Belle Lucie
de Kyvu Tran


Tous pleuraient et se lamentaient sur elle. Alors Jésus dit: Ne pleurez pas; elle n'est pas morte, mais elle dort.
Et ils se moquaient de lui, sachant qu'elle était morte.
Mais il la saisit par la main, et dit d'une voix forte: Enfant, lève-toi.

LUC, VIII, 52, 53, 54.





…/…

Pour le capitaine Chouet, commandant de la 12° Compagnie d'Infanterie, toute cette affaire n'aurait jamais dû aboutir à de tels extrêmes. Mais deux éléments y ont fortement contribué. Secret et mensonge. Secret parce que les autorités lui ont assigné une mission composée de données singulièrement brumeuses. Mensonge parce que ces mêmes autorités lui ont délibérément menti sur la nature de la crise. Secret et mensonge, deux ennemis insidieux, pernicieux, peut-être encore pires que ce qui se rapproche en ce moment même.
Le capitaine Chouet se trouve sous une tente modulaire montée à la hâte en guise de quartier général. Une main enfoncée dans la poche de son treillis couvert de cendre, l'autre tenant une cigarette tordue, il arpente silencieusement l'espace confiné. Fatigué, un peu lunatique, il tourne, tourne comme un animal en cage, en attendant l'issue d'un combat qui n'en est encore qu'à son préambule. Et pourtant, il la connaît déjà, cette issue.
La défaite.
Ce mot a un goût amer dans sa bouche. Il n'aime pas perdre. Il n'a jamais perdu. Mais cette fois-ci, il doit se résigner. Car on ne peut vaincre un ennemi qu'on ne comprend pas. On ne peut lutter contre quelque chose qu'on ne connaît pas.
Il continue de marcher, inlassablement, autour d'un cercle imaginaire. Un cercle vicieux. La cigarette qu'il ne fume pas tisse mollement dans l'air un fil brunâtre, ténu. Au loin, des officiers hurlent des ordres, exhortent les troupes. La peur transpire dans chacune de leurs paroles. Tous sont dans l'expectative. Les plus optimistes attendent une solution miracle, les plus pessimistes des réponses, des éclaircissements. Eux aussi savent qu'ils ont perdu d'avance. Un vent de mutinerie souffle perfidement au-dessus des têtes. Le capitaine Chouet, lui, n'attend qu'une seule chose. L'ordre de repli. Il n'est pas trop tard. Pas encore...
Au milieu de la tente, sur une table bancale, se cache peut-être la clef du mystère, dans un amas de documents, d'articles de journaux et de photos miraculeusement récupérés dans les locaux sinistrés d'Apex, une société secrète financée par le gouvernement et dont l'existence n'a été dévoilée que depuis peu. Le capitaine s'en approche, tire vers lui une chaise égarée et s'installe. Il pioche un peu au hasard dans ce dossier hermétique qu'il a lu et relu des centaines de fois. Des rapports d'enquête à foison, des témoignages éloquents, des résultats d'examens médicaux hérétiques, des autopsies qui relèvent de la maniaquerie, des clichés bizarres, des expériences obscures... Avec un sérieux inquiétant, un sérieux scientifique, on y relate des phénomènes plus qu'étranges. Des morts ramenés à la vie, des cadavres en putréfaction animés par le souffle de la folie, des morts-vivants meurtriers, des zombies cannibales. Le tout traité sur un ton laconique, pragmatique, épuré, élagué de toute connotation religieuse ou spirituelle.
Résurrection.
Foutaise! Fadaise! Sombre plaisanterie! Voilà ce qu'aurait pensé le capitaine Chouet à peine une semaine plus tôt. Et pourtant, les faits sont bien là, profondément ancrés dans la réalité, indubitables. L'heure de la rébellion a sonné chez les morts, et rien ne semble en mesure de l'arrêter.
Une question cruciale se pose d'emblée. Une porte ouverte sur un horizon vaste et encore inconnu. Un pan de rideau soulevé sur un tabou millénaire. A cet instant précis, médecins, scientifiques, religieux, nécromanciens et autres prétendus spécialistes de la mort, de ses mécanismes et de ses mystères, planchent activement sur le problème. Les uns avancent l'hypothèse d'une maladie, d'un virus, d'aberrations génétiques, d'expériences secrètes. Les autres parlent de magie vaudou, de sorcellerie, de culte animiste et maléfique ou de jugement dernier.
Vaines élucubrations, vaticinations stupides, discours aporétiques. Malgré l'état d'urgence, les hautes sphères du pouvoir s'embourbent dans des guérillas politiques, s'égarent sur les chemins incertains de la croisade religieuse.
Et pendant que guerre d'idées et guerre d'influences s'entrechoquent, l'armée mortuaire poursuit sa lente mais inexorable progression, tue, détruit, contamine tout ce qu'elle rencontre, invincible et terrifiante. Personne n'a encore jamais rien affronté de semblable. C'est un adversaire unique, qui puise sa force dans la multitude, la destruction passive. Tous ceux à qui il arrache la vie se relèvent automatiquement pour venir gonfler ses rangs. Cet ennemi est contagieux, expansif. La plupart des armes paraissent bien dérisoires face à cette légion de morts échappés de l'au-delà qui avance massivement, imperturbable, telle la lave en fusion, toujours compacte et homogène. Bel et affligeant exemple pour les vivants divisés par les futilités.
Le capitaine Chouet repousse avec dégoût les documents étalés devant lui. Il enlève ses lunettes, frotte doucement ses yeux épuisés. L'heure tourne et nul n'est capable d'expliquer exactement ce qui se passe et encore moins d'apporter des solutions radicales au fléau. Ils sont dans l'impasse. Depuis le début. Va-t-il falloir à nouveau sacrifier inutilement des hommes? Nourrir impunément cette entité qui se fortifie et s'étend un peu plus à chaque instant? Non, il ne peut s'y résoudre.
Malgré l'épuisement, le commandant de la 12° Compagnie d'Infanterie se lève et quitte la table, vacillant. Ses jambes le soutiennent avec difficulté. Ses oreilles bourdonnent furieusement. Au moment où il pousse le battant pour sortir de la tente, le tapage extérieur qu'il entendait en filigrane le submerge comme une vague glacée. Il en a presque le souffle coupé. Vision brutale, teintée d'onirisme, mais malheureusement bien réelle. Désespérément réelle.
