De la sève dans les veines
de Karl Quartino


C’était un matin.
Une de ces aurores particulières, drapée d’une lumière étrange, douce et ocre, orange et acre à la fois. Le soleil se levait, s’élevait sans faille ; et moi je le regardais, couché, au ras du sol.
Après cette nuit froide et éloignée de tout repère, je m’éveillais au moment où les étoiles s’estompent, le corps dans l’herbe humide et la tête dans le bleu du jour naissant.
C’était un matin, et je m’imaginais le soir. A vrai dire, je ne savais plus ; je découvrais… Comme si la conscience de ma propre vie ne m’apparaissait qu’à cet instant précis.
La rosée achevait son rôle et imprégnait mes os d’une humidité accaparante. Je reconnaissais bien le monde alentour, mais, étrangement, je ne parvenais pas à comprendre mon étrange position géographique…
Où, comment, pourquoi ?
J’étais perdu au beau milieu d’une clairière, les bras lourds et la tête vide ; et je regardais poindre ce jour sans pouvoir récapituler ceux qui l’avaient précédé.
C’était un matin. J’étais ce matin !
Froides et inéluctables, les ombres forestières entamèrent leurs parcours quotidiens dans la course du levant, accentuant au grès des minutes mon immobilité. Je ne bougeais pas d’un pouce. J’étais lourd comme la tonne et persuadé de faire partie intégrante du sol. Une étreinte minérale et terreuse m’empêchait d’observer mon propre corps. L’impression d’être ici depuis la nuit des temps m’angoissait terriblement.
Syndrome de l’enterré vivant…
Pourtant, je n’étais pas sous terre. J’étais bien là, étendu les bras en croix au centre d’un endroit en apparence sans âmes qui vivent, seul et peureux comme un gamin. Je ne sentais plus mes pieds.
Et puis le vent s’était levé. Par à coups et rafales légères. Ca chatouillait mes affres et les atténuait. Il me semblait connaître déjà cette atmosphère. Une autre vie sans doute …
Quoi qu’il en soit, le soleil était maintenant à son zénith et m’éblouissait de ses rayons sans que j’ai la moindre solution pour l’en empêcher. Impossible de lever les bras, et encore moins les phalanges pour masquer un tant soit peu l’ardeur du feu lumineux. Seules quelques branches au-dessus m’offraient sporadiquement l’ombrage salvateur. Par intermittence, le feuillage, sous l’action du souffle de la brise, me laissait en paix histoire de quelques secondes avant que l’astre ne reprenne sur moi sa torture.
Prisonnier.
Une mésange est venue se poser sur un de mes bras. Sur son perchoir, elle a sautillé, a nerveusement picoré en trois coups de bec ma peau nue et a finit par rejoindre en deux coups d’ailes l’une des branches du chêne voisin.
Ca me titillait encore pourtant…
De la tête aux pieds, un flux étrange me parcourait le corps. Picotements. Gargouillis. Des milliers de ruisseaux s’écoulaient le long de mes veines. Comme sous perfusions, j’avais le sentiment d’être abreuvé.
Intraveineuse forestière…
Alors je cherchais une nouvelle fois à me mouvoir. Je me sentais plus fort, prêt à soulever des montagnes, à broyer d’un geste le carcan qui me clouait au sol ; mais non, rien à faire. Mes agissements n’étaient que sensations.
Je ne faisais rien, je ressentais. Il fallait me rendre à l’évidence.

