Mal de terre
de Karl Quartino


Tout est normal, qu'il m'a dit. Rien de plus, rien de moins qu'un trentenaire. À part la brioche naissante et un taux de gamma gt non négligeable, la machine fonctionne sans réelle anomalie. Je ne suis pourtant pas maboule ! Je n'invente rien, je vous le jure : Je le sens, c'est en moi, en nous tous peut être…

Ma journée avait démarré sur les chapeaux de roues, je m'en souviens. Un premier saut en parachute, ce n'est pas anodin. Il y a du stress dans l'air. Presque palpable. Mais on fait comme si de rien n'était. On se prépare psychologiquement. Tout le long du voyage vers l'aérodrome, je me réfugie au creux de pensées anodines et variées. Je ne réalise pas encore mon avenir proche. Je souris … du coin des lèvres.

Pourtant c'est l'heure, l'avion ronronne. C'est un véritable coucou qui me tend ses ailes. Il y a déjà quatre personnes à bord, tout en lunettes et combinaisons spéciales. J'embarque avec mon rictus et mon partenaire pour une Ascension de 4200 mètres. Sauter en tandem, voilà mon sort ! À l'intérieur, on se crie dessus, mais avec sympathie. L'étroite cellule volante crée des liens. À 2500 mètres, je décide, comme le veut le règlement, de m'asseoir sur les cuisses de mon acolyte. Il m'arrime à lui et me gueule :
- Tire fort sur tes sangles, je t'attache. On en lâche deux à 3000 mètres ! J'ai pas envie de te perdre maintenant !
La porte coulisse et laisse l'air frais s'engouffrer. C'est pourtant pas grand-chose une porte qui s'ouvre, mais, à trois kilomètres au-dessus du sol, c'est plutôt original ! Je tends la main à l'extérieur, comme on sort ses phalanges de la vitre d'une voiture lancée sur l'autoroute. C'est froid et bruyant. Les apprentis volants se jettent dans le vide. Je les vois tomber comme deux lourdes pierres. Ça fait drôle. Surtout quand je sais que mes fesses sont les prochaines sur la liste ! On referme la porte et ça grimpe encore. Cette fois, je suis prêt. Je prends conscience de ce qui m'attend, et je me rassure de ces quelques expériences nouvelles.
- C'est à nous, mets ta tête en arrière et laisse-toi couler !


La porte glisse à nouveau et je comprends qu'il me faut maintenant simuler un suicide. Se balancer de si haut avec préméditation est un acte de folie douce. De toute façon, je tergiverse maintenant les pieds dans le vide, suspendu au ventre de mon partenaire encore dans l'avion. Une situation à la limite du ridicule mais que je supporte sans aucune difficulté. Et puis, soudain, comme si le temps s'arrêtait, je bascule dans la quatrième dimension. Le ciel est tout autour de moi. Il n'y a plus que du bleu et de l'adrénaline.

C'est à ce moment-là qu'il a dû se passer quelque chose. Pendant ces quarante secondes de chute libre. J'ai bien ressenti un choc violent durant le plongeon, mais je le mettais sur le compte de l'émotion intense. Il faut croire que non …

Tout est normal, qu'il m'a dit. Vous n'avez rien de particulier. Vous pouvez toujours faire des examens plus approfondis, mais à mon avis, vous perdez votre temps.

Depuis mon expérience aérienne, je suis détraqué. Les fils qui se touchent comme on dit. Je me sens radicalement métamorphosé, sans pouvoir m'expliquer le comment du pourquoi. Ce toubib à fait son boulot et je suis loin d'être surpris par le fade diagnostic. Moi-même, je patauge. Comment expliquer ce que l'on ne s'explique pas ? Alors, déçu, je rentre chez moi.

Dans la voiture, les pneus sur terre, je me remémore chaque phase de mon saut. Il y a un trou de mémoire quelque part. J'ai vraiment un mauvais pressentiment. Je ne suis plus comme avant, c'est un fait ; Mais je n'y comprends rien. Là-haut, à deux cents kilomètres à l'heure, le faciès écrasé par la pression, on ne pense pas de la même manière qu'en marchant tranquillement sur le trottoir ! J'ai certainement attrapé le mal de la chute libre ou un truc dans le genre. Ma boussole interne doit se remettre en place. Alors je me dis : c'est normal, t'en fais pas. Rentre chez toi et digère cet excellent souvenir sans trop t'en faire.

Feu rouge. Stop. J'attends, perdu dans mes songes … Je suis tellement absorbé par mes interrogations que je ne vois pas le feu passer au vert. Le meuglement des klaxons m'extrait de ma torpeur, je veux passer la première, mais je ne trouve pas le levier de vitesse. Première surprise. Je regarde dans le rétroviseur, je tombe nez à nez avec le pare soleil ! Comment ? J'hallucine, c'est pas possible ! Dehors, le vacarme retentit toujours à grand renfort de tûûût et de «vas te faire … » !

