Un si étrange destin
de Jean-Pierre Rivest

Fernand Hervieux s'était levé tôt ce matin d'automne-là. Par la fenêtre de la chambre, il pouvait voir les champs et les bois de Mont-Laurier. C'était l'été indien, une des saisons favorites de Fernand. Il avait pris un solide petit-déjeuner pour pouvoir passer tout l'avant-midi sur son tracteur. La terre avait bien fourni au cours de l'été ; il fallait maintenant la retourner pour la préparer au long gel de l'hiver qui approchait à grands pas.

Fernand était le seul des neuf enfants du couple Hervieux à vouloir perpétuer les activités d'agriculture sur une propriété vieille d'un siècle et demi.

Cet avant-midi-là, il s'était fixé 10 arpents à parcourir avec sa machine aratoire, qu'il avait changé un an auparavant. Il était très fier de son tracteur, un Farmall au diesel avec cabine chauffée et climatisée. Ce qu'il aimait le plus sur sa machine, c'était le tuyau d'échappement planté droit à côté du moteur. Il possédait une soupape qui s'ouvrait et se refermait lorsque le moteur était en marche. Il aimait beaucoup aussi, l'odeur de la fumée noire du diesel qui s'en échappait.

Quand il sortit pour aller préparer ses labours, Ophélie, son épouse, réveillait les trois enfants du couple. Deux prendrait l'autobus le matin pour l'école, le tout petit avait à peine 16 mois.

Avec son lourd équipement, Fernand se dirigea vers le champ qui avait produit du beau maïs doré dès la fin de juillet. Il avait fait un très bon profit de cette récolte. Il commença donc à labourer. Les couteaux en forme d'assiettes retournaient systématiquement la terre. Fernand et son tracteur formaient un rectangle de bruits, auquel il s'habituait à chaque automne.

Tout à coup, il entendit passer un objet dans ses couteaux. Ce n'était pas un bruit de fer sur pierre. C'était un bruit qu'il ne connaissait pas. Il arrêta net de labourer. Il débarqua du tracteur pour aller voir l'objet qui avait émis ce curieux bruit.

Au milieu de l'imposante machine aratoire, il vit un morceau de métal qui, à première vue, ressemblait à un vase ou une cruche brisée. Il enjamba les couteaux et alla retirer la pièce. Effectivement, cela ressemblait à une amphore. L'objet devait bien peser près de 2 kilogrammes et mesurer environ un demi-mètre carré.

La fébrilité s'empara de lui. Il était convaincu d'avoir fait une découverte archéologique importante. La faible profondeur dans le sol du morceau de métal l'intriguait cependant. Lui, qui aimait les antiquités, avait hâte d'apporter sa découverte à la maison à l'heure du déjeuner.

Il mit donc la pièce en arrière de son banc et continua son labourage en se posant mille questions. Était-ce un campement de soldats Français ou anglais ou bien des autochtones qui auraient fait là, jadis, à manger.

Il revint quelques heures plus tard pour le déjeuner. Il se dépêcha de se laver les mains et en même temps de désouiller la pièce qu'il avait trouvée.

Une bonne odeur de bœuf bourguignon flottait dans la cuisine et comme d'habitude, il se dirigea droit vers Ophélie et le petit pour les embrasser.

"Regarde, Ophélie, ce que j'ai découvert en labourant !" dit-il avec un enthousiasme encore mêlé de mille et une questions sur la provenance et l'utilité d'un tel objet. Ophélie prit le morceau dans ses mains, le soupesa, constata qu'il était rouillé et brisé.
"On serait porter à croire, dit-elle, lentement, que c'est un morceau d'un gros chaudron dont on se servait pour faire cuire des aliments."
"J'ai eu une idée semblable, Ophélie. Ce qui est certain, c'est que cette pièce a été fabriquée de main d'homme.
"On sait au moins ça", répondit-il vaguement, tout en examinant encore la pièce.
La découverte fut déposée sur l'étagère de la bibliothèque du salon.

Les jours suivants Fernand et son épouse adorée s'aperçurent avec effarement que leurs mains rougissaient comme des homards ; même chose pour les deux ainés, Alexandre et Dominique, qui avaient manipulé l'objet.

Au bout de trois jours rien ne laissait présager que les rougeurs disparaîtraient d'elles-mêmes. Monsieur Poitras, le médecin du village, fut vite mandé à la maison des Hervieux.

"Aucune plaie nulle part, murmura-t-il, et ils ont tous les mains rouges. Est-ce que ça fait mal ?", demanda-t-il en s'adressant aux enfants. Alexandre et Dominique répondirent presqu'en chœur non, mais ils ajoutèrent que la rougeur provoquait des picotements.

