mois et c'est dans une boite de nuit kitch et défraîchie, mais néanmoins repère de notre bande de véliplanchistes adolescents, que je l'embrassai enfin. C'était après quelques verres de Malibu, sur ce slow de Frankie Goes To Hollywood.

Pourtant le temps avait passé et je n'étais plus amoureux d'elle. Je crois que c'est d'ailleurs pour cette raison, que j'ai réussi à briser mes chaînes et finalement passer à l'acte.

Quelques temps plus tard, je la croisai un matin au lycée ; elle avait un petit dépôt au coin de l'œil. Ca arrive à tout le monde certains matins mais pour moi, c'était un défaut impardonnable. Cette relation ne dura pas 3 mois et elle se termina brutalement. La moralité de cette histoire est que l'amour n'est pas éternel en ce bas monde.

Cette fois encore, je ne m'approche pas d'elle, ne lui adresse pas la parole, comme paralysé par la réminiscence de la timidité d'un adolescent trop sage.


Chapitre 5

Mon frère m'a rejoint sur les champs. Nous passons au Virgin. De passage au rayon spiritualité, les dernières paroles de Diane me reviennent en mémoire : « Il faudrait que tu lises la prophétie des Andes de James Redfield ! ».

Le temps m'a éloigné irrémédiablement de son souvenir. J'achète donc ce livre, persuadé que le recul pris me permettra de revenir sur ce souvenir sans trop souffrir.

Nous sommes également allés au parc des princes, où nous avons eu le plaisir de voir notre équipe gagner. Déguster une bière dans le pire des bars à supporters, celui où les gens sont finalement sympas malgré leurs mines patibulaires. Quelques rugbymen Ecossais de Gloucester & Chettelham s'emploient à se consoler dans la bière, alors qu'un de leurs compères, crâne rasé, se dépêche de les abreuver par plateaux entiers. Leur équipe vient d'affronter le stade français en coupe d'Europe de Rugby.

Dieu seul sait pourquoi il m'appelle à la messe ce jour là. Guillaume a dormi à l'appartement et rien ne me prédisposait à le laisser là, en plan devant le film commencé la veille (JFK d'Oliver Stone).

Ayant raté l'office de 10h00 à Notre Dame ; il me reste une heure pour flâner. J'appelle ma mère, ma sœur. Il est désormais prévu que je m'occupe de sa fille le week-end prochain.

Quand tout à coup… Bang, un SMS de Diane, littéralement : « tu es à Paris ? »… Aussi radical et inattendu qu'une balle dans la tête, à l'image de cette photographie éprouvante de Robert Capa ! Je lui réponds sur le champ.

Robert Capa… Photographe génial, trompe-la-mort, ayant vécu l'amour absolu et la souffrance absolue. Donc apte plus qu'un autre peut-être à saisir cette parcelle de souffrance et d'héroïsme qui sommeille en chacun de nous.

On se donne rendez vous sur l'esplanade de Notre Dame. Elle me dira plus tard que l'ex petit ami, qu'elle a quitté voici une semaine, possède justement la seule brasserie qui jouxte la cathédrale la plus visitée de France. Coïncidence. Mal à l'aise, elle m'enjoint de la rejoindre sur les quais où elle s'est mise en double file. Je la retrouve avec plaisir et nous dialoguons gentiment, sans toutefois tomber dans les bras l'un de l'autre. Distance tactique. On commence cette nouvelle rencontre un peu comme une partie d'échec : les ouvertures et le round d'observation.

On se gare. Je lui propose de faire son créneau… Elle oublie son portable dans la Clio, c'est un premier signe. Elle veut sans doute couper de la sorte tout lien avec le monde extérieur, particulièrement avec son ex. On va dans un de ces restaurants à Touristes que l'on trouve à proximité de l'intersection des Boulevards St Germain et St Michel. Il s'agit d'une décoration en bois, à l'image d'un chalet plutôt Canadien si l'on en juge par l'énorme tête d'Elan empaillé qui décore la salle.

Je la pousse à se livrer. Attaque frontale : « Où en es tu dans ta vie sentimentale ? »… Réticences. Elle veut se livrer mais nous nous faisons peur. Elle me donne tout, d'un coup. De la souffrance d'avoir quitté cet homme, dont la maturité laisse à désirer et avec lequel elle avait entamé une relation déséquilibrée. Plusieurs fois elle est au bord des larmes ; elle se met à pleurer franchement. Elle pleure devant moi comme dans les bras de son père voici peu de temps. Un cafard traîne dans son assiette. Petit signe du destin ; cette rencontre est décidément surveillée par les cieux. Si le cafard annonce la souffrance, pour qui et pour quand ? Nous râlons gentiment auprès du serveur qui nous offre dessert, café et thé. On en tire comme leçon que l'agressivité ne paie pas.

J'essaie d'excuser la brutalité de mes questions en décrivant et en illustrant le processus qui nous conduit à quitter une situation inconfortable, à affronter la douleur et la peur, pour enfin retrouver l'être véritable. Ce processus qui m'a tant fait souffrir lorsque je me suis éloigné de mon père voici déjà longtemps. Ce processus qui m'a tant fait souffrir aussi lorsque j'ai du m'éloigner d'elle contre mon gré il y a si peu de temps. Ces processus où l'on rentre comme en 14, en refusant de savoir que l'on va y laisser la jambe, ou le bras et en se persuadant au contraire que l'on ne souffre que d'une éraflure minime à la main ou au pied.

