L'écrivain
de Jhonnie Durden

Je pourrais décortiquer le mot "écrivain" de plusieurs façons, mais à mon sens, il n'y en a qu'une qui puisse tenir place de vérité, et elle s'applique à moi. Écrivain est divisé en deux parties, "écrire" et "vain". C'est bien pour cela que je m'étais isolé comme un ermite dans ma maison. Au début, il s'agissait juste de me remettre à flot en écrivant un nouveau livre, mais très vite, la situation à complètement changé. J'étais assez peu ordonné, mais j'avais toujours réussi à maintenir une certaine cohérence dans la maison que je louais avec cinq autres amis. Il y avait Christophe, Yann, Nicolas, Arnaud et Vincent. Nous nous étions débrouillés pour trouver une maison plutôt qu'un appartement et, finalement nous avons trouvé la perle rare, en banlieue, une grande maison avec un jardin honorable ; à six nous pouvions payer. En plus de mes études, j'essayais de gagner ma vie en travaillant de temps en temps pour me faire de l'argent de poche et pour me nourrir. Mes parents prenaient en charge la location. Parallèlement j'espérais faire publier des nouvelles de science-fiction que j'avais écrites mais une série de refus m'avait fait perdre courage et inspiration. Christophe était parti rejoindre ses parents sur la Côte d'Azur, Yann et Nicolas venaient de partir pour trois mois en Espagne faire la fête, Arnaud avait opté pour un séjour linguistique aux États-Unis, et Vincent avait rejoint sa petite amie qui habitait à plus de cinq-cent kilomètres d'ici. J'avais la maison pour moi seul pendant presque un mois.
Au début, c'était amusant, mes meilleurs amis étaient partis et j'avais organisé une soirée "chez moi". J'avais invité pas mal de relations et de "copains de copains de copines...", bref ç'était réussi. Il m'arrivait rarement de fumer de la drogue ou de me cuiter à mort, mais je dois dire que ce soir-là je m'étais adonné à tous les vices. "Sexe drogue et rock'n roll" ! J'avais passé la nuit avec une fille qui s'appelait Pauline. Je ne l'avais jamais vu, mais nous n'étions pas monté dans ma chambre en fin de soirée pour bavarder, juste pour prendre notre pied. Moi, ayant un instinct de reproduction très poussé inhérent au sexe masculin et n'étant là que pour "tirer un coup", ou bien appelez cela comme vous voulez, mais à la base, ce qui pousse à la baise, le mâle, n'est que son instinct de reproduction. Elle ne cherchait pas l'amour avec un grand "A", juste un partenaire sexuel pour une nuit et un corps contre lequel mettre le sien, instinct maternel oblige. En ce qui me concerne, les relations humaines sont une question d'instincts animaux refoulés encore bien présents dans une société qui se considère comme "évoluée". Si on regarde bien, nous sommes tous des animaux civilisés.
J'avais acheté dans la soirée à un type dont je ne connaîtrais jamais le nom ( Peut-être s'était-il incrusté comme je le faisais moi-même quand j'étais au lycée?) des hallucinogènes, de l'herbe, et du shit. Il m'avait facturé cet assortiment deux cent euros. J'avais attendu qu'il soit complètement défoncé pour venir le voir et m'étais bien débrouillé. Il m'avait servi royalement, car je pense que j'aurais pu rallonger l'addition avec un billet de vingt facilement. Avant que je n'entende plus parler de lui de toute ma vie, il avait prononcé ces quelques mots qui sonnaient, à mon sens, comme une mise en garde : "C'est de la bonne... Fais gaffe mec, ça arrache... oh putain de merde, y'a le capt'ain Kirk !...". Et il avait disparu au milieu des autres fêtards.
Avec ce stock de drogues, je comptais bien retrouver l'inspiration passée.
Je roulais donc mon premier pétard, mais essayez donc d'en rouler un quand vous n'avez jamais fait cela de votre vie ! La troisième tentative fut la bonne, il suffit juste d'attraper le coup de main et c'est bon, comme le vélo, ça ne s'oublie pas.
Quand je l'eus finie, la sensation de béatitude ne tarda pas. Et moi qui croyais que je m'étais fait avoir et que c'était de la mauvaise. Une chose est sûre, la Beu à retardement est vraiment traître.
Le lendemain, je me réveillais frais comme un gardon, j'avais dormi profondément sur le canapé du salon, tout allait pour le mieux. Je m'accordais deux jours de break et ensuite au boulot !