Le cas restait mystérieux pour M. Poitras. Afin de rechercher d'éventuelles causes, il questionna la famille Hervieux sur leur vie quotidienne. Fernand oubliant un instant les raisons de la venue du médecin voulut lui faire part de son exceptionnelle trouvaille. Ce dernier, regarda la pièce attentivement.

"Mes amis, dit le médecin, préparez-vous, nous partons tous pour Montréal !" Incrédule, Fernand demanda au médecin qu'est qui pouvait provoquer si gros branle-bas : "Fernand, dit le médecin, le morceau de métal que vous avez trouvé est peut être un alliage et pourrait être radioactif. C'est la seule hypothèse plausible que je retiens pour l'instant et notre hôpital n'est pas équipé pour détecter la radioactivité", lui dit-il en le regardant dans les yeux.

Le voyage entre Mont-Laurier et Montréal fut pénible. Ophélie et Fernand affichaient un air angoissé. Le médecin qui les conduisait essaya de faire fonctionner la radio, pour les distraire, mais elle grichait presque toujours. En manipulant le bouton, le médecin s'aperçut de quelques rougeurs suspectes sur ses doigts.

En arrivant à la salle d'urgences de l'hôpital, le médecin de Mont-Laurier montra sa carte professionnelle et expliqua ce qui se passait : "Je crois que nous avons été en contact avec un objet radioactif. S'il vous plaît, faites venir des spécialistes du nucléaire !" Il demanda que l'on fasse venir l'Unité d'Urgence de la Police de la Communauté urbaine de Montréal afin qu'on puisse étudier les propriétés et la provenance de l'objet radioactif." Son diagnostique de la situation était sûr. Sa seule question était : mais d'où pouvait provenir cet étrange objet aux allures d'amphore brisée ? En plein champ, et à si peu de profondeur ?

Les médecins du Département de la Médecine Nucléaire diagnostiquèrent vite des brûlures au premier degré sur toutes les mains de la famille Hervieux et du médecin, Monsieur Poitras.

Entre-temps, la Police avait fait vite et l'objet fut transféré dans un véhicule spécialement conçu pour le transport de matières radioactives. Au Laboratoire Scientifique, l'analyse révéla un haut taux de radioactivité

Pour connaître la provenance de l'objet, on contacta le département de Physique Nucléaire de l'Université de Montréal ainsi que le Planétarium. Les spécialistes, après examen, confirmèrent la nature de l'alliage et conclurent que l'objet faisait partie d'un satellite qui aurait fini sa course dans l'atmosphère terrestre. Certaines parties ne se seraient pas désintégrées ce qui expliquerait la présence de ce débris, en plein champ, au nord de Montréal.

Les spécialistes effectuèrent pendant plusieurs jours des recherches sur les centaines de satellites orbitant autour de la Terre. Après plusieurs jours de recherches et de contact avec divers organismes, la conclusion de l'énigme ne laissa aucun doute. L'objet découvert par Monsieur Hervieux était en fait une partie d'une tuyère d'un satellite soviétique. Le Cosmos 1297 était rentré dans l'atmosphère de la Terre, le 12 janvier au soir de l'année 1990. L'Armée canadienne en avait déjà retrouvé d'autres débris - également radioactifs - dans les Territoires du Nord-Ouest. L'affaire avait fait grand bruit à l'époque dans Les médias.

Pendant deux semaines, toute la famille Hervieux et le docteur Poitras furent soignés à l'Unité des Grands Brûlés, mais leur cas fut jugé non catastrophique en raison du peu de manipulation directe de la tuyère du satellite.

Quelles en seraient les séquelles avaient demandé Fernand, très craintif pour la santé de sa famille, la contamination de la maison, du tracteur et de la machine aratoire ? Les spécialistes expliquèrent avec regret qu'il leur fallait tout détruire afin d'éviter un quelconque risque de contamination ultérieur. Un périmètre de sécurité a été érigé à l'endroit même où avait été trouvée la pièce du satellite. À toutes fins pratiques, la ferme des Hervieux a été rendue inexploitable.

Quand toute la petite famille fut guérie, on versa une indemnité qui permit à la famille Hervieux de s'installer dans un village voisin. Tous gardent une peur constante sachant que des centaines de satellites ceinturent notre planète. Mais les risques encourus représente encore aujourd'hui un sujet très peu abordé par les autorités des grandes Puissances.

©Jean-Pierre Rivest

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