Smoke gets in your eyes
de Jean-Michel Joubert



- Putain de bled ! C'est la première fois que je mets les pieds au Colorado et ça me donne pas envie d'y passer ma retraite.
- OK. Je dois arriver à Grand Junction par l'Est. Le gars m'attend en face d'un motel, près de la camionnette d'un compagnie minière.
Au début, j'essayais d'imaginer à quoi ressemblaient ces types… S'ils étaient jeunes ou vieux, moches ou beaux mecs. Certains avaient l'air francs comme de billets de 3 dollars, d'autres des gueules honnêtes à gerber. Maintenant je m'en fous...
Le voilà… Assis sur le capot de sa bagnole pourrie. Il bouffe un hamburger.. Je suis sûr qu'il jette ses canettes vides dans le caniveau. Il a une tête à conduire une pelleteuse. Le samedi soir, Il reste jouer au billard jusqu'à minuit, après il rentre chez lui baiser sa femme... C'est ça… Fais semblant de regarder ailleurs, connard..! S'il y a un seul flic dans le coin, il va tout de suite repérer ton air innocent. Files-moi l'enveloppe et retournes à ton boulot.
- J'ai c'qu'y faut… Personne vous a suivi ?
Avant je leur conseillais de s'asseoir sur un manche à balai. Maintenant, je me contente de les regarder. Il a du mal à avaler sa viande hachée trop cuite et reste debout comme un con pendant que je redémarre. Encore un qui va se prendre pour un soldat de la mafia.
C'est une enveloppe blanche comme pour un mariage. Les billets sont agrafés par paquets de 10.
Dans le temps, mes employeurs tapaient les instructions sur des machines à écrire fatiguées. Maintenant ils utilisent le traitement de texte. Le nom .. l'adresse. Le plan du quartier.. Les habitudes du client.. Tout y est. Le type sur la photo grimace un sourire. Il a le soleil en face. Qu'est-ce que ce minable a bien pu maquiller pour qu'on foute un contrat sur sa tête de petit bureaucrate ?
Je traverse des bleds. Je longe des usines. A chaque virage des panneaux vantent la Vallée de la Mort et la Texaco. Il commence à faire chaud ! Je déteste la chaleur.
J'ai moyennement confiance dans le moteur de la vieille Ford que j'ai louée à Denver, mais avec cette charrette, aucun risque de me faire piquer pour excès de vitesse. Coup de bol, la climat' est nickel. J'ai horreur de sentir la sueur dans mon dos. Depuis le temps que je rêve à une baraque en bois sous les sapins, au bord d'un torrent. Ca me déplairait pas de rejouer "Rivière sans retour" avec une Marylin qui partagerait mon radeau. Après tout, je tire sûrement mieux que Robert Mitchum.
Une maison… Une vie peinarde… Loin des Feds, du Syndicat…. De mon ex-femme et de sa pension alimentaire. Une vie où j'aurais le droit d'en avoir marre. Un de ces jours je taillerai la route et ils pourront toujours me cavaler aux fesses.... Gino m'a dit que j'avais raison. Qu'il en ferait autant un de ces jours. P'tête même qu'on pourrait se barrer ensemble. Si j'fais le compte, à part lui, j'ai pas tellement de copains !
D'après la carte, il faut prendre à droite après l'échangeur de Glenwood et traverser une réserve de ploucs appelée Minturn. Putain ! Comment peut-on vivre ici ? Des baraques alignées avec la boîte aux lettres et le coin de gazon bien vert pour faire pisser le chien… Un minimarket… une église… Un drugstore qui a l'air de déposer son bilan…
J'en profite pour acheter une ou deux cannettes. Le goudron me colle aux semelles. Près de la porte, la poubelle sent la viande pourrie à m'en faire regretter le Viêt-nam.
Un peu de musique me détendra. Au pays du western, je vais bien trouver une fréquence de Country…
Bon, je dois plus être bien loin.. Voilà le carrefour de Leadville. Je mets mon clignotant, comme un bon citoyen américain. Une bagnole poussiéreuse me dépasse en faisant hurler ses pneus. Je me gare dans un coin d'ombre pour regarder la carte. Le fantôme de Gary Cooper doit bien se marrer. Les Colts Frontière sont de sacrés outils mais je préfère mon Magnum. Il m'a jamais trahi… Sauf la dernière fois. J'ai dû cracher trois pruneaux au lieu d'un. Je commence à prendre de la bouteille...
