Pour sauver l'homme
de Kyvu Tran

 

Le corps baigné de sueur, le souffle irrégulier, Sten Latters s'engagea dans la Sixième Rue du Vieux Paris. Une dizaine de mètres seulement le séparaient des deux doogers lancés à sa poursuite.
Il ne faut pas qu'ils me rattrapent… se répétait-il sans cesse. Je ne veux pas devenir comme eux…

Sten savait que les deux chiens-robots n'étaient pas programmés pour tuer, mais ceux-ci pouvaient le ralentir et faciliter sa capture. Il savait aussi que les Autres ne se tenaient pas loin, guettant le moment propice pour le saisir et le ramener à l'hôpital. Il atteignit une bifurcation et tourna à gauche. La Septième Rue.

Les missiles chimiques dont le Vieux Paris avait été la cible dix mois auparavant avaient uniformisé le paysage. Le même décor se répétait inlassablement d'une avenue à l'autre : des immeubles vétustes et sales, des rues empestées par les effluves cadavériques, et toujours cette poussière couleur rouille, omniprésente, qui recouvrait tout ce qu'elle rencontrait, qui rongeait lentement tous ceux qui la respiraient.
Et Sten Latters la respirait en ce moment même !

L'ennemi avait eu là une idée de génie. Nul besoin de se battre et de perdre des hommes, nul besoin de tout détruire, les microbes faisaient le travail à votre place. Il fallait seulement et simplement attendre. La guerre bactériologique était arrivée à son apogée. Mais les bactéries tueuses s'étaient mystérieusement développées, devenant encore plus nombreuses, plus sournoises. Hors de contrôle, emporté par le vent, charrié par la mer, le bacille s'était lancé à la conquête du monde, débusquant la vie partout où elle se cachait. L'envahisseur microbien avançait vite, trop vite, n'épargnant personne sur son passage, pas même ses créateurs. Au terme de quelques mois d'affrontements futiles et inégaux, la Terre avait fini par s'étouffer sous un voile rouge.

Sten s'engagea dans la Neuvième Rue, le corps malaxé par la fatigue, les doogers sur les talons. Des bouquets de poussière rouge jaillissaient partout où il posait les pieds.
Il ne faut pas qu'ils me rattrapent… Je ne veux pas devenir comme eux…

Pendant la catastrophe, Sten s'était réfugié avec sa femme Jessica et quelques rescapés dans les sous-sols d'un hôpital. Terrés dans le noir, ils entendaient à longueur de journée les cris de souffrance et de désespoir venant de l'extérieur. Le soir, ils percevaient le grattement frénétique et infatigable des ongles sur la porte barricadée, accompagné de longues supplications qui se transformaient vite en imprécations teintées de folie. Une nuit, ce fut une petite fille qui vint frapper à la porte. Au milieu de l'obscurité, la voix fluette s'élevait péniblement, presque mourante, accompagnée de pleurs.

- Je vous en prie, laissez-moi entrer. Mes parents sont morts. Je suis seule…
Sten et Jessica étaient restés silencieux, comme tous les autres.
- Par pitié, laissez-moi entrer. J'ai si peur…"
Jessica avait fini par éclater en sanglots. Elle s'était levée pour aller ouvrir, mais Markus Tibel l'avait retenue.
- Si tu ouvres cette porte, ce sera la contagion assurée."

Jessica s'était alors jetée dans les bras de son mari et avait pleuré à son tour. Ils avaient honte. Mais la peur de souffrir, la peur de pourrir vivant, la peur de la mort les avait enfoncés dans une lâcheté exécrable. Sten s'était même demandé comment il pouvait encore vivre après cette nuit.

La Neuvième Rue déboucha sur une place circulaire jonchée de cadavres. Sten trébucha sur un corps en décomposition et roula sur le sol, soulevant d'énormes nuages de poussière opaques. Les doogers fondirent sur lui. Le premier chien-robot lui mordit la jambe. Les crocs pénétrèrent dans la chair pourrie avec une facilité écœurante. Sten hurla, non pas parce que la douleur le faisait souffrir, mais parce qu'il ne ressentait absolument rien. Le deuxième dooger sauta sur sa poitrine et poussa un grognement métallique. Sten balaya le sol rougeâtre avec ses mains affolées. Ses doigts se refermèrent sur une pierre grosse comme une noix de coco.
Bling !

Le choc projeta le dooger dans les nuages de poussière. Sten se mit sur son séant et enfonça ses doigts dans les yeux du chien-robot qui lui mordait la jambe. Les puissantes mâchoires s'ouvrirent instantanément. Sten souleva ensuite le dooger très haut au-dessus de sa tête… et l'écrasa de tout son poids sur le sol. La machine hoqueta quelques instants avant de s'immobiliser définitivement. Sten se tourna vivement vers le second dooger en battant des bras pour briser les murs de poussière qui l'entouraient. Le chien-robot n'attaqua pas.

