Restaurant
de Jean-Claude Desperrier


Pierre est comme un funambule avec son balancier et il est prêt à s'évanouir. Les quatre vingt-quatre heures de présence par semaine et sa maîtresse nymphomane l'épuisent. Il gagne une fortune comme garçon de café dans les brasseries parisiennes.

Il est fatigué, nous sommes un samedi soir, il va au restaurant avec Danielle sa chérie, ils ont vingt ans. Pierre ne travaille pas le lendemain et sais que ce répit ne sera pas de tout repos, cette jeune femme est insatiable au lit et il est en pilotage automatique, en état second.
Cette musique exotique et ce décor les transportent vers un ailleurs, ils passent commande à la personne habillée selon la tradition de ses ancêtres. Les plats arrivent. Pierre mange, goûte, savoure, déguste, se délecte et le carnivore qu'il est s'interroge. Quelle est cette viande ? C'est tendre. Il a le vertige, le sommeil le gagne, sa mémoire s'évapore, qu'a t-il commandé ? Du poulet, il lui semble et le doute l'assaille. Ce n'est pas de la volaille qu'était-ce ? Cette viande est simple et sans particularité. Qu'est ce qui donne à ce mets un profond dégoût et une exceptionnelle attirance ?

La nuit et le dimanche furent magiques, ils eurent l'impression de s'aimer comme des sauvages, une force bestiale était en eux venu du fond des âges de l'humanité. Ils ressentirent un bien être jamais égalé. Pierre humait l'air avec un râle rauque en sourdine qui venait de la gorge et de la poitrine.

Le lundi les collègues étaient surpris et en plaisantant ils disaient << ma parole t'as mangé du lion >> C'est comme si il revenait d'un mois de vacances avec une chose en plus dans la gorge et le regard.

Quelque temps passèrent et les forces physiques et mentales lui donnèrent l'impression de vivre dans une spirale infernale sans repos, il se disais « Il faut tenir, il faut tenir » Il se souvint de ce restaurant et il y retourna avec Danielle en amoureux.

Son père fin gastronome et œnologue de génie lui avait enseigné l'amour du métier de cuisinier. Tous les sens étaient en alertes. Il commande du poulet. IL vérifie ce qu'il a dans l'assiette avant de porter l'aliment à la bouche. Il enlève la sauce qui cache la nourriture, aucun os. Ce n'est pas la chaire, ni la texture, ni la couleur d'une poule. Il cherche et passe en revue, ovins, bovins, gibiers, volatiles etc. C'est rouge ce pourrait être du chat ou du rat. Quand il eut fini les agapes il se dit qu'il ne savait pas ce que c'était, mais maintenant toutes les autres nourritures lui paraîtront insipides.

Le jour suivant au travail, Pierre avait l'esprit clair, le corps éveillé, le derme fourmillant de mille vies, un grondement félin sortait du poitrail en sourdine et les yeux avaient un regard de prédateur, une force inconnue l'animait et il ne savait d'où venait cette vitalité.

Pierre appris par les médias que ce restaurant où il se rendait de temps à autre avec Danielle avait eu un contrôle sanitaire et qu'il était fermé, les inspecteurs ayant trouvé dans la chambre froide de la chaire humaine.

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