C'est à ce moment précis que la peur me prend de partir en syncope : Mon postérieur ne touche plus le fauteuil ! ! Bêtement, j'ai le réflexe de passer mes deux mains sous les fesses, comme on se pince pour ne pas rêver. Mes doigts effectuent un va et viens à travers l'espace inoccupé, et rejoignent mon crâne pour lui arracher les cheveux : Je flotte dans ma bagnole ! C'est impossible ; Inconcevable même. Houston, nous avons un problème : C'est l'apesanteur dans ma petite cylindrée…

Rouge à nouveau. Je tire la ceinture doucement. Elle coulisse sur mon torse et me chante son clac ! Je ne bouge plus. J'ai chaud. Je sue. J'ai peur ? Les deux mains crispées au volant, j'ai comme du vide au fond du crâne.


Vert. Je démarre machinalement pour suivre la route, sans autre destination. La nuit tombe. Je roule encore. Les yeux grands ouverts et pourtant absents, j'ai parcouru assez de distance pour quitter la ville depuis un bon bout de temps. Je suis perdu, je crois. Je m'en fous. Mon esprit plane toujours. Je ne vais pas bien, c'est certain. Traversant une forêt, je quitte la route pour emprunter le premier chemin de Traverse, sans trop savoir pourquoi. Tout au fond, je m'arrête ; Je coupe le moteur ; Et j'attends…


J'attends quoi, au fait ? Que tout rentre dans l'ordre ? Toujours attaché, je mouline la poignée qui ouvre la fenêtre. Je respire à plein poumon l'air frais de la nuit. Ça fait du bien.

Et puis, j'ai envie de sortir. Marcher un peu. Il me faut dérouiller ces neurones. Tu délires, mon pauvre vieux. Reprends toi ! Sors donc et vérifie par toi-même. Je dégrafe la ceinture avec une précaution démesurée. Elle s'enroule et retourne chez elle. Je ne bouge pas d'un pouce de peur que ça recommence ; Mais non, rien ne se passe. Je m'aventure à sauter sur place, comme pour me donner l'élan. Non, c'est bon : Mon centre de gravité a retrouvé ses lois. Je rigole. Tout va bien m'avoue ce soupir de soulagement.

Je réalise soudain la situation, c'est plutôt comique. Il faut être vraiment hyperémotif pour réagir de la sorte à un simple saut en parachute. Maintenant me voilà sous la lune, dans un bois que je ne reconnais même pas.

Allez, je me décide à sortir enfin. Encore sous le choc, j'ouvre délicatement la porte. Elle craque un peu et laisse mes jambes se déplier à l'extérieur. Je suis au ralenti. Toujours ce pressentiment étrange. Je prends appui sur le volant et m'extirpe de mon abri.

Ça y est, je suis debout ; Et mes pieds touchent bien par terre ! D'abord je marche doucement, comme pour me rééduquer ; Et puis un peu plus vite. Je cours maintenant. J'ai du plaisir à sentir le poids lourd de mes pas. Je m'oblige même à exagérer la course.

Et puis, soudain, ça dérape ! Plus de vibrations au sol. J'ai comme l'impression de fouler une mer de coton. C'est mou et sans contrainte. Je baisse la tête et je me vois quitter le sol. Nom de dieu ! Je m'envole ! Les premières branches me giflent le visage. Ça fouette et ça casse, ça griffe et ça blesse. Le sang tiède me pique les yeux. Je panique et je hurle. Mais qu'est ce qui se passe, merde ! Je tente désespérément de me retenir au chêne, mais je n'en ai pas le temps : A six mètres de hauteur, tout s'arrête. Mon corps, comme un fardeau, s'écrase en brisant les dernières ramifications survivantes. Flash intense dans les rétines. Blanc pur. Noir complet. Je perds connaissance.

Chambre 207, c'est là que j'émerge. Les paupières lourdes, je me force à ouvrir les yeux. Il n'y a personne dans la pièce. Seulement moi et mes contusions. J'ai la bouche pâteuse et je ne sens plus mes membres. Des bribes de souvenirs me titillent comme autant d'images subliminales. Je l'ai fait, vraiment. Je sens que c'est vrai. Je me suis littéralement envolé. Comme un ballon repu d'hélium ! Ou bien alors, je suis méchamment devenu dingue. Si je raconte ça à quelqu'un, c'est en route pour l'asile ! Du calme et du repos, voilà le premier objectif.

Deux coups secs sur la porte m'isolent vite de ma léthargie. Un grand gaillard barbu est déjà au pied de mon lit. Sa blouse est d'un blanc douteux.
- Je vois qu'il s'est enfin réveillé ! Il était temps, il nous à bien flanqué la frousse. Et comment il se sent ce matin ? Me dit-il en tripotant son crayon.
Je lui réponds du tac au tac :
- Il se sent tout patraque, et il aimerait bien savoir où il se trouve !
Le médecin me regarde avec un demi-sourire. Il hésite un peu comme pour chercher ses mots, et fini par m'avouer :
- À la clinique Saint Vincent. Voilà trois jours que vous êtes dans le coma. On vous a retrouvé dans la forêt de Boisselle. Vous avez dû faire une sacrée chute pour vous fracturer le tibia de la sorte !

J'observe le fond du lit pour constater en effet que l'une de mes jambes est plâtrée. Le toubib poursuit :
- Fracture ouverte mon vieux ! Encore trois jours chez nous, et vous pourrez rejoindre vos pénates. Mais pour le plâtre, c'est encore un mois d'office ! Vous inquiétez pas, deux béquilles et ça marche tout seul. Allez, je vous laisse …
Il examine ma feuille de soin avec attention et tourne enfin les talons. Je suis content de le voir partir, mais, au moment d'atteindre la porte, il s'arrête, se retourne, et m'interroge :
- Sans indiscrétion, vous faisiez quoi dans cette foutue forêt ; En pleine nuit et apparemment au sommet d'un arbre ?