Les Autres apparurent, ombres fantomatiques à la démarche incertaine.
- Sten ! cria l'un d'eux d'une voix rauque. Rendez-vous avant qu'il ne soit trop tard.
- Allez tous au diable ! coassa Latters. Laissez-moi ! Vous m'entendez ? Laissez-moi ! Je ne veux pas ressembler à… ça !
Sten pointa son doigt sur les Autres. Les ombres se regardèrent un instant, puis :
- Cette planète est morte, mais notre devoir est de survivre. L'espèce humaine ne doit pas disparaître.

Sten recula, la voix chevrotante.
- Si c'est ça survivre… je… je préfère mourir !
Une ombre s'avança.
- Sten, c'est Tibel. Pour l'amour de Dieu, ayez un peu de bon sens.
Tibel se frappa la poitrine. Un bruit mat s'en échappa.
- Ceci est notre seule chance de survivre.

Sten recula encore. Jamais il ne pourrait accepter de vivre ainsi. Jamais.
- Regardez-vous, Sten, reprit Tibel. Vous pourrissez à vue d'œil. Il ne vous reste que très peu de temps. Aussi, ne le gaspillez pas bêtement.
Sten dut en convenir. Son corps pourrissait comme un fruit trop mûr. À divers endroits, sa peau brune et dure se craquelait comme une terre aride. Sa respiration se faisait de plus en plus hésitante et ses cheveux tombaient comme des feuilles mortes.
Tibel tendit les bras.
- Nous avons besoin de vous, Sten Latters. Jessica encore plus…

Sten explosa de colère. Jessica. Cette maudite Jessica. Comment avait-elle pu le trahir de la sorte ? Un jour, alors qu'il était parti à la recherche de nourriture, Jessica s'était rendue à la salle d'opération. Le soir, lorsqu'il l'avait retrouvée dans leur chambre, Sten avait cru défaillir.
- Comprends-moi, mon amour, pleurait Jessica. J'étais en train de mourir."
Happé par la folie, Sten lui avait craché à la figure - ou du moins sur ce qu'il en restait - et l'avait frappée avec rage.
- Il faut faire comme les autres, gémissait-elle pendant qu'il la malmenait. C'est notre seule chance de survivre."

Les poings endoloris, Sten avait quitté l'hôpital en pleurant. Il avait décidé de s'enfuir, de s'éloigner le plus loin possible de cette chose qui avait été sa femme. Mais les Autres s'étaient lancés à sa poursuite. Ils n'étaient plus qu'une poignée de survivants et ne pouvaient en aucun cas laisser partir un homme encore apte à procréer. Ils avaient besoin de lui, ou plutôt de sa semence.

Sten lança un juron. Il s'était fait avoir. Pendant que Tibel lui parlait, les Autres l'avaient discrètement encerclé. La colère le fit vaciller comme la flamme d'une bougie.
Ne reste pas là, imbécile !
Une main saisit le peu de cheveux qui lui restait sur la tête et tira en arrière. Un coup dans les jambes le fit tomber sur les genoux.
- Laissez-moi, sales monstres !

Sten se débattit comme un fou à qui l'on tentait d'enfiler une camisole de force. Ses mains hasardeuses se refermèrent sur les tuyaux qui sortaient du visage de l'un de ses agresseurs. Il arracha les tubes d'un coup sec. L'Autre lâcha prise en hurlant et roula sur le sol, les mains plaquées sur son visage déchiré, secoué par de violentes convulsions. Sten mordit sauvagement le bras qui immobilisait sa tête. Un cri strident lui déchira les tympans et un coup de pied lui brisa les côtes.
- Vous n'avez pas le choix, déclara Tibel. Lorsque la survie du groupe est en danger, les caprices et les intérêts personnels disparaissent. Nous l'avons tous compris. Tous, sauf vous.
- Soyez tous maudits ! aboya Sten. Regardez-vous ! Vous vous croyez encore humain, mais vous n'êtes plus rien ! Vous…
Il sentit son corps se pétrifier lorsque l'aiguille froide s'enfonça dans sa gorge. La drogue se propagea dans ses veines, se mélangeant délicieusement au sang malade. Il se recroquevilla et sourit, transporté par une joie extatique. Une mer calme le berçait. Doucement… Paisiblement…



Sten Latters revint à lui.
Un poids incommensurable pesait sur sa poitrine, mais ne gênait pas sa respiration. Il respirait bien. Très bien même.
Respirer…

Ce mot l'électrifia. Il ouvrit les yeux et reconnut une des chambres de l'hôpital. Il pivota légèrement la tête sur le coussin mal rembourré et vit, sur sa droite, un miroir fixé au mur. Il se leva. Très difficilement. Les tuyaux le gênaient. Sa poitrine pesait lourdement. Ses pieds nus touchèrent le sol et un frisson parcourut son corps pour aller mourir au sommet de son crâne dégarni. Courbé en avant, la démarche gauche, Sten s'approcha du miroir.

