Mathieu
de Jean-Pierre Rivest

Cher fils,
C'est un samedi soir bien fatigués que nous vivons, ta mère et moi. En lisant son livre, ta mère a posé sa tête sur mes épaules et des larmes sont sorties de ses yeux fatigués.

Je l'ai enlacée tout contre moi, Depuis déjà six mois que tu es parti vivre en appartement, nous n'avons que peu de nouvelles de toi. Ce soir, une inconnue a téléphoné à la maison pour dire que tu consommais de la drogue et que tu couchais à gauche et à droite, sans te protéger.

Nous t'avons laissé une clef de la maison quand tu nous as quittés. J'espère que tu ne l'as pas perdue. Tu sais que nous t'aimons et que tu es toujours le bienvenu à la maison, même si tu nous as dit que tu ne reviendrais jamais plus.

Les rues de Joliette sont bien tranquilles depuis que tu ne fais plus de planches à roulettes. Je sortais le soir, juste pour voir tes prouesses et ton beau visage, ton beau corps, que nous avons fait dans la joie, ta mère et moi, il y a maintenant presque 19 ans. Tu as surgi d'entre ses jambes en poussant des pleurs que je n'oublierai jamais.

Cher Mathieu, je ne peux consoler ta mère qui a grande peine, qui est inquiète de tes jours, de tes soirées. J'avoue que les petites chicanes que nous avions le matin, pour l'usage de la salle de bains, me manquent. Tu n'as jamais voulu que je te montre à te faire la barbe : je ne sais pas pourquoi. J'espère qu'un de ces jours, tu me diras pourquoi.

Ta mère a mis des CD dans le lecteur : son beau Paul, son génial Elton, Madonna et du Brel, elle qui ne cesse jamais de dire qu'elle aurait avoir un destin comme lui : mourir à Tahiti, couché sur le sable blond de ce lointain océan Pacifique.

Elle essaie d'avoir de l'inspiration pour griffonner dans son carnet de notes. Elle n'y parvient pas. Les larmes se sont transformées en un torrent que j'essaie d'endiguer lui disant qu'un de ces jours, tu changeras de mode de vie.

Nous savons que ce soir, tu es sur la rue Saint-Viateur, avec ta grosse bière, que tu écoutes ta musique préférée. Pourquoi as-tu tourné la tête, hier soir, quand je suis passé autour de l'Esplanade ? Qu'a-t-on fait, ta mère et moi, pour que tu nous ignores tant ?

Je regarde cette chambre où nous t'avons conçu avec tant d'amour. La maison est vide et même la musique ne parvient pas à calmer nos peines.

Tu consommes beaucoup. Ta mère et moi en sommes bien tristes. Nous venons de nous apercevoir que la lumière est si jaune, que nous préférons la fermer, pour pleurer sur ton sort, tous les deux seuls. Tu ne nous a pas téléphoné une seule fois, en un mois. Les larmes coulent et bientôt nous nous endormirons avec un peu plus de poids sur la conscience, de la tristesse qui fait grisonner nos journées.

C'est jeudi soir, les Jeunes comme toi sont tous à Joliette. Au Palace, au Victoria, au Studio, au B.E.. C'est la fête, la fête "Sexe, drogue et rock'n'roll". Les haut-parleurs charrient - excuse-moi de te le dire comme cela - leurs abrutissants de Boum Boum Boum. C'est tout ce que nous entendons lorsque nous prenons des marches, ta mère et moi en passant à proximité de ces lieux. Ta mère ne veut plus pleurer. Pour s'endormir, elle s'est levée pour mettre des chansons de notre père à nous tous les Québécois, je parle de Leclerc, Félix de son prénom.

Nous allons remplir notre triste chambre à coucher de beaux souvenirs et y croquer des images de cette si belle ville où nous allions voir Tante Yvonne, tu sais Ma Tante, un peu grosse, qui l'été, portait des robes de coton fleuries. Tu te souviens des tartes au sirop d'érable qu'elle nous faisait ? Elle prenait l'harmonica pour te jouer un air sorti du répertoire de la Bolduc. Dis, tu t'en souviens Mathieu ? ? ? ? ? ? ? ? ?