Je lui cherche une réponse toute faite. L'explication logique et évidente. Mais rien ne vient. Je ferme les yeux pour éviter de parler, et j'attends qu'il s'en aille. Il sort et le silence reprend sa place. Je cogite à nouveau. De temps à autre, j'observe mon plâtre. Qu'est ce que je pouvais bien lui avouer ? Rien de spécial, docteur, je lévite à mes heures perdues ! C'est pas bien méchant … Vous savez ce que c'est !


Maintenant me voilà coincé là pour plusieurs jours. Je ne veux pas rester cloué au lit si longtemps. J'ai besoin de marcher. Sous la télévision, j'aperçois une paire de béquilles qui n'attendent que mon poids. Je lève la tête, me cale sur les mains et me dresse. Un léger vertige me prend. Ça tourne doucement et c'est loin d'être désagréable. Encore cette sensation. Mais cette fois, c'est différent. Commencerais-je à m'y faire ? Des orteils au bout du nez, une vague de picotements m'envahit. C'est chaud. Ça chatouille aussi …

Et puis soudain, voilà que ça me reprend : Je quitte mon lit ! En suspension dans l'air, je m'efforce de garder mon calme. Avec la main, comme un coup de rame dans l'eau, j'amorce une rotation sur la droite. C'est assez simple, et je m'amuse à faire un tour complet. J'ai l'irrésistible envie de clamer haut et fort : Venez voir, c'est incroyable ! Mais je me ravise aussitôt. Je me concentre. Suis-je capable de me mouvoir par l'esprit ? Je fixe les béquilles intensément. Oui, ça marche ! Comme d'un trait, je parcours l'espace qui me sépare de mon but. Fantastique ! C'est carrément surnaturel !


Malheureusement ma jubilation tourne court : Dans un grand souffle, la porte s'ouvre, et achève sa course sur mon dos. C'est la chute. J'y étais presque ! Le carrelage froid m'embrasse, et je grogne …
- Mais que faites-vous là ? M'interrogent d'une voix douce deux sabots blancs que je découvre droit dans les semelles. Votre médecin ne vous a pas autorisé à vous lever, du moins pas encore. Attendez, je vais vous aider.

C'est l'infirmière. Elle est assez petite, mais, à la voir me soulever prestement, je me dis que sa force ne vaut pas sa taille. Elle me replace dans mon lit en souriant discrètement. Je cesse de maugréer une fois calé sur l'oreiller. Je la regarde avec un rictus pincé, et je lui annonce calmement :
- Si je veux marcher, je marche. Un point c'est tout ! Vous avez peur de quoi ? Que je m'envole ?
- Vous m'avez l'air têtu comme une mule. Si vous désirez quelque chose, pressez ce petit bouton et je vole aussitôt à votre secours ! Ricane t'elle en me posant la paire de béquilles à portée de mains.
Je la regarde partir d'une démarche chaloupée et lui souffle dans le dos :
- Merci quand même !


Elle ne répond rien. Me voilà seul à nouveau. Retour à la case départ. Mes hémisphères bouillonnent. J'y arrive, ça marche nom de dieu ! Maintenant, il n'y a pas de doute possible : J'ai l'incroyable faculté d'extraire mon corps à la force de gravité. Isaac Newton doit s'en retourner dans sa tombe !
Mon cerveau est en feu. Le nombre incalculable de possibilités qu'offre un tel don me donne le vertige. Une vague d'euphorie me submerge, et, dans un rire tonitruant, je libère mon trop plein d'émotion. Ça fait du bien. Je me sens mieux et plus raisonnable. Du calme et de la réflexion, du repos et de la discrétion : Voilà le programme !


Le grésillement des réverbères qui s'allument m'annonce la tombée de la nuit. Je regarde par la fenêtre un ciel bleu pâle, teinté de longs spasmes nuageux orangés. C'est beau et apaisant. Un oiseau se pose sur le rebord et s'ébroue énergiquement. Je lui murmure un salut à toi camarade à peine audible et laisse Morphée s'occuper de mon cas. C'est fait : Je dors …

Un nuage. Je suis un cumulo-nimbus. De plus en plus haut. Le vent souffle et me pousse au loin. En dessous, les rectangles agricoles passent du jaune paille au vert foncé. Les routes s'enchevêtrent avec les chemins de terre et forment d'étranges figures vues d'en haut... Pipi ! La grosse envie. Je me soulage en vol : Mon trop plein d'humidité se transforme en averse …L'orage ne doit pas être bien loin.

Au-dessus, c'est l'espace. Les étoiles m'attirent. Je ne suis plus un nuage, je suis un homme. Humain aérien. Je grimpe et grimpe encore. Un coup d'œil en bas pour voir le globe se prendre pour une mappemonde, et le temps de me dire que la planète bleue mérite effectivement son nom : Et boum ! Je me cogne contre la lune. Aïe … Même pas mal ! Sur sa face cachée, je me repose un peu à l'abri des regards indiscrets.


