Sylvestre M
de Nordean Gashi et de Kivu tran

Chaque homme a trois caractères: celui qu'il a, celui qu'il montre, et celui qu'il croit avoir.
Alphonse Karr

1

L'avocat s'appelait Gérard Müller, le condamné Sylvestre M. Ils étaient tous les deux dans la petite pièce, préparant une stratégie pour le procès qui devait avoir lieu prochainement.
Müller était un spécialiste des cas juridiquement désespérés. LE spécialiste. Ses talents de plaideur étaient reconnus de tous. Dernièrement, il avait réussi à obtenir l'acquittement du présumé coupable des meurtres de Cathy et d'Isa, les deux filles retrouvées mortes et mutilées près du canal de Schönweier. Lorsqu'il avait pris l'affaire en main, les chances de son client étaient aussi épaisses que la couche d'ozone. Un réel exploit. Dans le milieu, Müller était considéré comme une ordure. Mais pour lui, ordure ou pas, c'était un job qui payait bien. Très bien, même.
D'ailleurs, certaines personnes s'étaient demandés comment Sylvestre M avait pu s'offrir les services d'un avocat aussi renommé. Combien cela lui avait- il coûté? Combien?
Rien. Müller ne lui avait pas réclamé d'argent. Lorsque sa femme lui avait demandé pourquoi il défendait Sylvestre M sans aucun gage, il avait simplement répondu que cette affaire l'intéressait. Müller était d'un naturel très curieux.
- Pour vous défendre de mon mieux lors du procès, commença l'avocat, j'aurai besoin d'un maximum de renseignements vous concernant, monsieur M.
- D’accord, mais je vous demanderai de ne plus m'appeler par mon nom de famille.
Müller leva les sourcils.
- Et pourquoi donc, je vous prie?
- Je ne sais pas. Je ne sais plus. Disons que cela me gêne... Beaucoup.
- Et comment dois- je vous appeler, alors?
- Sylvestre. Tout simplement.
- Bien... Quel âge avez- vous, Sylvestre?
- Je vais sur mes vingt- quatre ans.
- Savez- vous pourquoi vous êtes ici?
- Je suis accusé de multiples délits.
- Quels sont ces délits?
Sylvestre fit un large geste de la main.
- Meurtre, vol à main armée, viol, violence sur la voie publique, escroquerie en tout genre, faux et usage de faux, fausse accusation...
- Etes- vous coupable de ces délits?
Sylvestre parut réfléchir un instant.
- Plus ou moins.
- C’est à dire?
- D'après la psychologue qui m'a suivi, je suis malade. Gravement malade. Au point qu'elle pense que ce n'est pas réellement moi qui les ai commis, mais ma deuxième personnalité.
Müller esquissa un petit sourire. Dans sa tête, la plaidoirie de Sylvestre se construisait déjà. Il demanda:
- Avez- vous conscience de votre dédoublement de personnalité?
- Bien sûr que non.
- Avez- vous conscience de la gravité des actes que cet autre "vous" a commis?
- Evidemment.
Intéressant, pensa l'avocat, vraiment très intéressant.
- Vous vous présenterez donc en tant que coupable à la barre, poursuivit- il. Nous baserons notre défense autour de cette maladie évoquée par votre psychologue. Nous mettrons en exergue l'aspect "involontaire" des crimes dont vous êtes accusé. Nous invoquerons l'instabilité mentale, la folie, ceci afin d'éviter, dans un premier temps, la peine à perpétuité. Veuillez me donner plus de détails sur le diagnostic de votre psychologue.
- D'après elle, je possède une deuxième personnalité qui ne peut s'exprimer qu'à travers des actes impulsifs, brutaux. Elle pense avoir découvert l'origine de ces excès de violence. Elle m'a interrogé sur mon enfance et je lui ai fait part d'une histoire qui m'a plus ou moins marqué alors que j'avais douze ou treize ans, je ne sais plus. Pour elle, il est clair que tous mes problèmes proviennent de là.
Sylvestre marqua une courte pause au cours de laquelle il passa une main dans ses cheveux noirs parfaitement coiffés. Difficile de croire qu'un homme aussi soigné et ingénu pouvait en réalité être un criminel endurci.
- Mais je pense sincèrement, cher Maître, qu'elle se trompe. Si cet épisode de mon enfance peut se révéler quelque peu choquant, croyez- moi, c'est du passé. Pour moi, ce n'est qu'un détail. Rien de plus, rien de moins.
- Je crois que j'aimerais connaître ce détail, insista Müller. Et si cela ne vous fait rien, je vous demanderai de bien vouloir m'éclaircir sur ce point.
- Comme vous voudrez. Mais je vous en prie, ne vous emportez pas à mon écoute, et surtout promettez- moi de ne pas en tirer des conclusions trop hâtives.
- Je vous en fait la promesse. Allez- y.
- Très bien. Puisque vous insistez...

