Lolita
de Laure Coulange


« Lolita, lumière de ma vie, feu de mes reins. Mon péché, mon âme. Lo-li-ta. » Cette phrase roula dans ma tête comme une balle. En ce monde où tout sentiment étalé était abjecte, elle était difficilement déchiffrable. Mon père l’avait fait inscrire en épitaphe par pure provocation, cela ne faisait aucun doute et aujourd’hui, elle clignotait en lettres bleutées au dessus de son sarcophage post –mortem . Maman n’avait rien mis, maman restait un mystère, et même la plus petite parcelle d’elle –même m’était inconnue . Je me tournais vers mon clone ; et nos deux visages identiques se heurtèrent à la même impassibilité :
« En des temps reculés nous aurions eu beaucoup de chagrin, je pense . » me dit –elle
J’était Lolita et nous étions , Dolorès, Dolly, Lola, Lo ,mes quatre clones, et moi ; toutes droites tirées de l’imagination d’un écrivain génial du vingtième siècle nommé Nabokov. Notre père, en grand admirateur, nourrit ce fantasme là : celui de concevoir et répartir dans le monde, cinq femme –enfants au regard bleu et à la bouche pulpeuse .
En ce jour de juin 3028, jour de la perte de notre dernier et unique parent , la seule chose qui nous affectait vraiment ma sœur et moi ; c’etait de s’être rendu compte en venant ici dans quel trou à rat il vivait . A l’entrée, le gardien du phare, par symbolisme, nous avait remis deux ou trois objets de sa possession et nous avait laissé nous recueillir dans un silence religieux .
L’air de cette tour était quasi vicié, on n’avait pas dû le changer depuis des lustres .

Je me perdais dans la contemplation du plafond quand notre tranquillité spirituelle fût interrompue par la venue intempestive d’un jeune couple et je poussais Dolorès à l’extérieur en prétextant la raréfaction de l’air .
Dehors, la lumière avait pris une couleur violacée qui ne laissait pas indifférent les badauds venus visiter l’île .
« La base te manque déjà, Lolita, tout te rend nerveuse ici ; me dit Dolorès; mais je regrette, nous avons encore leurs objets à vérifier . »
Je faisais la moue .
- C’est la moindre des choses, ajouta t-elle .
Ce serait sûrement de vieilles reliques, pensais-je et je regardais Dolorès plonger ses mains dans la boîte en chêne que le gardien nous avait confié . Ce jour là, mon clone avait le teint diaphane et une façon particulière de porter les choses qu’ il ressortit .Comme si c’était les objets les plus précieux au monde .
- Remues toi Dolorès !Cet endroit me glace le sang !
Elle ressortit un mini incubateur, ce qui signifiait que nos géniteurs avaient encore sévis et que nous n’étions pas à l’abri de la moindre excentricité de leur part. Par exemple sept paillettes congelés de nouveaux clones pouvaient s’y trouver ou bien, avec un peu de chance, des embryons déjà morts .
« Je sais très bien à quoi tu penses, Lolita . » Ma sœur me jeta un œil circonspect . « Je n’ouvrirai pas le caisson pour te faire plaisir et détruire les derniers rêves du couple Bones. »
Elle déposa alors le petit container à sa droite avec toute la délicatesse dont elle était capable et entreprit l’inspection du reste .
Il gelait sur Emphytrion et rien ne laissait présager d’une amélioration dans les jours à venir ; cette considération m’était égale, je devais réintégrer la base ce soir et surtout je n’avais pas à piloter dans cette brume lapis-lazuli .
Dolorès poussa un long soupir à la vue de ce qu’elle découvrit : un, deux puis trois livres ; ce qui nécessiterait encore l’intervention d’ un lecteur.
« Quelle poisse ! » m’écriai-je .
Dolorès restait statique, je devinai déjà sa réponse: elle payerait pour le déchiffrage . Le langage ayant évolué, peu de gens, mis à part dans les grandes académies, savaient lire à l’heure actuelle . J’oubliais que notre géniteur raffolait de ça aussi, ce vieux support papier dont il me parlait tant .Cette fantaisie de plus finît de m’agacer et n’y tenant plus je décochais un coup de pied à cette maudite boîte qui s’avérait probablement être la source de tous nos malheurs. J’étais très carré, très terre à terre, très scientifique et surtout de la nymphette nabokovienne, il n’y avait que le physique .


2

« Lolita, lumière de ma vie, feu de mes reins . Mon pêché, mon âme .Lo-li-ta . »
Combien de fois me suis-je penché sur cette phrase ? Ou plutôt combien d’années m’y suis-je consacré ? Mais mon labeur n’est rien à côté de mon œuvre : mes cinq filles que j’imagine déjà, la mine dédaigneuse devant mes remarques posthumes . Oui mes filles, votre père n’était pas un type intéressant . Un vieux fou, tout au plus, enfermé dans son idéalisme qui recevait mal les gens et les laissait souvent à la porte de chez lui .Un homme aigri qu’aucune femme n’aurait souffert plus d’une nuit, une entité de la normalité et de conformisme qui faisait qu’il restait indubitablement au ban de la société et qu’il en était fier .
Comment éprouver alors un sentiment quelconque à l’égard de cet uluberlu ? Que n’avez vous ressenti pour cet être dénué de tout sens ?De l’aversion ?Oui mes chéries, et c ‘est bien le propre des nymphes d’être révulsées par les gens qui leur sont proches et surtout dignes d’amour .
De père, il n’ y en avait pas, certes, c’était un fait . Mais de géniteur, oui, et quelle force !Consacrer autant d’acharnement à votre conception n’était- il pas plus noble au final , que ces vingt-huit années passées avec une pseudo éducation ? Vous n’étiez pas nées que je vous rêvais déjà avec ferveur, vous savoir de chair et d’os m’enivrait au point que j’en aurai perdu la raison, un seul regard de vous m’aurait fait me fendre le crâne sur le champ ; vous étiez une passion trop dévorante, vous garder avec moi aurait été trop préjudiciable …

« C’est l’œuvre d’un vieux mâle en mal de reconnaissance Dolorès, et en plus à tendance pédophile, inutile de t’aventurer plus loin dans la traduction . »
Je refermais le livre dans un claquement .


3

« Lolita, lumière de ma vie, feu de mes reins . Mon pêché , mon âme, Lo-li-ta . »
Il disait « vous » mais son cœur disait « elle » . Qu’est-ce qui faisait le plus mal au fond ? De se savoir issue d’un fantasme ou d’être à l’effigie de notre première sœur ?
J’avais refermé le livre mais pas pour longtemps, la disquette que m ‘avait laissé le traducteur et qui m’avait coûtée une fortune était entre mes mains et il me tardait de continuer ma lecture dans le confort de ma cabine . A notre gauche, le regard fugace de deux hommes au dessus de leur tablette de lecture, me fît encore l’effet d’être une proie facile à leurs yeux . Ce regard que je connaissais tant, me dégoûtait au plus haut point même si je savais qu’ils ne faisaient que suivre leur instinct et leur inclinaison naturelle à désirer un jeune corps de quatorze ans en pleine fraîcheur sans savoir que le cerveau, en l’occurrence le mien , en avait vingt-huit .
Je m’extirpais du transat et passais devant toute une série d’autres ; les oies sauvages nombreuses sur la mer d’Aral, agrémentaient notre croisière de leur battement d’ailes réguliers : un président bienveillant et surtout ancien ornithologue, avait mis un point d’honneur à introduire l’espèce dans cette région . Le spectacle était magnifique et rien n’aurait pu me faire changer d’avis quant au choix du transport, beaucoup plus agréable que l’aller –simple par jet en quatre minutes qu’offrait Emphty-airlines . Lolita ,boudeuse , n’avait pas trop cherché à contrecarrer mes envies . Autant en profiter .
Mes pensées vis à vis d’elle étaient très ambiguës et même si l’existence de mes sœurs n’étaient pas un fardeau pour moi, nous l’étions à nous toutes pour les autres….


4

« Lolita, espèce de petite pute, sors de ma vie .Ou soit damné à jamais . »
-Voilà ce qui est réellement écrit dans la tête des gens .
- Ne soyez pas si dure avec vous-même, Lo .Vous ne le méritez pas .
- Par contre, je mérites cette vie d’ersatz de ma sœur ! Et cette vie bloquée par mon cerveau ! ! !
Lo passe devant la vitre de la salle par laquelle elle est observée. Dépressive et suicidaire chronique, elle traverse inlassablement la crise d’adolescence depuis qu’elle a atteint sa forme finale de lolita .Les médecins, inquiets de cet état morbide permanent, se concertent aujourd’hui pour envisager une accélération de croissance la préparant à une maturation artificielle et la sauver ainsi d’une mort certaine .
« J’ai une tête d’hystérique … » murmure t-elle, en voyant son reflet dans la vitre. Elle y accole son front, le regard vide .
-Le troisième clone est défectueux, … c’est ce que vous pensez , reprend t-elle.
-Lo, ne faites pas de diagnostic à notre place .Ca n’arrangerait rien .
Ces cheveux tombent lamentablement autour d’elle et, mis à part les yeux, elle n’a plus rien d’une pré-pubère . Seule démonstration d’expression dans sa chambre, la phrase sordide sur Lolita qu’elle a, tel un hymne, écrite à la bombe sur les murs .


5

« Lola, ma vénéneuse Lo-li-ta . »
Me susurre-il à l’oreille dans un de ces moments de plaisir charnel pur qui fait dire n’importe quoi . Je reste impassible comme d’habitude, et me prépare machinalement à une nouvelle étreinte . Certaines de mes congénères disent à d’autres que je suis perverse.
Je les encourage . Cela me facilite la tâche et les clients affluent . Ma vie est à mon goût trop morose pour qu’elle vaille la peine de s’y attarder , alors qu’elle est, par mon métier , percluse de drames et de frustrations mais il est vrai que j’ai la particularité de m’ennuyer assez vite .
Le client d’aujourd’hui n’est pas mauvais bougre , seulement victime d’un fantasme nourrit par sa garce de cousine .
Mes collègues et moi , passons quand même un contrat pour me permettre d’exercer en toute légalité puisque mon âge physique de douze, treize ans laisse un peu perplexe les autorités locales . Je remplis donc tous les mois un rapport, en vue de déterminer les nouvelles perversités sexuelles et d’identifier les plus « téméraires » en la matière. Ces cas rares finissent toujours par un traitement qui les maintiennent à l' état de légume . Au moins, ils ne peuvent plus sévir. Je suis contre ces pratiques, elles me paraissent trop barbares pour le préjudice . Ca ne me dérange pas moi de n’être au fond qu’une soupape par laquelle on évacue ces angoisses, entre autres choses …


6

« Dolly, mon angelot, que Dieu te prêtes longue vie . »
Je balance la carte au milieu du jardin et pousse un cri en arrachant le papier doré qui entoure mon cadeau .Je soupire en le découvrant, c’est bien l’appareil photo étanche à bande-son waterproof que j’avais réclamé pendant des jours .Maman avait été assez sotte pour me l’offrir :
« Merci ,m’man c’est cool . »
Je la bise, à l’endroit où y a pas de rides et remercie papa par un hochement du menton .
Puis je les regarde tous les deux. Ils me semblent un peu rabougris dans leurs vieux tissus mais leur amour pour moi, leur fille unique, prend des allures démesurées ces derniers temps . « Ce qui n’est pas pour vous déplaire » dirait Mrs Marpple la maîtresse .
Je l’emmerde, elle et son chignon ridicule et de toute façon en tant qu’enfant gâté je ne l’intéresse définitivement pas . Il n’y a que Jawel, troisième rang à gauche, que j’ai l’air d’intriguer par mes boucles blondes et ma bouche rose framboise . Car, oui, j’ai les lèvres de cette couleur, j’exagère pas . Hier encore, j'ai regardé dans la glace et comparé avec différents fruits rouges. Il n’y a aucun doute. Mais je me demande juste lequel de mes parents naturels avait les mêmes.
Takomi est en bas. J’entends sa voix . C’est ma copine préférée, avec sa petite frimousse, ses cheveux noir corbeau , son obésité et ses jupes trois fois trop longues -cheveux noir corbeau, bouche framboise -ça fait déjà deux nouvelles couleurs prises dans la nature que j’ai à noter dans mon cahier pour l’exercice de demain .En plus elle est rigolote et habite pas très loin de chez moi . Alors elle passe souvent pour un rien, ou pour me faire un petit coucou juste pour voir ce que je fais sans elle . C’est la reine du jeu Kimtonk & Tot 23, ça me fait marrer !Elle pulvérise les tablettes de jeux comme personne .
On m’attend, il faut que je te laisse , peut-être à demain cher journal….


7

Bien calé sur les oreillers, je décachète délicatement le livre des confessions du padre, avant que Lolita n’interrompt une nouvelle fois ma lecture . Je l’ai laissé, lové dans le transat, des lunettes en forme de cœur sur le nez qu’elle a dégotées dans une brocante et, dernière acquisition ,une sucette rouge qu’elle suce allègrement .
Cette cabine est un véritable havre de paix, idéal pour me concentrer sur ma tablette de lecture et parcourir à l’aide de mon stylet la rédaction de la traduction . Dehors, le vent glisse sur la vitre étanche en laissant un bruit de sifflement assez agréable et le roux de l’océan contraste avec le blanc laiteux du ton de la pièce . Je ne peux exiger plus d’harmonie. Tout est déjà fait pour que je me sente au mieux. Alors je me plonge sereine et sans contrainte, dans l’histoire de ma conception tout en jetant un dernier coup d’œil sur ma gauche au brin de lys déposé dans un verre .


