Le train de l'enfer
de Jean-Eric Pacaud


A Misha,

Une marguerite restera la plus précieuse des fleurs qui puisse exister pour moi à Glitchka , si douce qu'il me plaît à en respirer le parfum suave des temps passés. Elle possède bien une âme si vivante…
Je la revois encore, allongée plaintivement sur ce même chemin de terre mouillée de pluies, battue au hasard des vents des lointaines steppes mugissant là bas tout proche de cette colline.
Elle réclame à nouveau ma confiance, égarée qu'elle fut au milieu de rails tellement sombres.
Je fais quelques pas sur le sol triste et je me penche alors auprès elle, la cueillant doucement de mes doigts, accroupi dans la pâle rosée de ce matin d'automne. Elle m'inspire la quiétude que je connus à travers elle, jadis ses pétales, sa corolle respirée comme une peau de soie si douce et si soyeuse, pour en retrouver la beauté originelle.
Puis, la tête baissée, je la serre contre mon coeur empli d'invitations à demi-mots murmurées, libres de funestes destins parmi les secrets ensevelis des camps de province… Je profite de ces quelques minutes de mémoire tues, prises au sein de la nature sommeillante qui me réchauffe déjà, paisible sous un manteau de renaissance.
La beauté intérieure de cette fleur lui ôte la conscience de périls. Elle incarne à mon endroit la splendeur ingénue au sein de laquelle chacun eût pu trouver une voie dans les frimas de son histoire.
Vous eussiez découvert toute la candeur d'un monde outremer se mirer dans ces petites prunelles, dont la joie rieuse emportait toujours une victoire sur les larmes, qui semblaient lire une âme attentivement pour la mieux mettre à nu, offrant l'innocent paysage d'une vie plus que tranquille dans la proche banlieue des ruelles de Varsovie. Elle doit pourtant se fondre en moi avant l'arrivée de ce train lequel trop proche viendra l'enlever, surgissant déjà de mon passé à travers tous mes sens d'homme.
Je sais qu'il viendra. Il résonne continuellement en mon esprit, mes pensées éveillées, abasourdi que je fus, que je suis encore par le bruit lancinant et sourd des freins crissant, de la motrice au milieu des vastes plaines polonaises, perdue, déchirant le silence. Il demeure celui de mes souvenirs…
Pourtant, souviens-toi Misha, dès ma prime jeunesse je fus fasciné par l'évocation des trains parcourant les étendues de la lointaine Silésie.
Nous habitions dans un quartier situé en hauteur et dominant les brumes mouvantes de la capitale. Il était cossu certes, mais notre père avait cependant connu il y a longtemps déjà le rude labeur dans les terribles mines de charbon, comme beaucoup de membres de familles que nous connaissions. Il goûta par la suite avec délice à la satisfaction de son nouveau métier d'artisan graveur. Mais oui, ce souvenir d'apparence anodine est encore présent en moi, il avait bien pris le train quelques années durant, en direction des chantiers gris de Katowice! Ce train qui nous fascinait et attisait notre appétit de curiosité ! Il transporta également notre mère vers Olsztyn, apportant à tante Marsha jusqu'à son décès des habits brodés de lin en nid d'abeilles, soigneusement enveloppés de papier froissé. Ils étaient confectionnés avec la sûreté d'une vraie dentellière. Le trésor restait ainsi pendant tout le trajet, soutenu par les os saillants de ses petits genoux, ceint d'une cordelette fine et mis en valeur comme un joyau de maharadjah dans un musée londonien. Et malheur à qui songeait à y toucher !
