Mise en garde :
la nouvelle ci-dessous peut choquer le sens moral de certaines personnes.

 

 

Le charme de l'inconnu

 

     La nuit était tombée tôt ce soir-là. Déjà, les longues journées d'été agonisaient dans les premiers tourments de l'automne. L'air se chargeait d'un peu plus d'humidité chaque jour et bientôt le froid viendrait hanter le pays pour l'emprisonner durant de longs mois.
     Lohengrin se promenait sur une aire d'autoroute située à une dizaine de kilomètres de la ville. Il y avait quelques voitures, des voyageurs fatigués, des enfants courant sur le parking pour libérer une énergie restée trop longtemps prisonnière. Des tziganes dansaient autour d'un feu, au rythme d'une guitare et d'un tambourin. Sans doute ces gens ignoraient-ils encore que cette aire d'autoroute était le théâtre mystérieux de rencontres nocturnes et furtives.
     Lohengrin n'avait jamais fréquenté ce genre d'endroit. On lui en avait parlé à maintes reprises, tantôt avec mépris, tantôt avec envie. Ce soir, il voulait juger lui-même, se forger sa propre opinion. Sans doute trouvait-il là un moyen de s'affirmer en tant qu'adulte, de se réaliser en croquant les fruits défendus de la vie pour les apprécier à leur juste saveur. À peine âgé de vingt-deux ans, il avait su garder ses rêves et ses illusions et se croyait assez fort pour affronter seul les silences de l'inconnu.
     Il emprunta une route goudronnée prolongeant le parking pour aboutir sous une forêt dense et irrégulière. Là, d'autres voitures demeuraient immobiles. Des véhicules de toutes sortes, nichés derrière de sombres fourrés, dans des recoins insoupçonnés.
     Il les envisageait, un peu intrigué, excité à l'idée de prendre le risque de faire une rencontre plaisante ou insignifiante. Quelqu'un l'attendait ici, quelque part. Il ignorait qui, ou ce qu'il en espérait, mais il savait qu'en franchissant son sentiment d'interdit, il éprouverait une joie profonde, singulière, incompréhensible.
     Dans un fourré, sur la droite, deux adolescents échangeaient un baiser passionné, prélude à un moment d'émotion intense et furtif.
     Lohengrin sourit, ce signe était un bon présage, il rencontrerait quelqu'un ce soir, il le savait.
     Il longea une nouvelle voiture et y distingua un vieil homme gris et boursouflé qui l'observait d'un regard lubrique. Cette fois, il ressentit un violent dégoût et continua sa route un peu plus loin.
     Il faisait bon, la température idéale pour une balade nocturne dans un endroit baigné d'autant de mystère.
     Bientôt, Lohengrin aperçut une voiture mal garée sur le bord de la route, elle dépassait d'un bon mètre sur la chaussée. Un comble dans un endroit où tous cherchent intimité et discrétion. Il s'en approcha lentement pour mieux examiner l'auteur d'une exposition si audacieuse. La portière était grande ouverte et il n'eût aucun mal à discerner l'inconnu.
     Un jeune homme d'une trentaine d'années y était installé dans une posture abandonnée et désinvolte, presque aguicheuse. Il mesurait environ un mètre quatre-vingt-dix. Plutôt musclé, sa chemise et son jean dissimulaient un corps parfaitement proportionné. Les traits de son visage semblaient être l'œuvre d'un sculpteur. Ils s'harmonisaient dans une rigueur d'équilibre qui rappelait la ligne d'une statue épurée de tout détail superflu. Cet effet, accentué par une coupe de cheveux très courte, soulignait son apparence froide et statique. Ses yeux clairs brillaient comme des lumières au milieu d'une peau mate, sombre, trop souvent brunie par le soleil. Un charme singulier se dégageait de lui, un charme silencieux, étrange, mais puissant. Peut-être était-ce sa sérénité ou son abandon, contrastant avec une apparence si froide, qui le rendait d'autant plus attirant.
     Lohengrin approcha davantage, irrépressiblement attiré par le bel inconnu. Il lui sourit sans même s'en rendre compte et l'homme de la voiture lui sourit à son tour. Le jeune garçon arriva bientôt à son niveau et celui-ci lui fit un clin d'il.
- Tu veux monter ? Demanda-t-il d'une voix posée.
- Si tu veux.
     Heureux d'avoir découvert un soupirant doté de tant de beauté et de charme, Lohengrin pressa le pas pour contourner le véhicule et s'y introduire avec confiance. Le jeune garçon le scruta alors d'un air inquisiteur avant de poser sa main sur sa cuisse.
- Comment tu t'appelles ?
