L'ombre de lui-même
de Jean-Louis Mattei

La nuit était noire comme le cul d'un chien galeux. La tête prise dans un étau manié par le diable, Jeannot quitta le café-bar de" La civette". Dans l'ombre froide, il tituba comme un naufragé étourdi. Il prit appui sur un mur. Il voulait débecqueter ces litres de bière et de vinasse accumulés dans la soirée. Il réussit un demi-tour à peu prés correct. Puis il enfonça sans ménagement deux doigts vers sa gorge. La réaction ne se fit pas attendre. Les liquides mélangés à des nourritures indigestes jaillirent. Jeannot réussit à projeter cette bouillie nauséeuse suffisamment loin pour épargner son falzar.
- "Bonté divine que ça soulage !"
Il rota. L'étau qui enserrait son crâne poursuivait son office. Il alluma une cigarette. La fumée chassa en partie les puanteurs du vomi. Il ne comprenait pas pourquoi il s'était mis dans cet état ?
- "Suis-je aussi con que ça ?" Fallait croire que oui ! "Bordel ! j'aime pas ça !" Il chercha à renouer les fils de la soirée. Il retrouva des bribes d'une discussion politico-débile dans laquelle il s'était engagé en compagnie de deux caves de comptoir aussi éméchés que des tonneaux de poudre au cours d'une révolution mexicaine ! Il se souvenait de ses affirmations péremptoires :
- "Oui ! les américains sont de dangereux voyous ! Oui ! ce qui leur arrive n'est que justice ! Et maintenant comme des cow-boys irresponsables, ils vont mettre le feu à la planète !" etc..."A dire vrai je n'en sais foutre rien ! J'ai seulement peur. Peur des représailles et des folies que je vois courir sur le monde et sur les hommes. Voilà la vérité: j'ai peur. Peur des tempêtes qui s'annoncent. Peur des bêtises qui le disputeront à la cruauté ! Aux perversions ! Aux bestialités ! ou aux infamies ! C'est au choix ! "

Il releva la tête. L'air frais lui faisait du bien. Mais ses jambes le soutenaient à peine. Il chercha un nouvel appui. En reculant, il réussit à s'adosser à un mur.
- "Quelle heure peut-il être ?... Il n'avait aucun souvenir du temps passé à débiter ces conneries de comptoir qui lui emplissaient la tête, ou plutôt, qui la vidaient comme un égout impudique déversant sa gadoue sur la chaussée humide. Dans un éclair de lucidité, il se souvint qu'il portait une montre au poignet. Il y jeta un œil. Difficile de distinguer les aiguilles. Une phosphorescence légère lui permit de déduire qu'il était 1.h 30. -" Il est temps de rejoindre notre grabat, ma vieille !" Il avait les jambes en flanelle. Il décida de faire un effort. La cigarette au bec, en appui sur la muraille, il se lança. Le trottoir se dérobait sous ses pieds. Il réussit à maintenir un équilibre instable, juste capable de lui éviter de s'étaler comme une crêpe molle. Il se mit à grogner, pestant contre cette idiotie crasse qui l'avait conduit à cette ivresse triste et dégueulasse ! Il avançait en hésitant, la tête toujours emprisonnée entre des mâchoires puissantes, l'estomac remué et cette odeur de nausée qui persistait malgré la cigarette !

Sa crèche n'était pas très loin. Il devait remonter la rue Lavigerie, traverser le square Léon Blum et il déboucherait, radical, sur l'avenue du 25 septembre. Date qui, pour lui comme pour bien d'autres, n'avait, strictement, aucune signification. Les réverbères éclairaient tout juste leurs pieds de béton. La nuit semblait encore plus épaisse au-delà des halos de lumière. Jeannot s'en moquait. Il connaissait les lieux comme sa poche! -" ou plutôt comme celle de ma voisine!" lâcha-t-il en pouffant de rire. Isabelle, c'était le prénom de la dame, lui venait régulièrement en aide :
- " Tu me rembourseras quand tu pourras ! Ne te fais pas de souci !... et, ma fois Jeannot ne s'en faisait guère ! A dire vrai Jeannot était flic depuis..."Depuis combien d'années ?" Il n'en avait aucun souvenir ! "Lieutenant Jeannot Lapin de la territoriale ! Beurré comme un huître bordelaise ! Pour vous servir m'sieurs dames !" clama-t-il à la cantonade.

