Alice dans le miroir

 

     Mon dieu, ils ont raison, je suis d'une laideur insensée !
     Je m'observe dans le miroir mural de la salle de bain et je n'y vois qu'une grosse fille vilaine sur laquelle la nature s'est acharnée à ébaucher l'incarnation d'un démon.
     Oui, je capitule, je suis une caricature.
     Aujourd'hui, c'est mon anniversaire. J'ai vingt ans.
     À ce qu'en disent mes parents, c'est le plus bel âge : - Quand j'avais vingt ans, j'avais toutes les filles avec moi, j'étais aussi le plus costaud de toute la bande, dit mon père, - À vingt ans, surenchérit ma mère, j'étais si mince et si fraîche que tous les garçons du lycée n'avaient d'yeux que pour moi.
     Mais lorsque je constate ce triste reflet dans mon miroir, je me dis qu'avoir vingt ans ça ne change rien... Si ! C'est pire qu'avant.
     Car finalement, maintenant que je suis adulte, je suis supposée m'assumer, assumer mon avenir, assumer ce corps maudit.
     À quoi bon être jeune quand l'énergie qui coule dans nos veines n'est utilisée qu'à la production intensive d'acné, de sébum et de graisse ?
     Ce miroir m'énerve, il semble me narguer en me renvoyant cette silhouette pitoyable... Peut-être que mon image n'est pas celle que je vois, que les miroirs ne sont pas tous capables de me réfléchir à ma juste réalité. Peut-être que ce sont TOUS les miroirs du monde qui sont aussi médiocres que celui-ci... Cela m'arrangerait bien.
     Regardez ces boutons turgescents qui semblent se reproduire comme s'ils étaient dans une couveuse. J'en ai plein le front, les joues et le menton.
     Regardez ces points noirs qui se serrent les coudes sur mon nez, c'est à croire que c'est ma peau qui dépareille sous un tel passe-légumes.
     Quand je dis que la nature s'est acharnée sur moi, je n'exagère pas.
     Et si je baisse les yeux... non.
     Si, tant pis.
     D'abord le premier constat, c'est que je n'ai pas de sein. Non pas que la nature ait fait de moi une hermaphrodite, non. Plutôt qu'elle m'a donné le minimum : - Mais si elle a des seins, regardez mieux. Vous les voyez ?
     Bien sûr, comme de juste, ce que je n'ai pas dans la poitrine, je le supporte dans les fesses. Et là, on peut dire que j'ai été généreusement dédommagée.
     Lorsque je vois un bébé qui porte une couche, je trouve cela indécent et cruel. J'ai l'impression de me voir, sauf que moi je n'ai pas besoin de couche, cette disproportion m'a été léguée avec le reste, dans le lot que mère nature m'a transmis avec tant de bonté.
     Quand je m'assoie dans le métro, j'ai toujours l'impression que les sièges sont trop petits. Le cauchemar de mes nuits c'est d'être prise en flagrant délit de fraude à cause de ces sièges pour nains - Mais vous n'avez qu'UN titre de transport, Mademoiselle ! - Je ne vais quand même pas payer deux billets à chaque fois, - Mais si, Mademoiselle, un billet pour chaque place.
     La semaine dernière notre professeur de sport n'a rien trouvé de mieux que de commencer un programme de natation. Là, j'ai eu des insomnies pendant quinze jours. Et puis le jour venu, j'ai réalisé que ma terreur était vraiment légitime. J'avais le sentiment d'être une alien au milieu d'un troupeau de petits clones, tous pareils.
     Les filles de ma classe portaient des maillots deux pièces, tous plus affriolants les uns que les autres et moi, je m'étais emballée dans un immonde cache-misère violet qui me rendait plus ridicule que jamais. J'aurais voulu devenir invisible ou qu'une catastrophe surnaturelle survienne pour détourner définitivement tous les regards...
     Je devrais pleurer un peu.
     Oui, je vais pleurer.
     Voilà.
     Oui, il y a des filles qui sont tellement belles que s'en est scandaleux. J'envie leurs courbes parfaites, leurs petits seins dressés fièrement qui semblent m'ignorer et dire : - Ne la regardons pas, elle n'est pas comme nous. Leurs petites fesses bombées aux contours si bien dessinés me rendent malade. Je vendrais père, mère et tout ce que je possède pour une paire de fesses comme celles-ci.
     Le plus écœurant c'est qu'en plus de tout, elles ont du caractère, sont souvent intelligentes, ont de l'humour, ne s'embarrassent pas de complexes et racontent toujours des anecdotes croustillantes sur leurs petits amis...
     C'est vraiment injuste ! Plutôt que de réclamer l'égalité des sexes, on ferait mieux d'obliger les gens à accepter les filles comme moi. Qu'ai-je donc de moins que les autres, si ce n'est mon physique un peu ingrat ?
