La vieille épée
deJean-Luc Gadaud


Sept heures trente.

Comme chaque matin Marc se réveilla d'un coup, étira en tous sens ses bras, fit craquer une ou deux fois les jointures de ses doigts et se leva d'un bond. Il entrouvrit le volet de sa chambre et sourit lorsque un rayon de soleil vint se poser sur son visage et l'obligea à cligner des yeux. Il s'habilla rapidement, prit quelques pièces sur la table et sortit de sa modeste chambre d'étudiant pour aller acheter de quoi confectionner un petit déjeuner digne de sa belle humeur.

Pendant son absence quelque chose changea dans la pièce : le rayon de soleil vint se poser sur une vieille épée accrochée au mur au-dessus de l'ordinateur et elle sembla bouger imperceptiblement. Une goutte de sang perla à l'extrémité de l'épée et vint éclabousser le clavier du PC. Une sorte de brume comme un halo insensé vint entourer l'ordinateur et le rayon de soleil s'éteignit soudain comme si on avait enclenché un interrupteur.

Un pas se fit entendre dans l'escalier : c'était Marc qui rentrait. À peine eut-il ouvert sa porte qu'un éclair surgit de l'écran de l'ordinateur, le clavier passa en sifflant à un cheveu de sa tête suivi d'une lampe, d'une pluie de livres et de la chaise bancale qui lui servait au bureau. Ahuri il eut toutefois le réflexe de plonger derrière le lit pour éviter l'épée qui
semblait maniée par une main invisible et experte. Une longue mare du lait que Marc avait acheté coulait jusqu'à ses chevilles sur la moquette brune tandis que l'épée tournoyante dévastait tout dans la chambre : le bureau, l'armoire les cadres étaient déjà lacérés et l'épée s'attaquait maintenant au lit derrière lequel s'abritait Marc. Alors il se rua vers la porte qu'il referma en la claquant de toutes ses forces derrière lui.

Essoufflé il s'arrêta car il n'entendait plus rien : un grand silence régnait derrière la porte comme si rien d'anormal ne s'y déroulait. Il s'adossa au mur, totalement perdu. Que devait-il faire ? Il pensa un instant à entrer à nouveau pour voir si il n'avait pas rêvé mais la peur l'emporta, son cœur battait encore si fort qu'il renonça aussitôt. Et pourtant ce silence, comme si rien ne s'était passé ! Il s'aperçut alors qu'il tenait à la main la moitié de la bouteille de lait en plastique, tranchée nette : le coup n'était pas passé loin. Puis il regarda une tâche qui grandissait sur la manche de sa chemise qu'il releva ; une longue estafilade barrait le haut de son avant-bras et marquait sans doute possible qu'il n'avait pas rêvé. Il descendit alors lentement les marches et se retrouva dans la rue sous le soleil. Il essaya de voir quelque chose par la fenêtre entrouverte mais la chambre se trouvait au troisième et rien ne perçait par l'ouverture étroite qu'il apercevait d'en bas. Il se mit alors à marcher sans trop savoir où il se dirigeait et sans remarquer tant son trouble était grand que les passants se retournaient à la vue de ce garçon au pantalon poisseux de lait et qui portait une chemise déchirée qui laissait apparaître une estafilade ensanglantée.

Midi le retrouva à la bibliothèque de la ville : ne sachant plus que faire il était allé se réfugier là dans le calme des livres et les chuchotements des lecteurs. Il essayait depuis le matin de comprendre sans y parvenir. Cette épée qui tournoyait et avait manqué de le tuer était accrochée depuis des mois au mur, elle s'y trouvait même avant son installation et n'avait jamais paru étrange, un peu vieillotte certes, mais en aucun cas étrange ; une vieille épée en tout point banale. Vraiment il n'y comprenait rien. Il avait bien conscience qu'il ne pouvait se confier à personne car qui le croirait lorsque il raconterait qu'une épée volante et un ordinateur fou avaient failli lui percuter la tête. Lui-même ne pouvait se résoudre à y croire et pourtant il y avait bien cette coupure qui le brûlait au bras....Alors quoi ?

Une pensée secrète, malgré la peur de l'inconnu qui lui serrait les entrailles, le poussait à retourner à sa chambre. Son instinct lui dictait sa conduite, il voulait, il devait savoir et il se disait que de toute façon il ne pouvait rester dans cette salle pour toujours : il fallait qu'il rencontre cette chose, ce phénomène qu'il ne savait décrire. Il ressentait un peu comme un défi, oui un défi comme ceux que se lançaient les chevaliers d'autrefois, aux temps mêmes de la forge de cette vieille épée. Alors malgré sa peur il se mit en route.

Et pourtant il n'avait pas à trembler. Car si il avait pu jeter un coup d'œil dans la chambre il aurait découvert, stupéfait, que rien n'était déplacé, aucun débris ne jonchait le plancher, les livres étaient sagement rangés sur l'étagère, le lit était défait exactement comme il l'avait laissé avant de descendre faire ses emplettes et aucune trace de lait ne souillait plus la moquette.

