Hugo, le bizarroïde
de Jean-Pierre Rivest

Il était presque cadavérique et avec ses cheveux dans le milieu du dos, il avait l'air d'un musicien des ex-Led Zeppelin.

Drôle de caractère ce petit. Personne, même sa sœur qui l'aimait beaucoup, n'avait pu percer les secrets qui l'habitaient.

Il parlait peu et à peu de monde. Il y a longtemps que ses parents avaient démissionné pour faire de lui un adolescent "normal".

Depuis la première année du secondaire, il promenait ses longs cheveux bruns toujours gras et ses yeux glauques. Il prenait de la drogue, c'était certain, mais toujours discrètement. On se disait qu'un jour, il arrêterait. Son entourage était convaincu qu'il respirait de la colle régulièrement et qu'il fumait du haschisch.

En classe, il était absolument indifférent à tout ce que disaient les professeurs. Une sorte de convention s'était établie entre eux pour laisser Hugo flâner dans ses nuages, car ils avaient tout essayé pour le sortir de son monde intérieur. L'Important, pour les professeurs, c'était qu'il ne laisse pas l'école pour qu'il ne se perde pas dans les méandres diaboliques de certains amis qui l'entouraient.

Il mangeait peu le midi. Sitôt son sandwich terminé, il montait à la classe d'informatique : Internet était son passe-temps préféré. Il s'assoyait toujours au même poste de travail et naviguait sur le réseau. Quand le ou la surveillante responsable de la salle d'ordinateurs passait pour voir ce qu'il faisait, il masquait son écran avec son chandail pour ne pas que l'on voit ce qu'il disait être "ses dessins".

Même qu'un midi, il eut, avec un responsable, une fichue engueulade qui lui valut une suspension de trois jours et une rentrée accompagnée de ses parents. Une rencontre très sérieuse avec La Direction de la 5e Secondaire fut nécessaire pour que l'affaire soit classée. Il dut dire la vérité : ce n'était pas des dessins qu'il faisait. Il raconta qu'il écrivait ce qui lui passait par la tête, afin d'améliorer son Français, qui était lamentable. Il ajouta qu'il était fasciné par les fonctionnalités du correcteur automatique.

Ses quelques amis, affichant une allure singulièrement pareille à la sienne surent vraiment ce qu' Hugo essayait de faire : les ordinateurs étant programmés pour naviguer dans l'espace Web réservé aux jeunes Canadiens, il essayait, lui , Hugo, de naviguer sur le réseau qui ceinture la planète. Il cherchait le code pour sortir de RESCOL.

Comme ses parents étaient pauvres, il n'y avait pas d'ordinateur à la maison. Très peu travaillant dans ses devoirs, qu'il copiait souvent, Hugo passait sa soirée avec ses copains au dépanneur situé à une dizaine de minutes de marche de la maison. 'il habitait là avec sa sœur qui allait à la même école que lui.. Son père était journalier et souvent chômeur. .Sa mère, bien que malade dès sa naissance, avait fourni toutes ses énergies pour mettre au monde ses enfants qu'elle adorait mais à qui elle parlait très peu.

Dans sa chambre, Hugo avait placé des affiches de ses groupes de musiciens préférés qui jouaient du grunch et du métal.

Ses parents n'avaient aucun contrôle sur les heures de coucher de Hugo. Avant de se coucher , il mangeait sa dernière barre de chocolat et buvait sa canette de Coca Cola, ruminant la séance d'ordinateur qu'il allait faire le lendemain midi.

Il cogitait toujours et aimait lire. Il n'était pas rare qu'il se "tape" une revue des Simpsons avant d'aller dormir.

Son hygiène générale, surtout buccale, était repoussante. Un jour, à la dernière année de son cours secondaire, un professeur "prit le taureau par les cornes", l'entraîna à l'écart des autres élèves pour lui dire comment les filles le trouvaient repoussant, surtout avec ses dents souillées de vieille nourriture. Avec une indifférence feinte, Hugo accepta les propos du professeur, et lui promit d'améliorer son apparence. Le professeur sortit des poches de son veston, une brosse à dents., celle avec l'indicateur d'usure et un petit tube de dentifrice et lui donna de main à main : pour la première fois de sa vie, dans cette école, Hugo laissa échapper quelques larmes et descendit les escaliers en criant au professeur, la gorge nouée d'émotion : "Merci !"