Et puis soudain : la peur…
Par delà les sonorités naturelles environnantes auxquelles je m’étais habitué, un bruissement sec et étranger m’avertit d’un danger proche. Dans un sentiment mêlé de puissance et de fragilité, j’attendais anxieux la suite de cet événement qui se rapprochait rapidement vers moi. La terre qui me clouait à sa surface oscillait subrepticement. Mauvaises vibrations. Elle reprenait le rythme cadencé de la menace en progrès et les bom, bom, bom lourds et déterminés qui s’amplifiaient à chaque mesure nourrissaient ma peur jusqu’à l’indigestion.
Sens en alerte.
Une âpre résonance métallique retentit brutalement et se propagea dans toute la forêt dans un écho apocalyptique. Des nuées d’oiseaux s’échappèrent à tire d’ailes sans encore connaître leurs destinations ; et pendant que la faune terrestre prenait ses pattes à son coup, moi je restais là, anéantis par cet ancrage qui entravait ma fuite et me laissait seul la peur au ventre.
Puis, comme un fantôme qui se découvre, l’ombre de la menace se détacha de celle des arbres qui le cachait. C’était un homme… Enfin ! Sans nul doute, il m’avait vu : il marchait vers moi d’un pas ferme et décidé. Il venait pour me délivrer et allait pouvoir tout m’expliquer.
Mais, arrivé à mes pieds, il ne me dit rien. Il resta planté là, me scrutant avec attention. Par intermittence, son regard fuyait sur la droite et revenait immanquablement sur moi. Il paraissait hésiter.
L’impuissant étendu que j’étais voyais cet homme sec et trapu haut comme un géant. Mes lèvres étaient aussi closes que le reste de mon être. Je le regardais faire, médusé et étouffé de stupeur. Que voulait t’il ?
Arrimé à son poing, sa machine ronronnait toujours, impatiente de passer à l’action. Il regarda de plus en plus longuement sur le côté, et s’approcha finalement d’un arbre qui me surplombait. Il estima naturellement la distance et déchaîna sa tronçonneuse sur son tronc épais.
Dans un vacarme assourdissant, il sciait avec force et acharnement.
Lacéré de douleur, j’entendais la poussière de copeaux tomber mollement sur les feuilles et la terre. Atroce audition : je ressentais le cri silencieux du noble végétal.
Horrible découverte…
La souffrance du vieux chêne me pénétrait. J’étais lui, il était moi ; et cet insoutenable symbiose nous unissait au creux de ce destin tragique incompréhensible. Dans un craquement lugubre, l’arbre s’écroula de toute sa masse et manqua de peu son assassin qui, face au péril, s’était réfugié derrière moi.
Le bûcheron m’ignorait toujours.
Une fois son ennemi lâchement vaincu, il poursuivit sa vilaine activité. Une immense tristesse s’empara de moi à mesure qu’il découpait méthodiquement en larges tranches mon ami abattu.
Meurtre en direct et dépeçage en règle.
Je voulais crier, mettre fin à l’infamie… mais aucun son ne daignait s’échapper de ma bouche. Aphone et misérable que j’étais. Le monstre acheva son labeur en assemblant sur plusieurs piles les rondins découpés. Il essuya la sueur de son front qui perlait à grosses gouttes, et tout en revenant vers moi, dégrafa son pantalon kaki. Il m’urina sur les jambes.
Humiliation incrédule…
Alors, il regarda tout autour de lui comme s’il se sentait épié, et s’en retourna par où il était venu en sifflotant la satisfaction du travail accomplit et la délivrance de sa vessie dégonflée.

De nouveau seul, j’analysais la mélancolie de mon désarroi. Le destin se jouait t’il de moi ? Je ne connaissais rien de mon identité, je perdais tout sens logique et le règne d’un cauchemar permanent achevait dans l’œuf chacune de mes perspectives.
Le soleil, je ne m’en étais pas encore rendu compte, déclinait maintenant et dilatait les ombres sylvestres dans la clarté décroissante. Je m’estompais dans la pénombre. Enraciné à ce terreau inconnu, je ne savais pas, je ne savais plus…
Prisonnier amnésique.
La lune était là maintenant. Toute en rondeur et blonde comme je ne l’avais jamais perçue auparavant. Je la savais bienveillante et généreuse de ses richesses. Sereine et mystérieuse, elle laissait deviner ses cratères, et c’était autant de questions que je lançais dans cet espace d’incompréhension absolu. La faune autochtone noctambule s’animait progressivement à l’appel de la nuit.
Petits bruits de compagnie.
J’étais à la fois l’étranger peureux et le maître des lieux ; à l’aise et anxieux, noble et pouilleux…

