À sa fenètre
de Jonathan Collins



De la lumière à la fenêtre de sa chambre à coucher. Un éclairage tamisé, un voile de clair-obscur sous lequel ses murs jaune-safran paraissent d'un violent orangé. Seul dans ma familiale, je me gare sur le bas-côté de la route. Le moteur tourne encore. Mes mains s'accrochent au volant. J'ai le coeur qui se débat dans ma poitrine et qui résonne jusque dans mes tempes. Je me penche vers l'avant pour mieux voir. J'ai le dos trempé par la sueur. Je retire mon t-shirt et le balance sur la banquette arrière. C'est une nuit chaude et humide, et le cuir de mon siège me colle à la peau. Je m'essuie le front et remarque que ma main tremble. Tout ça est insensé. Qu'est-ce que je fous ici? J'hésite encore à descendre du véhicule. Je ne sais plus si je dois rester ou partir. J'ai envie de la voir, de frapper à sa porte, d'entendre ses pas s'approcher ; je veux qu'elle m'ouvre bien grand, qu'elle sourie en m'embrassant du regard, mais il se fait tard. Si je pouvais seulement toucher son visage une dernière fois.
Je reste assis. Pas question de me laisser emporter. Je prête l'oreille. Le vrombissement du moteur m'empêche d'écouter les battements de mon coeur. Il m'empêche d'entendre sa voix. Pendant un instant, je me demande si elle s'adresse à moi. Est-elle la voix dans ma tête ou existe-t-elle vraiment? Incapable de déterminer ni l'origine ni le sens de ses mots, j'éteins le moteur. Il me semble que la nuit se tait pour l'écouter. Je fais de même. Le sens de ses paroles demeure nébuleux, mais j'ai la certitude à présent que ça provient de sa chambre. Elle existe.
Que pensera-t-elle de ma venue? Me dira-t-elle que je dépasse les bornes que je ne devrais pas être là? Me demandera-t-elle de l'oublier et de poursuivre ma minable existence sans elle? Non, comment pourrait-elle? Malgré tout, ne chérit-elle pas nos souvenirs communs? Je me libère de ma ceinture, mais ne sors pas tout de suite. Le doute persiste. Pourquoi la déranger à une heure aussi tardive?
À sa fenêtre, une ombre furtive attire mon regard. Quand j'examine, les yeux froncés, avec une attention fébrile, deux, trois, quatre minutes, l'ombre réapparaît enfin. Un frisson me parcout l'échine. Ce n'était pas elle. Résolu cette fois, je descend de ma voiture. En trois secondes, je suis à ta porte. Et là, je perds mon courage. Ça se présente comme un désagréable pincement au ventre, un papillon, dirait-on. Un innocent battement d'ailes de rien du tout, question d'à peine me frôler l'estomac. Mais c'est suffisant et je me rétracte. Toutes les mêmes questions ressurgissent. Je sautille sur place comme un boxeur avant un combat. L'anxiété me gagne.
Reprendre mes esprits, voilà ce que je dois faire. Je me rappelle soudainement la raison de ma venue et je reprnd alors un peu mon sang froid. Une profonde inspiration et j'entre chez elle sans frapper. Mon coeur me commande alors de crier ton nom, mais ma tête m'ordonne de me taire. Certaines personnes ne doivent pas entendre certaines choses.
La maison est plongée dans la pénombre. D'un pas prudent, je longe le mur, à ma droite, en prenant soin de ne rien faire tomber. Je contourne une table, enjambe des chaussures et marche le plus légèrement possible. Parvenu au corridor, je regarde à gauche, à droite, devant, derrière, puis je traverse jusqu'à la cuisine. Dans les présentes circonstances, un petit arrêt s'impose. Je scrute la pièce et localise les couteaux. Après une dernière vérification de sûreté (gauche, droite, derrière), je m'étire et m'empare d'un couperet. En admirant la lame, je crois distinguer une silhouette dans son reflet. Je fais volte-face. Personne.
J'entend un gémissement à ma gauche. Ça vient de sa chambre. Sans attendre un instant de plus, je m'y rend. Plus j'avance et plus ma main se crispe autour du manche du couteau. Des veines saillissent sous la peau de mes bras. Un goût de sang m'emplit la bouche ; je me suis mordu l'intérieur de la joue, je crois.
J'arrive à sa porte. Dernière inspiration, puis j'entre. Ce que je vois me transit et laisse bouche bée. Elle est nue, couchée sur son lit, la tête appuyée sur une montagne d'oreillers. En me voyant entrer, elle s'empresse de se cacher sous ses couvertures. Pourtant, j'ai déjà vu ses seins et son sexe auparavant. Sa soudaine pudeur me surprend.
Et puis, il y a lui. L'homme en érection. Le mâle qui, les mains sur les hanches, affiche fièrement le symbole de sa virilité. Et elle qui s'offre gratuitement à lui. Ça me donne la nausée. Ils me fixent tous les deux. Lui, vraisemblablement furieux, mais trop surpris pour réagir. Elle, terrorisée. Je m'attend à ce qu'elle nous présente, la situation étant déjà assez avancée sur le terrain du ridicule, mais tout ce qu'elle trouve à dire, c'est:
- Qui êtes-vous?
Je veux parler, mais ma voix se brise, se fracture, s'émiette. Je sens à nouveau l'arme dans ma main tremblante. Si son putain de phallus pouvait simplement arrêter de m'observer, je parviendrais peut-être à retrouver la raison. Faire demi-tour. Rentrer chez moi, pleurer de honte sous la douche puis rire un bon coup devant la télé. Mais il reste là, au garde-à-vous. Ce salaud se moque de moi.
Dans un geste impulsif, j'élève l'arme en l'air. J'entend un cri, mais je ne sais pas si c'est elle, lui ou moi. C'est emmêlé dans ma tête.
Et je coupe.


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