- Lohengrin. Et toi ?
- Benvenuto.
- Benvenuto, mais c'est charmant ! Tu es Espagnol ?
- Déshabille-toi. Lâcha le bel inconnu, comme une masse tombée au beau milieu d'un rêve.
     Surprit et presque choqué, Lohengrin ne sut si cela était un ordre ou une demande expresse. Il demeura immobile encore quelques secondes avant de réaliser qu'il était venu pour cela, de toute façon.
     Il commença à déboutonner son polo avec retenue. Puis, par un geste machinal, il retira son vêtement pour l'abandonner sur la banquette arrière. Gêné de ne pas être imité par sa conquête, il s'interrompit un instant pour le scruter d'un sourire malicieux.
- Et toi, tu ne te déshabilles pas ?
- Plus tard, je veux d'abord voir ton corps nu.
     Lohengrin ne tergiversa pas davantage et retira tous ses habits un à un pour offrir finalement sa plus complète nudité à Benvenuto.
     L'idée d'une relation inhabituelle, fugitive, ponctuelle dans un endroit si sordide le dérangeait tout en l'excitant à même mesure.
     Il observa le charmant garçon avec envie. Lui aussi, il voulait voir son corps nu, le prendre dans ses bras, l'embrasser, lui faire l'amour.
     Mais Benvenuto sembla soudain désenchanté. Laissant tomber sa tête sur son fauteuil, il lâcha un soupir plein de lassitude.
     Lentement, il plongea sa main dans son blouson de cuir et un revolver apparut dans la semi-pénombre du véhicule.
     Tétanisé par cet événement insensé, Lohengrin demeura prostré à son siège, ne sachant quelle attitude de défense adopter.
- Sors de la voiture. Lui ordonna alors le bel amant d'une voix froide et cinglante.
     Sans sourciller et paralysé de stupeur, Lohengrin ouvrit lentement la portière pour se retrouver entièrement nu au milieu de la végétation, face à cet homme inquiétant.
- Que me veux-tu ? Demanda alors Lohengrin d'une voix incertaine.
     Benvenuto glissa sa main sur la poche arrière de son jean et en sortit une plaque métallique.
- Police ! Je t'arrête pour attentat à la pudeur.
     Le sang du jeune Lohengrin ne fit qu'un tour. Cette fois, il était pétrifié. Le décor semblait soudain se métamorphoser pour laisser transparaître toute son horreur.
     Un impulsif sentiment de colère et d'injustice l'emporta alors.
- Mais c'est un traquenard ! C'est toi qui as voulu que je me déshabille ! C'est ça, les flics ?
- Ferme-la, sinon j'ajoute "Injures à agent dans l'exercice de ses fonctions".
     Le policier lui lança son pantalon d'un geste dédaigneux.
- Maintenant, habille-toi, tu ne t'imagines pas que je vais t'emmener au poste dans cette tenue ?
     Stupéfié, Lohengrin enfila son jean en deux mouvements. Il n'avait qu'une hâte, fuir ce cauchemar. Plus vite il récupérerait ses vêtements, plus vite il aurait le sentiment de revenir à la réalité.
     Benvenuto approcha d'un air désaffecté et saisit ses poignées pour les emprisonner dans une paire de menottes.
     Lohengrin comprit alors qu'il avait affaire à une sorte de psychopathe, un malade suffisamment attaché à son travail pour l'accomplir avec le zèle le plus machiavélique.
     Sa seule erreur avait été de se méprendre sur l'identité du bel inconnu. Benvenuto n'avait d'ailleurs plus rien de charmant. La rigidité de son tempérament vil et brutal imprégnait maintenant son visage, auparavant doux et avenant. S'il possédait des traits fins, ils ne l'étaient plus lorsque ses muscles s'animaient. Ils apparaissaient grossiers et tranchants, un peu comme ces fous de guerre, qui ne s'expriment que pour extérioriser leur haine de la vie et du monde.

 

     Ils arrivèrent au poste une dizaine de minutes plus tard. L'endroit semblait désert, sans doute normal un samedi soir. Benvenuto l'accompagna dans une cellule identique à celle des prisons avant de lui retirer ses menottes. Il l'abandonna là pour disparaître au bout d'un long couloir.
     La grille émit un claquement lourd et métallique et Lohengrin se trouva seul, désespérément seul. Seul face à ses sentiments, à ses fantasmes, à une vie aux contours sordides qu'il n'avait pas choisi.
     Il se tourna vers le fond de la pièce et y aperçut une femme. Elle était âgée d'une cinquantaine d'année, le maquillage trop voyant ne dissimulait pas les ravages du manque d'argent et d'un stade avancé d'alcoolisme.