2

Sylvestre tira une cigarette du paquet que lui tendait Müller. Il l'alluma et aspira une bonne bouffée qui s'échappa par les narines de son nez fin et droit. Les traits de son visage glabre étaient tirés. Il faisait beaucoup plus vieux que son âge.
- Un soir, alors que je rentrais du collège, quatre jeunes plus âgés que moi m'ont barré le chemin. Ils étaient ivres - les canettes de bière qu'ils trimbalaient le montraient bien- et voulaient de l'argent. Bien que j'en avais un peu sur moi, je leur ai assuré qu'il m'était impossible de les dépanner. Vous savez, à cet âge, on préfère garder son argent pour s'amuser plutôt que de le donner à des inconnus - complètement saouls, par- dessus le marché. C'est alors qu'ils m'ont saisi par les bras et emmené de force dans un garage proche du collège. Là, ils m'ont fouillé et ont trouvé mon billet de cent francs - une fortune, à l'époque. "Tu voulais nous cacher ça, hein?" m'a dit le plus petit d'entre eux. "Tu nous dois des intérêts pour t'être foutu de nous. Tu vas payer!" a dit un autre. Bien sûr, j'ai eu très peur. Je m'attendais à ce qu'ils me tuent. Je regardais trop la télévision. On ne tue pas quelqu'un comme ça, de sang froid. C'est ridicule!
Sylvestre poussa alors un rire qui, loin de rassurer l'avocat, lui disait de s'attendre au pire.
- Pour commencer, ils ont cassé leurs bouteilles sur ma tête, tous les quatre, à tour de rôle. J'ai roulé sur le sol, les deux mains plaquées sur mon crâne ensanglanté. Je ne voyais plus rien, seulement du sang, du sang partout. Dans un éclair de lucidité, je les ai menacés de les dénoncer à la police. Ça les a fait rire et ils m'ont battu à mort. Je ne sais pas combien de temps ça a duré, mais lorsqu'ils se sont arrêtés, je ne sentais plus qu'une douleur diffuse, lointaine.
La cigarette que Müller venait d'allumer tremblait légèrement entre ses lèvres crispées.
- Ensuite, poursuivit Sylvestre sur un ton égal, ils m'ont mis sur le dos. Deux m'ont tenu les jambes pendant que le plus grand m'immobilisait les bras. Le plus petit a sorti un cran d'arrêt et baissé ma fermeture à éclair. Il a saisi le bout de mon pénis et tiré de toutes ses forces sur le morceau de peau superflue. Son couteau n'était pas très aiguisé et il lui a fallu au moins cinq bonnes minutes pour me le sectionner.
Müller était pâle. Il ravalait sans cesse sa salive et crut que son cœur avait cessé de battre sous sa poitrine. Comment Sylvestre pouvait- il garder son calme en racontant une histoire aussi noire, aussi terrible et aussi tragique que celle- ci? Comment pouvait- il narrer ce paroxysme de cruauté avec une voix aussi monotone et détachée?
- Bien sûr, j'ai souffert. Bien sûr, j'ai crié de douleur. Mais à ce moment là, j'avais plus peur en voyant le sang qui s'écoulait de mon entrejambe que de la situation elle- même. D'ailleurs, je ne me suis même pas aperçu que le plus grand m'avait débarrassé de mon pantalon...
- Et? souffla Müller qui cachait tant bien que mal son air horrifié.
- Ils m'ont violé. Oh bien sûr, cela peut paraître macabre, morbide, mais je remercie le ciel de m'en être tiré. Quant à mes agresseurs, je les pardonne. Ils étaient jeunes, ils ne savaient pas ce qu'ils faisaient. Dieu dit qu'il faut savoir pardonner son prochain. Vous comprendrez donc pourquoi toute cette histoire m'importe très peu finalement.
Non, l'avocat ne comprenait pas. Il ne pouvait, ne voulait pas comprendre l'incompréhensible. De toute évidence, cette affaire risquait d'être beaucoup plus délicate que prévu.
- Nous reprendrons cette discussion demain, Sylvestre. Si vous le voulez bien.
- Eh bien à demain, Maître. Que Dieu vous protège!
Müller appela les gardes qui raccompagnèrent Sylvestre dans sa cellule. L'avocat que tout le monde disait sans scrupule rentra chez lui choqué. Des images. Elles l'obsédaient. Comment ce Sylvestre pouvait- il prétendre que cette histoire, la plus traumatisante qui puisse arriver à un homme, n'était qu'un détail dans sa vie?
Bouleversé, Gérard Müller ne dormit guère cette nuit- là.