Là-Haut, derrière des volets clos, sa gueulante trouva, rapidement, un écho : "
- Ta gueule gros con ! Va cuver en silence ! Tu fais chier sale connard de poivrot ! Va falloir penser à un suicide plus rapide ! "
-Jeannot acquiesça en dodelinant de la tête ; "- D'accord ! d'accord ! c'est mérité ! je ferme le clapier de Jeannot !" Il avançait avec peine, cherchant, entre deux oscillations illicites, une manière d'aplomb factice. Il repensa à Isabelle. "Un beau brin !" Une poupée taillée dans la mousse, avec des allures de guêpe luronne ou de demoiselle printanière, de celles qu'on admirait le long de la Marne ou de l'Oise avant que des bétonneux cyniques tapissent les paysages de parking et de supermarchés à loubards.

Isabelle tapinait tranquille, en louchebem, faisant un usage immodéré de son appartement. Au troisième, juste au-dessus de celui de Jeannot. La maisonnée n'ignorait rien du commerce de la dame. Mais les locataires s'en foutaient du moment que " la demoiselle du dessus" comme disait mémé grany, choisissait sa clientèle et vivait comme une bourgeoise respectable recevant ses camarades de patronage. Et puis il y avait Jeannot. Et Jeannot savait trier les plaintes. Celles, rares, qui venaient jusqu'au commissariat, d'où qu'elles s'annoncent, terminaient leur itinéraire au panier. Ce qui pour une plainte respecte le destin le plus ordinaire ! En un mot, Jeannot rendait service. C'était ce qu'il appelait : la police de proximité. Concept que les flics de quartier - et les autres - avaient inventé bien avant m'sieur le Ministre..." sauf votre respect ! " comme s'exprimait Jeannot quand il était à jeun.

L'alcool, il aimait ça ! C'était comme une de ces gourmandises que des parents mal intentionnés vous interdisent. Vous vous jetez dessus dés qu'ils tournent le dos et que vous avez réussi à leur subtiliser un peu de tunes pour vos faux frais. Il aimait ça, certes, mais il évitait de se biturer. Ça il n'aimait pas ! En réfléchissant à ce qui s'était passé cette nuit, il ne trouvait aucune excuse !
- " Mossieur Jeannot lapin vous n'êtes pas malin ! Et si jamais j'vous y reprend, vous m'ferez vingt ans ! D'ailleurs vous n'êtes qu'un minable, un flic peu recommandable !" Dans sa tête, la comptine se déroulait spontanément. Une vieille habitude de gamin qui tournait en dérision toutes les situations dites "sérieuses". Il se souvenait avoir lu cette réflexion, écrite au XVII siècle par un glorieux samouraï : "Dans une vie entière seulement deux ou trois situations méritent d'être qualifiées de sérieuses." Peut-être que le départ de son épouse pouvait être considéré comme une situation sérieuse ? Il n'en était pas sûr. Selon les statistiques, son cas était partagé par 60 % de ses collègues ! Jeannot vivait seul depuis la moitié d'une décennie. Il s'était accommodé de ce qu'il avait pompeusement appelé : une trahison ! Sa femme aurait dû comprendre... les flics sont de grands enfants qui jouent aux gendarmes et aux chasseurs ! Quand il y a du gibier de qualité, des canailles de haute volée, le flic se laisse prendre au jeu. Il ne compte pas les heures ! Il oublie son devoir conjugal ! "Y a des jouissances qui ne se refusent pas, mesdames ! Vous devriez le saisir, en prendre gentiment votre partie." Bon ! la sienne en avait eu sa claque des attentes interminables, des planques de jour et de nuit, des poursuites infernales, des fins de semaines oubliées, des anniversaires sautés et de tout le reste. Elle avait pris sa gamine et sa valise pour rejoindre, d'abord ses parents, puis, plus tard, un vieux mâle mieux installé dans la société. C'est ainsi que les vieux mâles profitent des proies levées par les jeunes guerriers ! " La vie n'est pas simple ! mon bon Jeannot."

