Non-assistance
de Jean-Luc Berger



Il était dix-neuf heures, dehors, c’était l’obscurité, en cette fin de novembre la nuit tombe vite, lorsque Pierre Mazalègue, quitta son domicile, une petite maison coquette au Nord de Tours. Ce soir, comme au moins une fois par semaine, il aimait aller en ville, marcher, dîner au restaurant. Bien que son domicile fut, à mi-chemin entre le centre-ville et la campagne, il lui était agréable de croiser du monde, même s’il ne communiquait avec personne. Âgé de soixante-deux ans, retraité de la gendarmerie depuis maintenant quelques années, il en imposait avec son mètre quatre vingt dix, sa carrure de rugbyman et le quintal largement dépassé qu’il accusait sur la balance, il avait le visage bourru et peu avenant. Ses voisins de quartier qui ne l’aiment pas trop, hormis la mère Bazin qui quelquefois, discute avec lui de banalités de tous les jours, ont coutume de l’appeler, « bourrache » et disent, à qui veut les entendre que lorsqu’il était en activité, il ne devait pas faire bon le croiser en infraction, il aurait même dressé procès-verbal à sa propre épouse!... Sa solitude depuis son veuvage, il y a bientôt deux ans, en était que plus pesante et en rajoutait à sa morosité habituelle.

Il avait bien un fils, parti, depuis longtemps de chez lui. Les fréquentations douteuses, la drogue et la prison ont finis de les séparer pour longtemps, pensait-il, peut-être même, à tout jamais. Pierre, avec son sens de la droiture, avait mal supporté ce comportement. Il l’avait mis à la porte de la maison. Aujourd’hui, seul, déprimé par l’ennui, il regrettait peut-être, s’être emporté et n’avoir pas cherché à comprendre, approfondir, le mal-être de son seul et unique enfant.

Il marchait maintenant sur les bords de Loire, tranquillement, se contentant d’admirer ce fleuve qui après un été ou la chaleur et le manque de pluie, avait mis à jour de très nombreux bans de sable. Il était aujourd’hui gonflé des nombreuses pluies de ce début d’automne, à tel point que ces derniers, étaient en train de disparaître sous les eaux.
Lorsqu’il s’engagea sur le Pont de Pierre, s’offrait à lui, cette belle vue de la rue Nationale, toute illuminée, à croire être en plein jour. Arrivé au milieu du pont, il ne pu s’empêcher de s’arrêter et s’accouder au parapet, admirer cette étendue d’eau quelque peu tumultueuse et tourbillonnante, en aval des piliers. Son regard, revenant dans la direction du centre ville, Pierre cru voir en contrebas, sur les quais, dans la semi obscurité, à une centaine de mètres, peut-être plus, un groupe d’individus qui s’invectivaient. Le coup de poing n’était probablement pas loin. Il observa la scène avec curiosité, mais pensant qu’il n’y pourrait rien, s’en détachât au bout de quelques minutes, considérant que quoiqu’il fasse, il ne pourrait pas les empêcher de se battre. Il continuât donc son chemin, quand même un peu subjugué par ce qu’il venait de voir et se dirigea vers le centre ville, afin d’aller dîner, car avec ses flâneries, Pierre s’aperçu qu’il arriverait un peu plus tard qu’à l’habitude.

Parvenu devant le restaurant, plusieurs personnes étaient en train de compulser le menu affiché à l‘extérieur. En vieil habitué, Pierre rentra sans plus attendre et après avoir suspendu son manteau à la patère, rejoignit sa table habituelle. Le Cheval Blanc, est un établissement recommandé, par les plus grands critiques gastronomiques qui en avait fait le meilleur restaurant de la ville, en plus de mets très recherchés, on y trouvait une ambiance intime, lumières tamisées et décors à l‘avenant.
Tout en attendant que le serveur, lui amène le menu, afin qu’il fasse son choix, Pierre songeait à la querelle à laquelle il venait d’assister. Il s’agissait peut-être de trafic de drogue, de dealers? se disait-il. Il culpabilisait, « peut-être aurais-je dû téléphoner au commissariat? ». Oh!, de toute façon, ils ne seraient peut-être pas venus. S’ils devaient se déplacer à chaque fois qu’il y à de la bagarre, quelque part! ...
Pierre, seul à sa table, commença à dîner, seuls, les quelques chuchotements des tables voisines et quelques tintements de verres se faisaient entendre. Le repas étant bientôt fini, le départ d’autres convives, lui ont fait songer qu’il était temps, pour lui aussi de rentrer.
C’est avec une lenteur, toute mesurée, qu’après avoir réglé l’addition, il se leva, enfila son manteau. Dehors, il faisait frisquet, un vent frais, lui fit fermer son manteau jusqu’au col et les mains dans le creux de ses poches, reprit la rue Nationale en sens inverse. Une horloge, indiquait neuf heures trente, la rue à ce moment était vide de monde et les vitrines encore allumées, l’étaient pour personne, même lui, ne s’y arrêta pas. Non, il était songeur,... il se demandait que pouvait bien faire dans la vie, le couple, d’une des tables voisines de la sienne ou quel pouvait être, le sujet de discussion, de ces trois amis à une autre table, tellement leur palabre était animée, que pouvaient-ils se raconter, habitaient-ils, vivaient-ils seulement la ville ou venu de plus loin? ... Il n’avait bien sûr, pas de réponse à ses questions.
Une cohorte de voitures de police et de pompiers, toutes sirènes hurlantes, le sortirent de ses méditations, elles venaient, lui semblait-il de l’extrémité de la rue Nationale.
Pierre, accéléra le pas, afin de voir ce qui avait pu se passer. Sur les lieux, deux policiers municipaux étaient là à tourner en rond. A ces questions, ils lui répondirent, qu’un passant avait vu du haut du pont, une bagarre, puis des individus s’enfuir à toutes jambes, qu’ensuite il avait aperçu une personne qui gisait sur le quai. Elle était encore vivante, mais très amochée et une autre morte sur le banc. Heureusement, qu’un passant a prévenu, rajouta le policier, sans cela, le blessé n’avait aucune chance de s’en sortir, avec ce vent froid! ...
Pierre, accusa le coup et sans rien ajouter, pris congé, rentra chez lui, plutôt honteux pour sa lâcheté. Il s’agissait, du même lieu, même bagarre et lui, rien, l’ancien de la gendarmerie, il n’a rien fait! ...

Il était huit heures, le lendemain matin, lorsqu’on frappa à sa porte.
- Bonjour, Monsieur, vous êtes bien, Monsieur Pierre Mazalègue ?
- Oui, c’est bien Moi.
On a retrouvé, hier soir, indiqua le policier, sur les quais de la Loire, deux personnes, dont une, était blessée très gravement, elle est décédée cette nuit à l’hôpital. Il avait sur lui peu de papiers, sauf un, qui portait votre nom et adresse.
Pierre pris d’une main tremblante le papier, l’observa... C’est bien votre fils? ... Oui c’est bien lui.


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