3

Il était quatorze heures lorsque Müller se rendit au bureau des archives de la police. Le responsable du service était un petit homme chauve, avec une large moustache et de grandes lunettes rondes.
- Bonjour. Je me présente: Gérard Müller. Je suis l'avocat de monsieur Sylvestre M.
- Ah. C'est vous l'avocat de ce salaud? marmonna l'homme dans sa moustache.
- Eh oui. Personne n'est parfait. Et il n'y a pas de sot métier, comme on dit...
- Mouais... Et que voulez- vous savoir, au juste?
- J'aimerai avoir des précisions sur les divers crimes qu'il a commis.
- Ahhh! Attendez, je reviens!
Le petit homme disparut dans une pièce attenante. Il revint avec un dossier qui semblait plus lourd que lui.
- Vous trouverez tout ce dont vous avez besoin là- dedans. J'espère que vous avez bien déjeuné.
- Merci.
Müller alla se chercher un café à la machine. Il s'installa ensuite à une table et compulsa les fameux documents.

Dossier n° 94355.
Cas: Sylvestre M.
Annexes jointes: 75.

- ...

- Accusé du meurtre de Mme Vievoda, le 5 août 1988 à Villernam.
Age: 87 ans
Situation: veuve.
Etat de la victime: coups et blessures, mutilation, strangulation, viol.
Mobile: annexes A et B.

- ...

- Accusé du meurtre de Mark Tilis, le 30 novembre 1988 à Villernam.
Age: 7 ans.
Situation: fils de Bernard et Jackie Tilis.
Etat de la victime: tuée à coup de barres à mine.
Mobile: annexes E2 et F2.

- Accusé de faux témoignage sur la personne de Bernard Tilis.
L'accusé a affirmé que Mr Tilis était le meurtrier de son fils.
Mobile: annexes G à J.

- ...

- Accusé du massacre et du vol à main armée du night- club le "Tonic Sunset", le 2 décembre 1988 à Château Neuf.
62 personnes de 15 à 40 ans ont été abattues de sang- froid à l'arme automatique. L'accusé n'a volé que 2% de l'argent que contenaient les caisses.
Détails: annexes G à O.

