Paimpolaise
de Jean-Claude Touray



Elle est placée, un mètre devant moi, de telle façon que je ne vois d’elle que son visage et ses mains qui voyagent voluptueusement le long des lombes et des fesses d’un garçon qui l’enlace gauchement, et me la cache pour l'essentiel. Ils sont debout, je suis debout, tout le monde est debout en plein air,  pour écouter Lura, diva divine et délurée, beauté créole venue du Cap Vert… . Lura, une voix « muscade et piment » qui chante en portugais l’Afrique de la mer. L’air sent les accras et la sardine grillée, le cochon rôti et les frites. Un peu partout, y’a des flonflons et des refrains. Débauche de spectacles de rue et d’estrade et satiété de nourritures terrestres. Mélanges, sur les quais du port de Paimpol, des odeurs, des cultures, des sonorités, sous un soleil inattendu.
 
La fille poursuit méthodiquement des préliminaires amoureux en public. Elle est fière de défier les tabous, même si le garçon parait totalement coincé. Pour la troisième fois, depuis dix minutes que le récital a débuté,  son regard oblique glisse sur moi avec un pétillement de profonde jubilation. Elle évite de me fixer dans les yeux. Elle se moque bien de l’approbation enthousiaste ou du désaveu formel qu’elle pourrait lire dans mes pupilles. Il lui  suffit de vérifier que je suis spectateur de son petit théâtre de pantomime. Son message visuel est : « Je lui ai mis le grappin dessus, l’as-tu bien vu ? ». Il ne demande aucune réponse forte, juste un peu de complicité dans le sourire entendu.
 
« Ouazoulina, répétez avec moi…ouazoulina ». Lura fait participer le public, elle a besoin de se rassurer, de trouver en face un écho, une émotion, des résonnances… mais, ouazoulina…que veut-elle dire ? Mes rudiments de portugais sont insuffisants, heureusement, elle s’explique en bon français : « Les Africaines l’utilisent pour maîtriser leur chevelure crépue ». On a compris, il s’agit de « brillantine » et c’est le mot-clé de la chanson suivante. « Vaseline », phonétiquement plus proche, eût été une traduction indécente.
 
Le crépuscule n’en finit pas de finir, après une journée du début d’août sans un seul nuage. Sur la scène, les musiciens transpirent. Les martèlements du percussionniste, magnifiés par l’ingénieur du son, imposent leur cadence aux spectateurs, dont les plus réceptifs se mettent au tempo en se dandinant sur place. On sent les premiers frémissements de la communion finale entre la vedette et son public. Lura passe à la vitesse supérieure : elle danse nu-pieds en chantant. Son corps de panthère noire se courbe et s’étire avec élégance et souplesse. Pour mieux incarner encore la séduction, elle noue autour de sa taille  une écharpe blanche qui devient l’équateur visible de ses déhanchements de grande prêtresse de la sensualité africaine.
 
Un mètre devant moi, la fille poursuit ses caresses avec obstination. Elle devient de plus en plus entreprenante. Elle a une façon de frôler son partenaire avec la paume de ses mains courtaudes et blanches qui donne le frisson. Bien qu’elle soit le plus souvent cachée par celui qui l’accompagne, je l’ai suffisamment vue, par bribes, pour en faire le portrait. Elle est  très jeune, vingt ans peut-être ; c’est une boulotte, avec des épaules larges, un torse de nageuse  et une poitrine de fillette. A part une bouche très bien dessinée, elle n’a vraiment rien de remarquable. Tee-shirt clair à fleurettes discrètes, pantacourt sombre, sandalettes en cuir et bob noir : rien d’extraordinaire dans sa tenue pour trahir le feu qui couve en elle. Rencontrée seule, ou avec Papa et Maman, on lui aurait donné le Bon Dieu sans confession.
Le garçon, que je vois de dos, est plus âgé et un peu plus grand qu’elle. Il est encore plus râblé et reste solidement planté sur ses jambes. A la faveur de brèves rotations de sa tête, je constate qu’il porte un collier de barbe d’un noir d’encre, assorti à sa queue de cheval. Son sourire figé passe de l’indulgence à l’agacement : il est placé entre l’enclume de la bienséance sociale et le marteau de la libido déchaînée de cette fille. Elle frappe très fort et il lui est de plus en plus difficile de rester décent.
Lura aborde la dernière ligne droite de son récital, le corps offert à son public, ondulant comme une bayadère, dans le sourd branle des tambours.
 
Les gestes de la fille s’enhardissent. Elle se colle de plus en plus à son beau brun qu’elle attaque maintenant au dessous de la ceinture. Elle va bien finir par arriver à ses fins ! Sa bouche papillon, qui volète de place en place, couvre le visage du garçon de mille petits mimis mouillés avant de se plaquer sur ses lèvres pour un profond baiser à la française. De quoi être chauffé à blanc, me dis-je… ils ne vont tout de même pas…ici, debout ! Non, raide comme un piquet, le gars a la force de caractère d’un pilier du quinze de France et la vertu d’un saint Antoine au désert. Il ne cèdera pas, sur place, aux assauts de la fille.
 
La musique s’est éteinte sur la scène. L’assemblée se disperse. Lura doit boire une bière, effondrée sur un fauteuil. Encore une fois, elle a connu l’extase de l’ovation finale. Dans le trou de silence apparu, on entend maintenant, au milieu de la rue du Quai, s’égosiller les « gabiers de la Vilaine ». Groupe d’hommes en bonnet à pompon, ils chantent la mer et la vie de marin a capella, en oscillant avec régularité de bâbord à tribord et réciproquement. Ils célèbrent présentement, de leurs voix de barytons, les amours contrariées d’une fille de vingt ans, la Marie du port.
 
Elle est partie avec son barbu sans un regard dans ma direction, mais j’ai l’intuition profonde qu’elle souhaitait ardemment que je les suive : elle a besoin de bons spectateurs, et je crois que je venais de faire mes preuves.
 
 
Publié dans PR’ose n° 11 (2008). Fanzine littéraire édité par F. Trigodet

Jean-Claude Touray
La logique mène à tout à condition d'en sortir (A.Allais)

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