8

« …vous garder avec moi aurait été trop préjudiciable . Vous deveniez mon air, mon eau et ma faim . L’institution s’est beaucoup mieux occupé de vous que je ne l’aurais fait. Il faut se rendre à l’évidence: vous étiez un rêve que j’ai réalisé et qui a rendu heureuse la deuxième moitié de mon existence mais je n’ai jamais été parent . Au grand dam de votre entourage d’ailleurs .
Je n’ai assisté qu’à la naissance de Lolita, c’est vrai et l’existence des quatre autres m’a, du coup, échappée . Elle était si parfaite dans ce petit corps de nourrisson vagissant que déjà une âme de nymphette se nichait derrière ce regard immense . Sa voix criarde et perçante présageait d’ une personnalité capricieuse et hors du commun, un vrai bijou . Cela m’avait sans doute suffi et j’étais rentré dans l’île sans me préoccuper de la suite des évènements .
Je suis encore soulagé d’avoir agi ainsi et de m’avoir évité le désagrément de voir quatre bébés au visage morne, munis de l’unique trait de caractère dont ils étaient pourvus . C’était des Lolita inachevées , je le concède , mais j’espérai ,sous l’influence de leur modèle et à force de proximité physique et intellectuelle, aboutir à mon but premier . »

C’est flou mais j’ai très bien compris ce qu’il voulait dire . J’arrête ma lecture, mes mains étant prise de tremblements à l’évocation de cet épisode de notre vie qui me revient en mémoire . Par « unique trait de caractère dont ils étaient pourvus » et « visage morne » ,il entend la personnalité diverse de Lolita qui s’est divisée en quatre pour investir les corps des quatre clones . Le compte – rendu des premières consultations était horrible. Le jargon médical n’ayant pas pour qualité première d’épargner ceux qui le lisent .
Mon père en avait probablement été effrayé .
Je vous laisse juge : l’aspect tragique que revêt une Lolita c’est Lo toute entière, le côté vicieux et sournois, est sans conteste Lola ; la gamine geignarde prend pour forme Dolly; et bonté et compassion sont incarné par moi . Je m’en tire bien.
Inutile d’avancer plus loin dans la tragédie, nous ne servions plus à rien, condamnées à mener une existence sans cesse aux limites de l’étrangeté puisque dénaturée ; poussées vers un seul but, enclin à une seule obsession : vivre violemment le désespoir, la sensualité, l’immaturité et la naïveté. Nous ne connaissions que ça .
Un frottement sur le mur ; je sais que ma jumelle va faire son entrée avec toute la discrétion que je lui connais, les doigts glissant nonchalamment le long de la paroi du couloir qu’elle traverse. Geste assez visible et bruyant pour montrer à tout le monde qu’elle s’ennuie .


9

« Tu me crois assez bête pour ne pas me douter de ce que tu fais ». Je me penche et colle mon chewing -gum informe sur une page du livre sacré, j’ai envie d’être peste aujourd’hui .
« Tu veux jouer ? me demande Dolorès dans un soupir .
Je fais semblant de ne pas entendre .
- Lolita, réponds-moi ou je te pète la gueule . »
J’éclate de rire . Comme cette phrase a l’air grotesque dans la bouche de ma sœur ! La douceur extrême de sa voix contraste avec la violence des mots mais cette tactique particulière a au moins le mérite d’attirer mon attention .
« Qu’est- ce qu’il y a ?
- Continues la lecture au lieu de m’emmerder . »
Le ton est devenu grave , je ne la croyais pas capable d’autant de froideur . Elle est allongée sur le lit, le dos bien calé contre le mur. Elle me paraissait si petite il y a encore deux minutes qu’elle prend soudain des allures de géante .
Je ne sais pas ce qu’elle a lu, mais ces maudites pages continuent leur lent travail de souffrance ; je pourrais les détruire sur le champ en les bouffant car, si elles ébranlent la fragilité psychologique de mes sœurs, elles peuvent m’atteindre moi aussi .
« Que sommes nous à tes yeux , Lolita ? As - tu compris combien nous souffrions ? »
Cette question que mes sœurs ne m’ont jamais posée, je peux la lire dans le regard de Dolorès et me sentir coupable d’être une réussite génétique par rapport à elles qui font office de rebus qui me ressemblent .Pourtant la cruauté de leur présence est infini, me ramenant à chaque instant à ce que je suis réellement : un être multiple .
Alors chacune d’entre elles tient un rôle bien précis, me renvoyant sans cesse à mes qualités et défauts tels des miroirs à facettes .
Lo et Lola sont indubitablement la part obscure qu’il y a en moi : l’une porte la tristesse et la déprime de l’adolescence avec toute la remise en question et les troubles du comportement que cela impose ; l’autre détient tout le côté lubrique en elle, en d’autre terme, elle est indécente . Un peu exhibitionniste à ces heures, un peu voyeuse, il émane d’elle une sensualité presque irrésistible avec tout le charme de l’enfant qui vous caresse et vous embrasse . Regorgeant d’imagination ( je crois savoir qu’elle fait fureur parmi les filles de rue ), Lola est un petit démon de perversité, de cruauté et de sadisme . Elles me font peur .

Le deuxième versant , plutôt angevin, me rend complaisante . Quoi dire de Dolorès ? Sinon que c’est la plus abordable et surtout la moins étrange . Parfois je voudrais lui ressembler , mais elle reste quand même bien trop fragile pour endosser le poids de l’existence. Compagne de mes jours solitaires, elle est ma conscience plutôt que ma calomnie ; et tel l’œil de Caïn , son regard doux est toujours tapi dans l’ombre .Elle est sentiment et sensibilité, elle est gentillesse et générosité . Et quand mon rouge à lèvres fait tâche sur mes dents et que je ris à gorge déployée, je sais qu ‘elle maudit le moment où elle a été faite à mon image .
J’allais oublier la petite Dolly , petite parce que c’est une enfant, l’enfant que je suis et qui apparaît au moment où on s’y attend le moins. Mes minauderies n’ont rien à envier aux petites filles aux barrettes multicolores : tirer la langue aux gens qui nous dévisage, faire des bulles avec la salive, ramasser des cailloux échoués entre les doigts de pieds quand la conversation ennuie, s’alanguir sur le sol pour jouer avec les rayons du soleil, sauter dans les flaques, tout ça fait parti de mon quotidien et finalement, c’est le rôle que j’endosse le mieux.
Dolly a été adopté quelque part sur un des continents, sa naïveté juvénile lui a permis de ne pas être consciente de ce qui se passait réellement autour d’elle . J’espère qu’elle est heureuse.

Dolorès me fixe toujours de ce regard emprunt d’indulgence . Elle se dit que c’est à moi de lire ce foutu bouquin comme si j’ appartenais plus à notre géniteur qu’elle . Elle ne se doute pas que je sois aussi réaliste sur la situation de chacune et que, peut-être, je sais ce qui va advenir d’elles .
Je lui arrache le livre des mains, m’approche du hublot : Dolorès me supplie des yeux , je l’ouvre, déterminée. Je me fous de notre histoire, je me fous d’être liée à des bizarreries de la nature - la loterie génétique a fait son œuvre - je me fous de notre hérédité et de ceux qui nous ont élevé, je me fous du passé, il n’a plus à influencer notre parcours ; ce qui importe c’est l’identité de chacune même si dans le cas de mes clones, elle est tronquée et incomplète .
Mais est – ce que j‘ ai le droit de les priver de la vérité, de LEUR vérité , tandis que moi, je ne souffre pas ? J’ai le bras au dessus des volutes de la mer , le vent fait s’agiter frénétiquement les pages .


10

« …, mais j’espérais, sous l’influence de leur modèle et à force de proximité physique et intellectuelle, aboutir à mon but premier . Il n’en fût rien je crois, mais je n’en suis pas sûr .
Le destin est ainsi fait, que je n’aurais pu intervenir dans ce qui était le leur . Et je le remercie, de m’avoir permis de réaliser mon rêve et d’avoir mis sur ma route cette nymphette par excellence : la conceptrice de ce projet … »

Il fait allusion à notre mère pour la première fois . Je retiens mon souffle et reprend la lecture avant de me rendre compte qu’il s’éternise encore dans des considérations mégalomanes sans importance . Je le maudis, et parcours avec fureur les autres chapitres . Je tombe enfin sur un début d’histoire assez loquace .


11

« … je travaillais par nécessité dans un laboratoire universitaire de médecine et je restais dans l’ombre de mes pipettes durant plusieurs mois . Le doyen, un homme teigneux s’était lié d’amitié avec moi . Ce vieux cochon me parlait souvent de ces aventures extra –conjugales ( il avait déjà deux enfants naturels) mais j’appréciai sa compagnie .
Invité à fêter le réveillon à la faculté, je me confondais au milieu des convives . La soirée battait son plein . Nous venions de passer l’année 3000 depuis une heure lorsque le doyen vint me trouver au buffet . Il transpirait à grosses gouttes et bégayait d’émotions : sa fille – enfant adultérin – la petite dernière, âgée d’à peine treize ans avait été ramené dans un état critique par un étudiant de sa connaissance. Elle avait probablement bu et, ce qui inquiétait le père, frisait l’overdose . Ces mauvaises fréquentations l’avait déposées ici, ne sachant quoi en faire .La femme du doyen étant présente à la réception, il lui était alors impossible de s'absenter sans éveiller les soupçons .
Il me demanda de l’aider .
Je me dirigeai vers le labo où l’enfant avait été cachée, laissant le vieux à ses angoisses . Je ne regretta pas mon geste . A mon arrivée dans la pièce, je devinais une forte odeur sucrée -un peu comme des fruits rouges - et le néon adjacent au tableau me révéla un corps blanc laiteux, dénudé. C’était ELLE .Celle que je cherchais depuis des lustres . CELLE qui comme l’écrivît Nabokov, fît qu'au premier coup d'œil : « les vingt-quatre années que j’avais vécues depuis se fondirent jusqu’à n’être plus qu’une flamme imperceptible, qui palpita un instant et s’éteignit. »
Elle était étendue sur une table d’expérimentation, un drap négligemment posé sur son abdomen .Mes yeux enregistrés les détails de son corps à un rythme effréné. Dans ses cheveux châtain clair, des fleurs synthétiques étaient parsemées alors que des tatouages équivoques sur son cou, contrastaient avec son visage poupin . Des cernes profondes et bleutées s’allongeaient sous ses paupières, et cette bouche ! Elle m’inspirait la texture de la fraise .
Ces joues creuses, son teint diaphane, ses bras anormalement musclés, sa peau percluse de tâches, témoignaient d’une toxicomanie déjà avancée . J’exultai .
Mon regard tomba soudain sur ses mains : ses doigts au vernis écaillé étaient crispés autour du drap . Je m’approchai: elle avait trépassée .
Je fût pris de vertige, mais cette perte de contrôle me fût bénéfique, je réfléchissais plus vite. J’allais chercher le matériel nécessaire dans l’entrepôt situé au fond du couloir . Le labo étant presque dépourvu du principal il fallu que je la déplace . La salle d’autopsie était parfaite, aussi m’y engouffrai-je . J ‘eus besoin de moins d’une demi- heure pour lui injecter les hormones nécessaires à la stimulation ovarienne et la remettre en chambre froide après avoir vérifier l’état de son cycle par échographie .
Quelques jours plus tard, je dû rendre le corps à son propriétaire. M’étant chargé d’en prendre soin et de lui rendre le rose aux joues, j’en profitai alors pour ponctionner mon bien, une douzaine d’ovules, derniers vestiges de ma petite protégée . Le destin me donna cette fois là le moule dans lequel je pourrais fabriquer . »


12

Je dépose le livre à mes pieds, j’ai envie de vomir . Dolorès est prise de tremblements « Nous sommes l’œuvre d’un fou . », conclut-elle .
Comme j’adore détruire, je ne mis pas longtemps avant de réagir. Et le livre, en le jetant , s’enfonça dans l’écume de la mer . Je ne tiens pas à faire resurgir d’autres horreurs telles que celle-ci .
Ma sœur, par un hochement de tête, approuva mon geste et je n’eus pas à la prier pour qu'elle ouvre le petit container contenant les paillettes congelées et les sortir de leur cocon stérile ….

3 avril 2001 21 h 51




Nu flottant

Elle était étendue là de tout son long dans l’eau du bassin, vêtue de rien et les cheveux comme des algues ondoyant autour de sa tête . De ses flancs, à la naissance des côtes, de minuscules plumes s’étiolaient comme des nénuphars et s’alanguissaient dans les ondées de l’eau pour s’étendrent, s’étendrent, s’étendrent jusqu’à former une magnifique paire d’ailes. L’archange Charis avait vu le jour sous mes yeux .