- ...

- Accusé à plusieurs reprises de violence sur la voie publique.
Détail: annexe Q.

- ...

- Accusé d'escroquerie et d'abus de biens sociaux.
Détails: annexes S3 à V3.

- ...

Et caetera, et caetera...
C'était la première fois que Müller voyait une telle liste d'accusations pour une seule et même personne dans toute sa carrière - excepté peut- être un certain parrain de la mafia belfortaine qu'il avait jadis défendu. L'avocat ne dîna pas ce soir là. Il se rendit chez les Tilis. Il lui semblait nécessaire de comprendre toute l'histoire qui liait son client à cette famille.

4

A quelques mètres de la maison des Tilis, Müller se rendit compte qu'il lui était impossible de se présenter auprès de ces derniers en tant qu'avocat de Sylvestre. Il décida de passer pour un journaliste de radio. Pour se faire, il emporta son enregistreur à cassette.
Lorsqu'il frappa à la porte, ce fut Jackie Tilis qui lui ouvrit.
- Bonjour, madame Tilis. Je m'appelle Hanz Cüller. Je suis journaliste pour la radio RAD- 1. J'aimerais vous poser quelques questions sur le drame qui a frappé votre famille il y a de cela presque cinq ans maintenant.
La pauvre mère de famille regarda Müller pendant un instant, sans souffler mot. Puis, ses pupilles se dilatèrent et se couvrirent de buée. Elle éclata en sanglots. Son mari, Bernard Tilis, apparut alors derrière elle et la serra dans ses bras. C'était un grand homme, de forte carrure, avec une moustache blonde qui lui donnait un air gaulois.
- Vous ne croyez pas que nous avons assez souffert comme ça? cria- t- il. Vous croyez utile de nous remettre de tels moments en mémoire?
- Ecoutez, je suis désolé. Si vous pensez que votre témoignage ne vaut pas la peine d'être entendu par des milliers de gens, si vous pensez qu'une telle catastrophe ne peut pas être évitée si elle venait à se reproduire, je m'en vais. Je ne suis pas venu dans l'intention de vous faire du mal. Je voulais simplement que votre histoire ne reste pas dans l'ombre. Il nous semblait nécessaire de dénoncer l'injustice qui vous a frappés, comme elle aurait pu frapper n'importe lequel d'entre nous.
Müller était fort bon comédien, un bon comédien doublé d'une belle ordure prête à se servir de tous les moyens possibles et imaginables pour arriver à ses fins. Si les Tilis apprenaient qu'il était en réalité l'avocat du meurtrier de leur fils, nul doute qu'il aurait de sérieux ennuis. Mais ce sont les risques du métier, comme on dit.
Sur ces belles paroles, il tourna les talons, feignant de partir.
- Attendez, monsieur! fit Jackie Tilis. Vous entrerez bien quelques minutes...
- Merci, madame. Vous ne regretterez pas de vous être confiée à moi.
Ils entrèrent dans le salon. Müller s'assit dans un des deux fauteuils en cuir et le couple s'installa sur le divan. Des photos de famille étaient posées sur les meubles ou accrochées aux murs. Sur l'une d'elles, on pouvait voir le jeune Mark sur les genoux de son grand frère qui jouait de la guitare.
- C'est votre fils, n'est- ce pas?
- Oui, répondit la mère. Il est avec son grand frère, Andry.
- Pouvez- vous me raconter ce qui s'est passé en détail?
- Raconte- lui, Bernard. Vas- y. Moi, je ne pourrai pas. C'est trop horrible...
Bernard Tilis prit la main de sa femme dans la sienne, pour la réconforter. Müller posa le magnétophone sur la table basse et le mit en marche.
- C’était, comme vous l'avez dit, il y a bientôt cinq ans. Le 30 novembre 88, précisément. Mark était dans le jardin, Jackie et moi à la cuisine. Notre fils s'amusait à lancer des pommes de pin sur les passants. Je lui avais bien demandé d'arrêter, mais les enfants n'écoutent jamais ce que les grandes personnes leur disent.
- Et c'est là que le dénommé Sylvestre est passé devant le jardin, n'est- ce pas?
- C’est cela. Il a reçu une pomme de pin au visage. Tout souriant, il s'est approché de la haie. Je l'ai vu depuis la fenêtre, et je me suis dit que Mark allait se faire gentiment gronder...
Madame Tilis sortit précipitamment de la pièce en se tenant la figure à deux mains. On aurait dit qu'elle suffoquait. Quant au père, il devint nerveux. Son visage était aussi pâle que celui d'un mort. Il respirait de façon hésitante, comme pour retenir quelque chose.
