Au nom du père
de Kyvu tran

1

Il est assis, immobile, le visage braqué sur la surface rugueuse de la table. La tête reposant sur ses avant-bras comme sur deux piliers prêts à s'écrouler, il donne l'impression de dormir. Mais ce n'est qu'une impression. En réalité, il apprécie, il savoure.
Il apprécie le bar minable dans lequel il se trouve. Il apprécie ce brouhaha constant d'où émergent parfois quelques bribes de sens, cette odeur de cigarette qui racle sa gorge, ces effluves d'alcool qui compriment ses poumons. Il apprécie le petit patron du bar qui fronce les sourcils à chaque fois qu'on lui adresse la parole, la serveuse en tenue légère beaucoup trop généreuse en sourire pour être sincère, les clients qui viennent uniquement pour la lutiner, l'ivrogne de service qui dessoûle tranquillement au fond de la salle, les deux homosexuels qui se dévisagent et qui ne vont pas tarder à repartir ensemble. Il apprécie l'arôme du mauvais café sur lequel il est penché, les lueurs blafardes des néons qui se reflètent sur le cercle noir, les chaudes volutes de fumée qui caressent doucement son visage. Oui, vraiment, il apprécie, il savoure.
En revanche, il apprécie beaucoup moins le fait de n'être aux yeux de tous ces gens rien de plus qu'un individu lambda, comme tant d'autres. Il le voit, il le devine dans leurs regards. Pourtant, le secret qu'il porte comme une maladie honteuse fait de lui bien plus qu'un simple homme. De cela, il en est sûr. Voilà pourquoi il aimerait, oh oui, il aimerait se lever et crier son histoire à cette assemblée. Il leur raconterait tout, tout dans les moindres détails. Et eux n'en perdraient pas une miette. Mais qu'en penseraient-ils ? Le croiraient-ils ? Peut-être, peut-être...
À part ça, il apprécie, il savoure. Il apprécie ces moments trop rares dans son existence lacunaire. Il savoure le fait d'être loin de chez lui, loin de...

Le glas des clochettes accrochées au-dessus de la porte d'entrée fait lever les têtes. Lui ne bouge pas. On dirait qu'il prie. Mais ce n'est qu'une impression. Il y a bien longtemps qu'il ne croit plus en cette chose qu'on appelle Dieu.
Debout sur le palier, la fille, un peu anxieuse, un peu essoufflée aussi, explore la salle du regard. Des yeux concupiscents cherchent désespérément à accrocher les siens, d'autres la déshabillent avec avidité. Mais cela ne la gêne nullement. Vêtue comme elle est, elle doit avoir l'habitude. Son visage se déride lorsqu'elle l'aperçoit enfin. Elle se dirige vers lui en courant presque. Cheveux dorés qui dansent, jambes plantureuses qui fendent l'air, petits seins qui sautillent. Des pairs d'yeux la pourchassent comme des bourdons coléreux, des réflexions égrillardes fleurissent sur son passage. Mais elle s'en moque éperdument. Elle a tellement l'habitude du piètre comportement des hommes à son égard.
Alors que cette sirène provoque des remous dans l'assemblée, lui reste insensible, pétrifié dans sa position de penseur, comme une pierre à fleur d'eau, comme un écueil perdu en pleine mer. Mais c'est pourtant vers lui qu'elle se dirige, pas vers un autre. Cette pensée le rassérénère et l'attriste en même temps.
La voilà qui arrive. Elle s'assied face à lui, toute souriante, légère et pleine de vie.

Pour l'instant.

Entre deux souffles, elle s'excuse pour son retard. De nos jours, trouver un taxi est un véritable calvaire. Un taxi sérieux, s'entend. En plus, la circulation est étouffante en fin de semaine. Oui. Chaotique et étouffante.
Penché au-dessus de son café maintenant froid, il n'ose pas bouger. Il veut éviter de la regarder, et ne l'écoute qu'à moitié. Elle s'en aperçoit.
Et sourit.
Elle lui touche alors la main. Il résiste un instant, puis cède abruptement. Le contact avec cette peau si souple, si douce, si chaude, si parfaite, si...

Normale.

... l'apaise, le rassure et chasse momentanément ses noires pensées. Oh, comme il apprécie, comme il savoure cet instant qu'il sait éphémère. Oh, oui. Continue de me caresser comme tu le fais si bien, doucement, tendrement. Continue. J'en ai tellement besoin.
Un sourire au coin des lèvres, elle lui explique qu'il est inutile de jouer les timides. Ils connaissent tous deux les raisons qui les ont poussées à se retrouver ce soir, non ? Pourquoi avoir peur de faire l'une des rares choses en ce bas monde qui rapproche encore un homme et une femme ? Elle lui rappelle le jour où ils se sont rencontrés pour la première fois. Il l'avait suivie des heures entières à travers la ville. Elle s'était de suite prise au jeu, faisant mine de ne pas le remarquer. La filature s'était finalement achevée dans un parc, sur un banc. Là, il lui avait longuement parlé, de tout et de rien, juste pour faire connaissance, juste pour pouvoir la revoir ce soir. Alors, pourquoi hésiter maintenant ?
Il se redresse enfin. Lentement. Si lentement que ses os craquent comme du bois mort. Lorsque leurs regards se croisent, il sourit à son tour. Un sourire forcé. Un sourire douloureux. Mais un sourire quand même. Elle ne sait pas. Elle ne peut pas savoir.