9 juin 2001 18 h 42




Joss Junior

Joss est un jeune garçon sourd de naissance . Nous sommes quelque part dans le futur à une date incertaine et les dernières photos de l’humanité sont enfermées dans un musée…

D’un coup d’œil par-dessus son épaule, Joss s’assure qu’il a semé ses poursuivants et pousse la lourde porte du musée. Il est à l’abri au cœur même du département photographique et, pris de curiosité, il scrute l’immense salle qui s’offre à lui.
A droite, la galerie commence par un cadre où est enfermée l’image d’un arbre; un arbre majestueux dans lequel on perçoit presque le souffle du vent dans les feuilles; plus loin, à un mètre, c’est l’image d’une plage avec des coquillages au centre, puis viennent les nuages et ainsi de suite jusqu’au fond de la pièce …
Les cadres exposés les uns à côté des autres sont gigantesques et les tableaux, éclatants de couleurs. Joss, fasciné, les contemple longuement avant de sentir la présence de quelqu’un derrière lui. Il se tapit alors contre une haute amphore et observe .
Ce sont ses poursuivants qui ont eux aussi pénétré dans l’enceinte du musée et leurs visages menaçants ne laissent aucune ambiguïté quant à leurs intentions : ils le cherchent .
Un des hommes avance dans sa direction, prêt à bondir au moindre bruit. Joss retient son souffle, songeant alors à sa course qui prend fin, rageant de ne pouvoir transmettre ce qu’il a vu et de se faire pincer à deux mètres de son but : les images de l’ancienne Terre .
Un miracle se produit pourtant, la venue d’un vieil homme à barbe blanche, le visage camouflé sous la capuche de sa tunique de grosse toile qui intercepte la troupe avant qu’elle ne le découvre. Joss voit leurs lèvres remuer mais, est trop loin pour comprendre.
Au bout de quelques minutes, tous repartent, visiblement convaincus de l’absence du garçon en ces lieux et, le vieux, d’un signe de la main, l’invite à le rejoindre.
Joss avance, vexé d’avoir été aussi vite repéré .
- Je vous observe depuis longtemps, ne croyez pas qu’on rentre ici comme dans un moulin ,crache le vieil homme .
Joss ne réagit pas tout de suite, il voit juste remuer la moustache blanche : « Qu’est-ce que c’est moulin ?,se dit-il . »
- C’est un bâtiment d’antan . Et ne me regardez pas avec cet air là, bougonne le gardien, je suis télépathe comme la plupart des surveillants mais pas phénomène de foire .
Joss reste perplexe . Ils ne parlent décidément pas le même langage, des mots anciens lui reviennent sans arrêt à la bouche.
Il le suit malgré tout à travers les colonnes de marbre, pensant découvrir d’autres galeries, mais se retrouve à nouveau devant l’entrée du musée .
- Bonne route et bon vent !, lui lance t-il .
Le vent, pourquoi lui parle –t-il du vent ? Son arrière grand –mère évoquait parfois ce souffle d’air, le signe était quelque chose comme ça :
L’index et le majeur des deux mains en forme de V qui glissent devant soi .

Le gardien le fixe d’un air méfiant :
- Tu es stupide, c’est ça ?
- Je suis sourd, répond Joss .
- Comment tu peux parler ? ? ?vocifère le vieux .
- J ‘ai une surdité légère mais si vous continuez à crier comme ça, je vais le devenir totalement.
Le gardien marmonne alors quelque chose que Joss ne déchiffre pas, « avec cette satanée barbe, pense t-il, impossible de lire sur les lèvres . »
- Je vais arranger ça, rétorque le vieux .
Et tout en claudiquant, il se dirige vers ce qui doit lui servir de chambre.
C’est sale au point que les murs sont graisseux. Au pied du lit, une malle où s’entassent des livres et au mur, pendu à un clou, il y a un bout de miroir dans lequel le vieil homme commence de se réduire la moustache à l’aide d’un ciseau tout rouillé .
Les objets de cette pièce semblent tous réels mais il est impossible qu’ils le soient, se dit Joss, une nouvelle ère les avait devancé, celle de l’uniformité de toute chose, ou plutôt, la simplification de la vie courante. Elle consistait à avoir des angles arrondis pour ne pas se faire mal en tombant, des animaux génétiquement modifiés auxquels on avait enlevé l’agressivité et ainsi de suite jusqu’à ce qu’au nom de l’agréable, rien n’ait gardé sa forme initiale .
On mis à mort le choix pour avoir un gain de temps optimal : les fruits n’étaient plus rouges, oranges ou verts ; la couleur ne faisait qu’engendrer des troubles et des hésitations .
On abrogea tout ce qui pouvait incommoder la vue, l’odorat, le toucher, l’ouïe et le goût pour que rien n’entrave plus la quête du bonheur; tant est si bien que cette maîtrise parfaite de la nature et des choses fit, au fil des générations, l’effet d’une bombe . Rien n’avait été plus destructeur.
Joss s’est égaré trop longtemps dans ses pensées, le vieux a terminé son ouvrage et se tamponne maintenant le menton à l’aide d’une serviette, lorsque d’un coup tout disparaît ….
- Un hologramme !, réalise t-il .
- Tu croyais quoi ?, rétorque en riant le vieil homme planté au milieu d’une salle vide, c’est une démonstration que l’on fait souvent au public, il nous reste quelques holo’ en réserve mais comme tu le sais ils s’usent à chaque passage, il ne restera alors plus rien de l’ancienne Terre – il se tourne vers les images – et je le regrette.
Joss braque son regard dans la même direction, des lumières posées ça et là, rendent les tableaux plus imposants encore. Tout est regroupé par thème ; et les éléments, les animaux, la nourriture, les objets exposés, font désormais figure de derniers vestiges de l’humanité.
« Tu vas t’user les rétines à force de regarder ça. »conclut le gardien . Et il reprend le chemin de la sortie en bougonnant encore . Joss n’a pas envie de partir, sa mission n’a pas encore commencé, il se concentre alors très fort sur quelque chose pour le détourner de son objectif .
Le vieux fait demi-tour comme pris d’une frénésie qui lui fait oublier d’un coup sa jambe raide :
- Tu as une SOLUTION ? ?, vocifère t-il, une SOLUTION à quoi ?
- Je suis sourd, répond t-il d’une voix déformée .
- Et alors ?C’est quand même pas TOI qui va sauver le monde !, crie toujours le vieux en postillonnant .
- Je peux lui rendre ses formes .
Le vieux se recule, méfiant .
Joss reprend : « La communauté sourde s’est transmise une banque de données de générations en générations . Mon arrière- grand – mère, par exemple voyant les espèces disparaîtrent pour ne plus qu’être des blocs de viande élevés en batterie, entreprît l’apprentissage de ses enfants . La langue des signes étant la seule langue tridimensionnelle au monde, elle reproduit fidèlement l’image grâce à l’iconicité …. »
L’incrédulité se lit sur le visage du vieil homme, il termine :
« En gros, nous sommes à peu de choses prêts, des photocopieurs de l’environnement qui nous entoure … »
Le vieux ne réagit toujours pas, Joss montre un cadre :
« Vous vous rappelez des nuages ? Ces choses filandreuses qu’il y avait dans le ciel , l’ampleur du trafic aérien les a fait disparaître . Eh bien voilà…. »
Il fait le signe des nuages, ses mains se déliant pour s ‘évaporer trois secondes plus tard dans l’air . Il désigne tour à tour le poisson, sa main droite se faufilant dans de l’eau imaginaire ; la guêpe, tellement réaliste que le gardien se couvre le visage ; l’arbre, qu’il penche au gré du vent, et ainsi toutes les toiles du musée …
Le vieil homme apeuré, est blotti contre une colonne .Les mains du jeune garçon, engourdies par tant d’années de privation, bondissent dans l’air tels deux papillons à l’approche d’une nouvelle fleur .Pour lui, l’enjeu est de taille ; montrer au monde qu’il y avait des formes avant, des silhouettes qui remplissaient l’espace et dont on s’accommodait très bien . Rien à voir avec ses choses plates et symétriques qui se disent confortables et fonctionnelles …
Le vieux s’extirpe de son abri, se redressant sur ses deux jambes maigres :
« Nom de nom ! Nous étions amnésiques et aveugles ! » Il se plante devant les cadres, les regardant comme si s’était la première fois :
- Arrêtes, mon petit, prononce t-il d’une voix suppliante, tu fait sortir des ténèbres tout ce que nous avons détruits . C’est insupportable .
Joss, joyeux d’avoir raviver sa mémoire, baisse les bras d’un seul coup :
« C’est mal de ranimer les tableaux ? »
- Je me damnerai probablement pour connaître la sensation de croquer dans une pomme : le jus qui vous gicle dans la bouche, le crissement des dents qui se plantent dans la peau jaune et puis ce bruit !
Et comme sortant de sa torpeur, il s’insurge :
« Mais toi tu es une ignominie de la nature avec tes mains, une réincarnation de Lucifer venue nous brandir nos erreurs sous le nez ! Que le diable t’emporte, mon garçon ! Je ne suis déjà plus le même depuis que tu es entré ici ! »
- Alors pourquoi employer des expressions du vingtième siècle ?
- Parce que ça me fait rire ! répond t-il en haussant les épaules.
A ces mots, il tourne les talons et disparaît dans l’obscurité de la pièce.
« Que le diable t’emporte ! ». La phrase tournoie encore entre les colonnes de marbre et vient heurter la sensibilité du jeune homme .
- Oui…Que le diable t’emporte, Joss l’handicapé ! rage t-il, mais avec LES CADRES !
Alors dans un dernier effort de battant, il décroche de ses mains agiles, une dizaine de tableaux et le jeune sourd, courbé par le poids de sa charge, sort du musée sous un ciel verdâtre présageant d’une société en plein chaos.

27 février 2002




Seins

« Ah ! Ces seins qui ont poussé sous l’effet des « Pilules orientales » ! Seins qui semblent fait de ces substances blanchâtres dont sont pleins les flacons qui vont finir aux marchés aux puces ; seins qui semblent gonflés de pâte dentifrice ; seins en pure pâte de caoutchouc ou de colle, seins sans relation avec la poitrine dont ils surgissent; seins qui servent d’isolants; seins dont la matière se moquent de ceux qui en jouent. »
Je regarde incrédule la nouvelle poitrine de ma femme : une poitrine de jeune fille avec des aréoles rosées et bien dessinées au milieu de deux globes ronds et généreux, tendus vers l’inextricable main qui les désire.
Je les embrasse et tombe aussitôt amoureux d’eux. Pour ces monticules de chairs, je crois que je serais devenu fou. N’ayant pas l’âge de ma femme, ils semblaient alors, comme hors du temps. Je les choyais, leur achetait mille et une parures et je n’eus durant cette période là aucune appétence à connaître leur provenance .
Vînt le tour des cuisses dont la peau distendue par de nombreux régimes s’était creusée de ridules disgracieuses, leur métamorphose me fît un choc, les cicatrices à peine rosâtres, étaient très peu visible.
J’amorçais une caresse : le galbe formait une jolie courbe, l’épiderme était devenu ferme, doux et d’une couleur uniforme comme celui que je connus il y a 35 ans . Dès lors, le démon de la jeunesse s’empara de ma compagne sans que rien ne puisse l’entraver...
Son cou, qui trahissait son âge depuis quelques années et dont elle ne pouvait souffrir les relâchements, pris au retour de l’hôpital, un air effronté; sa texture, lisse comme une crème, lui donnait un port de tête très digne.
Le front, à quelques semaines d’intervalle de la dernière intervention, devint bombé, arrogant, sans les plis qui naguère ajoutaient à son expressivité et l’enchantement que j’éprouvais au départ, fît place à l’inquiétude. Je l’assommais de questions .
Enfin un jour, à cours d’argent, elle dû faire de moi son allié et je pu assister à l’étrange bain de jouvence auquel elle se soumettait.
Avant toute chose, je dois préciser que nous n’avions pas d’enfants, le souvenir de notre fille unique, morte à quelques mois de grossesse, disparût dans les méandres du temps et je ne pu, depuis, plus rien refuser à celle qui partageait mes jours.
Je la suivis dans un dédale de couloirs et j’eus l’impression qu’elle connaissait l’endroit par cœur . Nous entrâmes dans le service d’embryologie et de génétique mais je ne fis pas le lien .
En traversant les unités de travail, j’entendis sa voix enfantine s’élever et prendre un ton que je redoutais, celui qui annonce quelque chose que je réfute absolument mais qui me convainc toujours.
Elle parlait de Nancy, le bébé qui est morte en elle, il y a 20ans : « Ils ont gardé des cellules du fœtus et du cordon, tu te rappelles ? Nous avons donné notre accord ; eh bien, j’ai pensé qu’il fallait les utiliser, elles dormaient dans ce congélateur ( elle me montre un laboratoire) . Je leur est parlé de chirurgie esthétique mais ils m’ont dit qu’ils avaient mieux que ça, ils cultivent les petites cellules pour faire des morceaux d’épiderme tout neuf pour moi ! »
J’eus un haut- le- cœur, les pensées se bousculant dans mon esprit : celle d’abord terrifiante d’avoir un hybride de ma femme et de ma fille devant moi et celle révoltante qu’elle se servait de lambeaux de peau de l’enfant que je ne connaîtrais jamais . Je m’enfuis, la laissant à son triste sort …
8 avril 2002




Photo


1

Mon regard s’est arrêté tant de fois sur le portrait de cet ancêtre que j’aurais pu l’user de mes yeux . Ne me laissant jamais indifférent, ce visage doux d’enfant s’infiltre au plus profond de moi et comme si l’existence trop difficile avait déjà laissé ses traces indélébiles, il jaillit, de ces yeux clairs, une grande maturité .
Les mots me manquent à l’évocation de ce visage et tel un toxicomane je m’en imprègne, pompant chaque jour ma dose habituelle .
Que le ciel s’abatte sur celui qui me l’enlèvera …


2

Solèl grimpe les marches lourdement, et débouche sur un couloir investi de flics en tout genre. Il déteste travailler avec ce qu’il nomme ces « empêcheurs de tourner en rond » et soupire bruyamment en songeant à ce qui l’attend :
« Toujours des affaires de rien du tout, des querelles de clochers dont on trouve rarement le coupable. »
Passant sous les bandelettes jaunes qui barrent l'entrée, il dépose sa sacoche au sol . Les policiers qui traversent la pièce de part en part pris dans la routine de l’inspection, lèvent à peine les yeux sur lui .
Le cadavre est allongé par terre dans une position inconfortable, ce qui trahit une chute brusque . C’est un vieux dont on a probablement fendu le crâne .
Solèl retire sa veste et entame sur le corps un lent travail d’observation : les ongles, la gorge, les cheveux, le sang , les traces sur le sol. Ses doigts recouverts de gants, parcourent délicatement les éléments pour en extraire des échantillons . Au bout de deux heures, l’examen terminé, il aborde celui qu’il reconnaît comme étant l’inspecteur et l’interroge pour de plus amples informations :
« Rien d’original, lui répond t-il, le vieux s’est fait surprendre chez lui et une bagarre s’en est suivie, le voleur est reparti avec ce qui l’intéressait . »
Solèl fait un dernier tour d’horizon, à l’affût de tout ce qui mérite analyse, mais il n’y a rien de plus qu'un cadre brisé, dont les débris sont éparpillés au milieu du salon.
Il l’inspecte, découvrant dans l’encoignure de la photo et du carton, une mèche de cheveux blonds soigneusement repliée . Il retourne le cadre, intrigué, et se fascine aussitôt pour ce bel enfant aux yeux tristes .Une envie irrépressible de l' emmener le gagne et il disparaît avec son butin .