Chaleur intense, Brûlante, Incendiaire. Le soleil est pile en face. Son incroyable énergie m'hypnotise. Je redécolle aussi sec comme le moustique attiré irrésistiblement par l'halogène. Je fais partie de l'univers. Je ne fais qu'un avec lui ; Je suis infini. L'astre nucléaire crache ses colonnes de feu et de magma. Il m'invite à la fête. Ma vitesse est exponentielle. Je fuse vers mon but, deux ailes sur le dos. Me voilà ange. Mais déjà je m'approche trop, et, avec horreur, je sens puis vois mes plumes s'enflammer une à une. Il est trop tard pour la retraite. Je crie ma souffrance dans le vide sidéral, sans pouvoir être entendu ; Et je fonds lentement comme une poupée de cire qu'on aurait mise au feu…

C'est la chaleur qui me réveille en sursaut. Perlé de sueur, je me redresse encore haletant. Maudit rêve ! La nuit est encore là, soutenue par une lune ronde et parfaite. J'ai dû m'assoupir tout juste une heure ou deux. Dedans, dehors : Tout est calme. Au loin, j'entends les pas feutrés de l'infirmière de garde qui subit sa ronde. Et si tout ça n'était qu'un vulgaire cauchemar ? Sans doute une mauvaise chute au pays de l'amnésie, entre rêve éveillé et sommeil paradoxal. Je perds la tête, et je m'imagine l'inimaginable ? Non, je sais que non. Ça me travaille. Mon sommeil est mort désormais : Il me laisse en paix.


Alors je dois bouger. Me dégourdir. Je saisis mes cannes et laisse glisser le lourd pansement jusqu'à ce qu'il penche au-dessus du sol. Je me sens lourd comme la tonne. Ma jambe gauche rejoint sa sœur dans un effort pénible, et c'est à la force des bras que je hisse ma charpente. Ça y est, je suis debout, un peu chancelant. Tu parles d'un oiseau !

Voler, planer : Je veux que ça recommence. Encore et encore. C'est trop grisant. Comme par réflexe, je me dirige droit sur la fenêtre. Le clic-clac de mes prothèses résonne dans la pièce. Le parc du centre hospitalier est joliment boisé : Chêne, hêtre, cyprès … La collection forestière ne manque pas d'harmonie. Le vasistas s'ouvre dans un chuintement lorsque je pousse sur le loquet. L'air frais me rempli les narines. C'est bon. Dehors, les bruits se font rares. À l'est du parc il y a un parking que je n'avais pas aperçu de mon lit. Une voiture y ronronne un moment et se décide enfin à quitter son enclos dans une épaisse fumée d'échappement. Il fait froid. Mon T-shirt me couvre à peine. Du fond de la gorge, j'expire le plus chaud de mes souffles pour voir s'envoler la buée en volutes. Il faut que je le tente. Je remarque une échelle de secours à portée de bras. Elle relie chaque étage et s'achève sur le toit. Je m'extirpe tant bien que mal de ma cellule pour rejoindre l'échafaudage branlant.

Un fois dehors, je suis contraint d'abandonner mes béquilles. Je grimpe les deux étages restant et me retrouve sur une terrasse garnie de graviers. Il y a des antennes et une sorte d'énorme transformateur. Au-dessus, le ciel est clair. La lune m'éclaire à peine et les constellations friment un peu trop.

Je repense à mon rêve. Je dois le faire. Vouloir, c'est pouvoir ! Concentration sur le processus. Je me lance gauchement avec ma patte folle, et, tout en sautillant, je focalise un objectif à atteindre : La plus grande des antennes. Il faut que j'y parvienne. J'ai déjà parcouru dix mètres quand je n'entends plus mon pas fouler les cailloux. Les picotements, devenus maintenant caractéristiques, envahissent mon épiderme et confirment que je ne fabule pas : Me voilà en suspension à au moins quatre-vingt centimètres du sol ! Génial ! Je reste concentré au maximum. Lévitation jouissive.


Mes yeux fixent à nouveau l'antenne. Mon corps pèse moins que la plume. Lentement il flotte dans l'air et avance. Tout me semble naturel, tout est possible. Je m'arrime souplement à la plus élevée des tiges de métal en souriant. En cette fin de nuit exceptionnelle, je suis incroyablement heureux. Par jeu, je relâche mon point d'ancrage et trace des cercles autour du bouquet d'antennes. Il me suffit de penser un mouvement ou une destination proche et je l'effectue. C'est surréaliste, mais je me surprends à ne plus trop y réfléchir. L'euphorie de la découverte, sans doute ! Encore un test : L'atterrissage. Je plane un peu au-dessus des graviers et me laisse lentement redescendre. Parfait. Mon plâtre est le premier à rejoindre la surface. Retour sans encombre au terre-à-terre.