La pauvre.

La serveuse et son sourire figé se présentent à leur table.
Qu'est-ce que ce sera ?
Un café.
Un café. C'est tout ?
C'est tout.
La serveuse repart, traînant son derrière ballonné comme un chien indiscipliné mis en laisse.

À nouveau seuls.

Elle le dévore des yeux. Lui se force à la regarder, elle et sa beauté insolente. Elle est trop belle, trop parfaite pour recevoir de l'amour, mais assez pour inspirer le vice. Juste ce qu'il lui faut, en fait. Il aimerait dire quelque chose, mais ne trouve rien. Plus il cherche et plus il se noie dans ce silence étouffant où des images lugubres lacèrent ses pensées. Que dire ? Que faire ? Et elle qui continue, insouciante, à le caresser avec douceur, à lui faire entrevoir la nuit mouvementée qui les attend. Oh, oui. Cette nuit sera effectivement mouvementée, ma chérie, mais pas comme tu peux te l'imaginer. Ah, si seulement tu savais.
Et le silence ennemi, imperturbable, s'allonge, s'étend, s'étire, tisse sa toile asphyxiante.
Elle le caresse. Encore et toujours. Sa peau est si souple, si douce, si chaude, si parfaite, si...

Il revient soudain à lui. C'en est trop. Il retire vivement sa main, tout tremblant, et cherche péniblement à se lever. Allons-y. Allons-y maintenant, avant que je ne perde la tête. Partons. Et qu'on en finisse.
Elle est à peine surprise. Cette fois encore, elle pense être tombée sur un homme pressé. Farouche, mais pressé. Pressé de goûter à son corps. Pourquoi pas. Elle connaît tellement bien les hommes que plus rien ne l'étonne. Dommage. Elle qui espérait que ce serait un peu plus romantique avec celui-là...
Les hommes... Tous les mêmes.
Il pousse sur ses bras pour s'arracher à la chaise. Le décor s'assombrit brusquement et se met à vaciller autour de lui. Sa tête le fait souffrir. Elle est sur le point d'exploser. Il s'appuie contre le rebord de la table, seul repère tangible dans cet univers aqueux. Il se sent faible, impuissant, terriblement impuissant face aux évènements qui s'enchaînent avec une parfaite indifférence. Quoi qu'il pense, quoi qu'il fasse, les choses se déroulent toujours de la même façon. C'est comme un film au scénario usé, un film dont il est malgré lui un des acteurs principaux. Et les autres ne s'aperçoivent de rien. Ils ne le remarquent même pas. Nous vivons dans un monde d'aveugles et de sourds.
La fille se lève à son tour et déride distraitement sa minijupe. Les autres ont les yeux qui brûlent. Ça, ils le voient. Pour ça, ils sont attentifs. Stupidement attentifs, même. Ils en redemandent, avec le moins de pudeur possible s'il vous plaît. Ils en bavent comme des grosses limaces en pâmoison. Certains imaginent des choses tout bas, d'autres tout haut. Des bêtes avilies, affamées par le sexe. Voilà ce qu'ils sont. Et plus ils s'embourbent dans leur frustration, et plus ils s'en glorifient. Fierté de mâles.
Partons d'ici. Vite.
Ils sortent, suivis par des regards jaloux et hostiles. Les imbéciles. Ils n'ont rien compris, rien de rien. Mais comment leur expliquer ?


2

Le bar des minables est déjà loin, mais le tintement monotone des clochettes continue de les poursuivre.

De la poursuivre.

Ils marchent dans une ruelle sombre et silencieuse. Le trottoir mouillé qui se déroule interminablement sous leurs pas reflète les rayons blafards de l'unique œil de la nuit. Il fait froid, ce soir. Elle en profite pour se coller à lui. Il ne bronche pas. C'était prévisible. Elles font toutes ça.

Toutes.

Avec elle agrippée à son épaule, il avance difficilement. Il est comme enivré par la chaleur de ce corps de femme. Il trébuche parfois. Et ça la fait doucement rire. Le poids de l'amour.

Ou de la culpabilité ?

Surgissant de l'obscurité, une créature de métal arrive silencieusement sur eux. Ses yeux de lumière les aveuglent presque. Un taxi.
Il lève aussitôt la main et appelle. En même temps, il prie pour que le véhicule ne s'arrête pas.
Il s'arrête.
La portière arrière s'ouvre. La fille l'entraîne à l'intérieur. Il la suit, pantin sans vie. La portière arrière se referme. Le taxi démarre.
Embourbé dans la banquette ramollie, il s'efforce de ne pas bouger et fixe la route. Naturellement, la fille s'est blottie contre lui. Mais ce n'est pas tout. Elle a une main qui erre, innocente, le long de son entrejambe. Elle va et revient, langue de feu qui le brûle jusqu'aux os. Oh, oui. Cette nuit va être très mouvementée, ma chérie.
Dans le rétroviseur, les yeux du chauffeur les observent. Regard accusateur. Ça le gêne. À quoi pense cet homme, assis devant son volant, de l'autre côté de la baie vitrée ? Il doit sans doute s'imaginer qu'il a affaire à un vieux pervers en manque de chair fraîche et à une petite pute en manque de sensations fortes. Comme il se trompe, comme il se trompe...