3

L ‘analyse révèle que les mèches et le garçon de la photographie sont, en fait, la même personne mais il est encore trop tôt pour en être sûr . C’est égal, je suis soulagé : avoir récupéré une partie de ce bout d’homme me comble de joie bien que je sois dans l’illégalité la plus totale. Le labo est devenu depuis lors, un terrain de jeu qu’il m’est difficile de quitter .
La venue intempestive de la fille du type retrouvé mort chez lui m’a contrarié . Grande brune d’une quarantaine d’années, assez jolie, elle s’est présentée hier au commissariat pour faire sa déposition et se lamenter de la disparition de la photo . Je ne sais pas si je la mettrais au courant de mes recherches, mais je mets un point d’honneur à percer le secret du caryotype de cet enfant .
Le vieux ne devait probablement plus sortir, gardant son trésor à l’abri des regards indiscrets :
nous sommes en 2153, et la plupart des vestiges de notre civilisation s’est lamentablement perdu lors de la diffusion à outrance d’un certain type de rayons dans l’atmosphère . Détailler cet accident serait trop compliqué ; toujours est-il que l’alchimie ainsi créée avec l’oxygène a gravement endommagé tout document sur support papier ; que ce soit les livres, les dessins, les peintures, etc … C’est dire si je jubile de ma récente acquisition .
Je fouille encore et encore. Mes yeux se ferment parfois tous seuls sur le microscope et je reste là debout, à moitié endormi, à fixer mon attention sur un point que je ne vois pourtant plus depuis longtemps . Santa Maria ! Aidez –moi !
Au bout de trois mois et demi de recherche, l’identité de l’enfant m’apparaît au grand jour et je le connais déjà mieux que moi-même . Je regrette seulement de n’avoir pu partager mon excitation avec le vieux grigou et de ne pouvoir le remercier aussi pour l’exaltation que cela m’a procuré . Peut-être n aurait-il pas voulu savoir …

Le bambin est né en 1863 de parents irlandais ( j’ai comparé son code génétique à celui de différentes « ethnies » britanniques ), les relatives anomalies de structure sur les chromosomes témoignent d’une certaine carence alimentaire propre à cette fin de siècle. Les séquences géniques comportent des défectuosités que j’ai bien entendu décortiquées une à une pour constater une forte propension à la tuberculose et à l’anémie - s’il n’est pas mort de sa maladie héréditaire, sa faible constitution lui en aura fait attraper d’autres tout aussi mortelles -
Son système immunitaire , comme beaucoup à l’époque , reste malgré tout d’une vitalité impressionnante et nous serions bien en mal aujourd’hui d’en trouver un équivalent ( de toute façon la thérapie génique contribue à nous éviter les désagréments d’un virus ) ; reste, quand même, que l’ADN du gamin est en mauvais état et que je ressens le besoin de le restaurer comme un vieux tableau .
Je n’irai pourtant pas jusque là : l’idée de modifier la physiologie du garçon pour rendre ses cellules plus robustes me paraît honorable mais pas la transformation qui en découlera, car je crains que ce ne soit pas la même personne au final .En effet, puisque son évolution serait forcément modifiée aussi, le risque qu’elle développe des erreurs de réplication chromosomique est envisageable : améliorer, c’est aussi détruire un peu et la préciosité de mon échantillon ne me permet pas d’expérimenter quoi que ce soit .
Le container sera donc scellé en un lieu dont je suis le seul à connaître l’existence .


4

La jolie brune s’appelle Inès et cette pute me fait du chantage . Un de mes amis a aperçu le portrait chez moi et le désir d’emporter le magot aura été le plus fort . Prévenue par lui et riche de surcroît, elle me propose à mon tour une somme confortable contre la restitution du bien familial. Je plaide la propriété de l’état mais je n’ai pas l’effet escompté : Mme Inès ricane et menace de tout divulguer .
Je sais que je suis dans mon tort et que la photo n’a plus vraiment d’intérêt désormais ; alors, l’air dépité je lui rends . La joie qui se lit sur son visage à la vue du garçonnet me touche.
Je décide finalement de m’en faire une alliée et la revoit dès le lendemain chez un cafetier .


- A votre réaction ,on aurait pu croire que vous retrouviez votre petit frère, plaisantais-je .
Elle me jauge impassible, cette femme a l’air en capitonné dans sa froideur .
- Vous devez vous demander ce que je vais en faire ?
- Je ne suis pas inquiet, ce portrait représente apparemment bien plus pour vous que pour moi . Je sais que vous le garderez, assurais-je en jouant la carte de la psychologie .
- Je comprends que vous soyez vous aussi tombé sous le charme de l’enfant mais votre acte reste condamnable, vous avez contrarié la seule et dernière volonté de mon père qui désirait partir avec…Et pour satisfaire votre curiosité : oui, c’est un peu comme un petit frère . J’ai toujours vu cette photo trôner quelque part , elle a dû traverser des siècles, c’est peut-être la raison pour laquelle il s’y était attaché …
Depuis que nous sommes installés, son thé largement infusé, prend une couleur marron tandis qu’elle continue d’immerger le sachet tout en fixant le fond de sa tasse.
- C’est un aïeul ?
- Probablement… Nous serions originaire d’Ecosse ou d’Angleterre ,… quelque chose comme ça .
- D’Irlande, annonçais-je triomphal .
Elle a alors un mouvement de recul sur sa chaise comme si elle me voyait pour la première fois et son regard soupçonneux quitte tout doucement les volutes du thé fumant pour venir se poser sur moi . Je m’étais douté qu’au fond ,elle ne savait rien de l’histoire de cet ancêtre et même que celui –ci restait pour elle un piètre souvenir d’enfance .
- Qu’est ce que vous manigancez avec ma famille, Mr Solèl ? demande t-elle avec aplomb.
« Ne vous inquiétez pas, si je vous en parle c’est que j’ai justement confiance en vous . »


5

J’engrange les kilomètres comme si ma vie en dépendait .Le générateur interne du labo est tombé en panne et tout ce qui se trouvait à moins zéro degrés a entamé un lent processus de décongélation . Sur place, j’entends les jurons de mes collègues qui voient leurs différents travaux fondrent comme neige au soleil, mais leurs voix ne sont que de vagues échos dans ma tête tandis que je longe le sas dans lequel le temps s’est arrêté. Eux pourront renouveler leurs échantillons, moi je ne peux pas . Je sors les paillettes de leur container et les enfournent aussitôt dans une sorte de glacière qui les maintiendra au frais le temps de stopper manuellement la propagation des bactéries . Une fois les opérations de sauvetage terminées, je pourrais enfin penser à l’avenir de mon bien mais je crains de n’avoir pas d’autre choix que celui de remettre les cellules en service .


6

Cette peste m’appelle à trois heures du matin . Elle a l’air d’avoir pesé ses mots .
Lui ayant présenté mes travaux une dizaine de jours auparavant, nous avions beaucoup discuté de l’aspect financier de ces recherches et, décidée, elle voulu me soutenir dans cette voie .La confidentialité étant de rigueur, nous nous accordions aussi l’exclusivité des droits sur le projet bien qu’il est pris une tournure assez sournoise depuis hier . En effet , j’avais la désagréable sensation que le temps jouait contre moi et qu’une course contre la montre s’engageait pour préserver ce que j’estimais comme étant les plans d’une structure unique à l’architecture fabuleuse et rare .
Le soir du désastre, je faisais part de mon dilemme à Inès et l’avais choquée en lui suggérant qu’il fallait donner vie à ces cellules ; ce qu’elle refusa, pensant que je les utiliserais à des fins thérapeutiques . Je lui expliquais ma démarche et elle m’approuva finalement sans aucune appréhension .
La solution était simple : il fallait édifier ce monument historique qu’était cet enfant et pour ce faire nous étions déterminés à trouver une mère porteuse . Nous avions cinq jours devant nous et la rapidité de l’exécution ne nous rendait plus objectif . Les femmes se succédaient, toutes aussi désemparées les unes que les autres, hermétiques à mon jargon médical mais pas à mon portefeuille . Le moral à zéro, j’atteignais péniblement l’échéance fatidique où mes extraits ne pourraient plus être conservés .
Abruti de somnifères, je dors ce soir -là mais Inès ne l’entend pas de cette oreille et me réservera d'ailleurs encore beaucoup d’autres nuits blanches :
« Vous êtes mon interlocuteur privilégié, Solèl. Vous le savez ?
- Oui, sans doute, admis –je en me frottant les yeux .
- Je crois que je suis prête à être mère …
- Ah bon, lui dis –je incrédule .
- J’ai quarante –deux ans et je vis seule depuis que mes deux mariages ont lamentablement échoué . Ma vie prendra un tout autre sens si j’admets que le moment est enfin venu …
- Inès, je suis très content pour vous que votre instinct maternel débarque à trois heures du matin mais je d…
- Alors je pense être le vaisseau parfait pour accueillir ce germe minuscule . »
Je ne comprends rien à cette histoire de bateau, mais je vois très bien le fantasme de cette femme se profiler et, réflexion faite , j’admets que la maternité de ce clone lui revient de droit. Il n’aura fait, en quelque sorte, qu’un bond dans le temps et revenir parmi les siens 290ans plus tard .
Je saute dans mon pantalon, rejoignant Inès dans son délire .Et sans plus me poser de questions, à l’aube, sous mes yeux experts, je vide ses ovocytes de leur noyau pour y injecter celui que nous appellerons Esme . Dans quelques jours, le verdict tombera et je prie pour qu’elle ne prenne pas de cours de saut à l’élastique entre temps .


7

Je n’ai pas de nouvelles depuis trois mois mais elle a eu l’amabilité de m’envoyer les DVD de ses échographies . Je vois Esme en trois dimensions et il semble se débattre comme un forcené dans cette cavité étroite, tandis que moi, j’ai des larmes qui glissent toutes seules le long de mes joues .


8

Un soir, alors que je suis au théâtre, on vient me chercher au milieu du public et je comprends en les voyant se faufiler avec leur lampe torche, que je vais tourner la page sur une vie nouvelle. Je reçois de leurs mains un petit mot magique dont les lettres se détachent une à une de leur support pour virevolter et finir par se fixer dans les airs : « Esme va arriver ».
Je me lève et bascule aussitôt, les rires fusent et quelques personnes se dévouent pour me soutenir jusqu’à la sortie. Je bredouille que je vais voir mon bébé et que la vie est prodigieuse.
Le chemin jusqu’à l’hôpital est long, il a duré au moins cent ans et je descends de la voiture un peu plus vieux mais vivifié par une joie intérieure . Mon cœur va probablement explosé et je fais des arrêts réguliers dans le couloir pour le ménager . C’est drôle, j’ai une vision précise de cet enfant à six ans que je n’imagine en aucun cas nouveau –né et je suis surpris une fois planté devant la vitre de la salle d’accouchement, alors que j’ai déjà vu des centaines de nourrissons, d’apercevoir une tête grosse comme le poing sortir de l’intimité d’Inès .
Cette dernière est d’ailleurs méconnaissable et, hébété, je vérifie plusieurs fois auprès de l’infirmière qu’il s’agit bien d’elle . De ce teint lumineux se dégage un sourire radieux et extasié qui la rend reine et déesse à la fois . Je sais, je deviens complètement fou et je quitte pour un moment mon âme de scientifique pour m’engouffrer dans celle du poète à la vue de ce petit être vagissant qu’on me met dans les bras :
« Bienvenue dans le 22ème siècle, Esme. »lui glisse-je à l’oreille : deux yeux clairs s’ouvrent sur le monde, ces mêmes yeux tristes d’où jaillie une sorte de maturité, au point que je me sens tout chose devant lui . Je le rends à Inès avec encore cette idée fixe et saugrenue qui me lamine le crâne, qu’elle est en fait la mère de son arrière, arrière, arrière, arrière, arrière, arrière ,….grand-père .


