À l'Ouest
de Jean-Claude Desperrier


J'observe une femme, je me demande pourquoi ? Elle n'a rien de particulier. Elle n'est pas comme les autres personnes. Elle est là immobile. Je ne sais si elle est dans la file d'attente des caisses du supermarché de ce village de deux milles âmes de la forêt d'Othe dans l'Aube. Des effluves de fruits mûrs nous flattent les narines et j'attends avec Maxime mon fils de huit ans notre tour pour vider le contenu du chariot sur le tapis roulant.

Elle frôle les soixante ans, un mètre quatre-vingt, le visage ovale, une touche de rides, les yeux noisette, le nez harmonieux, les lèvres ourlées avec des joues creuses et des pommettes saillantes. Elle porte un pull-over épais à col roulé, un anorak et un pantalon de jeans moulant qui met en valeur ses membres inférieurs. Sa taille est svelte et sa posture est droite. C'est ce qui me semblait, elle ne fait pas la queue, elle est dans cet endroit comme si elle était dans la salle des pas perdus d'une gare cosmopolite, absente à ce qui l'entoure, le regard vide. Elle flotte en suspend dans cette fourmilière, à quoi pense-t'elle ? Elle bouge en restant sur place. La tête est mobile sous un bonnet de laine marron, les jambes changent de positions. Les mains vont dans les poches ou en sortent. Elle se tourne dans l'autre sens. Que fait elle ? Elle semble seule.

En partant nous nous arrêtons sur la place de l'église avec Max. Nous finissons une bouteille d'eau minérale gazeuse d'Auvergne. Nous sommes en short, pieds nus dans nos sandalettes et le soleil nous chauffe la peau. C'est l'été, le ciel est sans nuage et pas un souffle de vent.

Je reconnais cette personne insolite à son bonnet de laine marron qui lui cache les oreilles et je me sens intrigué par son attitude. Nos regards se croisent, je la salue en souriant.
- Bonjour Madame !
Elle s'arrête et nous engageons la conversation, je remarque que pendant notre discussion, ses jambes ne tiennent pas en place. Elle déambule devant moi avec ses brodequins en s'éloignant ou se rapprochant et je suis forcé de me tourner d'un côté ou de l'autre pour être dans sa direction. Elle me donnait le tournis et j'avais le sentiment que son inconscient s'appliquait à suivre les détours d'un labyrinthe imaginaire. Quand elle fronçait les sourcils, j'avais l'émotion qu'elle sentait le Minotaure proche et elle bifurquait à l'opposer. Dans son dédale, le paradis est-il au bout de son chemin ?

Pendant ce temps, Max joue à la marelle. Sa forme ressemble à un plan en miniature de l'architecture religieuse dont l'ombre nous est salutaire. Il part de l'enfer pour aller vers le ciel. Il sautille de cases en cases en étant attentif que son pied évite les lignes dessinées à la craie. Un objet est posé dans une case numérotée qui ressemble à une étape de la vie.
- Papa, papa, regarde un insecte est pris dans la toile d'araignée !

La retraitée me montre la boutique d'un commerçant et m'indique ce qu'elle va y chercher.
J'en reste bouche bée pendant que Max est pris d'un fou rire.

C'est la canicule et nous la voyons habillée en tenue d'hiver entrer chez le charcutier pour y acheter des chaussettes.

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