Les super héros de mon enfance me reviennent soudain par flashs. Combien de nuits comme celle-là avais-je rêvé d'acquérir leurs pouvoirs ? Sous la couette, je fendais l'air en compagnie du fameux Superman dans une débauche d'acrobaties aériennes plus stylées les unes que les autres. J'ai du mal à réaliser cette chance surnaturelle que le destin m'octroie. Ça me monte à la tête …


Peut-être sommes-nous tous potentiellement aptes à cette faculté. Va savoir ! C'est enfoui en nous, tapi dans un recoin de notre cerveau. L'être humain n'utilise que dix pour cent de sa capacité cérébrale disait Einstein, nous avons certainement encore du chemin à parcourir avant de nous connaître intensément, profondément, du bout des ongles. Exploration ultime. L'évolution est loin d'avoir achevée sa course. La télépathie, la télékinésie sont des propriétés mentales que la rationalité nous interdit encore d'analyser plus avant. Qui sait de quoi seront capable nos générations futures ? Je m'imagine des humanoïdes virevoltant comme des lucioles, affairés à des tâches inconnues.

C'est hallucinant ! Je dirais même plus : C'est extra-sensoriel ! Je cherche à comprendre ce que je ne m'explique pas quand un Cocorico retentissant m'arrache à mes extrapolations. Le jour se lève. La lune semble devenir transparente à l'approche du soleil. Elle s'efface humblement pour laisser place à son double de lumière. J'ai l'impression de sortir d'un rêve éveillé, tel le somnambule reprenant avec stupeur ses esprits dans un endroit incongru. Je m'approche du rebord et monte sur le petit parapet. C'est haut, très haut. Mais pas de vertiges à l'horizon. Je suis Vacciné dorénavant ! Je regarde au loin la ville qui se réveille dans un brouhaha naissant, et, secoué par ces dernières heures, je laisse une larme tiède un peu salée me chatouiller la joue. Ce matin, je ne suis plus le même … Humain aérien …

Il y a maintenant un bon moment que j'occupe la même posture. Assis en tailleur sur le toit de cette foutue clinique, je décide de me relever. La rosée est trop humide pour que je reste en place une minute de plus, et les graviers s'en sont donnés à cœur joie pour me marquer le cuir des fesses d'une multitude de cratères douloureux. Je m'apprête à mettre en branle la quasi-intégralité du tissu musculaire mis à ma disposition quand une idée lumineuse me fulgure les synapses. Je me concentre. Un peu cette fois. Légers picotements associés à la chair de poule devenu persistante : Et me voilà moine tibétain pratiquant sa lévitation quotidienne. Zen. Altitude de croisière : Cinquante centimètres. J'ai presque envie de lâcher le ôôômmm rituel à plein poumon. Sourire amusé. Mon postérieur est soulagé, et mon esprit aussi. Je suis ouvert. Heureux de ce qui m'arrive. Absence de conscience. Penser à ne rien penser. Le vide. Je suis tout. Je ne suis plus là. Je suis partout …

Les yeux clos, je ne me suis pas rendu compte de l'altitude gagnée. J'ai dû parcourir plusieurs centaines de mètres quand je me reconnecte à la réalité. Impressionnant. La clinique et son toit me font l'effet d'une maquette immobilière. Un oiseau dont je ne reconnais pas le pedigree me passe sous le nez, comme pour me narguer.
- Eeek, eekk ! (Traduction : Hérésie, hérésiiie ! ! ) Me siffle t'il.

Cherchait-il à me faire toucher des ailes que nous n'avons rien à faire ensemble en cet endroit ?


Ce que je note ensuite, c'est le calme absolu qui règne à cette hauteur. Le contraste avec ce que j'ai toujours connu est extrêmement puissant : Plus de décibels. Fin des décibels. A mort les décibels ! Sensation étrange. Inhabituelle. Avant même ma naissance, à l'intérieur d'un ventre bien chaud, un flot ininterrompu de sons et autres pulsations cardiaques berçait et rassurait mon ébauche de corps. Un embryon à l'audition naissante ; fœtus rythmé. Un peu plus tard, c'est mon propre cri crachant des poumons noyés qui me déchiraient pour la première fois les tympans. Et ainsi de suite jusqu'à aujourd'hui. Le reste de ma vie ne fut en fait qu'une longue liste piochée dans un univers sonore omniprésent. Un monde de bruits. Mais là, entre deux nuages, les pieds dans le vide, je n'entends rien. Mes oreilles bourdonnent presque de ne rien percevoir. Elles sont en manque. C'est apaisant et inquiétant à la fois. Perdre ses compagnons auditifs, ça perturbe, je vous assure !


J'ai froid maintenant. Givré même ! L'humidité de la rosée qui m'accompagne depuis le sol me couvre en plein ciel d'une fine et légère carapace de glace. Je dois redescendre. Et puis je dois retourner dans ma chambre.


Comme un gamin à la nuit blanche culpabilisante, j'ai peur d'être surpris. Il faut faire vite ! Rotation. J'amorce presque naturellement mon mouvement dans l'air et me positionne pour rejoindre le bâtiment modèle réduit. Superman n'a qu'a bien se tenir, je fends le vent comme personne ! C'est fantastique. Je contrôle parfaitement mon corps. Je vole ! C'est une merveille. Les deux poings fermés devant moi cassent un peu ma pénétration dans l'air. J'augmente sensiblement la vitesse, et me grise du pouvoir en cours. J'expulse mon ivresse dans un grand cri qui s'évapore sans écho.