Le taxi s'arrête brusquement. Ils sont arrivés. Terminus.

Déjà...

La portière arrière s'ouvre et le véhicule les vomit sur le trottoir. Il se penche vers la vitre abaissée et tend un billet. Le chauffeur le remercie de son regard noir comme le bitume. En cherchant bien, on pourrait presque y déceler de la jalousie. La voiture repart en trombe. C'est sans importance. Demain, il aura oublié.

À nouveau seuls. Sur le trottoir. L'un contre l'autre. Plutôt elle contre lui.

Il lui montre là où il habite. Une petite maison discrète. Unique vestige de son ancienne vie. Son chez lui, avant que tout cela n'arrive.

Ils entrent.

3

Ici, l'obscurité et le silence règnent en maîtres. Curieux. Elle se demande bien pourquoi. Mais lui ne répond pas. Il préfère éviter de mentir. Il l'a fait trop de fois déjà.
Elle le suit à tâtons le long du couloir qui mène à la chambre à coucher. Enfin, une des chambres à coucher, car cette maison est beaucoup plus grande qu'elle n'y paraît. Elle pourrait abriter bien plus qu'une seule personne.
Arrivé devant la chambre, la main sur la poignée, il semble hésiter un instant. Il la regarde dans le noir et elle croit deviner des larmes dans ses yeux. Pourquoi ? N'ai pas peur. Tout va très bien se passer. Elle s'approche de lui, cherche ses lèvres, les trouve, l'embrasse. Elle sent qu'il est en train de céder. Elle sent qu'il serait capable de lui faire l'amour ici, tout de suite, maintenant, sur place. Pourquoi pas. Ils ont toute la soirée devant eux. Et peut-être même toute la vie. Qui sait ? Cela ne dépend que de lui.
Mais il la repousse. Gentiment.
Il ouvre la porte de la chambre et l'invite à y entrer.
Ce qu'il peut faire nuit là-dedans. Elle parvient tout de même à distinguer un lit, un bureau, une chaise et une armoire... ou plutôt une caisse dans un coin de la pièce. Elle se retourne, surprise qu'il ne l'ait pas suivie.
Tu ne viens pas ?
Il se tient devant l'entrée, immobile.
Pas tout de suite. Attends-moi. Je reviens.
Dépêche-toi.
Un à un, elle enlève ses habits. Une façon à elle de lui demander de ne pas trop tarder.
Il referme lentement la porte, et n'oublie pas de la verrouiller. Discrètement. La dernière fois qu'il avait omis de le faire, ç'avait été une catastrophe. Il s'éloigne, les mains dans les poches, la tête basse.
À l'intérieur de la chambre, la fille a fini de se déshabiller. Elle s'allonge maintenant sur le lit, fébrile.
Il arrive dans la cuisine. Il s'assied, toujours au même endroit, dos à la porte. Voilà, tout est en place. Il n'a plus qu'à attendre. Attendre...
Dans la chambre, la fille attend aussi. Mais elle commence à trouver le temps long. Elle se lève alors. Elle l'appelle. D'abord doucement, un peu plus fort ensuite.
Il reste muet.

Silence.

Obscurité.

Et soudain.

Un cri.