Elle prenait plaisir à s'assoupir pendant ces instants là, sur les sièges alignés et confortables de cuir lisse, tout près de la fenêtre aux rideaux de primevères décorés, les ouvrant toujours à son réveil. Ce fut une habitude, comme un rituel empreint d'une totale religiosité. Sa tête posée là tout contre cette petite fenêtre, elle contemplait chaque fois avec émerveillement le miracle renouvelé de cette beauté polonaise. Elle nous décrivit plus d'une fois les champs noircis par ces femmes, coiffées d'un foulard beige, aux dos plus que courbés, qu'elle fixait à travers la buée des vitres sales et qui s'évanouissaient éphémères. Et ces lumières dansant au loin dans le souffle gelé des maisons de briques rouges, encore endormies…
La silhouette de notre mère s'illumine brusquement devant mes yeux dans la chaleur paisible d'un feu hivernal. Nous la louerons de ce que maintes fois elle accomplit. Elle prit tout le temps de nous narrer ses nombreux voyages placés sous le signe lumineux de ses propres exaltations. Se faire happer par le train comme elle disait, et disparaître avec lui signifiait à son sens comme se perdre dans la nostalgie profonde, guetter son passage en quête des délices d'une aube lointaine, un ailleurs teinté d'espoir existant autour de nous et que l'on cherche à toucher du doigt sa vie durant, au-delà de la perception de nos vies présentes.
Il lui suffisait donc de l'attendre patiemment, assise au bord du quai puis de gravir ses quelques marches de fer et elle se retrouvait ainsi à l'orée d'un horizon de rêveries éthérées ? Oui, telle une ombre flottante aux frontières des caprices du temps ! Et elle aima à se laisser, lors de ces envolées, envelopper par les formes douces, envoûtée par les sortilèges de la musique des roulis, errante parmi les halos des lacs de Mazurie…
Ces sensations vécues jour après jour au-delà de gestes simples furent pour moi comme des élans profonds, les bouts annonciateurs de fils dénoués au détour d'un visage noyé de flammes, d'un regard.
Je distinguais mieux encore les belles âmes qui me berçaient alors, après la lecture de ces quelques fragments d'histoire vécue que j'avais pu capter, presque saisir dans l'instant même et que je souhaitais à tout prix retenir au plus profond de moi, en les soumettant à l'épreuve de ma mémoire.
Cette vérité éclata comme une révélation dans mon esprit d'enfant. Elle représenterait donc la naissance d'une seconde ultime, le dénouement merveilleux d'un songe qui se dérobe et dont on remplace la saveur ternie, une saveur que je ne connaissais pourtant point mais qui réclamât déjà plus qu'une simple représentation de ma réalité. J'imaginais la possibilité de nous plonger dans le miracle fabuleux des souvenirs d'autrui, et je résolus à me pencher sur cette interrogation avec le plus grand sérieux, dussé-je en comprendre le sens au prix du sacrifice de quelques nuits de sommeil.
Nous allions donc partir vers ces mêmes fresques colorées de natures vivantes et espérions en revivre ensemble toutes les évidences dont nous avaient tant parlées nos parents dans la chaleur étouffée d'une cheminée en pierres mâtes. Je pensais alors que ce serait peut-être pour nous l'occasion aisée d'en partager le destin commun, nourris de ce lien familial qui nous unissait tous. Ce jour arriva par hasard à la mi-novembre. Notre réveil fut mouvementé et nous nous retrouvâmes sur le quai principal de la gare de Warszawa. Il faisait un froid du diable comme tu les redoutais tant Misha. Cette file de gens avec laquelle notre famille faisait corps s'étirait irrémédiablement, ensevelie sous un brouillard humide et désagréable. Sa forme curieuse eût pu nous interroger en cette occasion sur les fondements de la géométrie humaine, si tant est que ce nouveau champ d'investigation scientifique qui m'était inconnu, existât . On eût en effet pensé à une fourmilière composée d'un substrat indéfinissable, prise dans la blancheur d'un matin rigoureux, mais composée d'hommes de femmes et d'enfants mêlés, engourdis tous que nous fûmes par l'effroi d'un devenir incertain; une ligne humaine aux contours mal définis qui se dilatait déjà sur une distance de plus de cent mètres. Nous pouvions même distinguer au loin, jusqu'à l'énorme locomotive crachant sa fumée noire, la fébrilité d'essaims entiers mal identifiés malgré une proximité de circonstance à deux pas des wagons, portant à bout de bras quelques valises jouant une cacophonie improvisée. Ces instruments, que je dévisageais, avaient la forme de volumes de cuir bondés s'écrasant et raclant le sol en s'allongeant pitoyablement sur lui. Tu tenais ma main chaude Misha. Le sifflet de chef de gare évoqua à nos oreilles comme de vilains augures, bousculant la torpeur de tous ces gens. Rapidement on nous intima l'ordre de monter et je constatai que chacun y mettait du sien. Notre père me demanda de t'aider sur le ton de la gravité. L'air était saturé de bruits et de plaintes se perdant dans les fausses lueurs de cette nuit. Ses cris prenaient de tous les côtés un aspect épouvantable tels des peurs exprimées par nous, qui nous furent ensuite rendues, lesquels se déversaient sans que personne n'y puisse rien. Je sentis le tremblement de tes bras autour de mon cou mais je pense que ma présence te rassura alors. La première fois que quelqu'un prend le train, une pareille découverte devrait-elle céder le pas à une forme d'appréhension, m'interrogeais-je ? Non, et heureusement, de toutes façons la nécessité impérieuse de se toujours trouver bien à propos en ces situations nouvelles se fait alors plus intense et nous pousse à retenir la leçon, pour celles qui immanquablement viendront prendre leurs places.