Le début d'un temps nouveau

Hugo, 5e Secondaire, venait de comprendre qu'il avait affiché durant de longues années, une apparence qui réduisait son cercle d'amis. Il décida, à la stupéfaction de ses parents et de sa sœur, de faire couper ses longs cheveux bouclés qui lui tombaient presqu'au bas du dos.

"Je me sens allégé", dit-il à la coiffeuse qui lui tailla une chevelure digne des vedettes d'Hollywood. Ses parents, ses amis, même ceux et celles qui ne lui parlaient pas à l'école - parce qu'ils en avaient peur-, l'accueillirent avec des applaudissements, à mesure qu'il marchait vers la classe d'Informatique.

Lorsque le professeur entra dans la classe, il leva la tête et écarquilla les yeux tout en lui disant :"Hugo, tu devrais retourner à la maison, tu dois faire de la fièvre !". Les deux se mirent à rire et cet échange joyeux, en plein mois de janvier si froid, changea les rapports qu'Hugo entretenait avec tout son entourage. On ne lui parlait que de son sourire et le midi, toujours fidèle à ses habitudes, il se dépêchait à manger pour monter à la salle d'Informatique.

Une chose clochait, cependant.

Hugo, avec ses longues heures de navigation sur le Réseau Scolaire Canadien, avait réussi à trouver le mot de passe pour sortir de Rescol et aller naviguer sur le World Wide Web. Il avait donc accès aux millions de sites du réseau Internet. Son professeur était au courant de cette tricherie de Hugo et en avait la preuve car il enregistrait tous les sites visités.

Après 4 heures, le professeur revoyait soigneusement les sites visités. Sa conscience professionnelle lui dicta qu'il devait intervenir. Hugo commettait de la piraterie informatique en transgressant autorités, il ne fallait pas le cacher .en dépassant les imites fixées par les autorités scolaires. Non pas qu'il allait sur des sites pornographiques, mais sur des sites dits "underground" de bandes dessinées.

Pour en avoir le cœur net, le professeur, comme il l'avait fait à quelques reprises, examina soigneusement les sites de bandes dessinées qu'Hugo avait parcourus. Un midi, début février, ses yeux se posèrent sur des pages remplies de dessins un peu bizarres à côté desquels figuraient une écriture ressemblant à de l'Arabe.

Vraiment curieux, André, le professeur fit imprimer la bande dessinée qui comptait une dizaine de pages. Aussitôt qu'elles sortaient de l'imprimante, il notait l'adresse URL du document et découvrit le nom d'un pays bien connu dans le monde : l'Iran.

Il était maintenant 5 heures. Plutôt que de rentrer à son appartement, André, toujours convaincu qu'il se devait d'agir, décida de se rendre au CEGEP de Joliette où il avait un ami marocain, enseignant lui aussi, mais de littérature.

Il ne savait pas si ce dernier finissait vers les 5 heures mais pour avoir le cœur net ce qu'il venait de découvrir, il était persuadé qu'il lui fallait voir Khalid.
Le moteur de la voiture cala plusieurs fois avant de réussir à vaincre le froid glacial qui avait soufflé toute la journée sur sa voiture.

.Il arriva au CEGEP en même temps que des étudiants sortaient d'un cours. Connaissant les longs corridors de l'institution, il arriva à la classe de Khalid qui s'apprêtait à quitter la salle de cours.

"Mon ami Jean-Pierre !, s'exclama-t-il tout haut.
- Salut Khalid, cher ami, comment vas-tu après trois heures de cours ?
- Tu sais, à mesure que j'enseigne, je constate que Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre avaient une relation bien curieuse !
- Khalid, moi, à mesure que j'enseigne, je découvre des étudiants bien curieux. !
- Qu'est-ce que tu veux dire ?
- Regarde ce document que j'ai fait imprimer. C'est une bande dessinée écrite en arabe avec plusieurs points d'exclamation, des voitures, et des croquis de je ne sais pas quoi.
-Laisse-moi jeter un coup d'œil, lui répondit Khalid, en remettant ses lunettes.

Khalid prit la dizaine de feuilles et porta un regard plutôt léger sur le document.