C'est la fille. Sa voix est empreinte d'une douleur et d'une terreur sans nom. Elle ne comprend pas ce qui lui arrive. Alors, elle crie. De toutes ses forces. Elle cherche aussi à allumer les lumières de la chambre. Mais les ténèbres persistent. Aucune lumière ne fonctionne dans cette maison.
Il ferme les yeux, se bouche les oreilles.
Des bruits de lutte. Le lit est bousculé, la chaise renversée. Le plancher grince. Les murs tremblent. La mouche face à l'araignée. David contre Goliath.
Il serre les dents. Un liquide gluant et salé suinte entre ses lèvres crispées.
Les cris deviennent hurlements. Elle hurle. Autant que la souffrance le lui permet.
Il se lève précipitamment et s'écrase contre l'évier. Du fond de son estomac retourné, jaillit une boule énorme, froide comme la mort, qui force la barrière de sa bouche.
Encore des hurlements. Encore et toujours. La fille ne veut pas mourir. Elle s'accroche à la vie, au peu de vie qui lui reste, avec opiniâtreté. La poignée de la porte close s'agite frénétiquement. Elle s'abaisse se relève s'abaisse se relève s'abaisse se relève.
En un seul jet, il vomit une substance âcre, purulente, un poison douloureux, brûlant. De la lave en fusion. Pense à autre chose. Pense à autre chose si tu ne veux pas devenir fou. À quand remonte son dernier repas ?
La poignée s'abaisse, se relève, s'abaisse, se relève, s'abaisse, se relève.
Il ne s'en souvient plus. Trois jours... Peut-être quatre.
S'abaisse... Se relève... S'abaisse... Se relève... S'abaisse... Se relève...
L'air qu'il avale par bouchée entière lui déchire la gorge. C'est insupportable. Sa main tâtonne maladroitement. Le robinet n'est pas loin. Mais où ? La cataracte d'eau s'abat soudain, le frappe à la tempe.
S'abaisse...
Se relève....
S'abaisse...
Se relève....
S'abaisse...
Se relève....
Du bout de la langue, il goûte l'eau. Elle est glacée, métallique. Il la boit. Recrache aussitôt. Son estomac gronde. Il essaye encore une fois de boire. Rien à faire. Impossible de chasser ce goût méphitique qui hante sa bouche. Il se redresse en grimaçant. Le sol est mouvant, instable.
S'abaisse...
Se relève....
S'abaisse...
Se relève....
Son cerveau lui rappelle qu'il reste peut-être une bouteille de whisky dans les parages. Oui, bonne idée. Aux grands maux, les grands moyens. Il regarde autour de lui, s'efforce de maintenir ses yeux ouverts et en face des trous. La pièce tourne, tourne, tourne. Mais... Mais comment trouver cette bouteille dans ce tourbillon impétueux ? Il avance, erratique, ballotté à gauche et à droite, au gré des courants invisibles. Ses jambes buttent contre quelque chose. Aucune importance. Il emporte tout sur son passage. Bon Dieu, où est cette putain de bouteille ? Et ce sale goût dans sa bouche qui persiste.
S'abaisse...
Se relève...
Victoire. Il ne sait pas comment mais il trouve le whisky. La chance. L'instinct de conservation. L'instinct de survie. Le plus gros est fait. Il faut boire, maintenant. Il soulève la bouteille au-dessus de son visage, s'arrose le front, l'œil droit, le nez, le menton... La bouche, nom de Dieu, vise la bouche. Ses lèvres se referment enfin sur le goulot. Le liquide le submerge tel un raz-de-marée de couleurs, l'inonde, le noie dans une chaleur apaisante. La source bienfaisante coule sans discontinuer, inépuisable, intarissable. Et puis, soudain, l'équilibre précaire est rompu. L'alcool n'a pas tardé à faire effet. Il se sent comme assommé par une massue. Il tournoie, tournoie encore, virevolte comme un papillon fragile. Les ténèbres pèsent sur ses épaules, l'écrase. Il s'écroule. La bouteille de whisky explose près de son oreille, mais il est déjà loin.
Là-bas, au fond du couloir, la poignée remue encore. Un peu.

S'abaisse...

Se relève....

Et s'immobilise.

Définitivement.

Elle s'appelait Delphine.

4

Il déteste les rêves. C'est comme s'arrêter de courir, et se laisser rattraper par son passé. Les ténèbres sont toujours derrière soi. Toujours...
Le sable. La mer. Le ciel. Le soleil. Le décor est planté.
Il court. Il court à en perdre haleine, nu, heureux, insouciant. A ses côtés, nue, heureuse et insouciante aussi, il y a Lucille. Ah... Lucille. Belle Lucille, objet de toutes les convoitises. Oh... Lucille. Une fille splendide, au corps de déesse, au cul facile. Et toujours disponible, la petite Lucille. Elle est avec lui. Elle est à lui.

A lui seul.