La Nuit s'installe entre moi et ta mère. Pour nous endormir, nous penserons à ton si beau sourire et à tous les pas que tu feras, entre le Victoria, le bar B.E. Nous préférerions que tu restes dans la petite boîte de la rue Saint-Viateur. Le blues est peut-être triste, mais il parle d'Amour. Il fait boire aussi. Attention cher enfant. Bonne Nuit.
Jeudi, 26 mars 1998 - 22h47


Vendredi, 27 mars 1998 - 11h57

Cher fils, tu sais que je ne dors pas beaucoup la nuit et que je me retrouve souvent le matin en train de prendre une marche, en compagnie de la musique des oiseaux. On dirait que la Nuit vient laver les traîneries de la veille. Ça sent bon, les fleurs sont belles, et juste au coin de la rue Garneau et Juge-Guibault, il y a un de ces jardins si beau, si généreux en oxygène et de chlorophylle, que je m'arrête toujours pour prendre une photo. Les fleurs comme tous les légumes essentiels s'y trouvent et l'Harmonie occupe ces molécules. C'est toujours un moment de Paix pour moi, que de passer par là.

À l'heure où je marche, Joliette se repose. Je passe tout près de la biscuiterie Harnois, et il y a toujours un tuyau par où sort une fumée très odorante provenant des cuves d'ingrédients qu'ils mettent dans leurs biscuits. Quelques respirations me suffisent. Après, je me dis que les Nord-Américains consomment beaucoup de sucre pour rien et que leur obésité m'apparaît parfois comme une insulte aux peuples défavorisés. Ils ont le ventre ballottant comme beaucoup d'entre nous qu'on remarque l'été sur la plage à la différence que leurs ventres à eux, ces pauvres Africains, ne contiennent rien, sinon de la souffrance. Je crois que toi et moi, nous pourrions discuter longtemps sur ce sujet comme nous le faisions parfois au dîner. As-tu encore le goût d'aller en Afrique ?

Mon cher fils, mes souliers me font faire un 90 degrés. Je regarde le nom de la rue : Saint-Louis. C'est la rue de mon cabinet de médecin. Mais, c'est surtout la rue des arbres qui tiennent le Temps de la Ville, tu sais ces horloges biologiques qui embellissent et qui font la somme des années qui passent, du Temps qui façonnent de toutes sortes de manières les êtres et les choses et nous font prendre conscience, que les décennies ne sont que poussières dans ce Cosmos que nous habitons parmi des millions d'autres.
Vendredi, 27 mars 1998 - 13h42


Samedi, 28 mars 1998 – 9h59

Je ne marche pas, je flotte tout en pensant à toi et à ta mère. Je ne comprends toujours pas pourquoi tu nous ignores tant. Je sais, il faut que tu fasses ta vie, mais tu ne nous appelles jamais. Si ce n'était que ça… Ce qui m'inquiète le plus, ce sont les autres qui téléphonent à la maison.

Les pas me guident tout au long de cette rue Saint-Louis. Au bout de cette rue, maintenant, il y a des milliers de personnes qui vont et viennent, pour la bouffe comme pour le cinéma.

Tu te souviens des petits films que nous faisions toute la famille ensemble ? Nous allions pique-niquer sur à l'Ile des Moulins de Terrebonne. Nous avons déjà fait un vidéo là, tous les trois ensemble. À cette époque, je te voyais dans la si belle bibliothèque de cette ville. Je t'imaginais devenir un poète, un écrivain qui aurait révolutionné les pages littéraires de nos journaux.

Comme tu nous l'as dit, tu trippes "sex, drugs and rock'n'roll", nous respectons ton choix.

J'ai viré à la rue Beaudry, car cette rue sent mauvais et qu'elle n'a pas d'arbres. Que des voitures qui passent.

Je vais aller passer devant le foyer où vivait ta grand-mère Madeleine et essayer à travers les rideaux de son ancienne chambre, de faire sortir des souvenirs, elle qui en avait tant mais qui était fermée comme une huître. Je me souviens d'avoir déménagé son lit à 30 degrés sous zéro et pendant ces moments de lucidité, elle pestait contre les "cris" de médecins qui l'avaient placée là. Et moi, qui ai tellement essayé de la sécuriser.

Je ne cessais de penser à cette réunion médicale, un matin, où l'équipe d'intervenants m'annoncèrent qu'elle ne pouvait plus tenir maison. Elle qui l'aimait tant, cette maison.

J'ai dû la "placer", elle qui n'avait jamais manqué un paiement de notre si jolie maison. Lorsque nous avons vidé la maison, pour la vendre, j'ai retrouvé des factures datant de 20 et 25 ans. Chère Madeleine, ma mère, ta grand-mère, qui me demandait souvent des nouvelles de toi.