- Tu es là pour quoi ? Demanda-t-elle d'une voix enrayée par le tabac.
- Parce que les flics sont encore plus vicieux que ceux qu'ils chassent. Et vous ?
- Pour la même raison.
     La vieille femme baissa lentement les yeux, déconcertée par la réponse du jeune homme et honteuse de n'avoir pas pu lui dire la vérité.
     Elle voyait bien qu'il venait d'un autre milieu que le sien. Lohengrin était un beau garçon avec des cheveux blond et soyeux, de grands yeux clairs et perçants, de ceux qui ne connaissaient pas les nuits de pleurs et l'horreur d'un environnement sauvage et hostile. Un garçon grand et fort, avec une peau lumineuse et propre qui témoignait de sa bonne santé. Il appartenait à la caste des biens heureux, ignorant les soucis matériels, ayant de l'argent, de l'amour, assez pour le distribuer autour d'eux sans en souffrir, sans en manquer. "Un enfant né sous le signe de la chance." Se dit-elle.
     Elle inclina les yeux au sol, résignée, persuadée qu'il existait un mur infranchissable entre elle et ce garçon. Elle sentit les larmes monter à ses yeux. Elle en avait trop vu, trop supporté, pendant trop longtemps.
     Lohengrin vint s'asseoir humblement à son côté et lui offrit une cigarette.
     L'espace d'une seconde, elle fut heureuse. Ce geste anodin réveillait en elle un sentiment d'égalité, de fraternité, quelque chose qu'elle avait perdu au fil du temps.
     Le jeune homme l'observa un instant avant de comprendre qu'elle venait de connaître une expérience éprouvante. Mais la pudeur et la honte l'inclinaient à subir ce drame et à le supporter de tout son poids.

 

     Une demi-heure s'écoula sans que rien ne se passe, sans que la vieille femme ne se manifeste ou que le téléphone ne sonne.
     Le claquement des chaussures de Benvenuto raisonna sur le carrelage et l'officier apparut. Il s'était changé. Il arborait maintenant un uniforme qui lui seyait à la perfection. Il semblait si bien dans sa peau de policier que Lohengrin se demanda comment il avait pu se méprendre.
- Avant que tu fasses ta déposition, tu as le droit de passer un coup de fil à un parent ou à ton avocat, si tu en as un.
     Il ouvrit la cellule d'un geste machinal et détacha ses menottes.
- Tiens, voilà un jeton.
     Lohengrin prit la pièce dans la main de Benvenuto et le regarda fixement dans les yeux. Il aurait voulu lui transmettre tout son dégoût, toute cette haine qu'il venait de faire grandir en lui, mais cela semblait inutile. Le bel inconnu ne lisait pas, ne comprenait pas, ne le voyait plus. Il appartenait maintenant à un univers différent du sien. Il n'avait d'ailleurs jamais rien partagé avec lui, juste une illusion, un mensonge, juste le pire.
- Dépêche-toi, j'ai pas que ça à faire.
     Lohengrin se dirigea vers l'appareil téléphonique fixé au mur et y abandonna le jeton. Il composa le seul numéro qui pouvait encore le tirer de cette histoire infernale, celui de sa sur. La tonalité buta une ou deux secondes puis il entendit un " Allô " si familier qu'il lui rendit espoir.
- Agatha ? C'est Lohengrin...
- Lohengrin ! Ça va ?
- Oui, ça va. Écoute, j'ai des ennuis...
- Comment ça ? Quel genre d'ennuis ?
- Je suis dans un poste... Enfin, je veux dire... Dans un poste de police, en prison.
- Qu'est-ce que tu fais en prison ?
- Je me suis fait pincer sur une aire d'autoroute en flagrant délit d'exhibitionnisme.
- Qu'est-ce que c'est que cette histoire ?
- Non, non, écoute-moi, ça n'a rien à voir. C'était dans un lieu de rencontre. Un endroit où les garçons vont passer un moment. Je voulais faire l'amour avec un garçon, dans une voiture.
- Vous ne pouviez aller à l'hôtel ?
- Mais non Agatha... Le garçon dans la voiture, c'était un flic. Il était dans un véhicule banalisé, garé dans un coin sombre. Il m'a fait signe de monter dans sa voiture. On a un peu discuté, il a mis sa main sur ma cuisse et je me suis déshabillé. C'est là qu'il a sorti sa carte.
- Mais c'est hallucinant ! Tu veux dire qu'il l'a fait exprès ?
- Bien sûr.
- C'est dingue, une comédie pareille ! Mais qu'est-ce que je peux faire pour t'aider ?