Ils courent. Ils courent à en perdre haleine, nus, heureux, insouciants. Le sable est chaud. La mer est calme. Le ciel est bleu. Le soleil est brûlant. Toi aussi, tu es brûlante, ma Lucille. Ne t'inquiète pas. Je sais ce qu'il te faut. En fait, tu n'attends que ça.
Il la pousse brutalement pour la faire tomber et se jette sur elle. L'un contre l'autre, ils roulent sur le sable. Éclats de rire. En bas de la dune, leurs corps emmêlés se figent. Lui sur elle, elle sous lui. Il plonge ses yeux dans les siens. Il ne rit plus. Dominée, elle ne cherche pas à affronter son regard. Elle tente plutôt de se dégager, de se défaire de son étreinte. Mais il la tient fermement. Tu es ferrée, ma chérie, ferrée comme un poisson. Tu es à moi.
Qu'à cela ne tienne. Elle s'agite encore plus fort pour lui échapper. Il ne lâche pas prise. Cette lutte l'excite. Alors, il la frappe. Du poing. Un coup franc, net, sans retenue. Elle réagit aussitôt, en lui crachant à la figure. Il la regarde un instant, surpris, puis sourit. Et frappe encore une fois. Il saisit ensuite les longs cheveux blonds et bouclés, et s'essuie le visage avec. C'est bon, elle a compris. Elle ne bouge plus. Sage comme une image, la petite Lucille. Laisse-toi faire, maintenant. Il lui glisse la main entre les cuisses. Son sexe est là, chaud, humide, si doux, prêt à l'accueillir. D'un coup de hanche, il lui écarte les jambes. Et la pénètre froidement. Oh... Lucille. Ma Lucille chérie.
Elle se cambre brusquement, comme transpercée par une lame chauffée à blanc, ferme les yeux. Elle gémit, les lèvres frémissantes sur ses dents aux aspects de diamants. Ah, ma Lucille chérie, aucune autre ne t'égale. Le front en sueur, il ahane sur elle tel un forcené, un dément, n'épargnant aucune force, soulevant autour d'eux des voiles de sable fin. L'effort lui a fait lâcher prise. Les mains libres, elle en profite pour planter ses ongles dans son dos, pour le griffer aux épaules et au visage. Oui, c'est ça, Lucille, laisse-toi aller, et donne libre cours à tes fantasmes, à nos fantasmes, et crie, crie plus fort encore. Là où il y a du plaisir, la douleur n'est jamais loin. Autant concilier les deux.
Le martèlement incessant enfonce peu à peu Lucille dans le sable mouillé. Le souffle lui manque, ses seins gigotent dans toutes les directions, son corps ruisselant est secoué de spasmes nerveux. Mais elle en redemande et lui en redonne. Oui, c'est ça, plus fort, plus vite. Infatigable, il fore en elle, allant toujours plus loin, toujours plus profond dans le tunnel de l'amour, en extrait toute la matière de sa jouissance. Voilà comment il aime. Voilà comment il vit l'amour. Et Lucille est la seule à le comprendre. Elle est comme lui.
La conclusion de leur pugilat sexuel est plus que proche. Encore quelques mètres sur le chemin de l'orgasme. Il jette littéralement ses reins en avant, les ramène et les rejette avec force, comme un harpon. Ça vient. Ça vient doucement, délicieusement. Pour retarder ou pour sublimer l'instant fatidique, il la frappe, l'insulte. Elle riposte avec la même violence, rend coup pour coup. Dominer ou être dominé. Ce sont là les règles de leur jeu trempé dans la folie. La folie de la chair.
Et puis, soudain, c'est l'effondrement, une explosion de couleurs psychédéliques, un raz-de-marée de sensations confuses mais uniques. Que la vie est belle, ma chérie, que la vie est bonne.
Rassasié, un peu hagard, il s'écarte d'elle, roule sur le côté. Elle lui sourit. Un sourire qui est déjà une nouvelle invite. Toujours disponible, la petite Lucille.
Elle lui prend la main et la pose sur son ventre ferme. Il la laisse faire, curieux. Elle veut lui montrer quelque chose. Regarde...
Il ne comprend pas. Sous sa paume, le ventre de Lucille est tout ce qu'il y a de plus normal. Une peau souple, douce, chaude, parfaite... Il adresse à Lucille un regard interrogateur. Elle continue de sourire. Un sourire figé qui le met maintenant mal à l'aise. Regarde bien...
Il fronce les sourcils. Mais oui, quelque chose remue, palpite là-dessous, quelque chose de vivant. Effrayé, il retire vivement sa main. Le mouvement s'est brusquement intensifié. Le ventre se boursoufle, enfle, se gonfle comme un ballon de baudruche. Sous la poussée formidable, la peau s'étire, se couvre de craquelures, expulse un réseau de veinules bleuâtres. Il recule, prêt à hurler. Lucille, que t'arrive-t-il ? Elle ne le quitte pas des yeux. Elle sourit toujours. Regarde ce que nous avons fait...
Il recule encore, secoue la tête, refuse. L'œdème menace d'éclater d'un moment à l'autre. Sous la peau diaphane, bercé dans un silence matriciel, blotti dans la chaleur maternelle, un être s'éveille à la vie. Il veut sortir.
Ce qu'il fait.
La peau à la texture de papier cède abruptement. Enfin libéré, le liquide amniotique jaillit tel une fontaine impétueuse et se déverse sur le sable boueux. Au milieu du ventre crevassé, apparaît... Quelque chose... Un corps à la peau grenue, aux membres adventifs, éléphantiasis... Un visage aux reliefs chamboulés, prognathe, lippu... Un être hideux, difforme... Un être qui appelle de toutes ses forces...

Père !

5

Père !

Ce qu'il peut détester les rêves...

Père !

Les rêves et les démons qu'ils abritent.

Père !