On disserte également sur la nécessité de laisser le temps aux choses de s'accomplir. J'avais quitté ma famille à 18 ans, fuyant l'ambiance malsaine du foyer familial. Mais autant il est facile de fuir une situation, autant mon cœur était resté sur place. Il me fallut plusieurs années pour ne plus regretter, plusieurs années de souffrance parfois extrêmes.

Nous marchons jusqu'à l'Eglise Saint Séverin où nous nous arrêtons malgré les gargouilles immobiles qui en gardent la face sud. C'est un bâtiment splendide, qui se trouve être la plus ancienne église de la rive gauche. Le cœur y est surplombé par de grands vitraux qui à plus de cinq mètres du sol créent parfois de grandes raies de lumière colorée dans l'ensemble de l'édifice. Le déambulatoire est surplombé de magnifiques arches gothiques et d'un triforium. Le pilier central est torsadé. Tel un palmier, il soutient de nombreuses nervures de pierre recourbée. Les vitraux sont magnifiques également : ici de très beaux personnages féminins avec d'étonnants petits yeux noirs, là St François d'Assises porte secours à un enfant abandonné rue de la Huchette.

On allume un cierge à la Sainte Vierge. Comme nous ne faisons pas le tour dans le même sens, elle se sert sans le savoir de mon cierge pour allumer le sien. Petit signe qui fait plaisir. On s'assoit. J'essaie d'imaginer à qui sont destinés ses vœux et ses prières. J'espère que nous allumerons un autre cierge dans ce même lieu tous les mois ; et pourquoi pas que ce lieu devienne un peu notre sanctuaire. J'irai sans doute à la messe dans cette église désormais.

Cet endroit chargé d'histoire - le clocher date du 12eme siècle - nous a apporté une énergie réconfortante. On pense un instant aux milliers de personnes, illustrissimes ou inconnues, qui ont trouvé là réconfort, paix, détachement et recueillement.

Nous marchons jusqu'au jardin du Luxembourg. On aime tous les deux le crissement des feuilles mortes sous nos pas. On aime aussi s'approcher des arbres, s'adosser à leur tronc et écouter ce qu'ils disent en silence. Une saine animation dominicale règne dans ce lieu, avec ce mélange si particulier d'étudiants, d'enfants et de personnes âgées. On prend deux sièges et on discute. Elle me parle de son père et de sa mère. Elle appuie sa tête contre mon épaule et de nouveau cette intimité nous incite à nous embrasser. Circonspect et indécis, je prends de nouveau la décision de ne pas le faire ; je préfère m'écouter. Comme à la recherche des signes de l'amour absolu qui avait frôlé notre dernière rencontre. Un baiser trop précoce risque de couper court aux intéressantes discussions que nous n'avons pas encore eues. Et en effet, nous discutons.

Désormais, c'est sans tabous, un peu comme si on avait abaissé progressivement tous les masques. On parle de sa famille. Sa mère, très amoureuse d'un homme plus jeune et plus beau, assurait le quotidien d'une famille de quatre enfants. Elle avait le rôle ingrat de la femme au foyer jalouse. Diane était parfois effrayée par ses petits yeux noirs.

Son père, chauffeur routier et plus jeune de presque dix ans, ne semble atteindre la maturité qu'à la naissance de sa fille adorée. Diane est donc chouchoutée entre mille par cet homme, bien plus que ses quatre sœurs et son frère. Il est absent très souvent, sur la route ; quelles conséquences ?

Elle se dit pourchassée par un manque affectif. Est-ce du côté maternel que le manque est le plus fort ? Doit-elle chercher désespérément à combler ce manque le restant de ses jours ? Peut-elle se réveiller un beau matin, comme au premier jour du reste de sa vie et enfin apprécier tous les raffinements, tous les détails et toute la beauté de l'instant présent ?

Son frère est homosexuel, il vit à Paris et fait de l'informatique. Il est déprimé car son ex petit ami l'a quitté depuis quelques mois alors qu'ils avaient vécus cinq ans ensemble. Histoire de manque.

L'une de ses sœurs, plus âgée, a beaucoup vécu à l'étranger. Munie de mari et enfants, elle est désormais à Varsovie. A l'origine très fantasque, elle s'est désormais rangée dans un cercle très bourgeois qui ne lui sied pas mais où elle s'est intégrée facilement. Histoire de manque.

Une autre sœur s'est mise au banc de la famille par un comportement douteux lors d'une succession. Histoire de manque, encore. Le manque est partout.

Diane me raconte un de ses rêves. Elle est dans une grande maison, toutes les portes sont ouvertes et elle doit les fermer, mais il y a un monstre dans la cave et elle a très peur.

Avant de quitter le Luxembourg, elle s'arrête contre un arbre et le désir de la saisir grandit encore. Nous sommes border line. Elle veut sûrement que l'on s'embrasse. J'avoue abuser de ce stratagème idiot, qui consiste à lui résister pour sonder à quel point elle tient à moi… Il y a une sorte de concentration de signes, comme si nous allions prendre une décision essentielle.

On s'arrête au Palais du Luxembourg, pour visiter la trop courte exposition Veronese. Nous jouons désormais : distance, proximité, distance. Elle s'arrête aux toilettes en sortant. Alors que je me suis assis quelques mètres plus loin, elle peine à me retrouver. Le doute fait son apparition. Elle me dit : « je ne te trouvais plus, je me demandais si tu n'étais pas parti »…

Elle m'avait prévenue, elle souffre du syndrome de l'abandon. Pourquoi ? Elle ne le sait pas. Ce jeu de séduction est-il trop dur pour elle ? Elle s'inquiète. Où se trouve cette seconde carte bleue ? Elle la retrouve finalement après de longues minutes d'une fébrile recherche dans les frondes de son sac. Les crises de panique succèdent à cet affreux sentiment d'être abandonné.

