Prédiction
de Kyvu tran

La pièce dans laquelle l'homme venait de pénétrer était exiguë et faiblement éclairée. Au milieu de la salle, pareille à une statue de pierre, une vieille femme se tenait assise à une table. Son petit corps semblait être enroulé dans un drap usé et poussiéreux. Un capuchon lui recouvrait la tête, masquant son visage d'une obscurité que la lumière des bougies posées devant elle ne pouvait chasser. Des manches trop longues dissimulaient ses mains posées sur la table. Assise ainsi et plongée dans un tel silence, elle donnait l'impression d'attendre là depuis une éternité.
Debout devant l'entrée, l'homme attendait aussi. Ses yeux, à peine accoutumés au noir, lui montraient un corps momifié, baignant dans un minuscule halo de lumière jaunâtre. Pourquoi s'était-il mis en tête de venir ici ? Allait-il trouver dans ce sinistre endroit l'aide qu'il recherchait ? Assailli par le doute et la peur, l'homme jeta un bref regard par-dessus son épaule. Il était encore temps de partir…
Soudain, un mouvement.

D'un léger geste de la main, la vieille femme lui fit signe d'approcher. Il se dirigea vers la table d'un pas mal assuré et prit place avec hésitation. Ne pouvant distinguer le visage de celle qui se tenait face à lui, l'homme promena son regard sur l'étroite table. Il y avait là quelques bougies disposées en cercle et deux coupelles d'encens d'où montaient doucement d'épaisses volutes de fumée. Le regard de l'homme revint sans conviction sur le corps immobile. Mais qu'attendait-elle ?
D'une lenteur presque volontaire, la diseuse de bonne aventure leva les mains vers son visage. Un nuage de poussière accompagnait chacun de ses mouvements. Les larges manches glissèrent le long de ses bras, dévoilant des membres squelettiques. Les doigts décharnés agrippèrent les rebords de la capuche et, lentement, très lentement, la renversèrent en arrière.

L'homme recula imperceptiblement.
La femme avait un regard incisif, un nez crochu et un visage parcouru par un large réseau de rides. Ses lèvres, fines et brunes, aux formes irrégulières, semblaient être soudées l'une contre l'autre. Sur son maigre cou, apparaissaient à certains endroits de longues veines saillantes. Enfin, un tapis de neige reposait sur sa tête ronde et cachait à moitié son front bombé.
Elle émergea soudain de son mutisme millénaire.
- Victor Dean, dit-elle d'une voix caverneuse.
Les épaules de l'homme se dressèrent brusquement. Comment pouvait-elle savoir ?
- Tu es venu me voir parce que ton existence est tourmentée par d'innombrables malheurs, reprit-elle. Ta famille est divisée, éparpillée comme les pièces d'un gigantesque puzzle.

À mesure que la vieille femme parlait, Victor sentit son corps épouser peu à peu les formes de la chaise. D'abord irritante, la fumée produite par l'encens le détendait à présent.
- Quant aux autres, ils ne font qu'ignorer ta personne. Tu n'es pour eux qu'un pitoyable homuncule.
Cette voix était si apaisante !
- Chasse le doute de ton esprit. Laisse-moi te montrer… la Lumière !
Les paupières de Victor pesaient lourdement. La fumée, enivrante, l'enveloppait avec douceur, s'insinuait en lui. La femme rejeta la tête en arrière, les yeux mi-clos. Elle leva ses bras longs et maigres comme des branches mortes aux ramifications tordues. Mais que faisait cette maudite sorcière ?
- O Puissances Occultes ! scanda-t-elle d'une voix impétueuse. Laissez-moi descendre dans les abîmes de la prescience.
Le souffle court et bruyant, Victor ferma les yeux. Ses mains moites se crispèrent sur les accoudoirs du siège. La fumée dégagée par les coupelles l'étouffait presque. Une drogue ?
- Que la Lumière soit !

