Le bétail
de Kyvu Tran

Clang ! Clang !
Les coups sur les barreaux de la cage m'arrachent violemment de mon profond sommeil. J'ai mal. J'ai mal partout. Et la douleur ne fait que s'intensifier à mesure que j'émerge des ténèbres. Je bouge légèrement, pour montrer que je suis réveillé, mais on continue à frapper. Encore plus fort.
Clang ! Clang !

Je serre douloureusement les dents, espérant repousser ces cris métalliques qui déchirent mes tympans et pénètrent dans ma tête comme de longues aiguilles glacées. Je voudrais mourir, pour en finir avec tout ça. Mais la Mort, cruelle fille, se fait attendre. Et dire que je l'ai si longtemps redoutée…
CLANG !

J'abandonne. Je me lève. J'essaie… J'ai l'impression de renaître dans un corps étranger. C'est comme ça à chaque fois que je me réveille. Il me semble. Mes jambes fléchissent sous mon poids. Mes mains engourdies, comme mortes, cherchent péniblement un quelconque appui. Je suis debout. Enfin… presque. Je sens les barreaux de la cage pressés contre mon dos. Je ne vois rien. Mes yeux sont fermés, encore imbibés de fatigue. Je perçois un bruit de serrure. Je m'attends au pire…

Le jet d'eau me percute comme un coup de poing. Mon corps se recroqueville sous le choc. Je vois ma colonne vertébrale traverser ma chair et se briser sur les barreaux rouillés. Mes poumons expulsent un cri d'horreur malgré le peu d'air qui leur reste. J'ouvre les yeux pour chasser cette vision morbide, et ce que je vois à la place n'a rien de plus réjouissant.

Je suis dans une sorte de hangar sombre et humide. Des milliers de petites cages semblables à la mienne s'alignent en files interminables. Dans chacune d'elles, il y a un homme ramassé sur lui-même, nu, vulnérable, souffrant, que l'on réveille à coup de jet d'eau. Comme moi.

De puissants bras m'extirpent de ma prison. Je me laisse faire. On me pose sur mes jambes frêles et on me pousse dans le dos. Je mets timidement un pied devant l'autre… et je m'aperçois que je ne sais plus marcher. Mes jambes, vacillantes, désordonnées, me portent tantôt sur la gauche, tantôt sur la droite. Et je finis par m'écrouler comme un château de cartes. Bon sang, combien de temps suis-je resté enfermé dans cette cage exiguë ? Longtemps, trop longtemps…

Les coups ne tardent pas à s'abattre sur moi comme une pluie d'étoiles. Je ne sens rien et pourtant, quelque chose m'oblige à me relever. J'avance…

Le long de l'allée, les cages se suivent et se ressemblent. À mon passage, des visages tuméfiés et couverts de crasse reprennent vie. Certains me dévisagent, d'autres m'évitent. Qui sont tous ces hommes ? Me connaissent-ils ? Je ne le saurais probablement jamais. Mais à travers eux, je me vois, moi.

Un coup de bâton sur l'épaule me fait comprendre qu'il faut s'arrêter. De nouveau, des bruits de serrure. J'en profite pour observer celui qui m'escorte. Il est beaucoup, beaucoup plus grand que moi. Son corps vaguement humain semble être taillé dans un pilier. Sa tête, portée par un cou inexistant, n'est que l'ébauche d'un sculpteur pressé sur laquelle rien ne transparaît.

Nous avons changé de bâtiment. Ici, l'air est plus chaud, les cages un peu plus grandes et tapissées de paille. On me place devant l'entrée de l'une d'elles. Tête baissée, j'attends…
L'aiguille s'introduit soudain dans ma nuque comme une lame chauffée à blanc. Je hurle à la mort. Je sens un liquide brûlant comme de la lave en fusion s'insinuer dans ma chair meurtrie. Je tente de me dégager. Impossible. Mon corps tout entier est ankylosé par l'atroce douleur. Je suffoque. La souffrance est telle que mes cris de détresse sont réduits à d'infâmes gargouillements. Une violente pression dans le dos me libère enfin de cette aiguille. Courbé en avant, je m'engouffre malgré-moi dans la cage. Mon visage percute le sol en premier. Quelque chose se brise dans ma bouche.

La porte se referme, aussi brusquement qu'elle s'était ouverte.

Je suis à plat ventre, inerte, luttant en silence contre la douleur qui se propage comme un feu infernal, avalant tant bien que mal le sang qui inonde ma bouche. Pourquoi ? Pourquoi tout ça ?

Je tourne légèrement la tête. La réponse est là, à un mètre de moi. Une femme.