Nous décidons de boire une bière. Las, les pubs irlandais sont tous pris d'assaut par les Fans de football, en raison de la retransmission télévisée du championnat Anglais. Impossible de s'y loger. On finit par sélectionner un salon de thé où nous buvons un chocolat délicieux ; mais presque trop concentré. Autre petit signe. Et si l'amour pouvait à l'image du cacao être délicieux, puis finalement écoeurant quand il est consommé à une concentration trop importante. Nous échangeons encore quelques mots. La fatigue apparaît maintenant.

Nous allons au cinéma. Après une tentative infructueuse au Hautefeuille, on finit à l'Odéon, où se jouent les « 400 coups » de François Truffaut. Beau film, très réaliste, qui nous rappelle à quel point nous sommes privilégiés. Dans le noir, au début du film ; elle prend une grande inspiration et me prend la main. Est-ce une victoire, ou une défaite ? Notre relation fait-elle un grand progrès, ou bien reprend-t-elle son cours là où nous l'avions laissé ? Nous apprécions entre mille cet instant de complicité.

Nous sortons et elle m'enlace tendrement pour la seconde fois de notre existence. C'est à l'intersection des boulevards St Germain et St Michel. C'est Magique. Comment décrire cette sensation ? On pourrait parler de Montagne. Il faudrait décrire la bataille que l'on doit livrer pour approcher de la paroi. Il faudrait relater pendant des pages une longue préparation et les milles tourments d'une marche d'approche de plusieurs semaines. Il faudrait alors consacrer un chapitre pour décrire cette bataille dangereuse et technique contre le rocher et la glace. Et à un moment, on débouche au sommet. Le paysage est à 360° degrés sur une montagne merveilleuse inondée par une lumière fantastique. Ce moment là, précisément lorsque l'on quitte enfin des yeux son piolet et que l'on profite un petit instant du spectacle. C'est cet instant fugace qu'il faudrait capturer et concentrer alors pour donner une petite idée de cette Magie.

Nous allons boire un verre dans une cave. Nous sommes très proche physiquement, maintenant. Je passe de longues minutes à humer ses cheveux et les choses deviennent enfin plus simples. Ces délicieux petits bisous, la fragrance de sa peau et le petit sourire à peine deviné derrière une mèche rebelle… Ce petit sourire ne peut pas me tromper. Diane apprécie cet instant, comme une chasseuse apprécie de tenir une proie en joue après une longue traque.

A deux mètres de nous, ce chanteur que l'on a aperçu sur M6 quelques années plus tôt.

C'est aussi avec terreur que le futur se profile ; je pense déjà à la séparation et aux souffrances qu'elle ne manquera pas de causer... Voilà de quoi casser l'ambiance. Je me demande si je ne suis pas un oiseau tombé du nid, touché par la main de l'homme et que la mère légitime rejettera à jamais de ce fait. Quand tu as été rejeté une fois, tu pourras donc l'être de nouveau. L'angoisse du manque. Un instant tu voles et l'instant d'après, tu as peur.

L'histoire se répète : on marche dans les rues de Paris. Une grande bouffée, un dernier bisou, on se lève. On se quitte pour un jour ou pour toujours, qui sait ? J'aime Diane. Il est tellement difficile d'aimer par correspondance. Malgré cette perspective, elle est la femme de ma vie et ça ne me fait même plus peur.

Le soir même, l'ordinateur devient un réceptacle où je déverse sans retenue le trop plein de sentiments avant que ça ne fasse du mal. Et certains messages reviennent, tels des litanies : « va au bout ».

C'est l'instant où les motifs d'espoir sont ressassés : l'anxiété et la fébrilité de Diane, les instants de tendresse. La peur n'est qu'une bulle qui vole, ou bien est-ce une chute ?

Je voudrais tout donner : défauts, qualités, différences, similitudes, tout. J'aimerais l'écouter et la réconforter, la guider avec bienveillance et savoir accepter de la laisser repartir seule sur le chemin de sa vie. Je ne sais plus qui je suis. Je me laisse enfin glisser vers le sommeil.


Chapitre 6

Rester sous la couette. S'enfoncer dans le sable, au rythme du flux et du reflux de la marée, tel un coquillage incapable de se muer et incapable de vivre à l'air, incapable de vivre… Incapable de mourir aussi.

Se tenir debout et affronter la vie, la complexité de la vie. Tous les matins, se muscler les épaules, jusqu'au jour peut-être où l'on peut s'envoler et affronter le vent, jouer dans les nuages. S'amuser de tout et avec tout. Passer d'un paysage à l'autre avec facilité et décontraction.

Merci de ton appel Diane. Merci d'avoir tendu la main, de t'être consolée contre moi. Je voudrais te voir tous les jours. Partager encore une bouteille de Bordeaux et un plateau de fromage, marcher dans les feuilles, s'adosser à un vieux chêne, s'amuser avec les passants, découvrir un peintre ou un photographe. Un peu de toi tous les soirs et tous les matins, et les midis aussi et chaque seconde. Faire que chaque jour apporte un peu plus de bonheur dans les aubes de ce moulin endormi. Lui donner l'énergie brute qui transforme le blé en farine, le raisin en vin et qui sait trouver la substance de la matière.