6

- Père !
La lumière du soleil agit sur ses paupières comme un pied-de-biche. C'est brûlant, douloureux. Impossible de résister.
- Père !
Le plafond moucheté de noircissures, les murs lixiviés, les placards aux battants pendants, le réfrigérateur béant et débranché, la table rongée par la moisissure, le robinet qui fuit... La cuisine. Réalité brute de sa misérable existence, loin, bien loin de tous ces rêves vaporeux qui le hantent lorsqu'il glisse de l'autre côté du miroir.
- Père !
Il roule laborieusement sur le sol crasseux, au milieu des mites, des cancrelats fuyards, des fragments de verres et d'autres choses qu'il n'arrive pas à identifier. Allez... On se lève. Allez... Ça ne doit pas être bien compliqué de se mettre sur ses pieds, bon sang. Allez...
- Père !
Il redouble d'effort. Celui qui appelle n'aime pas se faire attendre. Allez... Allez...
- Père !
Il n'a aucune idée de la façon dont il s'y est pris, mais il se retrouve debout. La peur, sans doute. Marcher pose un autre problème. Il n'y pense même pas. Car il est debout, de façon précaire peut-être, mais debout. Et c'est l'essentiel.
- Père !
Le voilà qui quitte la cuisine, en direction de la chambre, tout au fond du couloir obscur. Pour avancer, il s'appuie sur les murs, rebondit mollement comme une balle cotonneuse. Il s'écrase sur la porte telle une mouche affolée, la déverrouille et l'ouvre d'un coup d'épaule. Derrière, s'étendent les ténèbres. Un lieu exigu, malsain, un lieu où même la lumière ose à peine pénétrer.
- Père ! Te voilà enfin.
Une voix frêle, désincarnée.
- Pourquoi tardes-tu toujours lorsque je t'appelle ? Est-ce une façon pour un père de traiter son fils ?
Il baisse la tête, serre douloureusement les dents. Tu n'es pas mon fils.
- Qui suis-je, alors ?
Il relève la tête, scrute l'obscurité de la chambre, les yeux agrandis par la peur et la colère. Malgré-lui, les mots s'échappent de sa bouche, trop vite pour qu'il puisse les retenir.
- Tu n'es qu'un...
- Fais attention à ce que tu dis, père. Entre penser et dire, il y a une limite que je ne tolérerai pas. Et tu le sais très bien.
Sa phrase est restée en suspend, arrêtée, paralysée, annihilée par la voix menue mais autoritaire. Une fois de plus, sa faiblesse est mise à nu. À son grand désespoir. Il n'a plus qu'à se taire, à s'écraser dans sa médiocrité.
- Au travail, maintenant. Et vite ! Comment oses-tu me laisser vivre dans une telle porcherie, dans cette bauge infâme ? Quel genre de père es-tu ?
Et toi ? Quel genre de fils es-tu ?
- Un fils à l'image de son père, répond patiemment la voix fantomatique.
Il baisse à nouveau la tête, bouillant d'une colère animale qui n'arrive pas à se libérer. Si seulement il pouvait...
- Gare à toi, père.
Dans un coin de la pièce, traînent de grands sacs en plastique noirs. Il en prend un et le secoue pour l'ouvrir. Dos courbé, il arpente ensuite la chambre. Sa triste besogne peu commencer.
La fille s'appelait Delphine. Il cherche Delphine. Il la trouve sur le lit, dans les draps souillés, sous le lit, près du lit, sous le bureau, sur les murs, sur la poignée de la porte, un peu partout. Et chaque morceau de Delphine ramassé est mis au fond du sac.
- N'en oublie pas une seule miette, père. Je ne pourrai le supporter.
L'odeur du sang, la froideur, la rigidité, les miasmes et la promiscuité de la mort... Il ne sait pas ce qui l'empêche de devenir fou. Probablement cette voix qui lui parle.
- Regarde partout et applique-toi.
Sa collecte macabre terminée, il change les draps du lit, ramasse les habits de la défunte et va chercher un seau et une serpillière.
- Frotte ! Frotte ! Frotte ! Et que ça brille !
Il pousse sans conviction sur le balai. Le torchon attaque le sol maculé avec un raclement spongieux qui lui triture l'estomac. Pense à autre chose. Pense à autre chose... Un seul seau d'eau ne suffira pas. Il se redresse mécaniquement, quitte la chambre.
- Un conseil, père.
Il s'arrête dans l'embrasure de la porte, mais ne se retourne pas.
- Va te laver. Tu empestes l'alcool. Tu... Tu pues !
Le rire affreux l'accompagne jusque dans la salle de bain où il vomira fatalement.

7

La décharge publique. Un lieu bizarre, en réalité.

Il s'y rend presque deux fois par semaine, toujours très tôt le matin, lorsque les autres se débattent encore dans leurs rêves et leurs cauchemars. C'est ici que la ville rejette ses déjections. C'est aussi ici qu'il se débarrasse de ses sacs en plastique noirs.
Curieusement, il aime cet endroit. Il l'aime pour son étendue, son calme, ses odeurs indéfinissables et, surtout, le symbole qu'il croit y voir. La décharge publique, le bout du monde, la fin et le commencement pour toute chose. Ici, chaque mois, lorsque les montagnes d'ordures sont trop hautes, les éboueurs viennent tout faire disparaître dans un grand bûcher purificateur, dans un étrange rituel fait de fumée et de poussière. Et la ville peut continuer à vivre. Absorber et rejeter, sans craindre de s'étouffer dans ses propres défécations.
La cigarette tremble légèrement entre ses lèvres. Une cigarette de luxe récupérée dans les affaires d'une pute de luxe. Il l'apprécie. Il l'a savoure à chaque bouffée, à chaque millimètre.
Il repense à ce qu'il est devenu, à la façon dont il survit. La maigre pitance que lui procure l'argent des filles ramenées à la maison, au même titre que l'alcool bon marché dont il s'abreuve à l'excès pour estomper et se détacher de la réalité. Un voleur, un détrousseur de cadavre, un charognard. Voilà ce qu'il est.
Mais je ne suis pas un meurtrier.
Ses mains sont pourtant toutes aussi sales. Il suffit de les regarder, ces tâches rougeâtres incrustées dans la peau, sous les ongles et qui resteront à jamais indélébiles, même en les frottant jusqu'aux larmes. Il n'est pas seulement coupable mais à la fois complice et victime de ce monstre né de sa propre chair, tapi dans la chambre, fruit pourri de ses fantasmes charnels refoulés, concrétisation de sa folie meurtrière inavouable. Toutes les portes qu'il n'a jamais osé franchir, cette chose le fait pour lui.
La dernière parcelle de tabac s'est depuis longtemps consumée. Une odeur de brûlé flotte maintenant dans sa bouche. Ses lèvres s'écartent à peine, juste assez pour laisser tomber le filtre noirci.
Il regarde encore une fois le sac qu'il a lancé du haut du monticule. Delphine. La dernière en date. La dernière d'une longue série commencée il y a quatre ans avec Lucille. Ah... Lucille. Belle Lucille, objet de toutes les convoitises. Oh... Lucille. Une fille splendide, au corps de déesse, au cul facile. Et toujours disponible, la petite Lucille...
Il s'éloigne lentement.
Delphine. Dorénavant une tâche noire parmi tant d'autres. Dans peu de temps, il n'en restera plus rien.