9

J’abandonne le ton chirurgical de mon récit pour un ton emprunt de légèreté, dusses –je me laisser envahir par les émotions. Alors que le gamin de la photo est probablement né dans une famille de onze à douze enfants à l’aube d’un siècle où la santé était aléatoire et que le mot « manger » avait une autre résonance que celle que nous avons aujourd’hui, Esme est un enchantement de chaque jour et bénéficie de toute notre attention..
Inès coupe régulièrement court à ma réflexion et je rejoins son homélie quand il s’agit d’envisager le petit homme d’un autre temps comme un enfant ordinaire qu’il faut choyer et préserver mais j’ai le sentiment que le simple vaisseau qu’elle voulait être se confond largement avec le rôle de mère, d’autant que, plus petit que la moyenne et de constitution fragile, il génère chez elle de grandes angoisses qui la rendent de plus en plus abusive.
Au Diable les allégations ! Il n’y a pas de mère parfaite et encore moins de père parfait, alors, Inès n’ayant pas refait sa vie, j’endosse ce rôle avec ferveur .
La blondeur de Esme se prononce de jour en jour et les traits définitifs de son visage s’esquissent peu à peu . C’est dommage, il se révèle être un enfant triste ; un peu comme s’ il avait aussi hérité de la souffrance des siens ….
Une fois, nous sommes étendus dans l’herbe et je savoure cet instant où, en le balançant au dessus de moi à bout de bras, sa silhouette se découpe dans la clarté du soleil . Une autre fois, il pose sa main potelée et baveuse sur ma joue : première initiative de sa part envers moi.
Il s’ensuit ainsi, entre nous deux, une longue phase d’observation .Ce petit bonhomme ne pleure jamais et aime pointer son index vers l’objet qui l’intéresse, comme, me direz –vous, la plupart des enfants, mais celui là reste spécial à mes yeux . J’ai rapidement éprouvé le besoin d’ archiver tous ces moments de joie que j’ai aussitôt détruit à l’apparition de sa première quinte de toux . Il a six mois …


10

Inès me scrute, cherchant la vérité au fond de mes yeux et je passe de longues nuits à me demander s’il y a des vies qui valent la peine d’être vécues . Je sais l’issue fatale mais je feigne une incrédulité qui l’inquiète :
« Une chose m’échappe, Docteur ( signe de son agacement, elle m’appelle Docteur). Vous avez littéralement dépecé les gènes de Esme jusqu’à savoir s’il souffrira de maux de tête plus tard ou s’il sera sujet à des problèmes de prostate à cinquante ans et vous êtes incapable de me dire pourquoi il tousse ainsi depuis des semaines ? ? ?
Je lui donne partiellement la véritable réponse :
- L’air est pourri, il faut que son corps s’habitue à ça, c’est tout . »
Elle me fixe en plissant légèrement les yeux, je crois que mon silence ne lui suffit plus .
Dehors le taux de pollution et de radiations est élevé et Esme n’étant pas physiologiquement adapté ; il est alors logique que cette nouvelle donnée ne fasse qu’accélérer dans ses poumons le développement de sa maladie .Je me rend coupable de n’y avoir pas pensé plus tôt. Qu’importe, Inès perd pied et n’a bientôt plus confiance en moi .


11

« Un cas de tuberculose a été diagnostiqué à l’hôpital de Malemort sur un enfant de huit mois . Cette maladie du 21ème siècle depuis longtemps éradiqué refait surface à la stupeur des médecins. L’enfant et sa mère, placés en quarantaine, devront subir une série d’examens pour déterminer et isoler un quelconque périmètre de foyer infectieux dans le but d’éviter tout autre contamination . De plus amples informations seront …. »
Je me réveille, le cerveau en alerte mais les sens engourdis. La cellule est activée depuis plusieurs minutes avant que je réalise que ce qu’elle a annoncé est bien réel .
Je me connecte à la résidence d’Inès pour m’en assurer mais les pièces sont visiblement vidées par je ne sais quel apocalypse . Malemort …., pas de chance, je ne connais aucun de leurs services, impossible non plus de faire jouer la carte des connaissances éventuelles, je n’ai jamais travaillé avec ou pour eux . Inès a été chercher loin son deuxième avis et moi je devrai ne plus sous-estimer sa détresse morale à l'avenir . J’enfourche mon cheval, -façon de parler – à la rescousse de mon petit univers pour les retrouver dans une pièce glauque à l’abri de toute lumière où seul le son du goutte à goutte tient lieu de bruit . Mon fils est littéralement enfermé dans une bulle au travers de laquelle on devine à peine son petit corps . Il est seul et je maudis l’équipe de l’avoir séparé de l’unique visage apaisant qu’il connaisse : « Le mien ne tardera pas à arriver, rassures –toi, Esme . »
Je quitte ce vestibule par lequel je pouvais apercevoir mes soi -disant patients et me prépare à une discrète séquestration, or, pour ce faire, il faut déjouer certains pièges .


12

Le docteur Badinter reste sceptique à ma proposition : déplacer « les contaminés » dans ma zone à moi . D’une pression de la paume sur le mur, je fais apparaître l’heure et me rends compte que le temps qui m’est imparti pour le convaincre, est réduit . Signe de mon stress intérieur, je transpire : dans moins de deux heures les ADN de mes protégés seront examinés et celui d ‘Esme en laissera plus d’un perplexe . S’il n’est pas immédiatement rallié à la thèse du clone, je risque de voir mon bébé croupir dans un musée humain, d’autant que certains gènes corroborent en rétrogradation à ceux d’Inès ; phénomène inverse à ce qu’exige la nature sauf si l’on porte et met au monde l’un de ces ancêtres . Je n’ose imaginer l’ampleur du phénomène s’il était exploité mais j’efface ces considérations, ne songeant qu’à récupérer mon bien .
Trop de zèle me serait préjudiciable. Je peux risquer de voir la porte de l’hôpital m’être définitivement fermée et après tout je ne suis qu’un généticien stagiaire qui ne se bat qu’avec ses propres armes .
Je repère un vestiaire empli de blouses, je m’y glisse et peux désormais me fondre avec le corps médical de Malemort .


13

Dehors, il y a une plate- forme accolée au bâtiment permettant une sortie ou une entrée plus rapide lorsque tous les ascenseurs sont utilisés . Peu emprunte ce moyen car très impressionnant. Surplombant la mer à 1000 mètres de hauteur, cette cabine transparente longe doucement la paroi de l’hôpital sans heurts, emplie la plupart du temps et à défaut de passagers, par des caisses de médicaments ou d’organes .
Je shoote les deux personnes arrimées au poste de surveillance de la chambre en leur offrant un breuvage pas très catholique et j’extirpe Esme et sa mère à leur noir destin .Celle ci
tient à peine sur ses jambes, résultat d’une forte dose d’analgésiques. Elle a quand même une ébauche de sourire à la vue des deux gardiens aux yeux hagards et vitreux acculés au sol par mon cocktail dans des postures frisant le ridicule .
Nous sommes au 165ème étage et peu s’en faut pour que le vertige ne s’empare de moi . J’appelle notre passerelle salvatrice qui, comme si elle n’attendait que nous, arrive docilement et nous embarquons après avoir vérifié que nous étions bien les seuls occupants .
Le spectacle est grandiose et, par réflexe, j’enserre mon bonhomme lorsque nous entamons cette descente vertigineuse. La mer, sous nos pieds, scintille et brille de mille feux . Jamais dans l'avenir, il n’ y aura plus grand symbole de liberté qui s’offrira à nous . Je me promets à l’arrivée de réduire mon expérience à néant pour le bien de Esme , lui qui a contemplé le soleil de ses yeux de vieillard et le fait bénéficier de la thérapie génique à notre retour au labo.

Nul ne peut prédire ce qu’il adviendra de lui mais, au moins, avec un statut de mutant génétique comme nous le sommes tous, il sera à l’abri de tous microbes ou bactéries qui auraient pu accaparer son système immunitaire. Le rendant de ce fait presque immortel, je lui souhaite de parvenir à cette sérénité d’esprit qu’acquièrent aujourd’hui ces enfants nés de rien, et le laisse ainsi inscrire sa trace dans ce siècle, en dehors de ce visage angevin qui pénètre le corps jusqu’à toucher l’âme …

24 mai 2001



Enquêtes

Un de mes ancêtres a réchappé à Auschwitz. Un hasard absurde qui épargna ce jour-là cinquante-deux hommes et qui fît tendre toute notre lignée vers un seul but : rendre hommage à cette vie si précieuse et rester digne de cette existence préservée presque par inadvertance…
Nous comptions parmi notre famille, de ce simple fait, un nombre incalculable de célébrités à jamais inscrites pour la postérité usant de leur être comme d'autres de leurs pantoufles, haranguant la foule de leurs exploits en s'enorgueillissant de leurs dix milles vies. Moi, je faisais parti des plus discrets . Ne m'arrogeant pas d'une hérédité prestigieuse, parce que peut-être simplement chanceuse , je me considérais juste comme méritant dans mon domaine .
Ainsi ce lourd héritage s'allégeait un peu au gré de mes petites victoires personnelles que je calais bien au fond de mon crâne …

Comme cette histoire d'assassinat que je déjouais au bout de quelques semaines d'enquêtes . Nous faisions le tour des ennemis potentiels sans discontinuer, quelques uns furent accusés sans preuves réelles, d'autres se répandaient en aveu, en dossiers confidentiels et autres secrets croustillants …C'était une affaire tentaculaire qu'on dû clore faute d'éléments limpides. Un me fît rouvrir le dossier au bout de quelques mois.

Je me dirigeais vers la banlieue nord de la ville dans un quartier coquet où la pelouse semblait avoir été taillée au ciseau . Les portails et les barrières toutes peintes de blancs rendaient les devantures proprettes .
Je me garais, lourdement observé par une série de rideaux qui se soulevait et se baissait sur mon passage. La maison qui m'intéressait, était une grande et belle demeure de style coloniale dont on pouvait se targuer d'avoir approcher un jour. La beauté de ces villas n'ayant d'égal que leur rareté, je ne pu effectivement pas dépasser le stade du portail .
Celle que nous appellerons Madame Lo y avait vécue . J’enquêtais sur son assassinat depuis quelques mois. Cette riche industrielle s’était entachée à obtenir illégalement des terrains pour les revendre en échange de sommes rondelettes qui lui valurent rapidement un enlèvement avec demande de rançon en bon et dû forme .
Le mari n’ayant pu réunir l’argent à temps, nous retrouvions le corps au fond d’un trou creusé dans l’un de ses terrains qu’elle chérissait tant pour l’avoir enrichie de quelques millions .
Affaire banale en perspective si ce n’est l’apparition d’un fait étrange qui me fît rouvrir le dossier ….

Une voisine occupée à l'arrosage de son jardin , attira mon attention :
"Bonjour M'dame " lui lançais-je "Vous savez où sont partis ces gens? " . Je lui montrais la bicoque d'un hochement de menton .
Elle plissa les yeux pour mieux me jauger, ils étaient méfiants dans ce quartier .
- Je travaille dans la police, Madame, je fais des enquêtes . Vous devez être au courant de ce qui s'est passé.
- Oui, bien sûr. Cette pauvre Madame Lo….Je ne sais pas où est sa famille. Peut-être ont-ils pris des vacances . Vous savez , ça a provoqué un scandale ici et on ne nous laisse plus tranquille depuis…
- Je ne vous dérangerais pas plus longtemps . Puis-je quand même vous montrer quelque chose?
Je lui tendais l'objet de ma suspicion : un simple concours remporté par des lycéens, une photo de madame Lo plus jeune s'était glissé dans l'article, pourtant rien ne mentionnait sa présence aux sélections.
- Etait-elle liée à cette école ? ,demandai-je.
- Ce doit être l'établissement de sa fille, me répondit la voisine .
Elle m'indiqua la maison où se trouvait la meilleure amie de celle-ci . Ils en sauraient probablement plus qu'elle.
Je m’y dirigeais avec en main le journal relatant l’article .
- C'est Nina !s'exclama la petite copine avec évidence quand je lui montrais la photo.
La ressemblance entre la mère et la fille était à ce point que j'avais cru à une même personne, c'était stupide de ma part . Je m'apprêtais à repartir lorsque la gamine m’interpella :
- Vous avez de ses nouvelles ?

Je m’embarquais alors dans une traque sans nom, la famille de Madame Lo avait plié bagage sans mot dire et personne apparemment ne s’était soucié de leur devenir . Inutile de vous faire part du jeu de pistes auquel je me livrais pour retrouver leurs traces : ils avaient écumés plusieurs hôtels pour finir dans une ville insipide où nul ne les reconnaîtrais. Des éléments douteux me confortaient dans l’idée que je ne les suivais pas pour rien, le père réglant toujours en liquide et dormant avec son enfant dans le même lit . Un jour, un réceptionniste me confessa même:
- Vous savez on voit des choses pas très catholiques, et se penchant vers moi, on a retrouvé des préservatifs dans leur chambre .

Cette révélation me laissa pantois quelques minutes . Je balayai l’idée naïve que la gamine pouvait fabriquer des bombes à eau avec ; à son âge ce n’était plus permis . Mon cerveau bouillonnait et je du attendre le soir pour m’assurer d’un troisième élément confondant . Pourquoi était –on toujours à des années lumières du vrai mobile ?

Bien calé au fond de mon siège , j’avais une vue imprenable sur le couple incestueux . La jeune fille était en tout point le portrait de sa mère. Aurais-je affaire à un clone ?
Ils étaient peu à l’heure actuelle car coûteux et faibles physiquement , ils avaient pourtant pu remédier à des problèmes de stérilité et on voyait quelques fois ces scènes étranges de promenade entre parent et enfant identiques que seules les années séparaient.