- Fais-moi sortir d'ici.
- Tu es gentil mais si c'est une question d'argent, je ne peux vraiment pas me porter caution. L'entreprise de Richard bat de l'aile, tu sais, ça ne marche plus du tout et je serais incapable de te dire combien j'ai sur mon compte.
- Tu ne peux pas appeler maman ?
- Tu sais bien que je ne la vois plus depuis au moins six mois. Remarque, avec tout le gratin qu'elle fréquente, il doit bien y avoir un fonctionnaire pour te sortir de là. Mais, j'y pense... Maman est au Brésil avec Papa, tu sais, ils voulaient acheter une villa là-bas...
- Agatha, je ne peux passer qu'un coup de fil et d'ici, je ne peux rien faire. Le flic qui m'a arrêté me semble complètement cinglé, il me fait peur...
- Mais tu as toujours eu peur de tout, mon chéri...
- Arrête, c'est sérieux. Je suis dans un bled paumé, ici la loi c'est lui, il se prend pour un justicier. En plus, il m'a enfermé dans l'une de ces maudites cellules en grillage, c'est l'angoisse !
- Bon d'accord mais arrête de stresser. Je vais essayer de faire quelque chose, seulement, je ne te garantis rien. Quelle idée aussi de traîner sur une aire d'autoroute... Il est tard et j'ai du monde. Je ne peux rien faire tant qu'ils sont là. Ce sont des clients de Richard, ils sont supposés renflouer son entreprise... Ne t'inquiète donc pas, tu n'as rien fait de mal, un peu de nudisme nocturne, c'est tout. Tu n'as tué personne, en plus, c'est ce flic qui a tout provoqué, tu n'as vraiment pas de soucis à te faire.
- J'aimerais en être aussi sûr que toi.
     Lohengrin lui donna l'adresse et le numéro de téléphone du poste de police. Il raccrocha le combiné d'un geste nerveux, puis baissa les yeux, déstabilisé, ne sachant s'il devait se réjouir de sa conversation ou s'en inquiéter. Il se tourna alors d'un mouvement, prêt à regagner sa cellule, mais tomba nez à nez avec Benvenuto, il avait tout entendu.
- Alors comme ça, je suis complètement cinglé ? Cria-t-il d'une voix menaçante.
     Lohengrin, stupéfait par ce visage défiguré par une impressionnante colère intérieure, demeura stoïque, impuissant.
- Espèce de sale pédé ! Hurla-t-il. Je vais te montrer ce que c'est qu'un cinglé, moi ! Suis-moi, allez, viens, on va la faire ta déposition. On va voir, si je t'ai fait signe de monter dans ma voiture ! On va voir si je me prends pour un justicier !
     Lohengrin finit par perdre patience et la rage succéda à sa stupéfaction.
- Bien sûr que c'est toi qui m'as invité dans ta voiture, c'est toi qui as posé ta main sur ma cuisse, qui m'as demandé de me déshabiller. Tu ne te souviens pas, tu voulais voir mon corps nu...
>     À peine eut-il le temps te terminer sa phrase qu'un violent coup de poing vint percuter sa joue et sa mâchoire. Il sentit aussitôt une autre commotion lui trancher la colonne vertébrale, puis encore une autre dans le visage. La douleur l'envahit en ces trois points avec la force froide et étrangère d'une forte décharge électrique.
     Abasourdi, Lohengrin vit du sang glisser de son visage pour tomber sur le carrelage noir de la petite pièce. Une haine brutale et redoutable remonta en une seconde du plus profond de son inconscient pour chercher à se libérer. L'instinct d'autodéfense venait de prendre possession de son esprit pour le sauver de ces attaques injustifiées.
- Tu vas le regretter. Lâcha-t-il froidement.
     Il lança son pied dans l'air et, avant que Benvenuto ne puisse réagir, lui assena un coup direct dans le ventre.
     Benvenuto se tordit de douleur, mais Lohengrin poursuivit par un choc dans la mâchoire, puis un autre dans le ventre. L'officier tomba sur le sol, terrassé par la douleur, incapable de la moindre riposte.
- Alors ? Tu ne m'as pas invité dans ta voiture ?
     Benvenuto ne répondit pas, incapable de sortir le moindre son de sa bouche.
- Le plus pervers des deux, c'est toi mon vieux. C'est toi, qui viens aguicher des garçons pour faire ton sale travail. Peut-être que tu y prends du plaisir d'ailleurs. Hum ? C'est de l'homophobie ça mon vieux. Tu sais ce que c'est l'homophobie ? C'est quand on a une haine sans limites pour les homos, comme moi. C'est quand, sans que l'on sache pourquoi, on punit les autres pour ce que l'on s'interdit. Oui, c'est ça. Tu ne t'es jamais posé la question ? Peut-être que tu es homo, toi aussi. Mais tu en as tellement peur que tu refoules tout d'un bloc. C'est plus simple...