- Voilà ce qu'il a dit à notre fils: "Tu sais que c'est vilain ce que tu as fait? C'est très vilain. Tu ne recommenceras pas, dis? Hein?" Alors, Mark s'est mis à rire, comme pour se moquer de ce que venait de lui dire ce... ce... Sylvestre. Vous savez comment sont les enfants, n'est- ce pas? Vous savez, ils sont un peu garnements, pas bien méchants. Mais le type en question ne l'entendait pas de cette oreille. Son visage a changé. D'un coup. Ses sourcils se sont froncés et il a perdu son sourire...
- Vous savez, dit Müller en s'apprêtant à arrêter son magnétophone, vous n'êtes pas obligé de tout me dire tout de suite. On peut faire une pause...
- NON, NON! Vous DEVEZ savoir!
- Très bien.
- En se penchant par- dessus la haie, il a saisi Mark par le cou et a sorti une barre à mine de sous son impair. Il... Il a... littéralement... défoncé le crâne de notre fils. Il l'a battu à mort, en criant: "Vous, les enfants, vous êtes les pires de tous! Vous êtes si cruels!" Et moi, j'étais loin lorsque je me suis rendu compte de la situation. J'ai couru aussi vite que j'ai pu. Quand je suis arrivé, c'était trop tard. Ce... ce fils de pute avait déjà pris la fuite! Et mon petit Mark était là, gisant sur la pelouse du jardin, dans une marre de sang... Il était méconnaissable. La pluie de coups avait réduit son crâne d'enfant en bouillie.
- Hélas, à ce que je sais, à cette horreur sont venus se greffer d'autres problèmes...
- En effet. Une semaine après l'enquête, j'ai reçu une convocation du tribunal. Je devais comparaître devant le juge pour suspicion de meurtre envers la personne de Mark Tilis. MON PROPRE FILS! VOUS VOUS RENDEZ COMPTE!
- Comment ce fait- il que l'enquête en soit arrivée là?
- Au début, je n'en savais rien. Mes voisins avaient trop peur pour témoigner en ma faveur. Tous ont dit ne pas avoir assisté à la scène.
- Et?
- Au tribunal, le procureur a appelé un témoin. Vous devinez de qui il s'agit?
- Ne me dites pas qu'il s'agissait de Sylvestre!
- Eh bien, SI! Non content d'avoir sauvagement assassiné la chair de ma chair, ce salopard m'a accusé d'être le tueur en question! Comment un tel comportement peut- il être possible, je vous le demande, monsieur Cüller, COMMENT?
- Je n'en sais rien, répondit l'avocat sur un ton désolé. Personne ne peut le savoir...
C'était faux. Il savait pourquoi. Le dédoublement de personnalité, voilà ce que c'était. De la gentillesse la plus pure à la cruauté la plus insensée, chez Sylvestre, il n'y avait qu'un pas.
- J’ai donc été reconnu coupable de meurtre avec préméditation, et condamné à une peine à perpétuité.
- Mais comment en êtes- vous sorti?
- J’ai fait dix- huit mois de prison, avant que trois de mes voisins ne se décident à témoigner en ma faveur lors d'une énième réouverture du dossier. Je peux vous dire que dix- huit mois de prison dans le pénitencier de Villernam, c'est dur. Très dur. Vous n'avez pas idée des humiliations que l'on vous fait subir. Les insultes, les lynchages... les viols... J'ai fait six tentatives de suicide. Heureusement qu'elles ont toutes échoué. Il me reste tout de même des séquelles comme ces cicatrices sur les bras et les poignets, ou encore ces marques de ceinture autour du cou. Tout ce qui me reste pour me raccrocher à la vie aujourd'hui, c'est Andry et Jackie. C'est tout.
- Eh bien, je vous remercie encore d'avoir bien voulu me faire part de votre témoignage, et je m'excuse d'avoir dû vous remémorer ses terribles souvenirs.
- Si cela peut aider à faire en sorte que tous ces salopards de psychopathes soient enfermés...
Müller se leva promptement.
- Nous l'espérons tous, croyez- moi. Au revoir.
- Au revoir... Et au fait, quand sera diffusée votre émission?
- Euh... Jeudi soir, normalement.
- Nous serons à l'écoute.
- Je l'espère bien. Au revoir.
Müller en savait maintenant un peu plus sur Sylvestre. Mais après une histoire pareille, il eut envie d'en connaître davantage sur ce personnage hors norme. Il décida donc de se rendre au Tonic Sunset. Là- bas, il pourrait très certainement glaner quelques renseignements sur la tuerie du 2 décembre 1988.
En route, il se posa plusieurs questions. Dans quelle mesure des évènements passés pouvaient- ils se répercuter sur l'existence d'un homme? Pourquoi Sylvestre se sentait- il obligé d'infliger aux autres les mêmes souffrances qu'il avait subies étant enfant? Etait- ce une vengeance de sa deuxième personnalité? Une vengeance aveugle, inconsciente et sauvage? Enfin, existait- il un lien entre ses différents crimes?