Il fut donc temps de stopper là toute philosophie et de suivre notre père, de nous engouffrer dans cette bouche totalement sombre encore trop confiants, comme les jouets naïfs d'une mécanique implacable, les éléments moteurs d'un enchevêtrement de rouages complexes dont l'organisation collective franchissait allègrement notre vision du présent. Quelques personnes nous emboîtèrent timidement le pas, quelquefois en trébuchant dans la précipitation ou bien avec de la réticence accompagnée d'une certaine résignation qui fit peine à voir, alors que la lourde porte ne tarda pas de se refermer sur nous tous, comme un bloc de pierre antique. Nous prêtâmes l'oreille et entendîmes distinctement le loquet de métal. Nous étions dans ce train.
Le plus profond silence se manifesta autour de nous. Nous avions tout loisir de nous mouvoir à l'intérieur du wagon en raison d'une faible présence humaine, mais comme je te le rappelais précédemment, la lumière faisait défaut. Malgré que nous en fussions mal satisfaits, nous nous en accommodâmes.
Nous décidâmes de nous toucher mutuellement le visage, et veuilles bien noter qu'avec le recul j'en ris, pour nous rassurer et arrivâmes même presque à évoquer ces pratiques un peu tribales sur le ton d'une plaisanterie sans gaieté.
Autour de nous chacun ne semait que les graines du chagrin et du désespoir. J'attendais qu'un événement se passe mais sans savoir quoi ni de quelle manière cela pouvait survenir, je restais à l'affût de quelque chose qui m'aurait définitivement fait basculer dans la normalité.
Au bout de quelques minutes, j'aperçus un vieil homme seul qui, pris visiblement par la détresse de la situation présente s'avança vers notre père, lequel se leva et lui soumit cette question qui m'effraie encore:
"Savez-vous où ils nous emmènent ?". Ce fut assurément pour lui une façon détournée d'assurer une prise sur les événements que nous ne pouvions maîtriser. Personne ne se serait risqué à une esquisse de réponse.
- Je ne saurais vous dire le sort qui nous sera réservé, mais regarde bien la main d'un ami sur ton épaule, répondit-il.
Cette phrase simple s'accompagna d'un mouvement sans aucun supplément de paroles que l'on eût jugées inutiles. Oui, ce train possédait décidément en lui le germe d'un immense pouvoir. Je le pressentais avant même de le rencontrer en ce jour. Il était porteur d'une sorte de fluide mystérieux, capable de faire se rapprocher les personnes s'appropriant un morceau de son espace, mais sans qu'elles ne se connaissent auparavant et c'est là le plus fort, poussant à la formation d'une communauté que je nommai alors-communauté d'affection et de pensée- J'ai toujours éprouvé la nécessité impérieuse de nommer chaque chose ou du moins celles qui m'intriguent, afin de les identifier clairement et les traiter durant mes moments de loisirs. Mais ce train faisait ressurgir ici son âme cachée, un élément de différence que ne pouvaient soupçonner les gens du dehors. Quelle merveilleuse découverte ! Je me mis en tête de l'approfondir ultérieurement. Ah, voici donc l'utilité de la chose, qui me permit, beaucoup plus tard, de traiter cette observation par l'analyse, la synthèse et bien sûr la connaissance des choses humaines telle que je fus amené à me la poser en termes de compréhension! Mais ce n'est pas ce qui nous préoccupe. Je reviens donc à toi Misha.