Aussi loin que peut porter le regard, le décor est disputé par le désordre, la confusion et l'anarchie. Des rangées entières de bâtiments tombent en ruine, noircies, rongées par les flammes. Des vitres cassées, brisées, pulvérisées, s'éparpillent sur les pavés maculés de sang. Des véhicules à l'abandon jonchent les routes, parfois retournés, calcinés, encore fumants. Là-bas, une bouche d'incendie défoncée disperse au gré du vent un crachin obsédant. Même le ciel n'est pas épargné par le chaos. De loin en loin, de gigantesques colonnes de fumée s'élèvent et s'y enfoncent comme des couteaux aux lames interminables.
Il flotte dans l'air une odeur insoutenable. Un mélange de folie, de putréfaction et de chair brûlée. Ici et là, des soldats méthodiques rassemblent et empilent des cadavres par centaines avant de les faire disparaître dans un grand brasier. Vieillards, hommes, femmes, enfants, personne n'est épargné. On ne cherche même plus à identifier et comptabiliser les victimes. La consigne est simple. Rien ne doit subsister. Les rares survivants et blessés ont été évacués d'urgence et mis en quarantaine. Ces mesures draconiennes devraient en principe endiguer toute prolifération d'épidémies connues ou inconnues.
Debout au milieu de la Place Corbis, le capitaine Chouet observe la scène invraisemblable en spectateur impuissant. Une question martèle sans cesse son esprit. Comment? Comment et pourquoi une petite ville comme Belfort a-t-elle pu en quelques jours seulement basculer dans l'horreur la plus totale?
Devant lui, se déroule le Faubourg de France, ravagé par les bourrasques de la destruction. C'est de cet endroit que le mal a surgit, aussi brusquement qu'inexplicable. C'est également là que la 11° Compagnie d'Infanterie, la première dépêchée sur place, a livré bataille... et perdu. Sa seule et unique erreur est d'avoir sous-estimé l'adversaire. Un adversaire trompeur, fallacieux. Lors du face-à-face, les militaires ont hésité à ouvrir le feu sur des civils, des hommes, des femmes et des enfants qui n'en avaient plus que l'apparence. Jusqu'à ce qu'il soit trop tard. La suite est facile à deviner. Incompréhension, panique, débandade et extermination. Une compagnie entière, cent quatre-vingt hommes au total, décimée, absorbée à cause d'une regrettable méprise. A eux aussi, on leur a menti.
Sortis victorieux de ce premier combat, grossissant à vue d'œil, les bataillons mortuaires ont mis le cap vers l'ouest, en direction de la gare. Avant que les autorités n'aient réussi à fermer toutes les voies ferrées passant par Belfort, les trains ont été transformés en de véritables corbillards géants. Ensuite, il y a eu les Résidences, un quartier populaire situé à quelques centaines de mètres plus au nord. L'invasion de cette partie de la ville n'a duré qu'une heure. Une heure néanmoins épouvantable pour ses habitants, la plupart éradiqués dans la confusion la plus totale.
Toujours en quête de chair fraîche, indiciblement attirés par tout ce qui est vivant, les zombies reviennent maintenant sur leurs pas. D'une seule et même démarche lente, gauche mais décidée, tous convergent vers l'est. Leurs intentions sont claires. À peine un kilomètre plus loin, derrière le barrage formé par la 12° Compagnie, il y a les Glacis, une zone d'habitation regorgeant de vies à détruire. Le capitaine Chouet est conscient qu'il sera impossible de les arrêter. Les atermoiements puérils, les impérities à prendre des décisions et les actions velléitaires ont permis à ces monstres de se développer et se multiplier à une vitesse effrayante. Le rôle de ses troupes se bornera donc à ralentir la progression mortelle, le temps que les opérations d'évacuation des civils soient effectivement achevées. Ensuite... Eh bien, personne ne sait encore ce qu'il faudra faire, même si, dans les arcanes du pouvoir, certains parlent tout bas d'une possible éradication nucléaire.
Le capitaine Chouet préfère éviter de songer à une telle éventualité. Il doit forcément exister une solution beaucoup moins expéditive pour arrêter toute cette folie. Et il croit savoir où la trouver.
Atone, le capitaine retourne à sa tente. Lorsqu'il pénètre à l'intérieur, le tumulte s'éloigne agréablement. Il s'installe à la table et se penche à nouveau sur le dossier désordonné. D'une main, il brasse les feuillets en tous sens, s'arrête parfois pour les lire rapidement, sans toutefois en apprendre plus que ce que tout le monde sait déjà. Bientôt, il extrait une photo de ce fouillis et la regarde avec intensité.
Une jeune femme.
S'il y a une personne qui peut apporter des explications à ce phénomène nécrologique, c'est bien cette fille. Le capitaine Chouet en est persuadé. Trop de documents étalés sur la table y font allusion. Elle représente la pièce maîtresse qui donne un sens à ce puzzle. Elle seule peut fournir des réponses aux questions cruciales restées en suspens faute de données concrètes.
Mais voilà, cette fille mystérieuse est introuvable. Nul ne sait qui elle est et encore moins d'où elle vient. Motivés par des raisons qui demandent à être déterminées avec plus de précisions, des gens, certainement bien placés, ont tout effacé sur elle, jusqu'à son identité. Les recherches piétinent et l'armée mortuaire continue de gangrener la ville.
Sans quitter la photo des yeux, le capitaine Chouet se laisse aller contre le dossier de la chaise. Le cliché montre le visage juvénile d'une femme en apparence banale. Mais lui voit bien plus. Il regarde plus loin, au-delà des aspects primaires. Car derrière ces traits féminins, se dissimule habilement quelque chose d’insaisissable.
Une beauté.
Une beauté particulière, indéfinissable, discrète. Oui, c'est ça.
Une beauté unique.
Le capitaine frissonne. Inconsciemment, son esprit a tout compris. Mais la fatigue brouille sa raison, perturbe sa perception des choses.
Alors, en attendant l'heure de la confrontation, le commandant de la 12° Compagnie d'Infanterie continue de fixer, aboulique, la photo de cette fille posée devant lui. Une fille dont il ne connaît que le nom mais avec qui il partage, sans le savoir, des souffrances communes.
Elle s'appelle Lucie.

