Inch'Allah
de Jeanne



Je suis muette, je ne peux pas parler.
Et d’ailleurs, même si je le pouvais je ne sais pas si je le ferais.
Les mots ont d’insignifiantes intonations qu’il est impossible de contourner. Alors j’écris.
Parce qu’on ne peut pas vivre sans confier la douleur et la souffrance que l’on s’approprie à chaque moment de sa vie.
Moi j’ai un jour décidé que ma détresse n’appartiendrait jamais qu’à moi.
Mais aujourd’hui il est tard. Et cet instant est loin.
Et tandis que j’aligne et que j’ordonne, mot après mot des phrases qui me contiennent, je cherche un tremplin pour balancer toute ma haine, mon dégoût, ma rancœur, ma vie…
J’ai préféré quitter mon passé avant de devoir abandonner mon avenir.
Je ne vieillerais pas avec. Plus maintenant. C’est trop tard…
De toute façon j’ai changé. Consciemment ou non ce n’est pas la question.
C’est juste un fait. Abstrait. Symbolique.
Toute cette vie…gâchée, tout, tout…ce mélange, tout ce gâchis…pour rien…ou pour si peu… La vie n’est pas juste.
Pierre aurait été d’accord.
Mais Pierre est mort. Mon fils est mort. Et je suis morte avec lui. Tout est détruit. La douleur s’est abattue sur moi telle une vague destructrice.
Et elle a tout emporté. Mes convictions…mes idées, mon amour aussi.
Et j’attends le temps, vieille horloge détraquée qui ne veut jamais avancer pour moi. Et j’attends la mort, vieux capitaine qui refuse obstinément de couler mon navire. Pourtant bientôt je serais morte car nul n’est immortel. Mais bientôt s’est encore trop loin… Ma vie s’est la votre. Sauf la fin. Moi la fin ça a merdé. Je ne sais pas où mais le résultat est là. Je suis seule. Désespérément seule. Toujours seule. Et on s’en lasse…
Alors je vais moi-même me sabrer. Je ne vivrais plus jamais de tempêtes…plus jamais…plus jamais…
Le néant s’est l’univers sans lui…

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