Pendant plus d'une heure les ténèbres nous retînmes ainsi hagards, à l'affût de tout changement perceptible inhérent à notre environnement précaire. Lorsque tout d'un coup, nous aperçûmes un rai de lumière perché à mi-hauteur.Il s'enfonçait dans notre direction et nous montra la voie d'un moment de féerie. Nous nous avançâmes vers lui. Je te soulevais alors par la taille et tu fus lourde à cet instant, malgré tes quatre ans d'âge. Nous pûmes enfin apercevoir les premières lueurs de l'astre de feu à travers les petites fentes de bois :
"Mais regarde donc par ce trou ci ! Ne vois-tu rien ?" te dis-je un peu surpris.
- Oui, je vois de grands arbres balayés par le vent, et des chevaux qui labourent les champs ! répondis-tu avec l'enthousiasme qui te caractérisait.
Au fil de notre aventure, tu ne parvenais plus à détacher ton regard de "l'extérieur". En ce jour qui marquerait à jamais notre vie, tu avais rendez-vous avec le souffle, la fraîcheur lointaine de l'air des steppes russes aussi, que nous respirions, profondément à pleines narines et qui te fut vital tout au long de ton existence.
Depuis ta naissance les crises d'asthme se répétaient trop souvent, à intervalles réguliers, si bien que le moindre effort physique te fut rendu pénible. Notre médecin de famille n'avait pu laisser la place pour un quelconque espoir de te guérir, même après nos séjours répétés au centre de soins respiratoires, proche des sources chaudes de Kalinka. Ma tâche fut donc de veiller sur toi au gré de tes souhaits et de tes demandes et je prenais soin, toujours, à ce que tu ne manquasses de rien. Cette confiance dont on m'honorait, faisait implicitement de moi le second homme de la famille. Du haut de mes quinze ans, je peux te le dire, j'en fus assez fier.
Nous qui n'avions pas l'habitude de parcourir ces larges territoires, je dois avouer qu'un vent de liberté semblait déjà nous transporter dans ce cocon tissé de songes dont nous étions tous deux les acteurs involontaires mais passionnés. Je pouvais dés lors observer ton apaisement, comprendre que tu mordais intensément dans ces paysages de vie défilant devant notre curiosité. Un sourire de contentement se dessinait au coin de tes lèvres. Ce vent si doux sur nos visages d'enfants fut alors le départ d'une brusque allégresse, une joie retrouvée. Je pris conscience de l'importance de cette vie, oui, de sa signification profonde et il me souvient d'avoir reconnu au cours de cette journée pour la première fois en toi un petit intérêt pour le monde extérieur et ses mystères subits d'accomplissement.
Ce fut pour moi une réelle victoire.
Pourtant au bout de quelques minutes, le train ralentit dans un bruit sourd et métallique. Il lui fallut de longues secondes pour qu'il se figeât enfin. Elles nous parurent à tous une éternité comme au cours de laquelle nos pensées se prennent à divaguer et se confondent avec le temps lui-même.
Quels mystères cette journée nous réservait-elle encore ? Ne s'était-elle pas assez jouée de nos incertitudes ?
Une foule intense pénétra dans le wagon comme si sa vie en dépendait.Nous fûmes donc rejetés tout au fond, dans la pénombre.
Nous perdîmes notre lumière et nos paysages tandis que la chaleur devint rapidement étouffante, insupportable.Tu choisis de t'allonger par terre parmi la paille Misha.Les regards de certains se croisèrent presque en chuchotant tandis que d'autres se fixèrent sans bouger le moindrement le corps, par la seule magie des sensations. Nous semblions tenter d'apprivoiser mutuellement nos esprits moisis de doutes, mais ne lisions dans ceux-là que nos propres frayeurs.
Ce n'est qu'en début d'après-midi que nous arrivâmes à notre destination finale.