J’oubliais du coup le motif de ma venue dans ce bled, la thèse de l’assassinat supplantée par cette liaison singulière et la découverte hasardeuse d’un clone, j’eus beaucoup de mal à convaincre les confrères de cette région de mettre en garde en vue un notable pour étayer mes déductions un peu hâtives .

Ils l’arrêtèrent un beau matin d’hiver sans tambour ni trompettes .
Monsieur Lo dévida son histoire déjà lourde de culpabilité judéo-chrétienne . Oui, il l’avait fait avec sa fille mais ce n’était pas vraiment sa fille, enfin pas génétiquement parlant puisqu’elle était issue uniquement des cellules de sa femme, et oui il avait tué cette dernière puisqu’il préférait la version plus jeune …

Dans les couloirs on me salua bas. Mon flair de limier s’affinait au fil des enquêtes ainsi que mon domaine de prédilection qu’était la génétique. L’ère dans laquelle j’évoluais, regorgée de situations abracadabrantesques qui devenaient de plus en plus difficile à dénouer…

Une particulièrement prégnante résonne encore dans ma mémoire :
Une famille américaine que rien ne prédestinait aux démêlés judiciaires et qui était installée depuis plusieurs années dans notre pays, se vît un jour taxée de maltraitance .
Elle comptait au moins dix membres : la grand-mère, les tantes, les parents, les enfants… Tous vivaient pèle -mêle dans un immeuble de plusieurs étages avec vue sur la mer . Cette société plutôt matriarcale se levait aux aurores, passait du bon temps dehors et était ponctuait par d'interminables allers et venues des chauffeurs conduisant ces dames à la ville ….
Les femmes en tissus moirés et bardés de bijoux fendaient la foule de leurs vêtements chamarrés et heurtaient de leurs tresses ondoyantes les passants qui les frôlaient .Tous s'étaient habitués à cette tribu bariolée qui laissait ces enfants vivrent à l'air tout en les couvant de ses regards de louve …
Le dossier arriva sur mon bureau, un matin , et j'eus du mal à le croire . L' enfant était battu depuis plusieurs mois et on l'avait retrouvé seul, errant dans un parc après avoir reçu une nouvelle salve de coups .
Il avait la peau brune comme les membres de "la famille "et au vu de ses vêtements, il ne faisait aucun doute sur son appartenance à cette communauté singulière .

Quelle mouche les avait donc piqué ? Je me rendais sur place, intrigué par ce que j'allais trouver . L'immeuble d'époque coloniale, serré entre d'autres plus grands faisait face à la mer. Ses murs dont la peinture s'écaillait, semblaient avoir mille ans . Je m'approchais sans prudence et reçu un coup magistrale sur la tête . Sonné, je me penchais et ramassais une boîte de conserve dont l'étiquette à moitié arrachée, représentait des haricots ….
Je fis un pas de plus et on déversa sur moi des flacons de parfums, des draps, des livres et toute une batterie de casseroles que j'eus du mal à éviter . Ils n'avaient visiblement pas apprécié l'incarcération du chef de famille et de sa femme . Je retournais à ma voiture, décoiffé , puant et je roulais la vitre ouverte pour dissiper les effluves .

Plusieurs jours plus tard je devais mettre le doigt sur ce qui paraissait pourtant évident: leur façon de vivre n'était pas typiquement américaine. J'engrangeais alors les lectures sur les différentes communautés que comptaient les Etats-Unis éliminant les religieuses, les politiques et toutes incongruités qui constituaient cette énorme mosaïque culturelle.
Leur visage un peu typé me fît tout d'abord me tourner vers les sociétés portoricaines puis hawaïennes. Toutes les îles y passèrent , le métissage au fil des années, avait opéré un lent travail de dissimulation . Enfin , un élément d'ordre vestimentaire me dirigea sur la voie amérindienne ce qui rendît mon travail tout à fait intéressant.
J'étais subjugué par la beauté des tribus que j'étudiais et insistait pour rencontrer des spécialistes en la matière , ce que l'on ne m'accorda pas pour de sombres prétextes financiers .


Un jour à force de recherches sur le compte du chef de famille , je m'aperçu qu'il avait amassé sa fortune grâce à un laborieux travail de chantier : perché à des centaines de mètres au-dessus du sol , monsieur Z , effectué, tout comme son père et son grand-père avant lui, des travaux de rénovation ou d'entretien sur des gratte -ciels ….
Je vis un nouveau lien avec mes études précédentes et ralliait aussitôt cette communauté à celle des indiens mohawks qui pour sa propension à ne pas ressentir le vertige se faisait, pour ce genre de tâche, payé à prix d'or .
La piste génétique se profilait mais je devais avant toute déduction hâtive, réunir les éléments qui me la ferait apparaître au grand jour….
L'enfant était issu d'une fratrie composée de deux garçons et de deux filles que je m'empressais d'interroger.
Ne sachant pas eux-mêmes pourquoi on rejetait le petit dernier, ils le méprisaient visiblement pour n'avoir pas été comme eux dès le départ . Puisque je ne pouvais, pour aucun d'entre eux, avoir l'avis d'un professeur ou d'une maîtresse d'école puisqu'ils ne la fréquentaient pas, je dû vérifier par moi-même un élément confondant en emmenant le bambin avec moi sur le point culminant qu'était la terrasse de l’immeuble où se trouvait mon bureau ..
Ma méthode, qui peut paraître un peu brutale, m'aurait sûrement valu une mise à pied systématique si elle n'avait le mérite de faire aboutir mes enquêtes sans avoir à passer par une batterie de conseillers, de psychologues et de confrères.
Je hais les tergiversations .

L'enfant me tint fermement la main, il gardait le comportement craintif qu'il avait probablement toujours eu . Au fur et à mesure que nous nous approchions du parapet , je relâchais sa main et le pris dans mes bras . Derrière moi , l'assistante sociale à charge du petit, que je réussis à convaincre et qui me servait en même temps de témoin visuel, retranscrit fidèlement la scène sur un carnet de notes sans âge .
L'enfant commença à sentir le danger et se crispa, ses bras m'enserrèrent un peu plus et arrivés au-dessus du petit mur qui nous séparait du vide, il fût saisi de terreur, tourna la tête de l'autre côté et se mît à geindre .
"J'ai peur " prononça t-il dans un anglais parfait….

L'enfant avait sans le savoir cassé le maillon de la chaîne qu’était l' héritage fabuleux dont il aurait du être pourvu.
Il avait failli à la règle, ce ne pouvait donc être un mohawk digne de ce nom et il fallait qu'il le paye ….
Il y a des circonstances où le patrimoine génétique prend toute son ampleur, à moi d'aller le tirer des profondeurs de cette mer calme que compose notre existence….

26 octobre 2003




Courrier international


1

Faculté de Paris, trente –deuxième arrondissement :
La salle est à son comble, prête à recevoir les sujets du jour . Le stress que provoque chez les uns ce nouveau devoir est presque palpable. Je remarque quelques gouttes de sueur perler sur les fronts .
Le doyen entre les bras chargés de feuilles et commence à les distribuer au premier rang de l’amphithéâtre. Elles remontent jusqu’à nous. Je jette un dernier coup d’œil à Francine qui vient de s’installer deux rangs plus bas . Quand je la vois si vénéneuse, l’idée de perfection me vient à l’esprit .
Je ferme les yeux pour les rouvrir au bruit du glissement de papier sur mon pupitre . Il y a deux phrases; c’est un peu court, mais nous entrons dans le plus grand débat depuis le début de l’humanité :
« Sortir en douce de l’espèce humaine . » COURRIER INTERNATIONAL ,décembre 2000.
Commenter cette phrase sans omettre de vous référer au cours de mars 2078.

Je suis ravi; l’idée –clé de mon sujet se trouve deux rangs plus bas et vient juste de s’asseoir .
Alors je trace une ligne droite que j’annote « espèce humaine », puis une deuxième sortant de la première que j’appelle « Francine » .


2

La salle Ramsès du bâtiment reg 28 est un hémicycle immense. Drapé de rouge; spécialisé dans les débats de grandes envergures, il accueille aujourd’hui 3000 personnes au bas mot .
Spectateur privilégié, je suis coincé au balcon entre des hommes d’affaires aux cigares démesurés et une colonne de marbre sur ma gauche .
Le grand Elias Bellitt fait une entrée fracassante, accompagné d’une poignée de philosophes dont mon tuteur de thèse qui se fraye un passage au milieu de la masse .
Vindicatifs, ils énumèrent les nouvelles trouvailles et dérives génétiques de pauvres scientifiques en mal d’argent . Je suis sous le choc et doit me tenir fermement à la colonne pour ne pas vaciller . En bas, l’ambiance est similaire à celle d’une salle emplie de courtiers en plein crack boursier; la foule se transforme en marée humaine criarde et grouillante, mais je sais par intuition que tout cela est vain, que les véritables vainqueurs de cette polémique ne sont pas au milieu de cette fosse, ni sur les côtés d’ailleurs mais bien à côté de moi, le cigare pestilentiel et le regard torve, l’agitation générale ne les a même pas fait sourcillé.


3

« C’est l’œuvre de Dieu ! » hurle un prêtre de Casoni aux journalistes, les yeux injectés de sang et le doigt accusateur . Je mets l’image en pause et songe aux premiers mouvements contestataires qui émergent dans les opuscules intellectuels . Les philosophes en première ligne, héros réactionnaire de notre société furent peu à peu rejoints dans leur combat par un chapelet d’historiens, de religieux et de naturalistes en tout genre . Je les imagine déjà défilant dans les rues, prônant le maintien du caryotype à l’état brut avec leur physique de premier de la classe et leurs badges « Touche pas à mes gènes ! » épinglé à la veste devant une myriade de mères de famille qui montreront du doigt ces élus d’une nature ingrate en disant à leurs enfants : « Tu vois, si on ne te modifie pas un peu, à quoi tu vas ressembler ! »

Les média ont retenu cette image, un prêtre au visage déformé par la panique, adossé à une porte, les bras étendus comme pour en défendre l’accès . J’approche mon doigt de l’écran géant et clique sur la petite lucarne se trouvant au-dessus de l’homme : l’image s’agrandit d’elle-même, fluide et silencieuse .Un caillou jeté à la surface de l’eau aurait produit le même effet.
La lucarne dévoile une étagère dans la pénombre ; je clique : les contours de plusieurs pots apparaissent bien alignés en rang d’oignons ; je clique : on dirait … des containers miniatures ; je clique : ce sont des containers d’embryons .

L’embryogenèse …processus complexe en apparence dont les cellules souches ont l’avantage étrange de se multiplier à l’infini et de reproduire n’importe quel organe . L’ébauche d’un bébé devient alors une matière première rare et précieuse qu’il faut pourtant fabriquer à outrance pour réparer et soigner .


4

Mandchourie, poste frontière,-23° :

« Du pétrole humain …., remarque Orguawar, comment a t-il pu arriver jusqu’ici ?
- On en vend beaucoup dans nos contrées, assure l’assistant . Une dose équivaut au prix de deux repas ici . Pourquoi se priver ?, assure l’assistant .
- Sauf que le chargement n’ira pas loin aujourd’hui, constate le douanier en se penchant sur la caisse pourfendue d’où s’échappe un liquide blanchâtre .
- Je crois qu’ y a erreur, M’sieur, c’est pas d’l’humain, ça .
- Alors c’est quoi ? s’énerve le douanier .
- C’est sûrement animal, murmure l’acolyte .
Il se penche à son tour sur l’identificateur automatique d’ADN . Le tracé est effectivement équivoque.
- Nom de Dieu ! Ils foutent du sperme de singe sur le marché ! »


5

J’ai chaud, et les coups saccadés des pluies diluviennes sur les persiennes m’empêchent de dormir . Je pense à Francine et décide de rencontrer cette prouesse génétique dès le lendemain.


6

Mon œil fasciné se dépose sur ce corps majestueux . Francine danse avec toute la sensualité qui lui est permise . Seule dans cette salle ; les pieds nus caressant le plancher en teck, sa prestance sur une musique mélancolique et limpide me donne la sensation d’être mort et d’assister à mon dernier spectacle .
Sa pantomime fait corps avec le sol et chacun de ses appuis lourds et légers en même temps, semble la maintenir en apesanteur .
Transporté d’émotions, mon esprit vient se greffer sur le sien et je réalise d’un seul coup son monde . Son ressenti m’est jeté en pleine face sans que je puisse avoir une emprise .
Ses membres glissent un à un dans un rythme toujours différent : tantôt rapide, tantôt lent, elle jète comme elle pose, s’écarte comme se recroqueville, s’éloigne comme se rapproche toujours en harmonie, toujours concentrée . Et je voudrais que cela ne se termine jamais .
Tout éclate de sens, et l’histoire qui émane de son corps capte toute mon attention . Chaque geste et pose me devient suffisamment familier pour que je décode aisément . Cette joute aérienne entre les mouvements et le vide qui l’entoure m’emplie d’une affliction féroce envers elle . Je le concède : elle est d’une race supérieure .