8

Père !

Père !

Père !

Bientôt, il faudra en trouver une autre.

9

Des sanglots. Des pleurs. Des bruits de vêtements déchirés, arrachés, de lutte vaine. Des cris de détresse. Des hurlements de terreurs. Des supplications. Des appels au secours, au père, à la mère, à Dieu.

Peines perdues.

Car une fois le piège refermé sur elle, la fille n'a d'autre issue que mourir.
Fidèle au poste, il est installé dans la cuisine, plongé dans une obscurité épaisse, à s'imbiber d'alcool et à accrocher des images lugubres aux bruits intolérables qui parviennent jusqu'à lui. Là-bas, au fond du couloir, derrière la porte obstinément close, on torture, on viole, on tue. Par plaisir. Au nom d'un plaisir malsain, inconscient, insoupçonné. Courage, ma petite. Courage. Ce n'est plus qu'une question de minutes.
Et lui boit, sirote plutôt. C'est la seule façon d'empêcher la bile de le submerger. Mais à chaque nouvelle gorgée, la bouteille devient plus lourde dans sa main et claque plus fort sur la table lorsqu'il la repose. La fin est proche. Il le sent. Encore une poignée de secondes et cette foutue garce s'éteindra comme toutes les autres avant elle. Courage, ma petite. Courage...
Les hurlements de la fille cessent brusquement, comme arrêtés nets par une morsure fatale. C'est fini. Enfin. Ça le fait presque sourire. Maintenant, il n'entend plus que des grognements interminables, ponctués par le bruit sec des os qui se cassent et la chair morte, flasque, qui se déchire comme du carton mouillé.
Partagé entre le rire et les larmes, il lève la bouteille et s'offre une dernière gorgée avant de sombrer.

10

Père !

Père !

Père !

11

- Père !
Ce mot le harponne douloureusement et le ramène à la surface.
- Père !
Combien de temps a-t-il dormi ? Il n'en sait rien, mais il se lève immédiatement, pour éviter de sombrer à nouveau. Il titube, cligne des yeux. Dehors, le soleil est déjà haut dans le ciel.
- Père !
Minute. J'arrive. Ses jambes le portent miraculeusement jusqu'à la porte sur laquelle il s'appuie pour ne pas s'écrouler. Vacillant, il tâtonne un instant, trouve la serrure. La clef tourne. Le pêne claque. La poignée s'abaisse. La porte s'ouvre.
- Père !
Ses narines sont immédiatement assaillies par un remugle suffocant, un pot-pourri de sueur, de larmes, de crachats, d'humeurs, de suintement morbide, d'exhalaison putride. Son estomac se réveille soudain. Il recule de quelques pas, pose une main sur sa bouche gonflée. Il a l'impression d'avoir une taupe qui remue à l'intérieur de son ventre.
- Père ! Te voilà enfin !
La voix aigrelette est joyeuse, presque chaleureuse.
- Il faut que je te félicite. Cette fois-ci, tu t'es surpassé !
Il n'écoute pas. Il se contente de ramasser un sac en plastique et de le secouer pour l'ouvrir.
- Celle-là était superbe. Un corps parfait, d'une beauté rare. Une perle. Un délice. Et vierge pardessus le marché ! Je me doutais que l'idée te trottait dans la tête depuis quelques temps, mais je ne savais pas quand ça arriverait. Une vierge ! Oh, père, tu ne recules devant rien.
Il reste autant que possible imperméable à ces paroles. Exercice difficile.
- Comment s'appelait-elle ? demande la voix. Comment ?
La question. Il s'immobilise, les yeux dans le vague. Elle... Elle s'appelait...
- Voyons, père ! Dépêche-toi. Ne me fait pas languir. Dis-moi son nom.
Nadia.
- Oh ! Quel beau nom que celui-là. Nadia. Et vierge, en plus !
Les rires lui trouent le corps comme des coups de couteau. Nadia. Une fille fragile, perdue, qui cherchait, hésitante, le premier amour, le seul, l'unique, le vrai. Une proie facile, trop facile. Mais tellement exaltante. Tiens, il trouve justement la tête de Nadia, cachée sous le coussin, complètement détachée du tronc, le visage lacéré, méconnaissable, les orbites grandes ouvertes mais vides, la mâchoire défoncée.
Pourquoi ?
Pourquoi fais-tu tout cela ?
- Père ! s'écrie la voix, offusquée. Pourquoi une telle question ?
Une question qui n'a pas lieu d'être, en effet. Mais il l'a pose quand même. Une façon de détourner le problème, de brouiller les pistes. Une façon de mentir à soi-même. Ça fait partie du jeu.
Pourquoi ?
- Pour te rendre service, père. Je le fais pour réaliser tes désirs le plus profonds, pour satisfaire tes pulsions meurtrières les plus sauvages. Je le fais uniquement parce que tu le veux bien.
Non !
- C'est toi qui tire les ficelles, père. Tu le sais aussi bien que moi. Je n'existe que par ta seule volonté.
Assez.
Assez !
- Tu es un malin, père. Un malin pervers et fou. Je suis la matérialisation de cette folie. Une folie hideuse et destructrice que tu as pendant si longtemps cachée dans les replis de ton cerveau malade. Mais tu es trop faible et trop lâche pour te l'avouer.
La tête ravagée de Nadia disparaît dans la gueule béante du sac en plastique, suivie de ce qui semble être un bras rongé jusqu'aux os. A quoi bon se battre contre les évidences ?
- Tel père, tel fils !
Et le rire reprend de plus belle.

