7ème
de Julien G.



Un instant de panique tout d'abord. Il semblerait que ça ne vienne pas. L'homme en costume gris fixe le mur, crispé. Un muscle se tend progressivement au-dessus du sourcil droit, c'est le signal. Alors, l'espace d'une seconde qui s'étire soudain à l'échelle du cosmos, une sensation de brûlure jouissive enflamme centimètre par centimètre l'urètre de l'homme en costume gris. La violente volupté de l'instant arrache une larme à ses yeux mi-clos. Il n'a pas pleuré sa mère. L'urinoir ne voit plus l'homme en costume gris, l'homme en costume gris ne fait plus qu'un avec le jet laminaire qui jaillit de son pénis.

L'homme en costume gris connaît la valeur de cet instant. Il pisse en expert. Restreignant le débit, avare de son extase. Il pisse selon un angle invariable et précis, qu'il contrôle machinalement de l'index et du pouce. Le liquide, domestiqué, ne heurte jamais le velouté de la faïence : il la caresse. Nulle turbulence. L'homme en costume gris ne souhaite à aucun prix perturber le silence frissonnant d'humidité des toilettes du septième. Curieusement incolore ce jour, le ruisseau d'argent dessine un paravent immobile sur la blancheur clinique de la paroi. Devant les chaussures neuves de l'homme en costume gris, le vortex au parfum violent engloutit goulûment sa calvitie, son bridge, son homosexualité, Bertier et sa foutue réunion.

Mais déjà le flot se tarit. L'homme en costume gris tente alors sans conviction d'actionner ce muscle qu'il situe mal, afin de pressurer sa vessie et lui faire dégorger ses dernières richesses. Mais déjà commence le rituel infâme qui succède au coït. Manipuler avec réserve un pénis flasque, décalotté, souillé. Contrôler la netteté de ses effets. L'homme en costume gris retrouve sa calvitie, ses soucis ; la trace de liquide tiède sur son index le répugne vaguement. Il s'essuie au revers de sa veste. Il sort.

Sur la moquette bleue qui le ramène à son bureau l'homme en costume gris rencontre un homme en costume gris clair. Sur la carte de visite de ce dernier on pourrait peut-être lire « Christian C.»

Percevant une silhouette qu'il ne parvient pas à identifier avec certitude, l'homme en costume gris clair incline préventivement la tête de côté et compose un sourire prudent. L'homme en costume gris approche. L'homme en costume gris clair a vaguement la sensation d'être pris au piège : lui-même va aux toilettes ; l'homme en costume gris en revient. La rencontre est fatale et fatale son issue. Il est trop tard pour faire demi-tour, leurs regards se sont croisés par deux fois. Dans un léger spasme, l'homme en costume gris clair reconnaît l'homme en costume gris. L'homme en costume gris clair baisse involontairement les yeux en parcourant les quatre derniers mètres. La distance qui sépare les deux hommes diminue avec une lenteur exaspérante. Le sol se ramollit. L'homme en costume gris clair sent sous ses pieds la texture écœurante de la langue bleue qui sillonne les couloirs des sept étages de la firme. Dans son cerveau un groupe de neurones déclenche une légère sudation afin de réguler la hausse de la température corporelle. L'homme en costume gris clair frissonne très légèrement. Il ne s'en rend pas compte.

Tout se précipite à présent, le contact est imminent. L'homme en costume gris clair ralentit l'allure, relève le masque plastique de son visage vers le visage de l'homme en costume gris. Il s'immobilise à un mètre environ. Il lance : « Salut Jean-Marc, comment vas-tu ? » Désastreux. Trop aigu, trop de trémolo. Rien de la virile assurance qui seule saurait exorciser le malaise. L'homme en costume gris clair est conscient de son échec, il connaît la sentence. Il attends. Dans un rugissement feutré, la Gêne lèche de ses flammes la cire molle de son pauvre masque. Christian est nu, une peau laiteuse, des poils pubiens roux, un pénis longiligne. Il ne tentera pas d'éviter le merlin. L'homme en costume gris abats Christian en contractant six muscles de son visage et s'essuie une seconde fois la main.

La moquette raccompagne l'homme en costume gris jusqu'à son bureau. Le corps de Christian est digéré par la langue bleue.

Mardi 28 mai 2002

Julien G.


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