À mesure qu'il lisait, André, le professeur, remarqua que les mains de Khalid tremblaient et qu'il fronçait les sourcils :"Mais c'est un document absolument haineux envers l'Amérique et.........attends un peu.........."

André retenait son souffle autant que Khalid.

"Il faut vite transmettre ce document à la GRC ! s'écria Khalid. Il n'y a pas de temps à perdre.

-Ceci, André, est un document Intranet qui normalement, ne devrait pas se retrouver sur Internet. Ton étudiant l'a trouvé par mégarde mais ce sont des instructions en bonne et due forme pour préparer un attentat à l'explosif. Je ne sais pas où car il y a longtemps que je n'ai pas lu du vieil Arabe. Une chose est certaine, c'est que ça va faire"Boum !"si rien n'est fait. Où et quand, je ne le sais pas."

Les deux professeurs empoignèrent leurs parkas et sortirent à toute vitesse pour se diriger au poste de la Sûreté du Québec. Il était environ 6 heures du soir.

Les deux amis professeurs se présentèrent au poste de la Sûreté du Québec. Les deux professeurs expliquèrent clairement la situation et l'officier en question commença à être très nerveux.

"Nous allons tout de suite envoyer ces feuilles au Centre de Renseignements canadien, à Ottawa par notre fax haute vitesse", dit l'officier. Il composa le numéro de code de cet endroit un peu spécial de la GRC, situé tout près de la Colline Parlementaire. La machine avala goûlument les feuilles. Quelques minutes plus tard, un appel résonna au poste de la Sûreté, déclarant qu'une alerte rouge était en vigueur pour tous les policiers du Canada.

Cherchant à en savoir plus long, l'officier se fit peu loquace mais il confia que le Service de Renseignements canadien, avec l'aide de leurs collègues américains, venaient de mettre de mettre au jour un vaste complot pour détruire une importante installation américaine, dans le secteur de la ville de New-York.

Les agents du FBI ainsi que de la CIA de même que tout le personnel engagé dans la lutte contre le terrorisme en Amérique du Nord, exécutèrent les procédures en cas de terrorisme : rien n'était divulgué aux medias, rien, sinon la"la pointe de l'iceberg"pour ne pas affoler la population nord-américaine qui était depuis quelques années, très apeurée par la vague de terrorisme dirigée sur l'Amérique.

Effectivement, le lendemain, les journaux firent mention du démantèlement d'un commando qui s'apprêtait à perpétrer un attentat aux abords de New-York.

Comme le prévoit la Loi Canadienne en matière de renseignements confidentiels, l'officier de service fit remplir aux deux professeurs éberlués de cette découverte, une déclaration leur interdisant, sous peine d'emprisonnement, de parler de ce qu'ils avaient vu et entendu au poste de police.

Quant à Hugo, qui avait piraté le Réseau Scolaire canadien, il fut amené au poste de la Sûreté avec ses parents. Plus tard, son directeur de niveau à se présenter là. Hugo fut soumis à un interrogatoire serré afin de dégager le plus d'informations possible sur le site qu'il avait découvert.. Malgré les pleurs d'Hugo, qui ne cessait de répéter qu'il avait découvert ce site tout à fait par hasard et qu'il était curieux de voir comment l'Arabe s'écrivait, il fut renvoyé de son école pour le reste de l'année scolaire. Il était en pleurs, son professeur aussi, de même que ses parents, également convoqués au poste de police.

Février, mars et avril furent des mois accablants pour la famille d'Hugo et évidemment pour lui-même. Les journaux locaux écrivirent abondamment sur le geste de piraterie d'Hugo mais celui-ci s'était résigner à son sort qui ne tenait plus qu'au Conseil d'Établissement de l'école qui devait décider s'il serait réadmis pour obtenir son diplôme de 5e Secondaire. Larmes et résignation, telles furent la fin de l'année pour ce jeune étudiant. Sa sœur, qui l'aimait beaucoup ne cessait de lui répéter que tous ses amis reviendraient , qu'il serait réadmis dans la classe d'informatique, que le Conseil d'établissement lui donnerait sa chance, étant donné qu'il avait aidé plusieurs élèves-novices dans les années précédentes, à se servir de l'ordinateur.