Profiter de chaque goutte de toi. Ne pas rater cette occasion de tout donner. Refermer toutes les portes de la grande maison, et s'il y a un monstre dans la cave, sortir une épée d'argent pour l'affronter. Je voudrais que tu sois heureuse et sereine ; que rien ne trouble ta tranquillité. J'espère que tu n'auras plus jamais peur de toi ou des autres. J'espère que tu auras le cœur léger, plus rien ne te paraissant lourd, ni le travail, ni les pleurs des enfants, ni la fatigue, ni les agressions de la ville, ni les agents immobiliers, ni les souvenirs, ni les années, ni même toi même.

Puissions-nous vivre une passion réciproque et polymorphe, qui aplanisse les petites contingences et les grandes épreuves de la vie. Cette vie que j'apprécie tellement grâce à toi. Une passion qui grandisse avec le temps et dont la fondation résistera à toutes les tempêtes. Je vais donc profiter de nos séparations pour me muscler les épaules et la prochaine fois, je ne te dirais pas que je tombe, mais que je vole. Et effectivement je vole.

Je voudrais aussi que tu saches qu'il est inutile de t'inquiéter à mon sujet. Je suis à toi si tu veux de moi. Si tu ne veux pas ; ce n'est pas grave, tu prends ce que tu peux et je ne suis pas jaloux, je n'exige rien. Je te donne ou j'essaie, une petite parcelle seulement de l'énergie que tu m'as donnée.


Chapitre 7

Diane m'a passé un nouveau coup de fil, alors que je commençais à sombrer dans le désespoir de l'avoir perdue de vue plus de 24h.

Rendez-vous porte d'Italie. C'est un bar de quartier typiquement parisien. Un grand comptoir d'angle en zinc où l'on trouve des œufs à la coque et de grands sucriers à rabattant en métal blanc. Le mobilier est constitué de tables en fornica surélevées par estrades et de banquettes recouvertes de skaï marron. Tout est défraîchi, mais tout est également impeccablement briqué.

Depuis notre dernière rencontre, je ne bois que du chocolat comme si c'était un substitut de son absence. C'est donc tout naturellement que j'en commande un, elle fait un « me too » au serveur à la fois mou et grassouillet.

Elle plonge ses yeux dans les miens. Combien de temps va-t-elle rester immobile ainsi ? Combien de minutes va-t-elle me fixer ? Si je ne sais pas le mesurer, cette espace me sembla infini. Il faut toujours interpréter ces regards comme le reflet de l'un des deux grands sentiments: l'amour ou la haine.

Nous discutons les mains dans les mains. Discussions animées sur la voyance. Pourrait-elle en faire son métier ? Elle ne veut pas, mais sans raisons précises à opposer.

Jusque là, je me tenais face à elle. Elle doit se dire quelque chose du genre : « mais que fait cette table entre nous ? ». Bref, elle se décide à me demander de la rejoindre de l'autre côté. Bien sur, je m'empresse de lui obéir. Nous entamons ainsi une longue séance de câlins. Découvertes approfondies avec les mains, la bouche, les bras.

Diane a besoin de réconfort. Elle me parle de sa dépression, dont la manifestation la plus évidente est son incapacité à faire des efforts, à se lever le matin, à chercher cet appartement dont elle a besoin. Elle reste sous la couette toute la journée, ou bien elle fait du shopping, ou bien je suppose qu'elle rencontre des hommes.

On passerait des heures ensemble. Je lui raconte ma longue randonnée à roller la veille au soir alors que j'étais encore sous le coup de l'euphorie de notre dernière rencontre et pas encore tout à fait dans le contre coup dépressif, sur le fil du rasoir en quelque sorte.

Je m'approche de son oreille et je lui dis en chuchotant comme à un enfant, « je t'aime », « de toute mon âme ». Diane reprend ces dernières paroles tout haut en riant nerveusement. Elle dit ironiquement « ooooh, rien que ça ! ». Mais elle ne répond pas à cette question, car ç'en était une.

Retour mouvementé à Suresnes. Le périphérique intérieur est fermé pour travaux. On se retrouve dans la mauvaise direction. Puis, on sort et je prends par erreur l'entrée de l'A6b. C'est un long détour par la N118. Elle manque de me dire qu'elle préfère finalement rentrer chez elle. Nous perdons beaucoup de temps sur la route, une demi-heure sans doute.

Elle passe un peu de temps dans la salle de bain, comme moi. Elle s'est assise sur le lit. Je viens à côté d'elle et je lui montre nerveusement quelques photos. Elle semble ravie. Nous finissons par nous allonger tout habillé. Je n'ose aller plus loin, loin du désir qui devrait m'habiter. Le contact de son corps est déjà une extraordinaire découverte. Elle m'avait donné ces deux aperçus mémorables et j'apprécie à cet instant de rester simplement collé à elle, immobile.

Elle ne comprend pas que je ne lui saute pas dessus. Des signes de nervosité apparaissent dans son comportement, comme cette manière de se coucher en chien de fusil, en me tournant le dos… Au bout d'une demi-heure, elle se redresse et me dit tout de go. « Je vais y aller ».