Elle est couchée, immobile, nue. Je la regarde avec stupeur. Des images se forment au plus profond de mon esprit en déroute. J'ai peur. J'ai si peur. Je me redresse à demi. Son visage se tourne vers moi. Je m'éloigne à reculons, vite, très vite. Je me cogne contre la porte. Les barreaux pénètrent douloureusement dans ma chair, mais mes jambes continuent à pousser sur le sol, à soulever inlassablement des mottes de terre. À l'extérieur, on m'exhorte à le faire, on me menace avec cette inquiétante aiguille. Mais je refuse en secouant énergiquement la tête. Je ne suis pas un animal. Je ne veux pas…

L'aiguille s'enfonce impitoyablement dans ma hanche. Je me cambre brusquement. Mon corps est tendu comme un fil prêt à se casser. Ma vision se brouille. Je grogne comme une bête enragée. Une bave rougeâtre se déverse de ma bouche béante, s'étale sur ma poitrine tremblante. Je comprends tout, à présent. Quoi que je fasse, c'est cette maudite substance contenue dans l'aiguille qui va me pousser à l'acte. Toute résistance est inutile.

Inutile…

Je m'écarte de la porte. Mon regard se pose sur la jeune femme. Elle n'a pas bougé. Elle me fixe attentivement. Son corps m'appelle, m'attire comme un aimant, mais ces yeux me rejettent. Troublante invitation. Tel un serpent, je me glisse furtivement vers elle. Ses jambes se raidissent à mon approche. Je la caresse. Tendrement. Tout doucement. Je frissonne au contact de sa peau si douce. Si douce malgré la saleté qui la recouvre. Je remarque une petite tache bleuâtre sur son épaule.

L'aiguille…

Elle pleure. Sur son visage, les larmes suivent toujours le même chemin, deux sillons verticaux creusés dans la crasse. J'appuie sa tête tout contre ma poitrine et je pleure à mon tour. Me pardonnera-t-elle ?

Je plonge en elle. Ses jambes se referment sur moi comme deux solides cadenas. Le souffle irrégulier, je me plaque contre elle, de toutes mes forces. L'explosion des sens survient presque aussitôt, assourdissante, lancinante. Répugnante. Mais nos deux corps restent emmêlés en un bloc compact, monolithe de chair et de sang.

Des souvenirs lointains refont surface. Je me souviens de ces étranges objets flottant dans le ciel, de cette titanesque attaque extraterrestre, de ces villes entières ravagées par le feu, de ces peuples entiers réduits en esclavage et élevés comme du bétail. Mon Dieu, qu'ont-ils fait de nous ?

La porte claque violemment. Je suis arraché à elle comme un vieux clou rouillé. On ne me reconduit pas à ma cellule. On m'enferme maintenant dans une cage commune, entassé avec d'autres hommes. L'air est rempli de plaintes, de gémissements, de râles. On nous apporte de la nourriture, des petites barres blanches et poreuses comme de l'argile, sans goût, sans saveur. Sans rien. Pourtant, les mains s'en saisissent avec avidité, se les arrachent avec violence. Les mâchoires les broient avec force, les bouches édentées les engloutissent bruyamment.

Je ne mange pas. Je n'en ai pas la force. Lentement, je sombre dans l'obscurité.

Clang ! Clang !

On nous réveille déjà. Le jet d'eau frappe brutalement l'enchevêtrement de corps. La montagne de chair s'écroule, se disloque, s'émiette. Concert de cris, de gémissements, de râles, de supplications. Symphonie de la douleur, mélodie de la souffrance…

Touché en plein visage, je me lève péniblement. Des hommes aux regards fous m'agrippent par l'épaule pour se hisser sur leurs jambes. Je titube. Je tombe. Je me relève… et je m'écroule à nouveau. Comme beaucoup, je finis par me diriger vers la sortie en rampant par-dessus ceux qui ne se sont pas encore relevés… ou qui ne se relèveront plus jamais.

Pour la première fois depuis longtemps, je me retrouve à l'air libre. Le soleil, perché là-haut dans le ciel, irradie mon corps de ses rayons bienfaisants et brûle mes yeux qui le fixent malgré tout. Je suis placé dans une longue file qui disparaît lentement dans une grande maison. Je sais ce qui m'attend, maintenant.

Je repense au rêve de cette nuit. Mais était-ce réellement un rêve ? Je ne sais plus trop, à vrai dire… J'y ai vu des animaux. Beaucoup d'animaux. Ils souffraient. Terriblement. On les humiliait, on les malmenait, on les traînait dans la boue, on les traitait plus bas que terre. Pour eux, pas de dignité. Rien du tout. Seulement l'abattoir qui les attendait au bout de leur calvaire.

Sentiment de déjà-vu ?

La file, dans son inexorable marche funèbre, passe tout près de l'enclos des femmes. Je regarde à travers le grillage. Mes yeux cherchent désespérément. Je l'aperçois enfin. Elle est là. Elle me fait signe. Je crois même qu'elle me sourit. Je lui réponds. Timidement d'abord, avec ardeur ensuite. Mais déjà, elle se dérobe à mon regard, s'éloigne de moi.
Je ne sais pas pourquoi, mais je suis heureux. Heureux d'avoir aimé une dernière fois, sans doute. Heureux de sentir tout au fond de mon être avili que je suis encore humain. Plus rien ne compte à présent. Plus rien, sauf elle. Tout ce que je vois et tout ce que j'entends devient soudain si irréel. Même les cris des hommes qui s'élèvent au loin lorsque les machines accomplissent leur sinistre besogne.

Kyvu Tran

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