Voisine
de Jean-Claude Touray



Bonjour Josiane c’est moi Janine. Excusez si j’entre une minute, j’ai vu la porte ouverte et je m’impose. D’habitude le vendredi après-midi je suis en ville. Je vais me faire coiffer par ma fille ; vous savez, la Sandrine celle qui a un salon en face de la poste. Ensuite, avec ma permanente remise à neuf, je vais chez ma tante pour bavarder un peu et me faire offrir un petit jus.

Mais aujourd’hui c’était maison close et porte de bois chez ma tante. Il n’y avait même pas sa voiture devant chez elle. Elle a du aller courir les magasins à grande surface dans la ZAC ; à quatre vingt cinq ans je vous demande un peu….Et mon café dans tout ça ! Je me suis dit : maintenant Janine où vas-tu aller pour te faire payer un petit noir ? Mon petit doigt m’a dit va donc chez Josiane. Il exagère. Mais il y a bien un mois que je voulais vous rendre une visite alors me voici, je m’invite. Vous ne trouvez pas que j’exagère ? Vous êtes gentille. Non Josiane il n’en est pas question, vous n’allez pas remettre la cafetière en route, il doit bien vous rester du jus de midi. J’aime le café réchauffé quand il est fait sans chicorée.

Mais je vois que vous recevez de la visite, je sens que je dérange. Mon petit doigt me dit Janine ce n’est pas parce que tu déranges qu’il faut en plus être impolie, tu pourrais dire bonjour. Bonjour messieurs dames. Je suis la voisine d’en face. La petite maison avec une deudeuche caca d’oie garée devant la porte. C’est la voiture de mon petit-fils. Pour l’instant il dort comme un nourrisson. Il a des nuits agitées, il fait le DJ dans une ancienne fromagerie transformée en boite branchée ; ça s’appelle « La boite à camembert », c’est bien trouvé non ? Je vous dis pas le genre de fréquentations qu’il peut y faire. J’ai alerté sa mère mais elle m’a répondu qu’il était majeur. La jeunesse de maintenant ce n’est plus comme à notre époque surtout dans ces endroits là. C’est drogue et compagnie et couchailleries dans tous les sens, par-dessus ou par-dessous, par derrière ou par devant. Tous les coups sont permis à ce que j’ai pu comprendre. Enfin il faut bien que jeunesse se passe… Volontiers Josiane, mais juste une goutte, sinon la nuit prochaine je ne vais pas dormir. Avec deux sucres s’il vous plait. Vous ne m’accompagnez pas ? Alors tant pis je boirai toute seule. Ah ces mouches, quelle invasion cette année avec la chaleur ; vous devriez acheter une tapette c’est le meilleur moyen d’en venir à bout, il faut seulement un peu de patience.

Alors comme ça ces messieurs dames sont venus visiter nos campagnes. En ce moment on ne voit que des british qui sont comme en pays conquis. Vous n’êtes pas anglais au moins ? Hollandais. Ah bon parce que dans l’immobilier les anglais achètent n’importe quoi n’importe où et à n’importe quel prix. Les français ne peuvent plus suivre et nos villages deviennent la propriété des grands-bretons. Jeanne d’Arc les avait chassés mais ils se plaisaient bien chez nous et maintenant ils reviennent en force avec leurs gros billets. Alors comme ça vous êtes hollandais. Et vous êtes en vacances par ici ? Vous aimez le coin ? Je suis curieuse. Mon petit doigt me dit : Janine tu es trop curieuse et ça va te jouer des tours ; si les gens ont envie de te raconter leur vie écoute les mais ne les questionne pas. Dans le pays il n’y a pas grand chose à voir mais si vous aimez les distractions modernes je vous recommande « La boite à camembert » où je vous ai dit que mon petit fils faisait le didejet. Ils ont justement toutes les semaines une nuit hollandaise où l’on peut fumer un pétard en mangeant de la mimolette ; mais peut-être n’aimez vous pas les fromages cuits ? Je suis indiscrète, dites le moi je sens que je le mérite. Josiane votre café est super. Si vous m’accompagnez j’en prendrais bien une autre tasse …toujours avec deux sucres… en plus d’être curieuse je suis gourmande.

Alors comme ça ces messieurs dames sont des amis de Josiane. Pas directement ? Je sens que je suis encore indiscrète. Vous êtes des relations d’une de ses cousines, celle qui est mariée à un belge émigré à Amsterdam où il loue des boutiques avec vitrine à des dames qui font commerce de leurs charmes. Je vois, ils en ont parlé à la télé. Vous seriez peut-être plus intéressés par les nuits chaudes de « La boite à camembert ». Justement il y en a une la semaine prochaine. Mais vous êtes seulement de passage, vous repartez demain pour Amsterdam. Ce n’est pas la fenêtre à côté…quel dommage que vous partiez si vite. Mais vous avez quand même le temps pour une ou deux visites en fin de journée ? Mon petit fils travaille de cinq à sept pour une agence immobilière. A son réveil il aurait pu vous montrer deux ou trois maisons à vendre que les anglais n’ont pas encore acquises. Mais je me mêle de ce qui ne me regarde pas et mon petit doigt me fait des réprimandes. Vous ne souhaitez peut-être pas vous installer chez nous. Si, mais pas tout de suite dites vous. Et vous ne savez pas du tout dans combien de temps ? Ne me dites pas que Josiane vous a vendu sa maison en viager ? Si, elle l’a fait ! Un viager classique la laissant dans ses murs jusqu’à sa mort ? Oh la vilaine cachottière qui ne m’en a rien dit. C’est sûr que ça met du beurre dans la retraite des vieux et qu’on n’en meurt pas tout de suite, mais moi ça m’aurait malgré tout fait quelque chose. Ma tante c’est différent, elle n’a jamais voulu. Elle pense qu’avec la santé qu’elle a ce serait malhonnête.

Alors comme ça Josiane…tenez, remettez m’en une goutte, juste une goutte avec un seul sucre…comme ça il a fallu que je me mêle de ce qui ne me regarde pas pour savoir qui seront, dans le futur, mes prochains voisins. J’ai été bien inspirée de suivre les conseils de mon petit doigt et de venir aujourd’hui chez vous me faire payer un café. J’ai pu faire la connaissance de ces messieurs dames hollandais qui sont très sympathiques et je sens que nous nous entendrons fort bien.

Jean-Claude Touray

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