Surgie de nulle part, une kyrielle d'images virevoltait frénétiquement devant lui. Il reconnut à travers ces scènes les rêves et les moments qu'il avait toujours souhaité vivre et partager avec ses proches : une famille heureuse, une situation stable, le respect de tous… Malheureusement, tout ceci lui était cruellement interdit. Pourquoi ? Très certainement parce qu'il n'avait jamais su mener sa vie comme il le voulait. L'existence qu'il cherchait à bâtir le fuyait sans cesse comme un animal farouche. Sa longue quête du bonheur ne s'achèverait-elle donc jamais ?
Bientôt, le ballet onirique prit fin et, une à une, les images dansantes s'évanouirent dans l'obscurité. Une fois de plus, Victor se retrouva face au noir. Il se sentait si las… La fumée âcre l'assaillit à nouveau. Une voix lointaine lui parvint. La vieille femme.
- Ta compagne te reviendra et te sera à jamais fidèle, tes enfants n'auront pour toi que respect et obéissance, tu t'abreuveras du vin de la réussite et ta vie sera synonyme de pérennité.

La fatigue s'installa sur le visage de la diseuse de vérité, comme si ce qu'elle venait de dire l'avait vidée de toutes ses forces. Elle tira le capuchon de sa robe sur la tête et s'enfouit dans un profond silence. De nouveau, elle attendait.
Le corps et l'esprit engourdis, Victor se leva et s'éloigna de la table. Il déposa quelques billets sur le seuil de la porte avant de sortir. Combien de temps était-il resté dans cette pièce ? Dix minutes ? Une heure ? Deux heures ? Il s'aperçut qu'il n'en savait rien.
Le changement de décor fut radical. En l'espace d'un instant, Victor se retrouva sur un trottoir devant l'entrée d'un immeuble quelconque, loin de l'obscurité des couloirs aux murs nus et délabrés. Il ajusta son chapeau sur la tête et se dirigea vers sa voiture, garée à l'autre bout de la rue.
Ta compagne te reviendra et te sera à jamais fidèle, tes enfants n'auront pour toi que respect et obéissance, tu t'abreuveras du vin de la réussite et ta vie sera synonyme de pérennité.

Une voix sucrée lui chuchotait sans cesse ces mots dans le creux de l'oreille, à la manière d'une berceuse apaisante. Que cette musique était douce !
Lorsqu'il croisa une jeune femme, les paroles de la diseuse de vérité devinrent plus insistantes, monopolisant chacune de ses pensées.
Ta compagne te reviendra…
Victor s'empressa de saluer l'inconnue. Celle-ci lui répondit par un petit sourire. La vie ne lui parut plus aussi sombre, tout à coup. Il sentait bien que quelque chose avait changé… que quelque chose allait changer. Plus rien ne serait comme avant.
Et te sera à jamais fidèle…
Il en était sûr.
Il s'apprêtait à traverser la route quand des enfants qui couraient dans sa direction s'arrêtèrent près de lui. Les gamins l'observèrent longuement avant de repartir en riant.
Tes enfants n'auront pour toi que respect et obéissance…
Ces paroles le remplirent d'allégresse. Ah, les enfants ! Ne sont-ils pas, en réalité, une des raisons de vivre pour tout homme qui se respecte ? Comment avait-il pu faire pour entretenir de si mauvaises relations avec les siens ? Il se promit de réparer tout ça, de rattraper le temps perdu. Un large sourire se dessina sur ses lèvres. Il traversa.
Tu t'abreuveras du vin de la réussite…
Le cri d'une femme l'arracha de sa rêverie. Quelqu'un le héla. Un son strident s'éleva derrière lui. Il fit volte-face, esquissa un mouvement. Trop tard, le camion était déjà sur lui. L'énorme véhicule le percuta de plein fouet. Le choc le projeta violemment en arrière. Son corps rebondit sur le sol comme un pantin désarticulé et roula sur plusieurs mètres avant de s'immobiliser au milieu d'une flaque de sang.
Durant sa chute vers la mort, Victor Dean n'avait que ces quelques mots en tête :
Et ta vie sera synonyme de pérennité…

Kyvu Tran

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