Notre père s'enquit de ton état. Je lui répondis que tu dormais profondément. La chaleur étouffantet'avait plongée peu à peu dans une léthargie.
Misha, me parleras-tu des chemins de terre tranquilles du bord de la Vistule ? Sentiras-tu encore poindre l'air à travers l'aube du jour ? Je souhaiterais que tu te remémores ta vie de petite fille qui fut parmi nous radieuse et belle dans notre maison au jardin clos et que nous eûmes tout le loisir de t'y voir grandir. Ces moments de joie.
Rappelles toi Misha les heures qu'il faisait bon à se retrouver, ensemble, à partager ainsi nos peines et nos espérances, durant ces trop courtes années sous les frondaisons des grands chênes enneigés.
J'eusse été plus attentif à ta personne en ces instants précieux, Misha si tu m'en avais prié.
Sais-tu, jamais je ne fus plus témoin de nos solitudes qu'en ce jour maudit. Je te revois avec nous dans ce train de l'enfer parmi les bousculades et les cris effrénés, toutes ces douleurs vives autour de nos corps d'enfants, perclus de fatigue par le trajet, éprouvés. Pourrais-tu remonter le cours de notre histoire Misha ? Le soleil était si sombre et le ciel se tapissait entièrement d'un manteau de nuages grisâtres. Il riait peut-être de nous apercevoir au milieu de cette puanteur, à sa merci. Nous fûmes éjectés du monstre construit de bois et grisonnant d'acier. Nos sens se brouillèrent comme si nous eussions défailli et perdu pied dans une cruelle perte de nos repères. Et cette musique d'orchestre si forte et tellement absurde, et ces gens pleins de désespérance à la libération des mâchoires massives.
Te souviens-tu Misha ?
Puis on nous sépara et notre mère t'accueillit à son tour dans ses bras ouverts. Elle sentit ta tête inerte sur son épaule et son visage blêmit alors que ses yeux se firent plus tristes. Elle te serra plus intensément contre elle.
Il eût fallu être un dément ou faire montre de mauvaise foi, pour penser que ce jour-ci serait à l'égard de notre famille celui d'une bénédiction. J'eusse été fort surpris si l'on avait soutenu que l'on peut toujours assurer pour sa personne, voire ses proches aussi, les côtés propices à la manifestation de la bonne fortune, simplement parce qu'on l'aurait désiré très fort, en fermant les yeux et en espérant. Le jour finit par se lever, Misha, et avec lui se meurent les illusions où le rêve n'a plus la place qu'on lui accordait jadis, ni la part qu'il entendait conserver. Je te dis cela car je le vis d'abord. Un homme aboyant et surgissant de nulle part, qui ne supportant pas que tu rêvasses loin de cet univers de tourments, t'arracha à nous. Il te jeta à terre mais ton esprit de petite fille se fut déjà envolé, bien avant que ton corps ne restât dissimulé dans les marguerites, tout contre l'herbe verte, comme une poupée désarticulée de chiffon parmi lesquelles tu aimais tant à te retrouver mais que jamais tu ne fus. Tu semblais vouloir retenir le sommeil de la délivrance. Mais nous ne pouvions plus contempler ton visage Misha. Tu ne riais plus aux éclats de ce parterre de fleurs au milieu duquel nous te laissâmes en ce matin d'hiver, et cela malgré nos suppliques à genoux... Mais pourras-tu rire encore pour moi, dis Misha, ma soeur ? Et ton sourire et tes yeux si doux se confondent à jamais dans mon coeur…
Aujourd'hui ce train n'est plus un souvenir. Il n'a plus la saveur terne des journées où tu n'es plus avec moi, car aujourd'hui nous nous sommes retrouvés et je suis avec toi.
J'imagine ce petit train et je l'écoute attentivement. Nous le redécouvrons ensemble, enfoui en nous encore, au bout de mes doigts une marguerite fleurie, tellement en nous oui jusqu'à présent au détour de ce chemin habité par une fleur morte, renaissant enfin, et la colline pelée et la petite pancarte de bois à travers laquelle après cinquante années à nouveau je te revois, Misha.
Treblinka 1992.

Retour au sommaire