Jean-Marc Labat
labat4@caramail.com

 

Gonzague ou les malheurs de la vertu

La vie de mon héros, pour brève qu’elle fût, est édifiante sur plus d’un point. D’abord, jeune lecteur, tu y trouveras, je l’espère, matière à réfléchir sur les dangers d’une foi qui mal encadrée pourrait te mener aux pires agissements. Ensuite tu y découvriras qu’il ne faut jamais désespérer de perdre son pucelage, aussi avancé soit on dans le cours des années. Enfin, tu apprendras qu’au plus fort de l’amour il faut toujours savoir raison garder .

Gonzague fut conçu dans le cul d'un bénitier, un jour de carême, en l'église Saint Eustache. Le regard encore humide, son père s'écria, en levant les yeux au ciel: "Seigneur, je vous jure que je n'ai pas joui!" Quelques mois plus tard, sa mère s'inquiéta: "Les pieds de cet enfant ont une telle vigueur que je redoute que nous mettions au monde un footballeur."
- Cela ne serait pas décent, répondit le père, faites un effort et ne déshonorez pas notre semence.

À la maternité, quelle ne fut pas la surprise de l'accoucheur lorsque surgirent de l'antre maternel et néanmoins chrétien, deux gigantesques panards. Un petit corps suivit, escorté d'une tête bien coiffée. On crut à un miracle génétique quand le nouveau né poussa son premier cri: "J'espère que je ne vous ai pas fait mal, mère." Par la suite, on dut l'isoler des autres nourrissons. En effet, le petit Gonzague n'avait de cesse de vilipender les enfants conçus dans le péché, les infirmières agnostiques et la direction de l'hôpital, trop laxiste à son goût.

Ce don précoce pour la parole fit le ravissement de ses parents qui résolurent dès sa troisième semaine, de l'inscrire aux cours de l'abbé Résina dont la catéchèse était l'honneur de notre sainte mère l'église. Ce dernier se prit d'affection pour ces deux pieds et leur apprit les saintes écritures ainsi que le respect de la tradition. Cependant, après quelques mois, le brave homme dut rendre l'enfant à ses parents: "Gonzague, je ne peux plus te garder! Comment as tu pu te comporter d'une manière aussi cruelle avec le chien de madame Popotin?
- Mon père, ce chien abusait de votre confiance, répondit le bon chrétien, je l'ai vu uriner sur la sainte croix.
- Était-ce une raison pour le brûler?
- Mais mon père s'offusqua l'enfant, c'était un hérétique!

De retour chez lui, il lança une vaste croisade afin d'évangéliser tous les animaux domestiques du quartier. Nombre d'entre eux périrent noyés, cependant, l'enfant parvint à en baptiser quelques-uns. Hélas, l'âme canine est versatile et Gonzague eut très vite la certitude que ces conversions n'étaient pas sincères. De fait, les offices qu'il animait dans le fond du garage de ses parents, n'étaient guère fréquentés et son église dut fermer faute de fidèles.

Pendant ce temps, ses géniteurs tergiversaient: "Cet enfant est un saint ou un idiot." Incapable de trancher, ils l'inscrivirent au petit séminaire, dès sa cinquième année. Gonzague en sortit dégoûté par le peu de foi de ses condisciples et quelques bites au cirage. Son père lui dit alors: "Tu dois apprendre un métier."
- Je veux servir le seigneur, répondit le jeune homme.
- Gagne beaucoup d'argent, mène une vie saine et équilibrer, évite la fornication et pense peu, ainsi tu serviras le seigneur ton Dieu.
Fortement marqué par l'oracle paternel, le fils obéissant opta pour une carrière commerciale.

Je passe sur l'adolescence de Gonzague: les premiers flirts, les premières ivresses, les premières révoltes, il n'en eut pas. A 22 ans, son diplôme en poche, il dut honorer ses obligations militaires. Patriote convaincu mais peu pratiquant, il implora le seigneur de le soustraire à cette épreuve. Dieu, quoique peu porté sur les dispenses, mit sur son chemin un médecin tatillon qui le réforma sous prétexte que ses pieds n'avaient pas la taille réglementaire.