Quand Marc ouvrit la porte, brutalement et prêt à repousser toute attaque, il s'attendait à un spectacle d'apocalypse et rien donc de tout cela, rien que de très normal. Il avança au milieu de la pièce. Rien n'était dérangé, pas plus de lait sur le sol que de coups d'épée sur les murs. Il avait donc rêvé ! Mais pourtant cette coupure sur son bras existait bel et bien. L'épée aussi était à sa place, bien sagement placée au-dessus de l'ordinateur. Il s'en approcha doucement et tendit prudemment la main ; comme il ne se passait rien il la prit et l'examina : elle était couverte de poussière.

Soudain il fut pris de vertige, le rayon de soleil frappa la lame et il se sentit transporté, chahuté, balancé, renversé comme une algue par une vague, le tout dans un éclat de lumière bleue. Ce tourbillon le happa et il se vit traverser l'écran de l'ordinateur.

Il se redressa, reprit son souffle tandis que dansait devant ses yeux une petite flamme bleue. Il regarda autour de lui. Il ne se trouvait plus dans sa chambre mais dans un somptueux jardin, magnifiquement entretenu, empli de parfums que répandaient d'innombrables fleurs aux corolles épanouies. Marc apercevait des arbres immenses dont les feuilles lui étaient inconnues. Il fit quelques pas, ne sachant pas trop où se diriger dans ce décor inattendu. Une voix de femme s'éleva, si douce et si tendre que son cœur battit plus vite. Il se dirigea vers la voix. Au creux d'un bosquet entre une envolée de roses et un tournoiement de violettes il la vit. Elle était tout simplement belle, irréelle. Il remarqua de longs cheveux noirs, de profonds yeux où se rejoignaient le vert et le bleu et un petit nez retroussé. Elle portait une tunique blanche et d'une voix cristalline, en lui tendant la main elle déclara : "je m'appelle Méla". Sans répondre il prit doucement cette main offerte. Puis il voulut parler, mais elle posa un doigt sur sa bouche, lui signifiant ainsi qu'il ne devait pas troubler le silence. Elle se mit à marcher en suivant une allée herbue, ombragée bordée d'arbres qui paraissaient centenaires. Il la suivit. Cette promenade inattendue plongeait Marc dans l'émerveillement. Sa charmante mais silencieuse compagne à ses côtés il découvrit un lagon aux longues algues fantasques bercées par une houle océane. Plus loin il admira une fleur arc-en-ciel puis des roses au parfum inconnu et d'autres fleurs encore dont le nom même lui était inconnu. Il était légèrement étourdi mais enchanté par la présence de Méla et les senteurs qui s'élevaient de ses cheveux.

Et soudain il atteignit le centre d'une clairière et se trouva comme au milieu d'une arène. Et en face de lui elle était là. La vieille épée du mur de sa chambre était là, étrangement pointée vers sa poitrine et prête à le transpercer. Il voulut se retourner, interroger son guide, fuir peut-être, mais il était seul. Marc était comme prisonnier, fasciné par l'épée et nullement prêt à un combat. Il ne comprenait toujours pas l'étrange histoire dont il était l'impuissante victime. La panique l'envahissait et remplaçait l'éphémère bien-être né de sa découverte des lieux.

De toutes parts s'élevèrent des rires terribles et puissants, qui se moquaient de lui, criaient sa mort et mettaient sa peur au paroxysme. Alors l'épée se mit en branle, coupant nettes des fleurs aux senteurs profondes ; de chaque tige s'écoulait un flot de sang qui souillait la mousse si verte qui tapissait la clairière. Marc voulut reculer, mais trébucha et eut une dernière vision de l'épée qui s'abattait sur sa nuque.....avant de se réveiller en sueur dans son lit.

Finalement ce n'était qu'un rêve, l'épée était bien au mur au-dessus de l'ordinateur. Hier soir il avait du veiller trop tard sur son écran avec ses jeux 3D. Marc repris ses esprits, chassa le mauvais rêve et regarda son réveil.

Sept heures trente.

Comme chaque matin il étira en tous sens ses bras, fit craquer une ou deux fois les jointures de ses doigts et se leva d'un bond. Il entrouvrit le volet de sa chambre et sourit lorsqu'un rayon de soleil vint se poser sur son visage et l'obligea à cligner des yeux. Il s'habilla rapidement, prit quelques pièces sur la table et sortit de sa modeste chambre d'étudiant pour aller acheter de quoi confectionner un petit déjeuner digne de sa belle humeur.

Il n'avait pas remarqué qu'un drôle de halo flottait dans la pièce et que de l'extrémité de l'épée qui surplombait son ordinateur perlait une goutte de sang qui vint éclabousser le clavier......
Fin

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