Le matin se transforme en avant-midi. Je vais retourner à la maison. Ta mère doit être en train de déjeuner. Du moins je l'espère, parce que depuis quelque temps, elle ne mange pas beaucoup. Elle a de la difficulté à accepter la peine.
Samedi, 28 mars 1998 – 10h29


Lundi, 30 mars 1998 – 14h14

En voyant passer les voitures à vive allure sur la rue Saint-Charles-Borromée, je me demande quel genre de conducteur tu serais. Fougueux comme tu l'es, je crois que tu ne résisterais pas à imiter quelques fois les excès des Villeneuve père et fils, qui ont fait le trajet Berthier-Joliette en quelques minutes selon les racontars.

Je quitte la rue Saint-Charles pour bifurquer sur la rue Garneau, une rue sans histoires, bordée de maisonnettes à deux étages. Elles sont toutes bien peintes, avec des toits recouverts de tôle, signes d'une époque chez les charpentiers-menuisiers. Des maisons à châssis doubles, comme j'en ai tellement changé du temps que nous avions notre maison.

Si ta mère n'a pas déjeuné encore, je vais lui faire un bol de gruau tout chaud, comme elle les aime. J'espère qu'elle aura le goût de le manger.

Au coin de Garneau et de Juge-Guibault, quelle surprise ! ! ! ! : j'ai vu et entendu un voilier d'outardes. Tu sais comme j'aime les outardes. Dans le journal où je travaillais jadis, je publiais mes poèmes et mon nom de plume(s) (!) était L'Outarde Éblouie !. Si ta mère est en état de sortir, nous allons aller les voir le long de l'autoroute 40. Elles baignent par milliers, paisiblement, dans les champs qui n'absorbent pas tout de suite l'eau de la fonte des neiges et des glaces.

J'entends au loin, le bruit des locomotives qui voyagent jour et nuit entre Montréal et Québec. Tout à côté, il y avait un stade de base-ball qu'on a sacrifié pour un projet domiciliaire. Chaque 23 juin au soir, nous allions voir les modestes feux d'artifices qui s'y tenaient. C'était là le bain de foule annuel des Joliettains.

Mathieu, tu me manques tant. J'espère que ta gueule de bois n'est pas trop pénible ce matin. Je suis certain que ta mère va refuser mon gruau, tellement elle a de la peine.

J'ouvre la porte de la maison et ta mère est encore en robe de chambre, fumant une cigarette. Elle a eu a force de se faire un café, même pas moulu, un café instantané : ouach ! Son état de santé m'inquiète un peu plus chaque jour. Le mien aussi.

Aujourd'hui, j'irai acheter des fleurs pour embellir la cuisine et le salon. Les vieux bibelots parlent trop, désormais. Comme ta mère, je ne peux plus les entendre répéter que tu y cachais parfois de la drogue. Nous allons en retrouver d'autres, au hasard de nos marches, de nos promenades, des petits voyages que nous planifions. Nous comptons aussi faire l'achat d'un minet, non pas pour te remplacer, mais pour le chérir comme on voudrait le faire avec Toi.

Ta mère n'a pas dormi. Je le vois bien. Elle accepte un gruau en toute petite quantité. Je l'embrasse tendrement, me remémorant comme toujours les premiers instants quand tu as surgi de son entrejambe. Ta mère avait demandé : - tu sais, elle était avant-gardiste, ta mère de faire jouer des chansons de Félix pendant qu'elle peinait pour te mettre au monde.

Comme c'est le début du printemps, j'ai décidé d'enlever le calfeutrage des fenêtres des portes, ce que je ferai tantôt, tant que le coup de cafard de ta mère ne sera pas passé.

Il fallait que tu sois vraiment à bout de nerfs, cette nuit-là, il y a quelques années lorsque tu as fracassé dans les fenêtres de la cuisine, les bouteilles que nous gardions pour les amis.

Cher Mathieu, je crois que je vais manger moi aussi car la pâleur du visage de ta mère m'inquiète.

Le médecin lui a dit, il y a quelques semaines, que tu allais "te replacer", qu'il y avait encore des choses de la Vie que tu n'avais pas encore acceptées.

J'ai consigné dans la mémoire de l'ordinateur les événements que ta mère et moi venons de vivre. Il y a ta photo sur le vaisselier et désormais elle est notre unique soleil. Au lieu d'aller porter des fleurs au cimetière, j'ai enveloppé dans un sac de plastique une disquette que je placerai sous le renflement du trou où nous t'avons enterré, la semaine dernière.

Je ne sais si nous pourrons aller à la plage du Lac Maskinongé à Saint-Gabriel–de-Brandon et s'imaginer que tu es encore avec nous et que savais si bien faire de la planche à voile.

Mathieu, pourquoi as-tu fait une "overdose", pourquoi tu ne nous as pas téléphoné ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ?


Jean-Pierre Rivest
Lundi, 30 mars 1998 – 15h24

Merci de m'avoir lu.