7

« Que la lumière soit ! »clame le financier R’ et les lustres s’illuminent un à un, éclairant une fresque qui surplombe la salle .Le parquet grince sous le poids des mondains venus nombreux à cette petite sauterie plantée dans un décor 18ème siècle .
R’ reste dans l’ombre, observant d’un air contenté les convives suivrent consciencieusement le plan de table qui leur est proposé .
Tandis que l’assemblée très éclectique s’installe, une femme échevelée se targue d’être à côté de celui qu’on surnomme « Gaby le magnifique » et se dirige vers lui dans un bruit de froufrou de satin :
«- Je vois qu’on ne vous pas épargné, mon cher, dit –elle en lui montrant son nom inscrit sur la tablette de son assiette .
- Je croyais que R’ détestait les journalistes .
- Erreur, ils les adorent . Surtout pour mettre en avant son humanisme légendaire . Mais je vous laisserai tranquille ce soir, c’est promis.
Gaby reste impassible et, s’attablant à son tour, il se délecte comme la trentaine d’autres invités des mets fins disposés en corolle : la pièce de viande braisée, les sauces aux agrumes, les carpaccio de légumes détournés de leurs couleurs ….
La viande particulièrement tendre, fait rapidement des émules et Fifi, un artiste peintre, le morceau encore piqué au bout de sa fourchette, prend la parole :
- Les différents goûts me sont familiers mais de là à les identifier …
- La matière de base est l’autruche agrémentée des qualités gustatives du bœuf et le fondant du foie de veau, coupe Gaby, ce qui donne aussi à la viande cette belle couleur lie de vin .
- Les mosaïques de poissons sont terribles à déterminer, mais c’est très drôle, rétorque une femme .
- Le poisson est effectivement plus riche en espèces mangeable, ajoute Gaby sur un ton paternaliste.
- De la génétique dans la gastronomie, c’est merveilleux ! s’exclame une grosse dame en joignant les mains .
Le professeur Gaby rougit, confus de tous ces regards qui se tournent vers lui : à notre époque avoir un généticien à sa table est un luxe des plus prisés.
R’ enchaîne en levant son verre :
- A notre clinique, cher associé .
Les convives les acclament, heureux d’avoir pu participer à la rumeur ; quelques ignorants se penchent pourtant vers leurs voisins, en réclamant discrètement des détails :
- C’est une clinique privée pour la modification de gènes, dit tout bas une jeune femme. Toutes les anomalies pourront y être retirées . On dénombre déjà des milliers d’inscriptions …
- Vous pourrez sans doute remédier à mon problème…,s’exclame Fifi dont le nanisme l’oblige à être perché sur d’imposants coussins bariolés .
Le professeur pris de court laisse R’ prendre le relais :
- Vous savez bien mon ami, que votre cas n’est pas dans nos attributions .
- Foutaises ! Je parie que vous avez déjà votre propre service clandestin … comme a pu l’être à une certaine époque celui des IVG d’ailleurs, répond le nain furieux .
- Je ne vois pas de quoi vous parlez . Nous ne pouvons vous rendre plus grand .
- Ne jouez pas au plus fin, Gouverneur, insiste Fifi .
Le débat est lancé lorsqu’au travers du chuintement des voix , celle du Professeur Gaby s’élève et tombe, tranchante comme un couperet :
- On ne touche pas aux cellules reproductrices .
Fifi ricane, suivi de beaucoup d’autres :la conscience collective fonctionne alors comme une froide mécanique qui n’est plus dupe de l’existence d’un bio-pouvoir . Il reprend :
- Je me fiche des lois éthiques , mon argent devrait chasser votre frilosité ; je veux que l’hérédité qui m’accable aujourd’hui soit définitivement occultée des Fifi de demain .
R’ tend la main vers une bouteille et se sert , songeur .
- Votre pugnacité à vouloir changer et dévier vos lignées cellulaires est très honorable mais nous ne pouvons nous résoudre à modifier l’espèce juste pour assouvir un désir de normalité, rappelle Gaby. Ne nous prêtez pas des pouvoirs que nous sommes incapables d’assumer …
Il ne terminera pas sa phrase : des musiciens, le visage fendu d’un grand sourire, bondissent sur la table au milieu des convives et des victuailles desséchées, offrant un ton plus léger à cette soirée .
Profitant de cette apparition, le professeur s’éclipse, guetté par la journaliste Tilda sa voisine de table . Celle –ci l’intercepte à la sortie de l’ascenseur latérale conduisant à l’extérieur de l’immeuble, il passe les portes sous ses applaudissements :
- Bonne prestation, Professeur, lui dit-elle en faisant une moue d’admiration, vous savez déjouer les pièges.
- Je croyais que vous me laisseriez tranquille, chère Tilda .
- Comme le scorpion qui promet à la tortue qu’il ne la piquera pas si elle l’aide à traverser la rivière et qui, en milieu de chemin la pique parce que c’est contre sa nature . Alors, Professeur, pour reprendre la parabole, j’ai décidé que si je devais sombrer je me débrouillerais pour que d’autres sombrent avec moi et surtout faire tomber votre sale tête d’Hitler qui pourrit notre espèce …
A ces mots, deux hommes encadrent la journaliste de leur physique imposant, l’invitant à laisser passer le professeur . Elle l’apostrophe encore, victime de sa hardiesse :
- Vous n’êtes pas Dieu ! La nature se retournera contre vous !
Gaby Le magnifique outrepasse ces menaces et s’engouffre dans son véhicule . Il a hâte d’en retrouver le confort et la sécurité. Sa voiture se dérobera pourtant sous le joug du sabotage et lui servira de tombeau quelques mois plus tard .


8

Bien au chaud au fond de ma cabine je compte les étoiles …mais qui pourrait assurer de leur authenticité ? Est – ce qu’elles n’auraient pas été modifiées elles aussi ? Mon cœur balance entre deux modes de pensées : celui de rejoindre une cause - en l’occurrence l’éradication du transgénique humain –et rester parmi les poignées de crétins qui auront su garder l’honneur mais qui crèveront d’un cancer à 50ans ou bien faire une cour effrénée à miss ADN et m’enticher de ses gènes parfait pour contribuer à fonder la nouvelle race .
Le hublot du plafond m’offre une vue imprenable sur la nuit et je contemple ces 63 étoiles qu’à priori rien n’a entaché . Seul le passage des avions et autres jets vient troubler le ciel de son ballet incessant ; je cliquerais bien sur ma cellule pour les virer de mon paysage mais nous n’avons heureusement pas encore le contrôle sur la réalité .


9

« La mort du généticien Zavinski a provoqué des tollés dans la communauté scientifique .Sa récente appartenance au groupe Régénérescence ayant déclenché les foudres des naturalistes, il semblerait qu’ils soient directement impliqués dans ce nouvel attentat . La décimation progressive des spécialistes du transgénisme humain sème la terreur dans la profession médicale qui se voit régulièrement taxée de « faiseurs de mutants » ou de « Frankensteinologue ». Après la déclaration des enquêteurs arguant pour une sécurité maximale dans les cliniques et dans les déplacements des professeurs susceptibles d’être en danger, les services de sécurité se sont vus submergés par les demandes de surveillance permanente .
La chasse aux sorcières continue son long travail de désolidarisation et de désertification à l’égard des unités médicales jusqu’alors fortes de leur succès . »
Gorgui jète le journal ; il n’est pas pour l’immortalité ni pour le triomphe de l’eugénisme. Il est hagard depuis quelques jours, sa petite fille, dont il a la garde, a développé une tumeur que ses cellules, bloquées sur un système anarchique, nourrissent allègrement . Le rétro virus, seul remède envisageable, lui sera injecté dans les heures à venir .
Pris dans la masse des citadins, il se fraye un chemin, longeant l’avenue qui le mène à son rendez-vous : son ex-compagne, assise au comptoir d’un marchand ambulant, sirotant un thé glacé .
Gorgui la salue et, habitué au peu de temps qu’elle lui accorde, rentre dans le vif du sujet :
« -Je …, c’est une question bizarre que j’ai à te poser Marie –line …Une question lancinante depuis la maladie de Nell . Elias Belitt , tu vois qui c’est ? Il dit que si on touche à un seul rouage physiologique c’est tout le système qui va s’enrayer … »
- Alors … ? , reprend-t-elle de son air mièvre .
- J’ai lu ça quelque part et … je ne sais pas si tu comprends ce que je veux dire mais je me demandais si …
- Si Nell a été modifiée génétiquement , c’est ça ?
- Oui , répond -il, soulagé .
- Bien sûr, Gorgui . Elle avait des petits défauts de fabrication, je voulais qu’elle soit parfaite et surtout pas avec les dents de cheval de sa grand – mère, ni les cheveux roux de mon neveu .
Gorgui abat son poing sur le comptoir, faisant tomber la boule à sucre :
- Pourquoi tu ne m’as rien dit ? lui hurle t-il .
- Parce que ce n’était pas nécessaire . J’avais de l’argent et ça ne changeait rien à sa croissance, annonce t-elle impassible en mâchonnant un morceau de sandwich .
- Tu n’avais pas le droit, espèce de garce !Elle est malade à cause de ton inconscience !
- Dis le à ma mère, lâche t-elle en se levant. Elle a choisi de me faire naître sans la tare que mes gènes devaient copié .Mes cellules reproductrices ont été retouchées mais au moins Nell et moi, on est NORMALES ET VIVANTES ! »
Gorgui est abasourdi, la trahison dont il vient de faire l’objet le blesse dans sa chair . Autour de lui, les gens circulent, le frôlant de leurs habits, le bousculant de leurs sacs . Il se demande dans quel monde il vit .


10

L’obédience de la science a changé le paysage . L’herbe touffue, artificiellement verte, s’assouplit sous le poids des pas pour mieux y résister ; les arbres anormalement majestueux, exhalent des parfums de tisanes et l’implantation florale, jamais due au hasard, concurrence les plus beaux sites par la variété de ses espèces.
L’eau des bassins prend des couleurs phosphorescentes à l’approche des enfants et des petits poissons, pâles copies de leurs ascendants, se meuvent nonchalamment .
Les établissements spécialisés, réaménagés en atelier ou galerie d’art, bouillonnent désormais d’émulation créatrice et l’avènement de la génétique s’institue, doux et implacable, modifiant peu à peu un mode de vie jusque là ancestral .


11

Je l’ai abordé le plus simplement du monde, un jour où vous vous sentez invincible et je l’ai saoulé proprement avec des liqueurs fortes et mordorées .La déesse se plongea dans un sommeil de brute sur l’édredon grenat de mon salon et même dans les vapeurs de l'alcool, elle ne perdait rien de sa superbe . Je l’observais, humectant mes lèvres d’un fond de vin, cette petite allumeuse avait quelque chose de vaguement artificiel qui se nichait dans ses cheveux, dans sa poitrine ou dans ses faux airs de princesse .
J’aérai mon appartement, laissant entrer une brise légère mais suffisamment fraîche pour la réveiller, j’avais la pensée malsaine et assassine depuis une heure et je ne pouvais plus lutter : il fallait qu’elle parte .
Tout chez moi évoquait le réfractaire : les étagères pliant sous le poids de documents génétiques, des produits presque « naturels » posés ça et là dans les pièces, jusqu’à mon apparence qui était inchangée depuis ma naissance alors que la plupart des gens de mon âge restaient friands des hormones technicolors, véritables pinceaux du corps qui teignaient peau, ongles, iris selon votre humeur ; cette transformation corporelle insidieuse et déracinante faisait que nous n’avions plus rien avoir avec la physionomie de nos ancêtres ..
J’épiai toujours ma muse, la rêverie trouble et enfiévrée.
Le complexe d’infériorité était difficile à dissiper devant les humains modifiés et la conception de la maladie prenait un tout autre sens avec eux . L’envie irrépressible de leur refiler des microbes qu’ils n’attraperaient jamais par exemple vous laminait le crâne comme un venin fraîchement injecté …

Ma cellule s’activa et je reconnu la voix du juriste de service : il annonçait les nouvelles lois mises en vigueur . Et c’est sur fond de xénophobie génétique que Francine s’éveilla, la couleur -framboise - de ses yeux, assortie au parfum de sa peau. L’aube venait de poindre et l’autorisation d’enjoindre le sacre de l’ADN modifié était officiellement lancée…

2 septembre 2001 17h16



Au suivant

La chaleur commence à vriller nos crânes de sa longue mèche mais même si nos esprits ne suivent plus, nous sommes condamnés à rester encore en poste fixe pour de nombreuses heures . Je ne sais pas pourquoi nous sommes là et je m’étonne d’ailleurs que je vienne à me poser cette question .
Ma gourde est presque vide et il y a des moments où je préférerai rester à sécher là au soleil comme un lézard plutôt que d’avoir à trouver la force d’aller chercher cette putain d’eau et de vivre .
Je sais seulement que j’ai 20ans et que mon enfer ressemble à un champ de ruines et de déserts avec, au dessus de nos têtes, un quadrillage bleu formé de lasers et tissé comme une toile afin d'éviter tout échappatoire et projections de balles sur les éventuels avions civils qui traverseraient la zone . Enfermés dans cette bulle virtuelle où se déroule notre guerre, je savoure à chaque moment cette rage qui nous poussent tous à nous en sortir .
Un seul réconfort dans ces combats à « huis clos » : le jeu se déroule loin de toute civilisation et entre par la même dans une démarche humaniste . Prétendre l’être c’est autre chose . N’importe lequel d’entre nous ici, marcherai sur son congénère pour sauver sa peau . Une loi de la jungle s’est instituée, implacable, où l’équilibre des forces se révèlent chaque jour un peu plus….

Je ne sais plus comment j’ai atterri dans ce « Warland »; une soupape de sécurité a du s’ouvrir dans ma tête et évacuer ces lourds moments où pour ne pas trop souffrir on devient instinctivement l’observateur de sa vie .
Alors le soir, on nous fourni du papier pour exorciser tout ce qu’on a enduré la journée avec la garantie que nos carnets seront publiés un jour, j’espère que pour ma part ce ne sera pas à titre posthume …


16ème jour

Impossible d’entreprendre une écriture avant ; la fatigue, le bruit et la fureur m’habitent depuis plusieurs jours . Si ma dose de Xixès n’est pas augmentée d’ici peu, je resterai probablement sur le carreau . J’enclenche le casque musical pour ne plus avoir à entendre ces pluies de bombes et le bruit sourd des impacts qui investissent nos vies, rêvant du silence comme d’autres pourraient rêver d’une femme aimée .
J’égrène les stations à la recherche d’une musique douce et soporifique et m’envole pour cinq heures de sommeil bien mérité .