J'avais trouvé une idée, je voulais écrire un polar de science-fiction partant d'un crime atroce et revenant petit à petit en arrière pour comprendre ce qui s'était passé. Les premiers jours se passaient sans accros, j'avais un planning bien structuré : Lever à midi, j'écrivais toute la journée puis je passais la soirée à me défoncer, seul. J'eus le droit à quelques visites amicales dans les premiers temps, aux coups de fils répétés, puis ça se calma. Chacun menait sa vie dans son coin et était assez occupé. Mon roman avançait, j'étais totalement seul à présent. Je m'isolais de plus en plus du monde extérieur, ne me consacrant qu'aux recherches morbides sur le net pour me mettre dans le bain. Je faisais durer le plus possible les réserves de nourriture pour ne pas avoir à me déplacer. Je maigrissais, me laissais aller. J'étais constamment plus ou moins la tête dans les nuages et avait l'esprit brumeux. Quand j'allais dans la salle de bain, j'apercevais brièvement quelqu'un regarder par-dessus mon épaule dans le miroir mais je ne pouvais distinguer quoi que ce soit. J'étais trop défoncé pour ça. J'entendais des bruits, voyais des choses bizarres. Mais, me direz-vous, c'est un peu normal quand on se drogue. Seulement, pour deux ou trois fois, j'étais sur d'être à peu près net. Je me promenais donc toujours avec des couteaux et toutes les armes potentielles qui me passaient sous la main. Puis je faisais des cauchemars de plus en plus bizarres. Je n'ai plus peur des cauchemars depuis que je suis petit mais ceux-là étaient de plus en plus étranges et intenses. J'avais l'impression de ressentir physiquement ce qui se passait dans mes songes. Je n'ouvrais plus les volets, dormait le jour pour vivre la nuit et ne nettoyait plus rien, même pas moi, je laissais tout en plan là où ça tombait. Je ne me rasais plus depuis le début, mes cheveux étaient en pétard en permanence, j'avais perdu près de six kilos. J'avais peur.
Les rares fois où il m'arrivait de me contempler dans la glace, je voyais une image qui ne correspondait pas à ce que je connaissais de moi-même.
Je ne sais quoi me faisait refuser tout contact avec l'extérieur, même les livreurs de pizzas.
Me défoncer faisait partie du quotidien à présent, comme se lever et se coucher, car c'était tout ce qui me restait de normal. Je ne voyais plus qu'elle, une femme avec de longs cheveux noirs et des yeux exorbités qui me regardait toujours froidement. Quelle horreur ! J'aurais préféré avoir affaire à une créature matérielle, là au moins j'aurais eu mes chances pour en finir une fois pour toutes. Mais non, cette femme avait choisi de me tourmenter. J'avais la sensation d'être observé en permanence, de voir des choses et des formes du coin de l'œil, mais dès que je me retournais ou que j'y portais mon attention tout avait disparu. C'était comme un eczéma, dérangeant et permanent. Je ne faisais plus la différence entre le délire, le rêve, et la réalité. Tout était flou, j'étais devenu un automate et ne savais plus quoi faire pour en sortir. Cette fille qui me regardait avec ses grands yeux vides... brrr !!
Je me droguais de plus en plus pour arriver à dormir et plus je le faisais, plus les cauchemars étaient horribles. Je me réveillais en proie à des crises d'asthme. J'en pouvais plus, je perdais le contrôle, tout partait en sucette. Le jour et la nuit n'avaient plus d'importance, je n'avais plus aucune notion du temps, et ces cauchemars, cette fille...
Elle se tenait au-dessus de moi maintenant. J'étais allongé par terre, elle portait une chemise de nuit blanche, je voyais bien son visage. Je ne bougeais pas, ayant peur de provoquer une mauvaise réaction chez elle. Je ne savais pas si c'était la réalité. Puis elle m'a tendu la main, comme pour la rejoindre.
J'ai hurlé. Un long hurlement, je me suis levé malgré ma faiblesse et j'ai hurlé jusque dans la rue, en peignoir et en caleçon. Je ne me souviens plus s'il y avait du monde pour admirer ce spectacle, la seule chose qui m'est resté était le soleil qui brillait, là, dehors, devant moi. Je ne l'avais pas vu depuis plus de deux semaines.
Après cet épisode, j'ai jeté toute ma drogue dans la cuvette des toilettes, j'ai tout aéré et nettoyé, moi y compris. J'avais perdu dix kilos en tout et pour tout et ma mine était affreuse à voir.
Maintenant c'était moi qui regardais la fille cette fois. Elle n'avait pas les yeux grands ouverts. Elle était calme, elle dormait dans son lit... d'hôpital. Elle s'appelait Amandine Ferré et était dans le coma. Elle était toxicomane, et il ne fallait pas être doué pour le comprendre vu les nombreuses marques de piqûres sur ses avant-bras. Elle en avait pris une fois de trop. Elle est morte le lendemain.


Jhonnie Durden

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