     Le policier fit un geste brusque. Un seul geste, le temps d'un battement de cœur et il était debout, brandissant un revolver pointé vers lui, prêt à tirer.
- Tu vas la fermer, espèce de pédé. J'en n'ai rien à faire de tes histoires de tantes. Moi, je suis un mec normal, un vrai ! T'as compris ?
     Lohengrin entendit qu'il avait perdu la partie. Il était en face d'un malade, sans doute assez fou pour tirer à la moindre résistance.
     À ce moment, la vieille femme prisonnière de la cellule approcha des barreaux et éclata en sanglots.
- Arrêtez ! Arrêtez, pourquoi tant de violence...
     Benvenuto, insensible à ses pleurs et irrité par sa manifestation, pivota en sa direction et appuya sur la détente.
- Ferme-la, toi aussi.
     Elle poussa un cri déchirant de douleur et s'effondra sur le sol, la jambe ensanglantée.
- Mais ça ne va pas ? S'indigna Lohengrin. On est au Far West ici, ou quoi ?
- Encore un mot et ce sera le dernier. Répliqua l'officier, paré à la récidive.
     Son visage ruisselait de transpiration. On sentait qu'il avait peur de ne plus maîtriser la situation et qu'il était prêt à tout pour sortir vainqueur de cet étau.
- Maintenant, on va la faire ta déposition et on va voir qui a raison. Tu es d'accord avec moi, sale petit pédé ?
     Il approcha lentement et caressa la joue de Lohengrin du canon de son revolver.
- Et puis on va raconter tout ce qui s'est passé ici. Comment tu m'as frappé, comment tu m'as insulté, comment tu t'es emparé de mon arme pour essayer de tuer cette fille. Oui, c'est ça, tu détestes tellement les filles que tu voudrais toutes les tuer, n'est-ce pas ?
     Lohengrin ne répondit pas. Il observait les yeux exorbités de Benvenuto et ses traits tendus qui le rendaient d'autant plus détestable. La situation glissait peu à peu vers le drame. Il ne pouvait ni parler, ni se taire, ni bouger, ni accepter les délires sinistres de l'officier.
- Maintenant, on va aller sagement dans un petit bureau au fond, calmement. Toi, tu vas passer devant sans dire un mot et si tu parles, je te tire dessus, comme la radasse dans sa cage. Mais tu auras peut-être moins de chance. Compris ?
     Le jeune homme avança sans dire un mot. Il emprunta le couloir longeant la cellule et le bureau d'accueil, puis poursuivit son chemin jusqu'à l'une des deux portes qui y mettait fin.
- À droite ! Ordonna Benvenuto. À gauche, c'est ma surprise. Celle que je vous réserve pour plus tard.
     Lohengrin pénétra dans un bureau gris, triste et sale. Des odeurs de transpiration et de tabac froid semblaient incrustées dans l'air pour rendre le climat encore plus insupportable. Ils s'installèrent de part et d'autre d'un pupitre crasseux encombré d'un vieil ordinateur, de papiers administratifs et de bouteilles de bière vides.
     Benvenuto prit un formulaire et l'inséra dans une antique imprimante à aiguilles.
- À nous deux, maintenant. Nom, prénom, adresse, âge, profession !
     Lohengrin s'exécuta. Il avait vu le déroulement de cette scène des milliers de fois à la télévision, mais celle-ci lui semblait encore plus ennuyeuse qu'à l'accoutumée.
     L'officier poursuivit l'interrogatoire, tout en choisissant les réponses qu'il voulait entendre.
- Bon, nous disons donc que tu te promenais nu, en état d'ébriété, sur cette fameuse aire d'autoroute.
- Si vous le dites. Tenta Lohengrin, soucieux de ne pas le contredire.
- Tu voulais te livrer à des actes sexuels avec des garçons, comme ça, en pleine nature ?
- C'est exact.
- Lorsque l'on t'a arrêté, tu étais nu, donc. Reprit-il en frappant d'un doigt sur le clavier.
- Oui, c'est ça.
- Quand tu es arrivé ici, au poste, tu es devenu comme fou, c'est bien ça ? Tu as tiré sur un agent et tu l'as tué. Après, tu t'en es pris à cette pauvre femme et en lui tirant une balle dans la jambe parce que tu détestes les femmes.