5

Vers vingt- deux heures, Müller arriva à Château Neuf, sur le parking du night- club. Il trouva surprenant que, après ce fameux massacre, la boîte de nuit soit restée ouverte.
Il se rendit à l'entrée et sonna à la porte. Un grand homme aux cheveux blonds, apparemment très bien bâti et affublé d'une paire de lunettes noires, lui ouvrit. Probablement le videur.
- Bonsoir, monsieur.
- Bonsoir! Il y a du monde, ce soir?
- Comme tous les soirs, monsieur.
Müller entra. La musique - de la techno syncopé- était très forte, et la piste grouillait de danseurs atteints d'ataxie. Suspendues au plafond, des boules en mouvements remplissaient la salle d'une lumière kaléidoscopique.
Jouant du coude, Müller se fraya un chemin à travers la foule jusqu'au bar. Il remarqua un panneau blanc accroché derrière le comptoir, orné d'un ruban noir. On pouvait y lire: "Aux victimes du 2 décembre 1988."
Il s'adressa au barman:
- Bonsoir!
- Bonsoir. Qu'est- ce que je vous sers?
- Mettez- moi un whisky, sans glace.
- Et un whisky sec, un! cria le barman en servant Müller.
La musique ralentit soudain, et avec elle, le troupeau de danseurs désarticulés. A travers le rythme mécanique qui se mourait, s'élevèrent des nappes de violons synthétiques. Un véritable supplice pour les oreilles.
Müller s'adressa à nouveau au barman:
- Dites, vous connaissez les propriétaires de la boîte?
- Bien sûr. Pourquoi cette question?
- Et depuis combien de temps travaillez- vous pour eux?
- Eh bien... Ça va faire cinq ans, maintenant. Vous êtes de la police?
- Oh, non! Disons que je m'intéresse beaucoup au Tonic.
- Ah bon? En huit ans de carrière, c'est bien la première fois que je rencontre un gars comme vous. Tout arrive!
- C’est parce que c'est l'affaire qui m'intéresse, pas la musique, vous comprenez!
- Je vois.
- Mais il me semble que vous m'aviez dit tout à l'heure que vous travaillez ici depuis cinq ans, et maintenant, vous me dites huit. Je ne comprends pas.
- En réalité, j'ai voulu dire que ça faisait cinq ans que je travaillais pour ces propriétaires. Mais pendant trois ans, j'ai travaillé pour les anciens.
- Ah, d'accord! Et pourquoi ce changement de propriétaires?
- A cause du massacre... répondit le barman en montrant du pouce le panneau blanc qui se trouvait derrière lui.
- Vous y étiez à ce massacre?
- Un peu que j'y étais! C'est même un miracle si je suis encore derrière le comptoir, ce soir!
- Vous pouvez me raconter ce qui s'est passé?
- Bien sûr. Ça s'est passé un soir où on avait pas mal de boulot. Y avait un monde fou et ils étaient tous déchaînés. A croire qu'ils avaient pris du LSD avant de venir, si vous voyez ce que je veux dire. Pas une minute de repos! Tout se passait bien quand un type est tombé en dansant, au milieu de la piste. Evidemment, tout le monde a ri. Eh bien, croyez- moi ou non, mais le type en question est probablement le mec le plus susceptible qui existe.
- Ah oui?
- Ouais. En se relevant, il semblait très vexé. Il s'est mis à hurler: "Arrêtez de vous moquer de moi! J'ai droit au respect!" Vous pensez bien que devant un tel comportement, les gens se sont encore plus moqué de lui.