     On devrait faire payer une taxe aux gens trop beaux et l'argent récolté serait distribué aux laids, suivant leur degré de laideur. La démocratie n'est décidément qu'une utopie. Personne n'est l'égal de personne, il y a juste des beaux et des moches.
     Tenez, prenez- moi par exemple. Si on demande à Tom Cruise de choisir entre Pamela Anderson et moi, qui croyiez-vous qu'il va choisir ?...
     Moi, je ne suis pas d'accord.
     D'abord, Pamela Anderson n'est rien d'autre qu'une poupée gonflée au silicone, repiquée de partout, redécoupée, liftée et massée à longueur d'années. Elle ne se dit pas - Si je mange un Mars, je vais prendre dix kilos. Non, elle doit se dire - Si je prends dix kilos, je porterai plainte contre Mars et je me ferai relifter avec l'argent du procès.
     Si je devais rendre ce monde un peu plus juste par mes propres moyens, je commencerais par régler le compte de Tom Cruise. Comment peut-on être si peu reconnaissant ? Je ne sais combien de magazines j'ai acheté rien que parce qu'il était dedans. Cela représente une sacrée somme d'argent au bout du compte. Un véritable investissement. On ne voit même plus la tapisserie de ma chambre, tellement je l'aime. J'ai pris des cours de prose uniquement pour lui écrire des poèmes et lui dire combien je l'aimais.
     J'avais tout prévu. Il n'avait plus qu'à dire "Oui."
     Nous nous serions mariés en grandes pompes dans une belle église de Malibu. J'aurais invité Pamela Anderson et toutes les filles de l'école pour leur montrer qu'une fille comme moi peut se marier avec le plus bel homme de la Terre. Je serais ainsi devenue Alice Cruise. Ça sonne bien, je trouve.
     Nous aurions eu deux enfants, un garçon et une fille et je me serais occupée de la carrière de mon mari.
     D'abord fini les films où il meurt à la fin. Cela n'est pas vendeur, c'est bien connu. Non, je lui aurais fait jouer des rôles romantiques pour qu'il puisse enfin révéler toute la profondeur de son talent. Il est tellement beau quand il pleure...
     Malgré toute ma dévotion et mon amour, il ne m'a jamais donné le moindre signe de vie. En guise de réponse à toutes mes lettres, j'ai reçu une publicité où on me disait que je pouvais rejoindre son fan-club si je cotisais quatre cents francs par an. Je serais ainsi tenue informée de la sortie de ses films et des émissions télé auxquelles il participe. La belle affaire.
     Je suis terriblement déçue. Comme je connaissais bien Tom, je lui avais fait parvenir une sorte de biographie où je lui disais tout pour qu'il apprenne à me connaître. Je n'avais jamais été aussi honnête. Je voulais qu'il sache que j'étais mieux que les autres, que malgré mon physique difficile, il y avait une véritable sentimentale qui sommeillait en moi... Mais ce n'est pas grave, cela se paiera.
     Je ne suis pas si laide que cela. Il y a même un garçon qui m'a fait des avances l'été dernier quand j'étais en vacances. Chaque après-midi, j'allais me promener dans la nature, le long d'une rivière pour réfléchir à ma vie future avec Tom. Loin de ma famille, je trouvais la sérénité dont j'avais besoin pour fuir l'accablante matérialité de la vie.
     Et puis Paul est apparu. J'étais en train d'écrire, assise sur un rocher au bord de l'eau. Il a prétexté qu'il s'ennuyait et qu'il voulait bavarder un peu avec moi. Mais il n'était pas très beau, même un peu gros, je dois dire. J'ai bavardé avec lui de choses futiles et j'ai réalisé que ce n'était pas un garçon pour moi, qu'il ne m'intéresserait jamais.
     À la fin de l'après-midi, nous nous étions allongés sur le rocher et c'est là qu'il a tenté de me voler un baiser. Cela m'a mise hors de moi. Je l'ai d'ailleurs giflé tellement fort qu'il en est tombé dans la rivière.
     Il ne savait pas nager et j'ai ri en le voyant se débattre dans l'eau, il faisait moins le malin.
     Avant que sa tête ne disparaisse définitivement, j'ai eu le temps de lui crier - Je resterai vierge jusqu'à mon mariage avec Tom.
     Je ne me suis pas plus inquiétée de son sort et suis rentrée à la maison pour terminer mes poèmes.
     Je ne suis pas ce genre de fille qui se laisse embrasser par le premier venu et qui tombe amoureuse dès le premier regard.
     Je ne peux pas nier que je sois quelque peu fière. Mais le fait d'être jeune ne nous exempt pas d'une certaine moralité.