- Tué un agent ? Mais je n'ai tué personne !
     Benvenuto se leva soudain d'un bond, son arme à la main. Son visage contracté était celui du fou, d'un malade enclin à la violence la plus radicale.
- Écoute, espèce de pédé, on n'est pas là pour avoir ton avis. Si t'es pas content, je te tire une balle dans la tête et ton affaire sera tout de suite réglée !
- Très bien... Très bien... J'ai tué cet homme. Acquiesça Lohengrin d'un ton dénué de conviction.
- Parfait. Tu vois, il suffit de le dire et tout va mieux. Ah, j'allais oublier, tu m'as frappé parce que je refusais d'avoir des contacts sexuels avec toi, c'est bien ça ?
- Bien entendu.
- Très bien. Eh bien toi, on peut dire que tu en es un sacré. Tu me racontes ça comme ça, comme si de rien n'était. Tu te rends compte que tu as tué un homme ? Se mit-il à crier. Est-ce que tu t'en rends compte au moins ?
- Oui, je suis désolé, mais j'avais bu.
- Oui, c'est vrai, d'ailleurs je l'ai noté sur ta déposition. Tu vois, c'est ça un vrai flic. Quelqu'un qui en a assez pour lire dans les pensées des petites pourritures comme toi.
     Lohengrin se mit soudain à sourire. Cette parodie dramatique finissait par l'amuser. Il avait simplement posé le pied en haut d'une spirale et celle-ci l'avait happé pour le faire descendre dans l'aventure la plus sombre de toute son existence. Si cette déposition était lue un jour par un tribunal, il en écoperait sans doute pour la perpétuité. Celle-ci l'accablait d'exhibitionnisme, de meurtre, de violence avec arme, d'une tentative de viol et de violence sur un officier en exercice de ses fonctions. Il était foutu.
     Mais la voix de la vieille femme retentit soudain dans le couloir du poste de police.
- Au secours, aidez-moi ! Appelez un médecin !
     L'officier scruta Lohengrin d'un il suspicieux. Sans doute avait-il peur que son prisonnier ne profite de cette soudaine manifestation pour s'opposer à lui. Mais Lohengrin souriait, indifférent.
- Il vaudrait peut-être mieux y aller.
- Je sais ce que j'ai à faire. D'abord toi, tu vas te lever et tu vas marcher jusqu'à là-bas. Moi, je te suivrai. Attention ! À la moindre entourloupette, je te transforme en chair à canon.
- Je n'ai aucune objection.
     Le jeune homme se leva lentement, les mains pointées au ciel. Il sortit du bureau avec précaution, puis il emprunta le chemin de la cellule.
- Dépêchez-vous ! Je me vide de mon sang.
     La vieille femme agonisait.
     Lorsque Lohengrin arriva près d'elle, il la découvrit allongée au sol, la jambe déchiquetée, baignant dans son sang. Horrifié, le jeune homme oublia la menace de Benvenuto et approcha des barreaux.
- Il faut rapidement faire quelque chose, cria-t-il, choqué par ce spectacle navrant qui confirmait toute la démence de son auteur.
- Tu vas la fermer ? Cette maudite bonne femme ne cesse de geindre depuis que je l'ai ramassée.
     Dans un effort émouvant, la vieille femme leva lentement le visage vers lui. Elle semblait à bout de force, à bout de nerfs, à bout de tout.
- C'est toi qui m'as enlevée, Benvenuto. Tu m'as amenée ici et... Et tu... Tu m'as violée !
- Fermes là, maudite menteuse ! Tenta de la couper l'officier.
- Tu m'as violée ! Reprit-elle en pleurant.
- Écrase, tu te livrais à la prostitution en bas de ton immeuble.
- C'est faux... J'attendais... Une amie.
     La vieille femme sembla prise d'un étourdissement, ses paupières se mirent à trembler, ses yeux se révulsèrent et son crâne tomba sur le sol dans un son creux.
- Je vais lui clouer le bec moi, à cette prostituée ! Benvenuto, approchant des barreaux, leva son revolver et le pointa vers la vieille femme dans l'intention de tirer.
- Non, ça suffit ! S'interposa Lohengrin. Calmez-vous, j'en ai assez de tout ça !
     L'officier se mit à ricaner de manière nerveuse et sadique.
- Mademoiselle va briser ses petits ongles et me marteler de ses petits poings.
     Le jeune homme toisa Benvenuto avec un mépris si profond que ce dernier en fût impressionné. En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, Lohengrin lui envoya son poing en travers de la face et celui-ci perdit l'équilibre pour tomber sur le sol. Sa tête rebondit une fois sur le carrelage opaque et il perdit connaissance.