Gonzague eut alors la tentation de découvrir le monde et partit trouver son oncle, le père Dro, directeur de Partage et Conversion qui l'engagea pour aller porter la bonne parole au-delà des mers et servir la messe en la paroisse de Tunis. Bien qu'un peu isolé dans ce pays étrange où les croix étaient proscrites, le presque missionnaire parvint tout de même à s'organiser. Un jour même, il faillit ouvrir les yeux sur le monde qui l'environnait et voulut le comprendre. A confesse, il fit part de sa résolution au père Manant qui lui répondit: "Ton ambition est légitime mais lève ton pied, tu marches sur ma soutane." Le jeune homme vit dans ces saintes paroles un nouvel oracle et décida que comprendre était légitime à condition de ne pas mettre les pieds n'importe où. Très vite, il sut ce qu'il était bon de savoir: la Tunisie est un petit pays peuplé en majorité de tunisiens; ces gens sont arabes et parlent une langue originale; comme ils ne savent pas écrire, ils dessinent de petits signes très jolis bien qu'un peu abstrait. Fatigué d'avoir trop pensé, il décida de retourner à la messe.

Hélas, le séjour, initialement prévu pour durer un an, fut abrégé par le réveil soudain des pulsions sexuelles de l'enfant de cœur. Un dimanche d'avril, alors que l'assemblée somnolente des sœurs et autres vieilles bigotes s'avançait lentement vers l'hôtel pour y recevoir l'Ostie des mains du père Manant, Gonzague, apercevant un jeune séminariste au poil court et dru, sentit son cœur se serrer et son aube immaculée se lever. Qu'on imagine la réaction des fidèles devant ce pli inaccoutumé de la toge! On sermonna vigoureusement l'excité qui dut promettre que désormais il porterait un slip. Malheureusement, le mal était plus profond: l'infortuné venait de découvrir qu'il était à la fois homosexuel, fétichiste et séminaristophile. À compter de cet instant, il poursuivit l'objet de ses désirs avec une insistance quelque peu déplacée: Intégralement nu, il prit pour habitude de revêtir l'aube du péché et de se glisser, la nuit venue, dans l'église déserte où priait l'élu de ses fantasmes. Une femme de ménage finit par se plaindre des tâches obscènes qui maculaient le confessionnal. On fit une enquête et le coupable fut surpris la main dans le sac...

Bien sûr le scandale fut étouffé mais Gonzague se vit interdire la fréquentation des églises où la probabilité de rencontrer un séminariste en aube est plus importante qu'ailleurs. Durant une période probatoire d'un an, il délaissa donc les tortueuses allées qui mènent à l'hôtel et devint chef de rayon dans un funérarium. Ses hautes qualités morales qu'avaient attesté nombre de prêtres, sans doute pressés de s'en débarrassé, furent pour beaucoup dans le choix de son employeur. Chargé de l'accueil clientèle, le zélé commercial s'acquitta fort bien de sa tache jusqu'à ce que le destin jetât sur sa route l'ombre noire de la tentation.

Il devait avoir environ 25 ans, portait la mèche à gauche et une aube sertie de dentelles. "Pauvre gars, y'a personne qu'est venu pour la crémation..." s'apitoya l'incinérateur en chef. "L'était séminariste, c'est pour ça qu'il est si mal accoutré." Gonzague vacilla sous le coup de l'émotion et bredouilla à son collègue: "Laissez, je vais m'en charger et allez donc prendre un café." Le bonhomme acquiesça et s'éloigna d'un pas nonchalant. Enfin seul, Gonzague se glissa dans le cercueil moltoné et referma sur eux le couvercle de cette chambre nuptiale improvisée. L'amour, fut il nécrophile, a droit à l'intimité. C'est pourquoi, nous poserons un voile pudique sur les ébats de nos deux tourtereaux. Cependant, ils durent être virulents car le vivant, au comble du plaisir, s'endormit sur le torse froid de son amant. Erreur fatale! Le technicien, de retour, maudit l'incurie du jeune diplômé et se chargea lui-même d'expédier la marchandise Ad Patres.

Jeune nécrophile, cette histoire s'adresse à toi. Si tu ne veux pas finir, comme Gonzague, incinéré ou inhumé, ne sois pas trop sentimental et jamais ne t'endors sur la dépouille de ton élu.