     La fidélité est TRES importante à mes yeux, ce qui n'est pas pour déplaire à Tom qui ne pense qu'à cela. Il ne faut jamais hésiter à se sacrifier dans un couple. D'ailleurs Tom ne m'aurait sans doute jamais pardonné ce baiser furtif au bord de la rivière. J'aurais eu à le lui cacher, lui mentir, baisser les yeux à chaque fois qu'il m'aurait parlé de la fidélité et des hommes... cela pendant toute ma vie.
     Mais quelle idiote quand j'y repense !
     Si je m'étais laissée faire, je ne serais sans doute plus vierge aujourd'hui.
     C'est bien connu, les boutons disparaissent quand on fait l'amour et que l'on devient FEMME.
     Mais à mon stade et pour tout faire disparaître, il faudrait que je fasse l'amour au moins vingt heures par jour. Il faudrait que je me voue à l'amour physique en permanence, que je fasse des cures, que j'aille en stage.
     Mais au moins, si je m'étais abandonnée à Paul, j'aurais aujourd'hui une peau douce, fine et lisse.
     Je suis allée voir un dermatologue et il m'a donné une crème à appliquer matin et soir. Le résultat ne s'est pas fait attendre. D'abord, cette crème a décoloré mes draps, ensuite mes boutons se sont métamorphosés en d'horribles croûtes sèches écœurantes. C'est pire que jamais !
     Je suis l'une de ces rares femmes occidentales qui rêvent que le port du Tchador devienne obligatoire. Je le porterais jour et nuit, poussant le zèle jusqu'à le garder sous la douche ou dans mon bain. Peut-être qu'ainsi je rencontrerais l'homme de ma vie, quelqu'un de doux et romantique (qui ferait partir mes boutons). Le jour de notre mariage, je me serais bien gardée de retirer le précieux masque et lorsqu'il aurait dit "oui" il aurait été trop tard !
     Je suis méchante, je sais.
     C'est ce que ma peste de petite sœur se plaît à me répéter depuis qu'elle est née.
     Mais c'est faux. Je ne suis pas méchante, je suis juste. Je m'emporte un peu parfois, mais jamais par méchanceté.
     Tout à l'heure nous avons fêté cet anniversaire pour mes vingt ans. J'étais partie chercher les serviettes de tables, mais en reprenant ma place, j'ai un peu bousculé la table et le buffet entre lesquels j'étais coincée. C'est alors que ma garce de sœur s'est empressée de lancer - Si tu avais un moins gros cul, tu ne défoncerais pas tout le mobilier à chacun de tes gestes.
     Là-dessus tout le monde s'est mis à rire bêtement.
     Je voyais mon père qui, un morceau de gâteau à peine mâché dans la bouche, riait à gorge déployée. Ma mère, elle, faisait mine de ne pas vouloir rire, mais elle ne put finalement pas se retenir et suivit les autres jusqu'à en pleurer.
     Ma sœur détestée, qui est mince et qui ne souffre d'aucun problème de peau, riait aux éclats. Je la voyais triomphante, fière que sa plaisanterie insupportable fasse l'unanimité.
     Par contre, moi, tout cela ne m'a pas plut du tout. J'avais à la fois envie de pleurer et de hurler. Mais ils continuaient à rire comme s'ils assistaient au spectacle le plus drôle que l'on avait jamais vu.
     Humiliée à en mourir, j'ai tourné les talons pour sortir de table, mais j'ai à nouveau bousculé le buffet et un petit cadre est tombé.
     Les rires ont redoublé. Je voyais mon père, le visage empourpré, ne parvenant plus à avaler son gâteau. Des larmes de joie coulaient sous les yeux de ma mère qui riait comme jamais. Ma sœur savourait sa victoire dans un rire que plus rien ne pourrait arrêter. Tout cela me bouleversait. Je suis devenue comme folle.
     Je suis allée dans le salon à grands pas et ai décroché le fusil de chasse de mon père... Je voulais simplement qu'ils comprennent que si pour eux j'étais une farce vivante, moi j'étais la plus sérieuse du monde.
     Et leurs rires continuaient imperturbables, interminables.
     J'ai pris le fusil à mon épaule et j'ai tiré trois coups.
     Les rires se sont mués en cris de terreur et de douleur.
     J'ai poussé la table et me suis assise lentement avec le fusil à mon côté.
     Après je me suis chantée " Joyeux anniversaire " et j'ai mangé mon gâteau dans un silence nouveau. Il était bon, alors j'ai mangé tout ce qu'il en restait. Ce n'est plus très grave maintenant si je grossis, j'ai brisé tous les miroirs de la maison.

Alice dans le miroir © 1998 Jimmy Sabater - Tous droits réservés - Extrait
de "L'Amour sensuel", à paraître.
arbor@cybergal.com

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