Je m'accroupis à mon tour. Et sentant que la fin est proche, je m'effondre littéralement sur moi-même, vidé de toute énergie. J'ai la tête qui se pose sur ses cuisses, un peu comme si mon corps m'indiquait qu'il voulait retourner dans la matrice de son ventre. Un peu comme si je mimais une naissance à l'envers. J'ai de grosses difficultés à respirer normalement, suffocation émotionnelle. Elle comprend ma détresse et me réconforte à son tour. Je me redresse et des larmes coulent enfin ; de grosses larmes généreuses. Mais elles ne suffiront sûrement pas à éteindre un incendie qui s'est maintenant étendu à perte de vue. Si les rencontres sont des allumettes, parfois l'une d'elle rencontre un matériau combustible…

C'est à ce moment que je déraille, que la pensée prend le dessus sur l'émotion. Je lui dis en chuchotant : « Tu es sure que tu souhaites venir à Paris ? Tu n'as pas l'air de le vouloir. ». Elle semble intriguée alors je continue ; « Tu veux tout changer dans ta vie d'un coup, mais est ce la bonne méthode ? Ne faut il pas mieux que tu changes un petit quelque chose à la fois jusqu'à ce que tu sois à ton objectif ».

Frustrée que je ne lui saute pas dessus, elle me demande de me livrer sur ma sexualité. Ca l'intrigue depuis notre première rencontre. L'absence de désir me trahit.

Je réponds qu'elle n'est pas normale mais que je ne fais pas de soucis sur ma capacité à la remettre en ordre. J'explique mes maux, cette éjaculation précoce qui m'a poursuivie toute ma vie et qui se guérit pourtant par une rééducation très simple. J'ai un peu oublié de l'effectuer avec suffisamment de sérieux ces derniers temps.

Elle me demande de parler de mon ex. Je lui réponds que j'ai vécu avec cette femme pendant longtemps sans l'avoir jamais vraiment aimé. « Tu ne crois pas que tu devrais lui dire tout cela, ça lui permettrai sans doute de passer le cap plus facilement ! », dit-elle. Du tac au tac ; « On n'a pas le droit de dire une chose de ce genre à quelqu'un dans cette situation ». Nous sommes en danger, sur des terrains un peu sauvages. Mais il faut passer là.

Elle connaît, ou semble connaître mes points sensibles elle aussi. Longue partie de cache-cache amoureux où l'on se traque et où les larmes coulent de bon cœur.

Au bout d'un moment, après que nous nous soyons perdus en grande banlieue et dans les méandres de nos pensées, on se décide à se faire l'amour. En réalité, je me décide car elle ne participe que modérément. Je reste moi aussi sur la réserve. Même si les choses commencent bien, il y a ce drôle de moment où je lui demande si elle veut que je mette un préservatif. A-t-elle dit oui ? Je ne saurais plus le dire avec précision. J'ai une éjaculation précoce, au bout de quelques minutes seulement. Catastrophe. J'ai honte et je me sens humilié. Elle me demande si j'ai joui. Je réponds simplement « oui » et je me retire. Elle me demande : « est ce que tu as pris du plaisir ? », ma réponse est négative.

Alors, il se passe quelque chose d'incroyable. Elle se met à se masturber le clitoris avec frénésie, presque de la violence. Je suis désemparé et désoeuvré ; je la caresse. Je ne m'inspire que dégoût et mépris.

Elle rompt le silence avec quelques phrases sèches ; « je ne suis pas une initiatrice », « tu dois continuer de rencontrer des jeunes femmes », « on se revoit dans un mois et demi et on verra à ce moment ce que l'on fait » ; autant d'agression pour la crêpe que je suis.

Blessé, je réponds cette chose stupide : « tu vas te prendre un amant », puis « l'amour physique est important dans un couple, il cimente les relations ». En mon fort intérieur, je suis tout différent.

Alors, elle me dit « l'amour physique est important pour l'homme aussi, il permet de s'attacher à sa compagne ; si tu ne règles pas ce problème, tu vas te mettre avec quelqu'un et ça finira comme avec ton ex ». Toutes ces phrases sont autant de coups de fouets.

Et elle continue en me parlant des performances de son ex jules. Elle me parle souvent de Jean-Luc. Elle remet le feu aux poudres : « l'amour passion est purement sexuel », me dit-elle. Elle me parle du magnétisme qui l'attire parfois vers un homme. Magnétisme sexuel.

Je la raccompagne à sa voiture, et nous roulons en direction de la porte Maillot. On se quitte encore. Cette séparation est comme un coup de scalpel : indolore sur le coup, elle me causera mille tourments par la suite.


Chapitre 8

“Thanks God, we've pushed the limits of our feels and our thoughts. Now, I get too much love going to my veins, going to waste. I've got too much life, going to waste since I can not get enough space in my soul. I don't want die but I'm not keen in living either without you to fill in this real big place.”

Tu es ma came, et je suis ton sang, ou quelque chose comme ça. Je suis en overdose de toi. Nous sommes dans le même trip. J'écoute mon cœur et quoique tu dises, je sais où est le Nord. Les nuages et les récifs de tes défenses peuvent bien surgir, je surpasserai tout cela. Pas de soucis, j'ai gardé mon épée d'Argent et c'est promis… je me débarrasse de quelques ennuis et j'arrive.

Merci dieu, car nous sommes allé au bout de ce chemin sentimental. Maintenant, j'ai un trop plein d'amour dans les veines, que je vais gâcher sans doute. Mais qu'importe. Nous avons circonscrit les champs d'un amour où nous installerons une belle maison.

