Papa
de Jeanne



Il est là. Il me regarde, les yeux dénués de toute expression.
Il ne me dit rien, d'ailleurs que pourrait-il me dire?
Lui qui s'est toujours effacé devant moi, lui qui a si souvent oublié qu'il était mon père,
lui qui n'a jamais été là quand j'avais besoin de lui...
Et il me fixe, comme pour s'imbiber de ma personne, comme pour s'imprégner de mon image,
pour ne pas l'oublier... ou peut être cherche t-il à se souvenir de la petite fille que j'étais... Qu'en sais-je?

"Tu n'es pas d'accord? Tu veux peut être me dire quelque chose?"

Assis dans son fauteil il baisse les yeux. Pauvre idiot tu es un faible,
tu es de la race des perdants, je te déteste.

"Non Clara, je suis d'accord. Tu as sûrement raison."

Imbécile.

"Bien alors si tu es d'accord... il n'y a plus de problèmes... Je t'y emmène demain."

Je prends plaisir à le voir hésiter, se dandiner sur sa chaise... Spectacle pitoyable d'un homme pitoyable.

"Demain, déjà...?"
"oui, déjà."

Il commence à pleurnicher.

"Mais Clara je ne pourrais jamais m'habituer à la vie la bas.... laisse-moi ici s'il te plait..
je ne te demande rien, juste de me laisser vivre ici, chez moi...
Je ne veux pas aller en maison de repos."

Il fallait y penser avant. Tu iras, que tu sois d'accord ou non.
Je veux te voir souffrir, pleurer et mourir, seul, abandonné de tous.
Tu vas comprendre ce que j'ai enduré, tous ces soirs ou j'attendais quelqu'un qui n'est jamais venu...
Tu n'as plus la force de t'opposer a moi et d'ailleurs tu ne l'as jamais eu...
Tu vas comprendre ta douleur.

"Tu t'habitueras et puis tu feras de nouvelles rencontres là bas."

Tu vivras avec des grabataires sans age et tu deviendras comme eux,
dépendant de tout le monde et tu te remémoreras tes souvenirs qui peu à peu
s'effaceront de ta mémoire et te laisseront seul dans la nuit et dans le brouillard que deviendra ta tête.

Tu es déjà mort papa et moi je serais bientôt vengée...

"Tu verras papa, tu t'y plairas"

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