     Lohengrin profita de cette chance inespérée en bondissant sur l'officier pour lui extirper l'arme de la main. Il contempla ce spectacle de désolation, la vieille femme étendue dans la cellule avec une jambe déchiquetée et Benvenuto dans la même position, les yeux clos, inconscient.
     Il décida d'aller chercher sa déposition, restée sur le bureau, et de la détruire. S'il savait Benvenuto fou, cette évidence n'en était peut-être pas une pour tout le monde.
     Lohengrin traversa le couloir d'un pas rapide et pénétra dans le bureau. L'écran était opaque et la feuille de déposition vierge, il ne l'avait pas imprimée. Il demeura perplexe quelques secondes, il avait pourtant bien vu l'officier tapoter sur le clavier de l'ordinateur.
     Il leva lentement les yeux, encore imprégné de sa réflexion, quand il aperçut la porte du bureau d'en face, dont Benvenuto avait dit qu'elle dissimulait une "surprise". Que pouvait-elle bien être ? Des armes, un engin de torture, un cadavre ?
     Lohengrin fit quelques pas et poussa la porte en question. Par chance, elle n'était pas verrouillée. Mais là, il dut admettre que son imagination n'était pas assez obscène pour prévoir pareil rebondissement. Un spectacle d'une incroyable monstruosité s'offrit à ses yeux exorbités, la vision horrifiante de l'œuvre d'un fou à l'apogée de son infamie.
     Deux hommes nus et couverts de sang étaient étalés sur le sol du vestiaire. Ils avaient été décapités à coups de hache et certains de leurs membres se trouvaient éparpillés dans une flaque de sang. L'un d'entre eux avait encore l'instrument de mort planté au milieu de ses côtes cervicales. Des odeurs fétides insupportables de sang séché, de transpiration et de décomposition imprégnaient l'air pour la vicier et la rendre irrespirable.
     Lohengrin détourna les yeux de cette apparition macabre, tétanisé, écœuré, par le résultat d'une violence si inouïe, si abjecte. Une soudaine nausée l'emporta et il manqua de vomir tant ce spectacle le révulsa. Il ferma la porte d'un geste, comme on ferme les yeux pour ne plus supporter ce qui ne peut l'être, pour chasser un mauvais rêve, un cauchemar. Mais déjà, à l'autre bout du couloir, des bruits de pas précipités annonçaient le prolongement d'une angoisse qui avait duré trop longtemps.
     Benvenuto avait repris connaissance. On l'entendit courir dans le bureau de réception, fouiller, faire tomber des papiers et quelque chose de lourd. Il regagna la salle de la cellule, puis ce fut le silence.
     Lohengrin accourut aussitôt, arme au poing, tellement écœuré par l'officier qu'il était prêt à lui tirer dessus sans même avoir le moindre scrupule. Maintenant, la seule chose qui comptait c'était d'en finir, de sauver sa peau, coûte que coûte. Les horreurs qu'avait commis Benvenuto ne méritaient plus aucune pitié, aucun sentiment d'humanité. Il devait le supprimer pour que ce massacre s'achève au plus tôt.
     Mais quand il pénétra dans la petite pièce, il eut la mauvaise surprise de trouver une salle vide. L'officier s'était volatilisé.
     La pièce semblait encore plus froide et lugubre qu'elle ne l'était auparavant. Benvenuto avait dû tenter de briser l'une des lampes car celle-ci clignotait frénétiquement dans un grésillement continu. Un silence mortuaire embaumait cet endroit, rendant la tension encore plus intolérable qu'elle ne l'avait été jusqu'à maintenant.
     Lohengrin sentit les battements de son cœur frémir sous sa chemise tachée de sang. Il fît le tour de la pièce, arme au poing, fouillant la moindre zone de pénombre, sans trouver le moindre indice sur la disparition de l'officier.
     Il entendit un bruit sourd, léger, le son que fait une étoffe de coton lorsqu'elle se froisse ou se frotte à quelque chose. Cela venait de derrière lui, dans la cellule.
     Il eût à peine le temps de réagir qu'il sentit un objet métallique pénétrer sa chair et lacérer son dos. Lohengrin fit un bond en avant, autant dominé par une douleur effroyable que par la stupeur.
     L'officier se trouvait dans la cellule, avec la vieille femme, affichant une expression terrifiante de démence. Il brandissait un long couteau dont la lame était rougie par le sang. Il se tenait juste derrière les barreaux, comme un fou trop dangereux qu'on aurait enfermé pour l'empêcher de nuire. Il ricana d'une voix nasillarde, insupportable, inquiétante.
