Un conflit chez des bêtes.

Jean-Louis Mattei

<JEAN-LOUIS.MATTEI@wanadoo.fr>


"Il faut marcher mon bon ami !" m'a conseillé le Dr. R. par un de ces matins où le patricien "pétait la santé", alors que moi-même… accablé par ses prévisions et son humeur conquérante, je me retrouvais à l'égal d'une molle crêpe piétinée par une troupe malveillante.

J'ai, donc, abandonné, en partie, mon véhicule pour un usage mixte qui combine : marche, bus et métro. Depuis, la coupable bagnole s'incruste dans le paysage urbain. Elle participe de cette esthétique post-moderne qui accompagne l'ordinaire de nos jours : elle fait la nique aux acrotères et à l'ensemble des décors "grands siècles" laissés par des bâtisseurs ringards imprégnés de beauté !

Quelques araignées venues de nulle part se sont attachées à l'œuvre. Elles en font leur terrain de jeux. Jeux cruels et guerres féroces qui voient des insectes sans pitié, singer les conflits d'une humanité triomphante. Elles multiplient les pièges, les ruses, les embûches, les séductions tactiques ou les stratégies alambiquées. Tout cela enveloppé de gazes arachnéennes du plus bel effet !

Imaginez quelques généraux caparaçonnés, montés sur quatre pattes démesurées, guettant l'ennemi : mouches imprudentes, moucherons imbéciles ou autres nuisibles innocents ! Nuisibles fiers comme Artaban. Aussi téméraires que ces Parthes venus défier l'empire romain ! Ils ignorent - ou font semblant d'ignorer - la puissance de l'adversaire occupant le véhicule ! Ils vaquent, benoîtement conduits par leurs instincts, papillonnant de-ci de-là. Ils butinent un rétroviseur ou un catadioptre, font leur miel d'une piqûre furtive, d'une goutte de rosée oubliée par l'aurore, d'un reflet d'or laissé par un soleil en majesté. Les innocents ! La bête les surveille. La bête se réjouit par avance ! Elle sait attendre son heure en mâchant son venin, en rongeant son frein. Toute pétrie de cette intelligence animale qui sait reconnaître chez l'adversaire, les bons morceaux. Car il ne suffit pas de le terrasser ! Il faut, encore, s'en délecter patiemment, en jouissant de ses victoires.

C'est que le nuisible est coupable par nature. On ne peut mieux dire !

C'est ainsi que se partage le monde qui habite mon véhicule. Fasciné par le spectacle, je n'ose plus y toucher, laissant se développer un univers expérimental qui va son train. Ici, des cadavres qui attendent leur tour. Là, des combattants qui défendent un territoire de tôle, abandonné par la faute de la technique et du savoir médical !

Pourtant l'hiver arrive. Les premiers frimas font trembler les demoiselles. Bientôt les combats cesseront faute de combattant. Car l'insecte n'aime pas l'hiver. Il se terre. Il se métamorphose dans le secret des eaux noires ou des glaises adipeuses. Il sera temps de songer à une révision du véhicule afin d'attendre le printemps.

J-L M.
(Marseille)



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