Mais ça va vite. Trop vite. Le toit grossit à mes yeux de plus en plus rapidement. Loupe de l'horreur. Augmentation des pulsations. Peur naissante. Sueurs froides sur peau gelée. Peur vivante. Je tente de toutes mes forces d'enrayer ce qui est devenu une chute. Mon cri s'étouffe dans la gorge. Guerre fratricide entre mon mental et ce don, que de toute évidence je maîtrise prématurément. Je parviens néanmoins à gagner suffisamment de batailles pour éviter l'issue mortelle : Coup de frein aérien ; Figure imposée ; Craquante et brusque roulade atténuant à peine mon arrivée… Râles de douleurs. Mon visage et ce qui le suit dérape sur la caillasse du toit dans un crissement qui me déchire la peau. J'ai juste le temps de me savoir encore vivant que l'élan déclenché me fracasse le crâne contre le parapet. Flash intense. Noir dans les rétines. Blanc complet. Je reperds connaissance …

Si je savais pousser des ailes pour m'arracher des pissenlits, au bord du gouffre comme l'hirondelle, je m'envolerais loin de ces bruits... Si je savais prendre le ciel, bien au-dessus de ce qui nuit ; Je fendrais l'air en étincelles, pour t'éclairer de mes envies …Si je savais rester en selle, bien accrocher à nos ennuis ; Je ne pourrais qu'en aquarelle, te dire combien je rêve la vie …
Cette nuit, j'ai fait le rêve, le grand saut assouvi ; Le haut songe de l'ange, la belle paire élargie … Cette nuit, mon sang sève, vers la lune s'est enfui ; et sous mes plumes blanches, j'avais le ciel conquit …

- Monsieur ! Monsieur ! Vous m'entendez ! Réveillez vous bon sang …
Voix d'outre-tombe. C'est loin. Le son est étouffé. Je distingue avec peine le contenu des mots prononcés. Et puis, comme si le volume trouvait une meilleure sortie, le hurlement se fait de plus en plus distinct. Du sang me coule sur toute la face. Il commence à durcir. J'ouvre un œil et le referme aussitôt, trop agressé par la luminosité.
- Allez-y, parlez-moi ! S'il vous plaît, revenez ! C'est ça, regardez-moi …
Je sens une main me gifler. Ma tête oscille mollement à chaque mouvement sec de la paume agressive. Ça commence à faire mal, c'est bon signe. D'abord complètement groggy, j'émerge petit à petit sous cette pluie de cris et de claques. Un monde de brute. Je grommelle alors quelque chose d'indéchiffrable pour qu'on me laisse enfin en paix :
- Mmmppfggh …
- Du calme, tout va bien. Si vous m'entendez, regardez-moi.

C'est l'infirmière d'hier soir. Elle a les traits tirés. Agenouillée, près de moi, sa main cesse de frapper et me caresse les cheveux. Récompense à l'effort fourni. C'est agréable. Je la regarde un peu honteux et l'écoute sans broncher :
- Ça va ? Quelque chose de cassé ? Bougez un peu pour voir.
Bilan mécanique. Mon cerveau ne décèle rien d'alarmant. Je lui lâche un nooon, j'crois qu'ça va empâter et j'attends les consignes.
- Je vais vous relever maintenant, donnez-moi un coup de main.

Alors, au ralenti, mes soupirs en bande son, je me remets péniblement debout. Elle place son bras sous le mien et me supporte énergiquement. Elle sent bon, son odeur m'enivre et me donne un peu plus de force. Merci à ce fantôme de parfum, resté hanter le tissu blanc après toute une nuit. Je suis tout chose. Abasourdis. Mes péripéties acrobatiques sont loin d'être étrangères au phénomène, mais je sens naître en moi une sensation étrange et agréable à la fois. Je la regarde vraiment et je la trouve jolie. Non, mieux : Mystérieusement attirante. Je lui souris du mieux que je peux.


Il faut dire que, vu mon état, le moment n'est guère propice à la séduction : Faciès écorché vif et ensanglanté, T-shirt repeint façon œuvre abstraite rouge dominant, pantalon déchiqueté et plâtre au pied… Une guenille vivante qui montre ses dents, voilà ce que ma bienfaitrice peut contempler !
Elle me rend mon sourire, et m'encourage d'une voix douce mais ferme :
- C'est par-là, allez-y tranquillement. On va rejoindre cette porte bleue au fond. Et une fois de retour dans votre chambre, il va falloir m'expliquer tout cela !
Je claudique en reniflant le sang qui me coule encore du nez, et je me demande avec une légère angoisse quelle excuse plausible me sortira du pétrin ?
Stop. Je m'arrête net. Je vais lui dire. TOUT. J'ai confiance en elle, je ne sais pas pourquoi. Envie irrépressible de partager mon délire ? Volonté de l'impressionner ? Simplement partager mon secret pour savoir si s'en est un ?

Toujours en appui sur ses épaules graciles, je décide de procéder plus discrètement afin d'observer ses premières réactions.

- Ma première vie s'est arrêtée, lui dis-je entre deux caillots d'hémoglobine. Je suis un autre genre d'homme. Il y a du mystère en moi !
- Mystère, vous avez dit mystère ? S'exclame l'infirmière, c'est le moins que l'on puisse dire ! Vous êtes le plus remuant des patients !

