La table des trois Gérard
de Jean-Claude Touray



Pif, Paf, Pouf….Blurp, Oups… Cassé ! Un combat de TITANS s'achevait au douzième coup de minuit, à l'auberge du « Cochon Pendu », en plein Beaujolais médiéval. La bête de Morgon, qui trucidait le client de passage pour en faire du pâté de campagne bio, avait été vaincue par trois hommes arrivés ce même soir.

Revenons en arrière de quelques heures. Le « Cochon pendu », référencé sur les sites « Doulce France » et « Moyen-âge gourmand », était facilement accessible à partir de « Château Belleville », sortie numéro 30 du chemin de Compostelle n°6. Ce jour-là, trois hommes avaient fait escale à l'auberge.

Le premier arrivé, venu à pied, était un moine paillard de l'ordre de Saint Condom qui faisait, en robe de bure et capote, le pèlerinage de Saint-Jacques, sur commandement de son confesseur. Le second, arrivé à dada sur son bidet, était un pauvre chevalier, qui aurait préféré être riche, et rentrait de croisade par le chemin des enfants de chœur. Il avait obligation de faire le pèlerinage s'il voulait regonfler son permis qui n'avait plus qu'un point. Le troisième homme, qui se déplaçait en voiture, était un riche marchand de type oriental. Il venait de Byzance, chercher dans le Beaujolais de nouveaux débouchés pour son usine de loukoums.
Assis à la même table, avec des mains bien propres et une blanche serviette attachée autour du cou, les trois clients avaient noué connaissance en buvant le petit vin local, célèbre pour son parfum de banane et violette avec une note de fruits rouges. Ce breuvage était servi à flots dans les hanaps par une accorte serveuse que l'on appelait Julie la rousse, à cause des reflets de son opulente chevelure, teintée tous les matins au jus de betterave rouge.

— Eh bien, avait dit le riche marchand, nous pourrions nous présenter maintenant, je m'appelle Gérard…
— Moi zaussi
— Et moi itou, troulalaïtou
— Blaise est mon second prénom
— Moi c'est Gérard tout court, je suis frère Gégé
— Et moi je me nomme : Gérard Godefroy de Taponas la Romaine.

Julie leur avait servi une brouettée d'amuse-gueule, en attendant que le veau soit rôti à la broche. Ils ignoraient que l'animal en train de griller dans la grande cheminée d'où s'échappait une odeur exquise, était un humain : l'unique client de la veille que la bête de Morgon (Homme ? Femme ? Evêque défroqué ? Diable ?) faisait cuire en se pourléchant les babines. Cette nuit-là, c'était la pleine lune et le monstre avait décidé de repasser à l'action.

La dernière pelletée de mise en bouche a été dévorée, la lumière s'éteint brutalement… Encore une coupure de courant s'écrie le patron excédé, je vais changer de fournisseur… Il devine que la bête équipée de ses jumelles infrarouge et d'un grand coutelas, s'approche de la table d'hôte pour saigner, en grand seigneur, les 3 G, armés seulement de patience, de leur dague de poche et de leur bâton de berger.

Pif, paf, boum, scratch, glops, double casse. Nous voici revenus au début du texte, mais avec un bruit de plus : Pfuit….pfuit, c'est le dernier souffle de la bête qui se dégonfle. L'aubergiste, qui a branché le groupe électrogène de secours, accourt avec une lourde poêle à frire pour finir d'assommer le monstre, puis il s'exclame :

— Messeigneurs, je ne sais comment vous remercier, vous venez de me débarrasser d'un être diabolique dont les crimes auraient fini par me faire perdre mes étoiles. Ma cave est à vous, ma bourse est à vous, mon mobilier également, choisissez ce qui vous plaira, en récompense de l'immense service que vous venez de me rendre.

Et les trois G de s'écrier en même temps : « La rouquine ».

Frère Gérard, le moine paillard, justifie son choix :
— Je veux contribuer à son salut en lui faisant lire le « Cantique des cantiques » .

Le pauvre chevalier déclare :
— Moi aussi c'est pour la bonne cause que je souhaite passer la nuit avec elle : je veux bavarder longuement. Elle me rappelle trop celle que j'ai laissée il y a cinq ans dans notre donjon fortifié de Taponas, quand je suis parti en croisade.

Le riche marchand dit alors :
— Dans ces conditions de concurrence, je choisis d'emporter douze bouteilles de Brouilly 1206, cuvée Georges Fessy. Je les revendrai à Byzance.

— Julie, qu'en penses-tu ? demande le gargotier.

La serveuse aux longs cheveux noirs à reflets roux arrache sa perruque et s'approche du chevalier en roucoulant. Elle murmure : tu es toujours aussi beau, Gérardinou, mon Gogo à moi. M'as-tu enfin reconnue ?

— Perrette ! Ma légitime épouse. As-tu bien gardé la clé de sûreté de mon calbar en fil de fer ? Il y a un lustre que je n'ai pu l'enlever.

— La voilà, je la garde dans la poche de mon tablier.

— Dans mes bras, Perrette

L'émotion est à son comble, tout le monde pleure à chaudes larmes, on entend une musique céleste jouée à la trompette.

A l'époque, l'Amérique n'ayant pas encore été officiellement découverte, il était impossible d'aller fêter ça à Las Vegas. Ils décidèrent donc de passer leur lune de miel de retrouvailles, vaille que vaille à Chauffailles, à cause de la rime et de la proximité du lieu. Puis ils gagnèrent leur donjon de Taponas-la romaine où ils vécurent heureux et eurent de nombreux enfants.


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