Avant que je ne tombe amoureux, j'étais un pauvre diable, un clochard à longue barbe, aux pieds bandés, pauvre homme habillé d'une épaisseur importante de manteaux élimés et constamment éméchés. Dormir dehors quand on croise tant d'amoureux dans les rues ; tant de couples à la mine réjouie, au sourire inaccessible quant ils te regardent à travers les vitres fumées de leurs conduites intérieures luxueuses. Se dire aussi que le bonheur n'est pas pour nous, qu'il est pour les autres, ceux qui s'en foutent.

Depuis que je te connais, le monde est un beau paysage ; là la pointe de tes humeurs, ici la fourche de ma sexualité, plus loin ce champ d'amour que nos cœurs cultivent et que la pluie gorge d'eau. Même le plus insignifiant détail est beau et triste à la fois ; comme cette goutte de pluie qui descend du ciel.

C'est pour de vrai que c'est gagné. Tous ces moments restent comme un roc dans ma mémoire ; un de ces rocs où l'on peut sculpter une ode à l'amour. Après ma mort, j'irai témoigner au jugement dernier de ces instants si beaux. Je remercierai le seigneur de m'avoir fait toucher les nuages. Et le seigneur nous aidera peut être, car il jugera peut être que nous sommes l'un à l'autre la seule solution qui puisse sauver nos âmes.

C'est gagné, je suis amoureux, en amour de toi et je suis fou de ton regard, de tes gestes, de tout ce que tu es, de là où tu viens et de là où tu vas. De ton âme. Ce n'est plus terrestre. Il me serait donc égal que tu ne partages pas ses sentiments.

Mission accomplished, euh…, je voulais dire Limits Pushed.

Diane, you're a hole in my soul where there are no explanations, no realities, no feeling, and nothing else than pure love...

Mais j'ai mal. Il est très difficile d'aimer autant - je sais que tu comprends - quand les choses ne sont pas en place. Je te laisse car j'ai beaucoup de choses à pleurer. Je suis désespéré mais tu ne peux pas m'aider. Ce n'est pas gagné. Adieu peut être. Je vais prier pour surmonter cette épreuve. La prière m'aidera à ce que l'amour continue de se développer, et évitera au moins que des pensées nauséabondes n'emplissent ma tête.


Chapitre 9


C'est une longue promenade en voiture dans un pays tellement chargé de souvenirs d'enfance et d'adolescence. Nous effectuions régulièrement des ballades dominicales en Belgique. On y louait parfois un chariot, on prenait une glace sans doute, et nous marchions ainsi sur la digue de La Panne, la cote d'azur de la bourgeoisie wallonne.

D'autres fois, nous marchions dans les dunes, en suivant les très nombreux blockhaus du mur de l'Atlantique. Ils sont comme de vieux soldats : inutiles et fatigués par le vent et le sable. Déchaussés, vieillis, ensablés, vides et stériles, ... Quoique, pas pour tout le monde ; l'un d'eux abritait des clochards depuis plusieurs années.

On arpentait également l'imposante digue du break, qui, telle une épaule, protège le Port de Dunkerque du long de ses 10km de brique et de béton. On y aperçoit les minéraliers, d'où l'on ressort le fer et la coke qui alimentent en continu l'un des quatre haut fourneaux de l'immense usine sidérurgique. Elle est composée d'enchevêtrements incompréhensibles de tuyaux et de tours, de réservoirs et de cheminées qui crachent en continu ici une fumée blanche, et là une flamme jaune. La mer est omniprésente ; le dénominateur commun de toutes ces ballades. Elle s'expose dans toute sa grandeur par fort vent de Nord, ce qui est assez rare. Peut-être 4 ou 5 jours dans l'année. Evidement, un vent de mer apporte aux riverains un petit aperçu de ce qu'est l'ambiance du grand large : une humidité pénétrante, des vagues élevées et un vent qui n'a encore contourné aucun obstacle.

Le sable blanc et fin est indissociable de Dunkerque, aux yeux de tous. Pourtant, un peu à l'intérieur des terres, il n'est pas difficile de trouver une bonne terre : un limon noire et riche. Elle est abondamment irriguée par les nombreux chenaux qui drainent les basses terres des Flandres. On y fait pousser la betterave et la pomme de terre. Cette terre qui m'aura toujours été étrangère. Après tout, on y inhume les morts, on y creuse des tranchées, on y embourbe sa voiture. Loin, loin du mythe de la matrice nourricière.

Néanmoins, ces paysages sont pleins d'amour, plein de l'amour que je veux bien leur accorder et que je suis seul à vraiment apprécier de cette manière.

Quel petit signe supplémentaire, quel message de plus me fallait-il pour comprendre enfin que tout est à sa place, que les choses sont justes et normales, que seule la main de dieu a pu forger cela, que ce soit par le biais de la nature, du hasard ou par celle de l'homme ?

Pourtant, c'est maintenant évident… L'amour est partout. Partout où notre œil est suffisamment affûté pour en apercevoir les signes.

Ce petit canal, enjambé de ponts-levis désormais inutiles ne me rappellent-ils pas ces parties de chasse où j'étais parfois invité par l'un de mes camarades d'école ? Ce camarade ne me rappelle-t-il pas à ce jour funeste où il fut humilié par la plus belle fille de l'école, aux pieds desquels nous étions tous tombés ? Cette fille ne me rappelle-t-elle pas aux sentiments de l'amour, que je découvrais pour la première fois à cette occasion ?

Cette terre noire ne me rappelle-t-elle pas à la souffrance extrême que j'ai traversé voici quelques années, et cette souffrance ne me rappelle-t-elle pas à cette jeune fille que j'aimais à la folie bien que cet amour fut toujours impossible ?