- Alors, petit curieux, tu es allé voir ma surprise avant que je ne t'en donne la permission ?
     Le jeune garçon demeura muet, immobile.
- Tu n'as donc rien compris, pauvre malheureux. Je suis invincible, tu ne peux rien contre moi. Je t'ai déjà montré ma supériorité et bientôt tu comprendras que je suis ton maître et que tu n'es rien !
     Lohengrin ne l'écoutait pas, l'effet de recouvrer la maîtrise de ses sens, l'empêchait d'entendre. Il se contenta de dresser lentement le revolver dans sa direction.
     Benvenuto recula dans la cellule et s'empara de la vieille femme encore inconsciente pour lui glisser son couteau sous la gorge.
- Si tu tires, je la tue.
     Le jeune homme scruta l'officier avec mépris et, sans s'inquiéter de la justesse de son tir, appuya sur la gâchette, vidant d'un geste son chargeur sur lui. Il le toucha dés la première balle et les autres n'eurent pour effet que de renvoyer sa haine sur lui.
     Benvenuto sembla sauter dans les airs et fila percuter la cloison de la cellule. Il retomba bientôt, inerte, hors d'état de nuire, mort.
     Lohengrin sentit sa main qui tremblait de nervosité. Il lâcha l'arme sur le sol et tomba à genoux, terrassé par la tension nerveuse qui le tenait en haleine depuis de longues heures. Des larmes se mirent à couler de ses joues. Il pleurait comme un enfant découvrant l'injustice du monde. Mais ces larmes étaient salvatrices, réconfortantes, elles évacuaient cette haine étrangère qui étranglait ses véritables sentiments. Il plaqua ses mains devant ses yeux et s'abandonna aux sanglots. Une tristesse intense et profonde emportait tout son être et se libérait maintenant, après un épisode douloureux de sa vie qui le marquerait à jamais.
     Il pensa alors à la vieille femme qui était peut-être morte et se dirigea vers la cellule d'un pas lourd. La porte émit un grincement fort et strident et il contempla la pauvre femme abandonnée, démissionnée de son malheur. Elle semblait dormir sereinement, absente de sa réalité, d'une réalité qui ne la faisait que souffrir. Il la prit délicatement dans ses bras et la transporta sur un bureau pour l'y allonger. Elle respirait, elle était vivante, sauvée.
     Il passa sa main dans ses cheveux et elle ouvrit les yeux.
- Merci... Réussit-elle à dire. Merci...
- Reposez-vous, tout va bien, je vais appeler une ambulance.
     Il prit sa main dans la sienne et versa de nouveau quelques larmes, heureux d'avoir entendu ce simple "Merci", mais qui était si bon après tant de violence et de haine.
     La sonnerie du téléphone retentit soudain et Lohengrin ne savait plus s'il devait répondre ou non. Les choses les plus simples de la vie quotidienne lui étaient devenues étrangères, il ne se souvenait plus. Puis, devant le dérangement de cette répétition persistante, il s'en approcha et décrocha l'appareil.
"Allô ! Bonjour. Est-il possible de parler à mon fils, Lohengrin...
- Maman ?
- Oui c'est moi mon chéri. Agatha m'a raconté ton histoire et nous n'avons pas arrêté d'en rire. Vraiment tu exagères. Alors, comment ça se passe, tu sors quand ?
- Tout à l'heure, maman. J'ai quelques formalités à régler et je serai libre.
- Eh bien, tu vois, il n'y avait pas lieu de t'inquiéter. Ça y est, nous avons trouvé notre maison, un véritable petit paradis. Nous rentrons demain après-midi, tu veux passer dîner à la maison ?
- Non, merci maman. Je te rappelle.
     Lohengrin raccrocha le combiné, accablé et épuisé par une nuit blanche qu'il n'avait pas vu défiler.
     Il pénétra une dernière fois dans la cellule et scruta le visage de Benvenuto, le bel inconnu qu'il avait dû tuer.
     Les traits de son visage semblaient être l'œuvre d'un sculpteur. Ils s'harmonisaient dans une rigueur d'équilibre qui rappelait la ligne d'une statue épurée de tout détail superflu. Ses yeux clairs continuaient à briller au milieu d'une peau mate, sombre, trop souvent brunie par le soleil. Un charme singulier se dégageait de lui, un charme silencieux, étrange, mais puissant. Peut-être était-ce sa sérénité ou son abandon, contrastant avec une apparence si froide, qui le rendait d'autant plus attirant.

Le Charme de l'inconnu © 1998 Jimmy Sabater - Tous droits réservés -
Extrait du "Jardin des Anges", à paraître.
arbor@cybergal.com

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