Il était fatigué. Il trouva un banc juste à l'entrée du square. Il s'y laissa tomber comme une masse informe. Il était transi de froid. L'alcool ne le protégeait plus. Chaque muscle semblait douloureux. Il releva le col de sa vareuse, s'emmitoufla tant bien que mal, et s'assoupit d'un coup sans attendre.

Il fut réveillé brutalement par l'écho d'une dispute. Des hommes s'engueulaient, là, quelque part, derrière l'un des bosquets du square. Il prit un moment pour se ressaisir. Il était glacé, engourdi, les muscles noués, comme figés dans une gangue d'acier.
- " faudrait réagir ma vieille ! " Il frotta lentement ses avant-bras, puis ses bras, puis les cuisses. Insensiblement, son sang se réchauffait, reprenait sa circulation, retrouvait ses fonctions, irriguait doucement ses chairs. Il ne devait pas se presser. Il devait garder son calme, savoir attendre. La dispute prenait de l'ampleur et de la puissance. Jeannot se demanda si les gars ne se préparaient pas à cogner ? L'un d'entre-eux, en particulier, semblait en rage. Par moments Jeannot saisissait des bribes "...ordure ! fumier ! tu me prends pour un cave, Hein ? pour un CAVE ? Salope ! je vais te couper les couilles..." L'accent semblait étranger. Ce n'était, peut-être, que l'effet de la fureur et des pulsions assassines qui débordaient le bonhomme ? Machinalement Jeannot chercha son arme. Bien sûr il n'en portait pas en dehors du service ! Tant pis ! Maintenant il se sentait un peu plus à l'aise. Lentement il se laissa glisser du banc. Il s'allongea sur le sol. Puis en rampant il avança dans la direction de l'altercation. Il atteint, d'abord, une pelouse, puis en restant masqué par diverses plantations, il réussit à s'approcher de la scène. Seule une haie de buis, qu'il reconnut à l'odeur, dressait un rempart adéquat. Il colla sa joue sur l'herbe et poussa calmement sa tête au-delà de cette protection.

Il décoda rapidement la scène. Il y avait là trois gaillards massifs et lourds. Avec l'allure de ces catcheurs préposés aux abattoirs. L'un d'entre eux, légèrement en retrait, semblait jouir du spectacle offert par ses petits camarades. Ceux-ci avaient entamé le combat. Sans aucun doute, ils cherchaient mutuellement à s'étrangler. L'un et l'autre avaient saisi l'écharpe de l'adversaire. L'un et l'autre avaient entrepris un garrottage minutieux du voisin immédiat, tout en ruant et soufflant comme des bœufs cacochymes. Cela ressemblait à un rut monstrueux entre deux bêtes au bord de l'apoplexie !

Impossible d'intervenir ! D'ailleurs Jeannot n'en avait aucune envie ! Il regardait la scène en attendant la suite avec une légère impatience. Comment ceci allait-il se terminer ? Le dénouement ne se fit pas attendre. Le troisième larron brandissait une arme de poing. Il recula d'un ou deux pas, visa lentement l'un des protagonistes, puis l'autre. Tous deux s'écroulèrent comme deux masses de plomb. Le tueur acheva le travail. Il logea posément deux balles dans chaque tête. Puis il tourna les talons. Le tout ne dura que quelques minutes. La nuit et le silence retrouvèrent leur cours ordinaire. Les deux apprentis catcheurs avaient rejoint l'enfer des combattants inutiles. Jeannot se demandait s'il devait suivre le tueur. Il hésitait. Que faire ? Sur son portable il appela le SAMU et il avertit le collègue de service quelque part en garde, dans la ville. Il signala, en outre, qu'il se mettait sur la piste. Il ne pouvait se dérober !