Cette véranda me remémore le souvenir de cet ado un peu fou qui avait traversée par le toit après une chute de deux étages. Il avait tenté d'escalader les murs dans l'espoir de voir l'une de mes sœurs, par amour.

Ces livres sont gorgés des yeux parfois tuméfiés de ses lecteurs et lectrices ?

Cette plage, nid de tellement d'histoire, de tant de rencontres, de tant de souvenirs heureux ? Le bruit des vagues m'y remémore, par une troublante similitude, le bruit de la respiration de ma mère, quand j'étais encore un fœtus.

C'est là que se trouvent les racines les plus profondes de mon attachement à Diane. En regardant la mer, et en écoutant sa respiration, je l'imagine à 6000km de là, heureuse, en maillot de bain, sur la plage, face à l'océan qui nous sépare, un océan d'incompréhension. J'essaie d'imaginer que je parte ici et maintenant pour un long voyage à sa rencontre. Combien de temps me faudrait-il ? 12 heures au minimum, par train et par avion…

On est toujours rattrapé par l'amour, par les amours que l'on n'a pas vécus… Ils nous poursuivent et un beau jour, tels la Mafia, ils vous retrouvent et tuent de sang froid les instants merveilleux dont on s'est entouré ; ils déchirent le masque. Ils révèlent pleurs et grimaces. Et il faut courber l'échine… Puis, après la tempête, il n'y a rien d'autre à faire que de se relever, de rassembler ses affaires et de partir loin d'ici, sans se retourner, dans l'instant présent toujours. La vie continue ainsi ; longue succession de fuites en avant et de dépressions.

Mais en attendant, il faut tuer le temps. Jour après jour, souvenir après souvenir, paysage après paysage, visage après visage, discussion après discussion, voyage après voyage… Les sourires d'un enfant que l'on tente en vain de photographier. Les mots justes qu'il faut trouver pour aider son prochain. La chanson parfaite que l'on recherche entre mille. Ces milliards de petites choses. La vie dans l'instant présent. Et au bout du chemin, que se passe-t-il ?

Au bout du chemin, nous sommes tous un peu comme des vampires. Nous appartenons à des souvenirs, à des maîtres qui nous ont mordu un jour, qui nous ont embrassé, et puis qui nous ont oubliés ; nous sommes possédés et nous ne pouvons plus nous libérer de cette emprise et de ses effets secondaires.

La nuit, nous sommes frénétiques, nous infligeons aux autres les mêmes souffrances que celles qui nous tourmentent, que l'on n'a pas assumées par inconscience. Après tout, dans notre folie égocentrique, les autres peuvent bien subir ce que nous avons-nous même enduré.

Le jour, nous plongeons dans le sommeil, et l'on se replie sur soi même en attendant des jours meilleurs. On revient aux entrailles de la terre, dans un cercueil, dans notre enfance.

Et rien ne peut nous libérer de cette dépendance, si ce n'est un autre maître vampire, plus puissant encore. Mais est ce que tout cela peut avoir une fin ? Existe-t-il un remède ? S'il existe, il faut le rechercher dans notre histoire, dans nos souvenirs de cette vie ou d'une autre. Et on remonte le temps, petit à petit, on met des mots sur les maux. On se souvient désormais d'insupportables vérités : l'indifférence, l'intimidation, l'intolérance ou les plaintes de nos semblables. Ces blessures si profondes parfois qu'elles ont blessé le petit garçon, la petite fille que nous étions. Et comme tout être blessé à mort, on se retire dans le cimetière des éléphants, dans une retraite qui à défaut d'être confortable, est rassurante.

Alors si Dieu a créé l'amour, qui a créé le manque ? Et si l'homme est responsable des malheurs de ce monde, ne faut-il pas rechercher plus haut ce que l'on ne peut trouver ici bas. Non, dieu n'existe que dans les têtes, c'est une invention du cerveau gauche, pour calmer le droit ; un subterfuge destiné à tout expliquer, y compris l'inexplicable.

Mais cette fois-ci pourtant, j'ai besoin d'éclaircir un mystère pour espérer revenir aux autres... Pourquoi suis-je attaché à toi, plus qu'à une autre ? Pourquoi ton image et ton contact me ramènent-ils en arrière, à des sentiments aussi exclusifs et primitifs que ceux qui me reliaient à ma mère pendant sa grossesse ? Comment me libérer de cette emprise ? Comment me purifier le sang et l'âme ? Comment regarder la vie simplement, comment traverser la rue sans craindre d'être abattu d'une balle dans la nuque ?

Surtout, comment accepter l'amour et laisser de côté les pulsions néfastes qui en sont les corollaires ?


Chapitre 10

Grâce à elle, je suis passé de l'age de pierre à l'aviation. C'est difficilement descriptible. Un peu comme si j'avais trouvé le coche ; le truc qui change tout.

Je peux rester en apnée plus d'une minute sans entraînement, sans souffrance et sans pensées tortueuses. Je peux courir 1h30 sans souffrir. Je peux sans doute traverser l'atlantique à la rame. J'ai parlé à des clochards et des milliardaires, sans peur et sans bégayer.

Je suis heureux quasiment à la demande. Je ne souffre plus jamais. Je me sers de la pensée comme d'un outil, et elle ne se sert plus de moi.

J'ai pleuré des nuits entières, touché le fond avant une sorte d'illumination, une crise d'adolescence en forme de coup de foudre.

Pour ce qui concerne Diane, j'espère toujours que notre histoire pourra se développer un jour, qu'elle m'a laissé car elle me sentait faible.