- Ça va de soi.
- Seulement voilà, manque de bol, il était armé, le fumier. Il a sorti un flingue de sous son falzar et, tout en dansant, il a tiré une balle dans la jambe d'un gars.
- Quelle ordure!
- Je vous le fais pas dire. Les gens, pris de panique, ont commencé à crier et à se précipiter vers la sortie. Il s'est mis à gueuler: "Revenez! Revenez danser ou je vous tue tous!" Vous pensez bien que tout le monde a couru de plus belle. Alors, il a vidé je ne sais plus combien de chargeurs sur la foule. Impossible de dire où il a pu se dégoter une arme pareille mais c'était complètement dingue. Ça saignait de partout. Une vraie boucherie, je vous dis. Les blessés, il les a tous achevés lâchement. Une balle dans la tête pour celui- ci, une balle dans le cœur pour celle- là... Il ne restait plus personne de vivant dans la boîte, à part moi, planqué sous le comptoir, et le mec avec la jambe trouée.
- Que lui est- il arrivé?
- Il est allé vers lui et, je me souviens, il lui a demandé de danser.
- Hein? Avec une balle dans la jambe?
- C’est comme je vous le dis. Le salaud lui gueulait de se lever et de danser, alors qu'il hurlait de douleur. Il a bien essayé de se lever, mais avec une patte en moins, on n'est pas tout à fait disposé à danser le twist ou même le tango.
- Alors il l'a tué.
- Pas tout de suite. Il lui a d'abord dit: "Toi aussi t'as du mal à danser, on dirait!" Il lui a ensuite donné un grand coup de pied au visage pour l'assommer. Et il a ajouté: "T'as peut- être besoin de te chauffer un peu?" Il l'a traîné jusque dans les cuisines. Les caméras de surveillance ont tout enregistré.
- Je crains le pire...
- Il a ouvert un des fours et l'a entassé dedans. Il lui a donné quelques gifles pour le réveiller et a claqué la porte de la cuisinière. Recroquevillé sur lui- même, le pauvre gars a tapé des poings pour sortir. Mais l'ordure a allumé le four et l'a regardé hurler et agoniser. "Ce soir, on vous met le feu!" qu'il a chanté. Il est parti en prenant un ou deux billets dans la caisse.
- Pourquoi si peu d'argent?
- On ne l'a jamais su.
- Et vous, que vous est- il arrivé?
- Il ne m'a pas vu, Dieu soit loué. Dès qu'il est parti, je me suis précipité à la cuisine pour sortir le pauvre gars du four. Et là, bon sang, j'ai assisté à une scène que je revois presque toutes les nuits. Le mec était à moitié fondu, à moitié calciné. Et il vivait encore. Je l'entendais pousser des gémissements. Il est mort peu de temps après que les secours arrivent.
- C’est vraiment terrible.
Müller avait sorti une cigarette et la fumait à grosses bouffées. Son verre de whisky était vide.
- Pourquoi n'avez- vous pas quitté ce job?
- Pour l'argent. Simplement pour l'argent.
L'avocat rentra chez lui la tête légère, bourdonnante. Après une longue douche froide, il s'endormit sans penser à rien, ni même au rendez- vous qu'il avait avec Sylvestre le lendemain. Un Sylvestre qu'il voyait maintenant sous un jour nouveau.