12

Père !
Il déteste les rêves, car c'est dans ces moments là où il se sent le plus vulnérable. Perdu au milieu de nulle part, il voit les ténèbres impitoyables se refermer sur lui, se reserrer comme un étau. Seul, sans défense, recroquevillé dans le noir, il est alors la proie d'une horde de démons innommables.
Père !
Ce sont eux qui l'appellent.
Père !
Pour le débusquer.
Père !
Pour l'attraper.
Père !
Pour le dévorer.
Père !
Il ne résiste guère longtemps à l'appel. Il se lève, court à en perdre haleine et se met fatalement à découvert. La meute affamée fond sur lui. Il est pourchassé, harcelé comme du gibier. Déjà au bord de l'épuisement, il sent de longues mains griffues se poser sur ses épaules, des souffles bestiaux caresser sa nuque. Il crie, il pleure, se débat tel un enragé, lutte de toutes ses forces. Mais quelque soit l'énergie qu'il y met, l'issue du combat est toujours la même.
Père !
Acculé dans ses derniers retranchements, il supplie, il implore leur pitié. Mais les autres ne veulent rien entendre. Ils n'écoutent que leur instinct primaire et barbare. Ils réclament âprement une chose que lui seul est capable de fournir. Ils ont faim.
Le contrat est simple. Accomplie nos desseins ou meurt. Tue ou c'est nous qui te tuons. Choisie, père. Choisie bien...

Il a choisi.

13

Il se réveille.
Se lève.
S'habille.
Sort.

La ville dort encore. La nuit, maîtresse des lieux, observe ses enfants à travers son oeil blafard et froid. Des voleurs, des tueurs, des prostitués, des clochards.

Et quelques âmes égarées...

14

Elle ne viendra pas.

Il regarde nerveusement sa montre. Ce n'est pas possible. Ça ne peut pas être un retard. Assis sur le banc, accablé par le doute, il surveille le bout de la ruelle désespérément vide. Ce genre de situation lui arrive très peu souvent. Il choisit toujours ses victimes avec soin. Et toutes celles qu'il aborde cèdent avec une facilité inquiétante. Il n'a d'ailleurs jamais réussi à comprendre pourquoi. Peut-être un magnétisme inconscient. Peut-être le destin. Il essaie en tout cas de s'en convaincre.
Il vérifie encore une fois sa montre. Sa tête, atteinte d'une étrange lourdeur, oscille imperceptiblement. Un animal appelé angoisse s'agite dans sa poitrine.

Elle ne viendra pas.

Il le faut pourtant. C'est la seule façon pour lui de préserver sa dépendance, son équilibre mental. Le lourd tribut à payer pour apaiser les hordes de démons qui hantent chacun de ses rêves et éviter de sombrer définitivement dans les ténèbres. Un sacrifice sordide en échange de sa propre vie. C'est ce qu'il croit. Il en est même persuadé.
Il est convaincu que la meute est en train de perdre patience. Chaque nuit qui passe la rend plus difficile à contenir, plus féroce. Il a pris du retard. La victime qu'il leur a promise tarde à venir, et les promesses ont perdu leur effet lénifiant. L'ultimatum expire bientôt. Et il n'a toujours rien à leur proposer, rien à part lui même.

Elle ne viendra...

Soudain, des bruits. Des bruits de pas qui rebondissent sur le bitume et résonnent dans les profondeurs de la nuit. Il retient son souffle et écoute, écoute attentivement. Une démarche lente, posée. Une démarche de femme. Il ferme les yeux, puis les rouvre lentement. C'est elle. Il la reconnaît. Elle est finalement venue.
Il tourne légèrement la tête pour mieux contempler la créature qui avance vers lui, fière et arrogante, certainement manipulatrice, mais si agréable à regarder, si délicieuse, si désirable, si excitante. Curieusement, il la trouve encore plus belle que lors de leur première rencontre. La meute sera contente. C'est sûr.
La voilà arrivée à sa hauteur. Il se lève. Elle l'embrasse en guise de préambule. Pas trop longtemps, juste ce qu'il faut pour le tenir en haleine. Comme elle ne s'explique pas sur son retard, il comprend très vite que c'était délibéré. Une façon à elle de le tester. L'épreuve probatoire, sans doute.
Il sourit. A chacun sa marotte. Il a lui aussi ses manières d'agir pour tromper et déstabiliser. Il excelle dans ce domaine.
Ils marchent côte à côte, s'échangent de temps à autre des paroles creuses, vides de sens, à l'image de la rue qu'ils traversent. Au bout d'un moment, lui s'arrête et la fixe droit dans les yeux. Il fait alors quelque chose qu'il a toujours fait avec ses victimes.

Il lui demande, une dernière fois, son nom.

Kyvu Tran

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