Moi, ça ne me fait pas rire du tout. Je la fusille du regard, rétines sombres et vexées, et je décide de lui faire comprendre la chose à demi mot. La théorie est trop complexe, ma toute belle, passons à la pratique. Que votre doux parfum s'enlace à la voûte céleste ! C'est parti mon kiki. Concentration, picotements, légèreté du corps et de l'esprit … Elle me parle, mais je ne l'entends plus :

- Sans parler du fait que vous étiez davantage en forme avant de venir ici ! Incroyable. Comment fait on pour monter sur ce toit tout en plâtre et fractures, et finir dans votre état ? Regardez vous. Vous êtes sanguinolent ! Et lâchez-moi la taille, s'il vous plaît !

Les souliers blancs de la bavarde n'en croient pas leurs semelles : Elles ont quitté le sol ! Oh, à peine. Quelques centimètres seulement. Mais cela suffit largement à inspirer une surprise béante au regard bleu-vert de ma jolie cobaye. Elle ne me supporte déjà plus, c'est mal parti ! Mon bras s'enroule carrément autour de son ventre. Je la tiens maintenant fermement. Tâchons cette fois de maîtriser autant que faire ce peut mon penchant pour la lévitation, et évitons de laisser choir celle que je convoite. Elle ne dit plus rien, médusée. On dirait une petite fille stupéfaite devant un jouet fabuleux qui n'existe pas. Elle ne comprend pas, elle ne peut pas. C'est trop prodigieux, inouï, ineffable … Périlleux ! Affolée, sa tête va et vient entre le sol qui s'éloigne et moi qui l'étreins. La porte bleue n'est plus accessible : Nous la survolons maintenant.

- C'est pas possible, c'est pas possible ! Finit-elle par expulser en couinant, les yeux exorbités.

Le trémolo de sa voix trahit le désarroi extrême qui coule dans ses veines. Adrénaline et peur bleue ne font pas bon ménage ! Ce manége impossible lui brûle les neurones. Au feu les synapses ! Invivable… Elle perds connaissance en plein ciel et son corps de chiffe molle me pèse tout à coup.


Assez satisfait de ma petite prestation, je souris. Me voilà au septième ciel avec cette ravissante demoiselle, mon infirmière céleste. Ligne de flottaison délectable. Je ne connais même pas son nom et pourtant je suis aux anges. Je la regarde endormie, les nuages pour seul décor, avec ses longs cheveux noirs qui pendent dans le vide. Surréaliste je vous dis !

Et maintenant que faire ? Redescendre : C'est le plus raisonnable pour éviter de se faire remarquer. Deux corps qui flottent, comme ça, sans rien, ne passent certainement pas inaperçus. Et puis, question émotion forte, elle a eu sa dose pour ce matin et au-delà, pour toutes les aurores suivantes… Si elle ne me croit toujours pas après ce baptême de l'air pour le moins extravagant, promis juré : Je mange mon plâtre !

En même temps, je m'interroge sur les conséquences de mon acte. Je m'imagine mal sa réaction après un choc pareil. J'espère ne pas y avoir été trop fort. La chose est consommée de toute façon, et puis je me dis que c'était le seul moyen de lui faire comprendre, sans m'embarquer dans je ne sais quelles explications sinueuses.

Comme elle ne se réveille toujours pas, j'attends à côté d'elle. Je la scrute de part en part. Elle me touche. Elle a ce petit quelque chose qu'on ne distingue pas au premier abord, mais qui, si on s'en donne la peine, prend une ampleur démesurée et vous laisse sur le cœur un pincement qui chatouille. Voilà que je tombe amoureux ! Enfin, que je m'envole amoureux, devrais-je dire …

Je ne peux pas redescendre dans ma chambre. Je ne veux pas, surtout. Rien à faire entre quatre murs. Je lève la tête au ciel ; Il m'appelle. Étrange impression. Je l'entends au fond de moi. Ça gronde tout en secousses, ça me dit viens, n'ai pas peur … Tu dois le faire, encore et encore et encore. Je n'y résiste pas. C'est plus fort que moi : Je saisis à nouveau ma dame blanche, et sans réfléchir, je m'élance en courant le long du toit, de plus en plus vite afin de m'évader à temps, avant le vide du rebord.

Altitude, élévation, hauteur ; le vent nous ébouriffe les cheveux. Sensation délectable de plénitude. Je survole la campagne sans un bruit. Objet humain volant non identifié… La géométrie imparfaite des parcelles agricoles se laisse encercler par un bataillon de bosquets touffus ; Fines et courbées, quelques routes s'enlacent çà et là. Je suis bien. Heureux de mon sort, enchanté par le surréalisme ambiant, rayonnant de me sentir invincible et beau …

Nos costumes blancs se fondent à la teinte des nuages. Laiteux sur neigeux, Caméléons voltigeurs sortis tout droits d'un rêve éveillé. Magnifique crise d'euphorie paradisiaque.

Mon infirmière est encore inconsciente, mais déjà je perçois les premiers signes de réveil : De légers soubresauts animent ses phalanges et ses yeux clignotent sous les paupières. Plus loin, un énorme cumulo-nimbus a pris la forme d'une grossière maison. Je m'en amuse et, comme une longue glissade sur rien, je m'en approche doucement jusqu'à me cacher dans son ventre. Ce qui me paraissait être de la ouate moelleuse avec le recul se métamorphose progressivement en une ambiance de vapeurs insolites. Je suis dans une réserve d'eau aérienne ! C'est ahurissant ; je réalise intensément à quel point ce qui m'arrive est extraordinaire.