18ème jour

Le lever est toujours un moment désagréable ici, et donc souvent suivi d’une prise de Xixès et de la bénédiction d’un prêtre de mes couilles que je préférai voir écartelé sur la porte comme une vieille peau de bête. Mais le respect des religions et des croyances est de rigueur car étroitement liés au maintien d’une force morale parfois très ténue .
Elevés dans ce sanctuaire polythéiste, nous édifions notre philosophie au jour le jour, sachant bien, en tant qu’existentialiste, que Sartre ne viendra pas me chercher au milieu de cette merde. De toute façon les précurseurs de ce courant sont tous morts . Qu’ils se liguent tous pour ma rédemption …

21ème jour , 36° à l’ombre .

Le soleil a failli me rendre dingue, j’ai cru voir en plein cagna de la verdure parmi ce désert immense . Est-ce une nouvelle stratégie du camp adverse ? Des gaz hallucinogènes déversés sur la zone ? Les effets secondaires du Xixès ?
Je m’ébroue comme un cheval , dégageant ma tête de ces images saugrenues qui investissent de plus en plus mon esprit .Camés à mort au plus fort du combat , les effets pervers de notre toxicomanie jaillissent dans ce paysage et lui font revêtir un caractère étrange : l’absence de fatigue et de douleur nous rendant surhomme, il faut souvent arrêter les confrères trop zélés qui frappent encore de leur membres brisés .Cet état perpétuel de semi vivant, complètement déshumanisant , je me demande s’il nous quittera un jour et si, une fois dans le monde, nous ne continuerons pas à être des machines à tuer .
A nous de choisir entre faire la guerre de manière décérébré ou bien la faire dans l’angoisse la plus totale ce qui dans le deuxième cas équivaut, ici, à avoir une espérance de vie d’une semaine …

22ème jour
Pour la première fois, j’ai vu l’ennemi .Pas celui dont vous devinez la silhouette au loin et qui pour vous se réduit à une masse informe qu’il faut éliminer . Non, celui qui est tout près, à un mètre, et qui vous jète un de ces regards profonds dont vous vous souviendrez des nuits entières . Un être qui va mourir de votre main et qui vous dévoile son visage en entier parce que son masque vient de tomber . Je crois que j’ai pleuré après .
Il y a des armées qui enrôlent des femmes, voir des jeunes filles, je dois m’estimer heureux de n’être jamais tombé sur ce genre de soldats .

26ème jour

Suis malade …

37ème jour

Si l’offensive devient bactériologique je pense remettre mon uniforme et mes pistolets au vestiaire, à moins, pour la saborder ne lui présenter que mon cadavre. L’inanité de ces jours passés a laissé un goût amer en moi, envahit par des rêves obscurs où j’imaginais la guerre immunitaire entre le rétro virus qu’on m’injectait et le virus original ouvrant les hostilités . Cette bataille intérieure terminée, je retrouve la vraie, celle qui est visible et bruyante avec quand même l’impression vague d’être un enzyme dans un immense organisme humain .

48ème jour

Spatialement parlant la base est intéressante. Retirée des luttes incessantes, elle s’épanouit à l’orée d’un désert sans nom dont la plénitude est contrariée par le ballet des Jets, aéropostaux et triporteurs . La nuit, c’est une ville fantôme, et le quadrillage bleu du ciel brille de son plus bel effet . Les entrepôts et tours d’habitations sont assemblés pèle mêle autour d’un dédale de ruelles dans une anarchie de construction frisant le village troglodyte . J’imagine plus tard les visites organisées de ce lieu où le recueillement sera de mise et qu’on mettra à jour les traces de notre passage ; les miennes seront sans doute mêlées à celle d’autres soldats d’autres nationalités et, nos inscriptions sur les murs revêtiront alors un caractère révolutionnaire .
Ces expressions spontanées comme des cris poussés ça et là au gré de la pensée : propos parfois incohérents, tronçons d’histoires, poèmes se superposent pour ne rendre à certains endroits que barbouillage . Qu’importe, les murs remplissent bien leur fonction d’exutoire et portent haut ces phrases inachevées et abandonnées . Certaines pourtant, exhalent une fraîcheur difficilement envisageable en ce lieu :
« Et j’entends rugir au loin,
Ces lions musiciens qu’aucun bruit ne fait frémir . »
Ou bien ; elles sont éloquentes :
« Ma larme rature ta petite joue d’eau salée
Une goutte de poison qui sillonne cette peau glacée
Je voudrais qu’elle la pénètre
Et pourrisse ton âme de mon amour cruel et vitrifié
Que le liquide lacrymal se répande doucement
Et sabote ta solitude d’écorché . »
Ou encore , elles parlent d’elles –mêmes :
« Je vous dégueule tous . »
Beaucoup de langues sont représentées et, dans ce vivier linguistique se côtoient l’hébreu et le basque, les dialectes africains et scandinaves, le chinois et le japonais, les codes et l’argot ; et mêmes des cultures antagonistes qui se sont affrontées par la suite .
Les passages que ma marche enfile, longent inévitablement ces graffitis, certes emprunts de furie, mais seuls témoignages d’humanité dans cet univers d’ordre, d’organisation et de discipline. Alors à la nuit, quand je le peux, je me munis d’un petit canif et grave à jamais mes désirs dans la pierre .

50ème jour

L’ambiance est particulière ce soir, comme tendue par un arc imaginaire dont la corde va bientôt lâcher . Animés par je ne sais quelle excitation, mes camarades de chambrée tiennent des propos salaces et je ne comprends que tard dans la soirée que nous nous rendons en fait au légendaire bâtiment 27 . Comme rien n’est proche de la réalité ici, à situation particulière, restrictions particulières : une file d’une soixantaine de types se forme derrière la porte d’une poignée de prostituées, femmes insipides du pays avoisinant, réquisitionnées en charter pour l’occasion .
Je ferme les yeux et, grand lâche parmi les lâches, je me focalise sur des pensées apaisantes . Une m’assaille particulièrement : la peau brune de Noé que je n’ai pas revu depuis mes seize ans qui vient insidieusement m’effleurer et m’envelopper de ces effluves parfumées . L’imagination est salvatrice mais j’ai beau m’entourer d’un halo de fantasmes ; rien n’est plus déroutant que ce « Au suivant ! » négligemment balancé après chaque passage par ces petits merdaillons de chef qui poussent évidemment le vice jusqu’à décider du temps imparti . Ce défilé de bêtes en rut n’a rien de féerique et viendra gonflé le rang de mes mauvais souvenirs si ce n’est de me rendre impuissant à tout jamais à l’idée d’avoir une foule et un supérieur qui rôdent autour de la pièce . Mon tour arrive, il ne se passe rien , juste l’odeur de sperme séché qui me pique le nez et une masse informe sur un lit. Le mois prochain sera peut-être plus inspiré .

52ème jour

L’épisode terminé, je me sens plus proche de l’animal que de l’homme à ce détail près que l’animal ne peut ressentir d’humiliation . Sans doute est-ce pour cela que je m’extasie à l’apparition d’un lézard ou d’une souris, alors qu’aucun être vivant, à part les microbes et nous, ne peuvent normalement évoluer dans ce désert aride rendu mortel par nos soins. En effet, à raison d'une bombe par heure, on laisse peu de chances aux bestioles de se propager en ces terres . Il faudrait un organisme ultra résistant pour arriver à traverser ce pays .
Inventés au 23ème siècle, les lieux sont contrôlés de l’extérieur et invectivés régulièrement par les pacifistes de passage. Dans les rares moments de silence, nous entendons leur voix portées par le vent et ces bribes de message volent au dessus de nos têtes comme de grands oiseaux. Doux sentiment de ne pas être oublié de tous . Je les imagine, postés devant la toile bleue infranchissable qui encercle la zone, déclamant des textes avec éloquence, croyant nous convertir à l’humanité et nous faire tomber les armes . Or, ils n’auront pas l’effet escompté, même à la longue, car en tant que gens du dehors qui vivent et s’épanouissent, ils ne font que nous rappeler un peu plus que la base prend des allures de blockhaus et nos chambres des allures de bagne . Alors quand le souffle du vent transporte en ces airs des mots de paix, certains soldats crachent par terre comme pour marquer leur dégoût.

65ème jour
J’ai pris un coup sur la tête et me suis envolé aussitôt vers des monts merveilleux . Les arbres pleurés de l’eau et je jouais à cache-cache avec des animaux . Je sentais des odeurs d’herbes fraîchement coupées avec un peu d’humidité sur les tiges .Lorsque, comme tiré d’un trou noir, je me réveillais dans l’ atmosphère aseptisée de l’infirmerie sans fenêtre pourvue d’une climatisation défectueuse et de plateau- repas faits de poudre et de gel vitaminés : il y a des fois où le coma est conseillé …
Bien au chaud sous mes draps, j’observe l’unité médicale qui m’observe à son tour . Essentiellement constituée de robot chirurgiens et d’aide- soignants, elle est reliée et dirigée par des médecins vivant en marge de ce sanctuaire . Il peut paraître troublant d ‘être examiné par des doigts d’acier mais rien n’empêche, si nous sommes malmenés de cogner dessus pour les arrêter.

71ème jour

« La violence de chacun est un trésor qu’il faut savoir ériger en temps voulu. » . Leitmotiv de nos quartiers, cette phrase ou plutôt cet art de vie prend tout son sens au combat . Les interdictions et restrictions dont nous faisons les frais sont inscrites dans un seul objectif : alimenter une rage féroce pour que le terrain sur lequel nous nous battons, devienne un grand défouloir : nos lettres sont régulièrement perdues et l’alimentation passe du met fin à la gelée sirupeuse ; nos chambres, conçues pour accueillir deux à trois personnes, sont régulièrement investies par le voisinage et nous devons nous entassés pendant quelques jours ; le temps que de soi-disant travaux prennent fin ou bien qu’un inventaire imaginaire se termine. La promiscuité engendrée provoquent chez nous d’insatiables accès de colère que la guerre, seule, parvient à atténuer .

123ème jour
L’homélie de la hiérarchie est usante et je serai étonné que nous ne nous retournions pas un jour contre elle . J’ai beau me dire que j’apporte ma pierre à cet énorme édifice qu’est la prospérité , mon caillou devient de plus en plus lourd . La longue litanie des stratégies à suivre transforment nos cerveaux en rémoulade et les pertes humaines sont énormes .
Peu d’informations traversent le blockhaus si ce n’est celles qui nous sont nécessaires , donc aucune circonvolution autour du centre qu’est notre survie.

Je me couche, mon corps n’est plus pour moi qu’un amas de chair en mouvement et je contemple les places de lits vides qui ne retrouveront jamais leur propriétaire …

Nuit du 123ème au 124ème jour
Je suis réveillé par des cris de joie, je crois ; ce qui me paraît impromptu dans ce contexte-ci. Pourtant il apparaît clairement au fur et à mesure du réveil, qu’une bonne nouvelle est en train de s’annoncer : notre guerre est finie, elle n’aura duré qu’un an . J ‘exulte, courant comme un fou, bondissant de lit en lit qui craquent et plient sous le poids de mes sauts. Mes affaires seront prêtes dès l’aube et je n’aurai de cesse de les vérifier durant toute la matinée .

Nuit du 124ème au 125ème jour
Nous sommes parqués comme des bovins attendant leur pitance. Au loin, en levant les têtes, on peut apercevoir notre liberté : un banc de terre long de plusieurs kilomètres au bout d’une mer qui semble infinie.
Les moyens de transports s’étaient succédés dans la journée : d’abord routiers, ils devinrent mariniers et ainsi de suite jusqu’à ce quai malodorant, coincé entre des gaillards me dépassant d’un tronc.
Nous fixons tous l’horizon à la recherche d’une réponse au bout de cette eau grisâtre mais rien ne se passe pendant des heures .
Certains commencent à frapper du pied les tôles qui nous encadrent puis, dans un silence religieux, une avancée s'enclenche au sortir de l’aube.
Je pense à l’avenir après ces deux années passées dans une autre dimension. Autour de moi les visages se décrispent et reprennent même un peu d’humanité . Que ferais-je en premier une fois libre ? Je m’allongerais dans l’herbe et emplirai mon cerveau de la verdure contemplée, de la mollesse de la terre que j’aurai piétinée.
La file avance, s’engouffrant dans le ventre béant de ce qui devrait être un bateau, son ouverture s’imbriquant parfaitement avec celle de notre couloir .
Je m’entraînerais, une fois dans le nouveau monde à quitter cette enveloppe de carnassier qu’on m’ a fait supporter, j’absorberai la vie dont on m’a éloigné si longtemps et réamorcerai des sentiments presque honnis…j’embrasserai avec ferveur tout , tout ce qui viendra vers moi ….
Nos têtes doivent s’encastrer dans des sortes de mâchoires métalliques. Peut-être va t-on enfin nous enlever ces codes barres disgracieux tatoués sur nos fronts ….
Un homme en combinaison blanche s’approche de moi avec une espèce de perceuse à la main, je ressens une violente douleur au crâne, comme vrillé par une longue mèche ….


Retour au sommaire