Dommage qu'y ait pas de maisons de retraite pour les tueurs fatigués...
Personne en vue à part un gros type qui approche en se tortillant'oreille collée à un transistor.
- Z'êtes perdu..?P'têt qu'vous allez qué'que part où j'ai envie d'aller… ?
Adieu Gary Cooper ! Voilà Alien.. Qu'est-ce que c'est que ce morceau.… ? Le gros, c'est une grosse .. Une nana d'un quintal, ncore jeune, avec des yeux d'un vert comme j'en ai jamais vu… Des yeux de môme.. Sacrée impression je vous jure… !
A quoi ils jouent mes scénaristes ? Philippe Marlowes, lui, aurait eu droit à une gonzesse roulée comme Geena Davies. J'arrête le film !
- Désolé.. Je suis pressé…
Non mais je rêve ! Elle s'installe…
- Faites pas cette tête. J' peux être très silencieuse si v'z'aimez pas parler, ou vous raconter ma vie pendant cinq heures de rang. ŒVidemment, j'peux pas vous promettre d'me faire oublier...
C'est marrant mais la première chose que je remarque au moment où elle s'assoit, c'est sa peau très blanche qu'on aperçoit dans le col de chemise entrouvert.
- Ecoutez ! Vous me croyez ou vous me croyez pas, mais je ne peux pas vous emmener. Alors descendez sinon…
- Sinon quoi..? Z 'allez me violer ? J'ai pas dit qu'je s'rais contre...
Bordel mais elle sourit ! Un sourire de gosse . Si je la vire maintenant, je vais me faire remarquer et c'est mauvais pour le boulot. Pas le temps de discuter. J'ai encore de la route à faire.
Le petit bureaucrate doit être mort avant ce soir.
Elle l'aura voulu !
Je démarre comme les flics tarés de Miami Vice. Tu veux voir du pays ? OK &Mac183;On va pas loin mais tu vas cesser d'emmerder le monde. Mon gars attendra un peu. Il ne saura jamais qu'il a vécu un peu plus longtemps à cause de toi.
- Z'êtes pas un mauvais mec , finalement, dans le genre « Je cause pas et fais pas chier ». Elle mène où cette route ... ?
- Au fond du trou du cul du Colorado...
- Excitant ! Savez parler aux femmes quand vous voulez .....
D'après la carte il y a une mine désaffectée là-haut. Juste ce qu'il me faut ..... C'est marrant, la voilà qui fredonne un vieil air. C'est quoi déjà le titre ? Elle un peu la voix de Shirley Bassey.....
- « SMOKES GETS IN YOURS EYES « .. C'est mon préféré... Z'aimez les Platters ?
C'est pas vrai ! Elle va crever dans cinq minutes et elle me parle de musique. Ca lui arrive jamais de se taire?
La mine est vraiment abandonnée, pas d'erreur ! Trois cabanes pourries, une carcasse de camion qui tient debout par habitude. L'entrée est fermée par de grosses planches mais j'en vois une ou deux qui demandent qu'à tomber. C'est parfait !
- Je m'arrête à l'ombre.
- C'est là que tu descends ...
Je tâte la crosse du magnum dans ma poche. Ca fait une paye que j'ai pas buté de gonzesse.
Qu'est-ce qu'elle fout à tripoter dans son sac de routard? C'est pas possible, elle est quand même pas con au point de pas comprendre. Elle va essayer de se barrer. Dommage pour toi cocotte. Ici personne ne te trouvera avant la prochaine élection présidentielle.....
Elle me regarde. Qu'est-ce qu'elle peut bien s'imaginer ? Que je vais la sauter ?
- Z 'avez choisi un bon endroit.... Ici personne ne vous trouvera avant la prochaine élection présidentielle
Je suis pas le seul à apprécier les magnums. Le sien est braqué sur mon ventre. Un gentil sourire éclaire sa bouille grasse.
- Dommage, Z'étiez un bon soldat. L'Organisation vous appréciait. Gino m'a dit de faire vite et proprement.
Elle fredonne encore cet air idiot
« Smoke gets in your ........... «

Jean-Michel Joubert


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