J'entame alors un vol stationnaire à l'intérieur même du nuage. La bonne planque. Plutôt inattendu comme cachette. Dans mes bras, elle remue plus franchement ; son corps se réveille avant elle. L'épais brouillard du nuage me donne l'impression d'être dans un sauna frais. Les particules humides nous traversent, nous sommes trempés maintenant. Ce climat achève de réveiller la belle. Elle ouvre à peine les yeux en gémissant, laissant un peu de buée s'échapper de sa bouche et rejoindre aussitôt la brume. Puis, franchement, Elle me regarde droit dans les yeux et me demande calmement :

- Dites-moi que je rêve.
- Non, vous ne rêvez pas.
- Mais c'est impossible, vous comprenez ?
- Impossible, oui, avant moi en tout cas, j'en suis le premier surpris. Comprendre ne fais plus parti de mes préoccupations. Comment voulez-vous que je comprenne ? Il n'y a rien à comprendre justement. C'est comme ça, je vole ! Je l'admets simplement, et vous êtes bien obligée de l'admettre vous aussi, c'est tout !
- Mais c'est fantastique ! Il faut que vous en parliez. On vous examinera, on tentera de déchiffrer ce mystère. Vous possédez un don inimaginable, rendez-vous compte ; Et vous devez faire partager cette chance inouïe.
- Pour devenir le sujet d'expérience le plus singulier de l'existence humaine, non merci ! Je préfère rester discret et réfléchir à la meilleure façon de cohabiter avec ma particularité.
- Alors pourquoi m'embarquer dans votre histoire ? Croyez-moi, il vous manque des heures de vol, question discrétion…
- Je me croyais devenir frappadingue ! Vous êtes la preuve que je ne délire pas. Et puis, je vous l'avoue, le besoin de me confier à une personne de confiance me taraudait. La meilleure façon de vous convaincre était de vous offrir votre premier vol. Une sensation vaut dix mille mots …Et je ne vous cache pas que le voyage jusqu'ici en votre compagnie m'a particulièrement satisfait.
- Mais vous me draguez en plus ! J'hallucine totalement. C'est moi qui deviens folle. Au secours, qu'on me réveille ! Lâchez-moi, vous me foutez la trouille … Non, ne me lâchez pas, redescendez nous plutôt, et oubliez-moi !

C'est au moment où elle commence à se débattre énergiquement que l'accident c'est produit. D'abord un énorme bruit, sourd et pesant, lourd et présent. Ensuite, le chaos. Dans le ventre du nuage, nous nous regardons avec incrédulité. Peur blanche perplexe et anxieuse.

Une bourrasque monstrueuse nous aspire violemment et nous recrache comme de vulgaires pantins. L'infirmière hurle à plein poumons, hystérique. La force du choc me déstabilise complètement. Orientation zéro. Je l'agrippe de toutes mes forces et tente de tenir bon ; mais presque instantanément, j'aperçois une ombre imposante qui menace et s'approche. Elle est là, elle arrive sur nous ; Elle gronde comme en colère et me frappe de plein fouet au visage.


Mon crâne sonne creux sous le choc. Je lutte de toutes les forces de mon âme afin de garder mes esprits, mais l'accident est trop rude pour que je l'emporte : Je rejoins ma compagne dans les méandres de l'inconscience.
Airbus A380 : 1 / Moi : 0 !

Je tourne maintenant en vrille comme un oiseau foudroyé. Mais je reprends assez vite mes esprits. Lorsque je reviens à moi, heureusement, je chute encore… Le sol n'est plus qu'à une centaine de mètres.

Soudain, je reste pétrifié entre ciel et terre. Je réalise : Elle n'est plus là ; je ne tiens plus rien ; mes bras sont vides et désespérément légers. Je l'ai laissé tomber sans rien faire … Merde, c'est pas possible. Je l'ai tué, nom de dieu !

Je me concentre difficilement pour stabiliser ma descente aux enfers. Un sentiment de culpabilité incommensurable m'assaille et me déchire les sens. Traumatisme de l'âme. Je ne me contrôle plus. La honte s'efface pour laisser place à une angoisse bien plus tenace : les affres du trépas.

Je ne plane plus, je ne virevolte plus, j'ai perdu le magique et le surnaturel ; mutation du fabuleux en pitoyable, de l'inouï en pragmatisme implacable : Je me crash, je m'écrase, je ne suis plus qu'un poids qui tombe !

Un réflexe primaire m'ouvre grand la bouche pour hurler mon dernier cri, mais aucun son ne s'en échappe …

Révulsé de terreur, à quelques secondes de l'impact, je ferme les yeux pour ne pas voir la mort en face. Noir total, choc extrême, rien …

J'avais le mal de terre, la petite misère ; J'étais lourd, lourd comme la pierre … Je voulais dur partir en l'air ! Alors, soulevé par ces vents parfumés, au-dessus des mal-faits, j'ai perdu pieds. Au creux des limbes abyssales, dans les airs de couloirs où tout exhale … Décollage soufflé sans contrainte, bien au-dessus de nos empreintes.
J'avais le mal de terre, la mauvaise atmosphère ; j'étais sourd, condamné à l'enfer … Je voulais dur partir en l'air !

Fin


Karl Quartino


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