Jessica entra. Elle tenait deux tubes en verre dans lesquels baignait un liquide blanc et pâteux. Elle ressemblait à un automate mal graissé menaçant à chaque instant de s'écrouler. Elle posa les cylindres sur une petite table et s'assit sur le bord du lit.

Sten n'avait pas bougé. Le miroir reflétait un visage masqué par une plaque de métal qui s'arrêtait à quelques centimètres en dessous des yeux. Au niveau de la mâchoire, un tuyau jaillissait de chaque côté de la figure et s'enfonçait dans l'énorme et pesante poitrine. Sten détacha les bandes de cuir qui lui sanglaient la tête et retira son masque métallique d'une main tremblante.
Le nez avait disparu de la surface du visage. Il n'en restait aucune trace, aucun vestige, aucun orifice. La bouche, quant à elle, était réduite à un simple trou sombre et abyssal, sans lèvres, sans dents, obstruée par une petite grille, parfaitement proportionnée au diamètre des tubes à nourriture posés sur la table. En s'approchant un peu, Sten constata que la grille circulaire était escamotable.

Est-ce la seule solution qu'il nous reste pour continuer à vivre ?
Oui, sans doute. Tibel n'avait cessé de le répéter lorsqu'il avait mis son système au point. Sten s'en souvenait très bien.

- Le virus entre dans l'organisme par la voie respiratoire. C'est pour lui la seule porte d'entrée possible. Grâce à mes connaissances en biomécanique, j'ai pu fabriquer ces poumons artificiels. Une fois greffés, ces organes distribueront de l'air respirable dans notre corps via un système pneumatique de purification. Le rôle des deux tuyaux que vous voyez ici est de fermer le circuit. L'opération ne posera aucun problème. Nous avons tout ce qu'il faut dans cet hôpital."

Le seul inconvénient de ces organes de rechange était le poids. Bien sûr, Tibel aurait pu améliorer et alléger le mécanisme d'épuration d'air, mais le temps manquait cruellement.
- Cela ne fait plus aucun doute à présent, avait ajouté Tibel, nous sommes les derniers survivants de cette catastrophe. Et en tant que survivants, nous devons continuer à perpétuer l'espèce humaine. L'Homme ne peut se permettre de disparaître ainsi et laisser derrière lui des siècles et des siècles d'évolution. Nos enfants - et je prie le ciel de toutes mes forces pour que nous en ayons - nous considérerons comme leurs sauveurs.

Comme Sten se dirigeait vers la fenêtre, Jessica parla :
- Tu as eu de la chance. Si nous ne t'avions pas ramené à temps, tu serais probablement mort à l'heure qu'il est.
Jessica n'avait pas son masque et Sten se dit qu'elle devait sourire.
Dehors, le paysage ressemblait à un tableau sinistre où le rouge prédominait. À l'horizon, pareil à une pièce d'or usée par le temps, le soleil s'extirpait péniblement de son lit de poussière.
- Tibel a dit que nos descendants subiront des mutations génétiques et s'adapteront naturellement à la nouvelle atmosphère, continua Jessica.
Sten ne dit rien. Quelque chose lui brûlait les yeux. Il les ferma.
- Ils n'auront pas besoin de ces poumons artificiels.

La voix de Jessica était insistante. Suppliante, même. Sten savait où elle voulait en venir.
- Leurs organismes mettront un certain temps pour se modifier, mais tout pourra recommencer, comme avant…
Mais à quoi ressembleront-ils ? voulut crier Sten tandis que des images d'une effrayante netteté se formaient dans son esprit. Que diront-ils lorsqu'ils verront à travers les livres l'apparence de leurs ancêtres ? Que penseront-ils lorsqu'ils s'apercevront que leur héritage se résume en une civilisation disparue sous la poussière et une planète morte, invivable ou presque ?
- Si tu ne veux pas être le père de mes enfants, reprit Jessica, je ne t'en voudrai pas. Mais…

Sa phrase s'acheva sur un son qui devait être un sanglot. Sten ne put supporter plus longtemps les souvenirs d'une époque lointaine et désormais révolue qui défilaient dans son esprit. Ses yeux s'ouvrirent comme des écluses.

Lorsque la survie du groupe est en danger, les caprices et les intérêts personnels disparaissent. C'est ce que tu veux, Tibel. L'espèce avant tout.
Pantin grotesque animé par un marionnettiste maladroit, Sten se dirigea vers le lit et s'assit. Il prit les mains de sa femme dans les siennes. Jessica se pencha vers lui. Leurs corps se touchèrent.
- Pour sauver l'homme… murmura Sten.

Kyvu Tran

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