Comme il avait tellement confiance en sa sœur, Hugo recommencera lentement à sourire à ses pauvres parents désolés.

Il fut surpris au début mai, de recevoir du département socio-culturel de l'école, une invitation à venir lui et sa famille immédiate, au gala de l'école. Il ne comprenait pas. tellement il ne savait ce qu'il ferait là. Vraiment il était dépassé par l'invitation cartonnée qu'il avait reçue. Même sa sœur, étudiante-modèle, et très aimée tant par ses professeurs (es) que ses amis (es) ne savait de quoi il retournait.

Le 15 mai au soir arriva donc. C'était le Gala de l'Excellence. Hugo avait revêtu sa plus belle chemise, sa sœur, sa plus belle robe et les parents, un peu dépassés par les événements, ce qu'ils avaient de plus neuf dans la garde-robe de leur logis de papier-brique rouge.

L'animatrice du Gala était fort nerveuse car elle savait ce qui allait se passer ce soir là. Elle commença donc la soirée, non sans avoir un chat dans la gorge :"Chers parents, euh...chers élèves méritants, messieurs et Mesdames les Commissaires, Madame la Directrice et ses deux adjoints un événement on ne peut plus inusité à vous présenter ce soir, dans l'enceinte où nous sommes tous réunis, pour souligner les hauts résultats et le travail acharné des .étudiants et des étudiantes ici présents (es).

Le Gouverneur-Général du Canada , Monsieur Roméo Leblanc, de même que l'Ambassadeur des Etats-Unis au Canada, Monsieur Ron Callagher, remettront en tout premier lieu, à Monsieur Hugo Deschênes, à sa famille ainsi qu'à Monsieur André De Carufel, professeur d'Informatique et Monsieur Khalid Hodafi, professeur de Français au Collège Lanaudière, un prix spécial. Si vous voulez bien vous présenter sur la scène, s'il-vous-plaît."

Un silence plana dans la salle surchauffée et remplie d'odeurs de parfums et d'eaux de toilette de toutes sortes.

En même temps qu'Hugo, les jambes tremblantes, Monsieur Leblanc et l'Ambassadeur des États-Unis porteur d'une boîte enrubannée, montèrent sur la scène et allèrent tous deux serrer la main à tout ce monde réuni .

Monsieur Leblanc prit la parole :"Cher Hugo, nous savons que tu as commis une faute de piratage sur le réseau Internet mais grâce à la chance, à la vigilance de ton professeur d'Informatique et son collègue Khalid, vous avez évité la destruction du premier symbole qui tient tant à cœur à toute l'Amérique. Je laisse la parole à Monsieur Callagher."

Dans un Français impeccable, Monsieur Callagher, reprit, dans le plus pur silence de la salle :"Nous, les Américains, nous sommes toujours critiqués pour notre défense de la démocratie à travers le monde. . Dans un concours de circonstances exceptionnels, nos sources de renseignements ont réussi à mettre à jour , un attentat-suicide contre le symbole et le bien le plus précieux des Etats-Unis : La Statue de la Liberté ! En tant que représentant du Président des Etats-Unis et pour encourager la jeunesse mondiale qui a accès au réseau Internet, à"naviguer"de manière prudente sur le réseau, je remets une réplique de la Statue de la Liberté à Monsieur Hugo Deschênes et je lui annonce tout de suite qu'il pourra terminer son certificat de 5e Secondaire ici, dans son école et qu'il sera chargé d'apprendre à tous ceux et celles qui ne le savent pas encore, les rudiments d'un outil, qui nous l'espérons, servira encore longtemps le besoin de connaissances nouvelles de la Jeunesse de tous les pays du monde."

Un tonnerre d'applaudissements envahit l'agora et un chant monta tout naturellement de la salle et qui disait :"Hey cher André, hey cher Khalid, c'est à votre tour de vous laisser parler d'amour, notre cher André, notre cher Khalid, notre cher Hugo...."

Les images de cet événement firent évidemment le tour de la Terre et par ce geste de générosité, plusieurs millions de Jeunes apprirent en même temps, qu'Internet pouvait détruire, mais surtout qu'il pouvait construire et instruire.
Fin

©Septembre 1998
Jean-Pierre Rivest

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