6

Le lendemain matin, ils se retrouvèrent à nouveau dans la petite pièce. Assis en face de Müller, Sylvestre semblait serein, comme à son habitude. Trompeuse apparence...
- Sylvestre, j'aimerais que vous m'expliquiez pourquoi vous avez tué madame Vievoda le 5 août 1988.
- Si vous le souhaitez. Un matin, comme tous les matins, alors que j'étais parti chercher du pain, j'ai trouvé un sabot de Denver sur ma voiture. Je m'étais stationné en double file, le temps de me rendre à la boulangerie, de revenir et de partir au travail. J'ai vu madame Vievoda qui me regardait depuis sa fenêtre. Elle m'a dit: "Sylvestre, tu n'es qu'un voyou! Tu as des façons de faire qui gênent tout le monde! J'espère que ça te servira de leçon!" Alors, je suis monté. Sous le coup de la colère, j'ai défoncé sa porte et je l'ai giflée. Elle a manqué de s'évanouir. Mais elle n'a pas manqué de recracher toutes ses dents, et elle n'en avait pas beaucoup, de dents. Puis, je l'ai traînée par les cheveux jusque dans sa chambre. Je l'ai allongée sur le lit. Et je l'ai violée. C'est drôle de violer une grand- mère. Désagréable, mais drôle. Je crois que c'est suite à ça qu'elle est morte. Mais la colère m'avait rendu incontrôlable. Je lui ai arraché les yeux de mes propres mains et je les lui ai fait bouffer, à cette sale pouffiasse. De toute façon, elle était myope comme une taupe. Enfin, pour me détendre, je l'ai découpée en petits morceaux et jetée dans la boîte à ordure. Dur- dur comme histoire, hein?
Müller était blême. Le comportement de Sylvestre avait complètement changé depuis leur dernière entrevue. Sa façon de parler, son attitude, son visage... Tout en lui suggérait la prudence. Il était devenu réellement inquiétant.
- Vous me semblez bizarre, bafouilla Müller. Peut- être devrai- je revenir vous voir plus tard...
Sylvestre émit un rire condescendant.
- Allons, allons, monsieur Müller! Vous avez peur? Peur de quoi? De moi? Allons! Vous n'allez tout de même pas me dire que vous croyez à cette histoire de double personnalité, quand même! Un avocat de votre trempe. Ou plutôt devrai- je dire une ordure comme vous. Je sais qui vous êtes, monsieur Müller. L'avocat sans scrupule. Des criminels sont en liberté grâce à vous. Des criminels de la même espèce que ceux qui m'ont humilié dans mon enfance.
- Je crois que je vais vous laisser...
- Tu n'iras nulle part, Müller.
Les mains de Sylvestre se refermaient déjà sur le cou de sa victime.
Fin


Nordean GHACHI & Kyvu TRAN
purplehaze@lemel.fr & kyvutran@lemel.fr

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