Je n'anticipe pas sur ce qui peut se passer dans le futur. Je ne dramatise plus le passé. Quelques semaines ou même quelques mois d'attente, ce n'est rien. Je ne veux pas m'imposer à Diane par des moyens intrusifs ou risquer de la perdre par maladresse.

Quoiqu'il arrive ma porte lui sera toujours ouverte car on n'oublie jamais les personnes que l'on a aimées sincèrement. Et c'est vraiment le cas.

Sa rencontre a cristallisé mes égoïsmes. J'étais une eau salée et polluée. Elle a agi comme une électrode purificatrice. Elle a concentré mille fois toute la souffrance qui m'affectait. Et alors… une réaction s'est produite : ça s'est solidifié ! Les petites blessures de la vie se sont toutes déposées au fonds du bocal. Et puis, plus rien. L'égoïsme, les faux espoirs, les faux regrets, l'impatience et les pleurs ont été remplacés par un sentiment intense de félicité.

Puis, un palier de plus a été passé : le sentiment d'appartenir à une grande famille. Je réalise que je ne suis fait quasiment que d'eau, je retournerai forcément dans l'océan un jour ou l'autre ; tel est mon destin. Prisonnier d'un bocal certes, mais le bocal n'est pas éternel, ou il n'est pas étanche.

Et de nouveau, un nouvelle marche est franchie : des regards amusés vers celui que j'étais et que je suis encore parfois, des regards amusés pour ceux que je croise tous les jours et qui cherchent encore leur voie. L'acquisition d'un regard critique et détaché sur ma pensée, sur les efforts désespérés qu'elle fait pour hypnotiser mon existence.

Alors, il y a un découragement : à quoi bon tout cela ? L'envie de s'enfermer dans une bulle de bonheur. Mais c'est encore une tactique de la pensée, une de ces tactiques subtiles pour nous obliger à ne penser qu'à nous, à rater les rendez vous de la vie, à passer à côté des signes sans les voir, à croiser les regards sans les interroger, à vivre dans une prison de verre, à vivre dans une machine à laver, en espérant que personne ne la mette en route ou plutôt en attendant que quelqu'un la mette en route.

Il arrive un moment où l'on prend conscience que l'on est un poisson, et que l'eau nous entoure. Et là, on apprend à se servir de ses nageoires, et on est heureux car on fait vraiment partie de l'océan. Ou bien, on est un oiseau qui ne sait pas ce qu'est l'air, ni comment s'en servir. Un oisillon en quelque sorte. Ou pire, on est un coquillage qui n'est vraiment à l'aise ni dans l'eau, ni en dehors, et qui n'a aucun moyen de se mouvoir. Mais on existe quand même.

Nous sommes tous des animaux : on mange, on boit, on dort, on chasse, on protège son territoire, on a peur, et... cet irrépressible besoin de trouver un partenaire du sexe opposé pour perpétuer l'espèce…

A l'inverse des animaux, nous sommes habités par la pensée, et c'est la pensée qui nous éloigne de la vérité du moment. C'est la pensée qui use parfois de moyens illicites comme la souffrance, l'obsession, l'hystérie ou les actes manqués pour parvenir à des fins inavouables telles que l'auto-justification, l'auto-satisfaction. La pensée est comme un sabre laser, c'est un outil trop puissant pour la plupart d'entre nous… Et c'est une drogue, on s'y accoutume et l'on en devient dépendant. Elle fabrique en nous des structures mentales rigides.

A un moment, elle se cristallise sur quelque chose ou quelqu'un, et on pense avoir trouvé la paix ; mais non, pas du tout. Ce n'est qu'une étape, comme lorsque l'on passe un vitesse. En réalité, elle est toujours là et elle n'a pas renoncée du tout à ses égoïstes dessins. Maintenant, cette transition est un talon d'Achille car à cet instant précis, notre pensée se débat, se recompose et elle découvre ainsi ses flancs, et l'on peut voir ce qu'elle cache vraiment, ce qu'il y a tout au fond du puit ! On remonte à son enfance, au-delà pourquoi pas ? Et on a l'opportunité de résoudre certains nœuds de la manière la plus simple qui soit : en les éclairant de lumière. Même les tigres ont peur de la lumière.

Jadis, je serai devenu légionnaire si la société m'avait poussé à bout. Aujourd'hui, je deviendrai curé peut-être. Ou bien je partirai ailleurs, dans le dénuement et l'humilité, en quête de spiritualité et de paix intérieure. Mais cela n'arrivera pas bien sur, car la société ne peut plus vraiment m'atteindre : elle n'a plus de prise. Je peux vivre modestement, ou plus richement. Au fond, ça m'est bien égal…

Je suis un homme heureux maintenant. Je suis un homme heureux quand je le veux. Je ne le suis pas en permanence, et - aussi bizarre que ça puisse paraître - j'y renonce parfois. En effet, il faut se servir de la pensée pour faire des projets, pour lire, pour apprendre, pour progresser, pour communiquer, pour écrire, pour aider les autres. Et le corollaire de la pensée est la souffrance.

J'ai beaucoup évolué par ces prises de conscience successives. Je t'envoie donc du courage, des pensées aimables et m'efforcerai désormais de composer avec la vie, telle qu'elle se présentera à moi, avec ou sans toi.

Et, comme d'habitude, il faut que chaque message se termine comme s'il pouvait être le dernier. La conclusion est : advienne que pourra.

Metkoub!


Retour au sommaire