Nuit noire. La grande ourse pile en face, j’avais le froid aux os et le malaise du mauvais rêve. Je m’étais certainement assoupi. Au clair de lune, un écureuil est venu me rendre visite aux moment où les larmes m’envahissaient. Il m’a reniflé plusieurs fois avant de venir se lover sur mon ventre. Il était tiède, ça me faisais du bien. Je crois qu’il s’est endormi avant moi.
D’habitude, les rêves, je ne m’en souviens pas. Je ne garde au réveil qu’une vapeur de vagabondages qui s’évapore à la première brise. Cette fois-ci, chaque image était ancrée en moi. Une vie que je ne connaissais pas. Que je n’avais jamais connu ?
Je dormais dans un lit. Son armature en bois arborait des motifs sculptés que je ne parvenais pas à déchiffrer. J’étais nu comme un ver, allongé sur le dos et les bras en croix… mon ventre montait et descendait à chaque respiration. Il faisait quasiment noir dans la pièce. Je dormais, mais paradoxalement, mes yeux restaient grands ouverts. Par la fenêtre, une lumière verte venait m’envelopper de son halo. Une chaleur enivrante m’envahissait alors. Tout mon corps bouillonnait d’une force impérieuse. Je sentais mes veines gonfler, ma peau se tendre au point de lâcher prise, et soudain, les pupilles révulsées d’horreur, je voyais chacune de mes artères éclater tour à tour dans un liquide verdâtre improbable. Ca coulait plus que je ne pouvais en contenir, et le flot ne tarissait pas. Alors je devenais fou, je fermais enfin les yeux et me réveillais ce nouveau matin.

Le brouillard m’empêchait de percevoir vraiment la frontière entre le rêve et la réalité. Le calme régnait sur mon univers. Silence et humidité. Le cycle diurne reprenait ses droits et je ne connaissais toujours pas mes devoirs. Le ciel était en colère. Moi aussi. Il tonnait méchamment et abandonnait déjà les premières gouttes annonciatrices du déluge imminent. Je l’attendait, impatient…
Il vint.
La pluie offrait sa meilleure cadence quand le désir de danser me transcenda. C’était la fête, la vrai, la belle ! Sous l’averse je sentais la vie refluer en moi. Le ciel m’abreuvait de son liquide nourricier et offrait à chacune de mes veines une force incommensurable. L’espoir s’émancipait, le mystère se noyait. J’étais prêt à tout, apte à chaque défi. Je voulais bouger, enfin ! Il était temps, marre et ras le bol de rester cloué sur place.
Foin des racines, donnez moi des ailes !
Et puis l’euphorie s’est éteinte doucement en même temps que l’orage. Retour pathétique au statique, je ne m’en sortirais pas…

J’ai tout compris quand, avec le retour du soleil et le chants des oiseaux, la petite fille s’est approchée en sautillant et s’est jetée sur moi de tout son petit poids. Elle m’avais fait un peu mal, mais elle sentais très bon.
Ils avaient mangé tout à côté. Maman, papa, Luna et Gadget, leur labrador fidèle avec qui j’avais sympathisé par l’urine bien avant que la petite famille ne dresse la nappe sur le carré d’herbe adjacent.
Il faut croire qu’on aimait se servir de moi pour marquer son territoire !
Elle avait abandonné son sandwich au jambon sans l’accord de ses parents et grimpait déjà par ma face nord lorsqu’en moi tout devint claire et limpide. Elle s’arrima à mi-hauteur et m’amputa de quelques feuilles pour les laisser planer négligemment jusqu’au sol. Elle souriait malicieusement quand elle décida de gravir plus encore mon corps imposant. Agile et prudente, elle s’installa près de la cime entre mes deux plus grosses branches et finit par trouver le meilleur équilibre.
J’ai entendu le petit clic de la barrette qu’elle séparait de ses cheveux et j’ai sentis son souffle d’effort sur mon tronc. Elle me gratta l’épiderme énergiquement en repassant plusieurs fois sur les lettres qu’elle imprimait.
Ca me démangeais légèrement aux endroits où la sève s’écoulait…

Elle tira la langue pour plus d’application et acheva de graver son message sur ma peau boisée en l’enfermant dans un grand cœur percé d’une flèche :

Chêne et Luna : même combat !


Karl Quartino


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