L'ombre massive du bonhomme se déplaçait rapidement. Le gars ne semblait pas plus troublé que ça. Il avançait sans un regard vers ses arrières. Une assurance surprenante pour qui venait de commettre deux meurtres. Jeannot admirait, secrètement, le sang froid du tueur. C'était le même samouraï qui écrivait : " S'il veut être prêt à mourir, un samouraï doit se considérer comme déjà mort." Cette phrase, qu'il n'était pas sûr de bien comprendre, le fascinait. Pourquoi venait-elle lui rendre visite ? Peut-être serait-il plus judicieux d'anticiper, de se préparer à ce qui allait suivre ! Il eut conscience qu'il n'avait aucune arme. Il se souvenait, aussi, qu'il n'était pas au mieux de sa forme. Il cherchait son souffle, s'efforçant de conserver l'écart qui le séparait du bonhomme. Il l'évaluait à une trentaine de mètres environ. Mais il ne tiendrait pas ce rythme bien longtemps ! Brusquement sa proie stoppa net. On venait d'entendre les sirènes des véhicules de secours. Celle stridente du Samu ; celle plus grave de la police. Le tueur semblait surpris. Il prit son arme, la manipula avec d'infinies précautions puis il disparut dans l'ombre d'une ruelle. Le changement d'attitude était total. Que se passait-il ? Jeannot ne bougeait plus. Il s'était lui-même déguisé en ombre dans l'abri d'une porte cochère. Les muscles tendus, les sens en éveil. Le bonhomme se savait-il suivi ?

Jeannot s'allongea sur le sol. Décidément cela devenait une habitude ! Pourtant, il ne connaissait pas de moyen plus efficace pour échapper aux regards. Il rampa en prenant appui sur les coudes et les genoux. Sa tête était toujours aussi douloureuse. Il cherchait à l'oublier en se concentrant sur le trou d'ombre dans lequel sa proie avait disparu. À intervalles réguliers, il arrêtait sa progression, tendait l'oreille, à l'affût d'un bruit, d'une respiration ou d'un indice quelconque. Contre toute apparence le tueur semblait s'être dissous dans la nuit. Il venait d'atteindre l'angle du bâtiment marquant le croisement de la ruelle quand il perçut un cri étouffé, suivi de quelques froissements et d'une porte claquée nerveusement sur son chambranle. Il laissa échapper quelques secondes. Puis, avec d'infinies précautions, s'efforçant de pointer le regard vers le trou d'ombre, il se redressa. Ses mouvements restèrent sans réplique. Il s'en félicita. " Qu'il serait bon d'avoir une arme ! ... Simplement pour se sentir un peu plus sécurisé !" Il ne voulait plus y penser. Maintenant, il comptait sur l'arrivée rapide de la brigade. Au téléphone il signala, approximativement, sa position, à deux pas de son domicile ! Il redemanda du renfort et un peu de discrétion. Demande faite pour la forme car il n'ignorait pas que les collègues préféraient le raffut, les tambours et les trompettes plutôt que la discrétion ! C'était une tactique éprouvée. D'ordinaire elle permettait aux malfrats de fuir sans attendre les cognes. Une manière d'éviter les situations dangereuses sans allonger la liste des veuves et des pensionnées ! Mais, selon les personnalités, cette ruse provoquait l'effet inverse. L'excitation du combat ou bien une crainte démesurée ou encore, la seule volonté d'en découdre avec les forces dites "de l'ordre", jetaient les voyous déjantés dans une furieuse paranoïa ! Sur ces personnalités prêtes à toutes les explosions, le tintamarre qui annonçait les cognes, jouait comme le véritable déclencheur d'une violence irrépressible.

Ce fut, sans doute, le cas ! À quelques minutes de là, Jeannot entendit une première détonation. Elle ressemblait étrangement à celles qui avaient accompagné les deux meurtres précédents !
Fin

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