…/…

––Ils arrivent, mon capitaine.
Le capitaine Chouet ouvre brusquement les yeux. Il revient de loin.
La tête coincée dans un étau, le capitaine se lève lentement. Doucement, la réalité reprend ses droits. Pas si différente des songes, en fin de compte. Il fait quelques pas sur des jambes fragiles, regarde autour de lui. Seul. Le sous-officier qui l'a réveillé est déjà reparti.
Dehors, les activités sont en pleine effervescence. Conformément aux plans élaborés à peine une heure plus tôt, les derniers dispositifs de défense finissent d'être mis en place et les troupes armées rejoignent leurs emplacements respectifs au pas de course. D'une longueur de près de trois cents mètres, érigé perpendiculairement au Faubourg de France, le barrage censé capable de contenir les flots ennemis est constitué d'hommes, de véhicules divers et de matériaux hétéroclites. Un bien maigre rempart contre ce qui va déferler d'un moment à l'autre.
Cependant, tous restent confiants. Une certaine euphorie plane même dans le cœur des soldats, cette euphorie enivrante qui jette le combattant dans la bataille lorsque la peur, l'angoisse qu'elle suscite et la certitude de mourir sont enfin acceptées.
Le capitaine Chouet écrase la cigarette qu'il vient tout juste d'allumer. Solennellement, il époussette sa tenue, l'arrange du mieux qu'il peut avant de quitter la tente. Sa migraine a laissé place à la quiétude. Il se sent désormais prêt à prendre le commandement des troupes.
La stratégie préconisée est défensive, ce qui, dans la situation présente, entre dans le domaine du possible. Il ne s'agit pas de vaincre, mais de ralentir l'adversaire en attendant les renforts qui tardent à se manifester. L'arrivée de l'artillerie lourde devrait, en principe, contrebalancer les rapports de force. C'est ce que tout le monde espère.
Le capitaine lève les yeux vers le ciel obscurci par la nuit. Deux hélicoptères de reconnaissance filent à toute allure en direction des lignes arrières. Les nouvelles qu'ils rapportent ne sont pas de bon augure. Les légions ennemies approchent à grands pas. La confrontation est inévitable, imminente. En passant au-dessus de la 12° Compagnie d'Infanterie, les hélicoptères y ont déposé un voile de silence oppressant. Plus un bruit. Plus un mouvement. C'est l'attente. Une tension extraordinaire s'installe sur les têtes casquées. Tous les regards sont tournés vers le Faubourg de France, plus sombre et inquiétant que jamais.
Ils arrivent...

…/…

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