L'anniversaire de la disparition des mammouths
de Jean-Claude Touray



Trente minutes de retard ! Le froid était terrible. Il releva son col, réajusta son cache-nez et se rechapeauta de sa chapka tout en se demandant pourquoi il avait accepté un rendez vous dans un endroit aussi exposé au vent. C’était le terminus quasi désert d’une ligne de traîneaux qui desservait la banlieue de Yukagir cette belle bourgade yakoute au cœur de la Sibérie. A part un ou deux troupeaux de rennes au nez rouge il n’y avait pas grand monde dehors. C’était pour les habitants l’heure du thé au beurre rance, la boisson qui remplace le vin chaud et que l’on consomme au fond des yourtes. L’inconnu, en ce milieu de matinée glacial, se refroidissait par toute sa surface exposée au vent ; et elle était vaste. En prime, le sol gelé sibérien lui réfrigérait la plante des pieds et pour se réchauffer il battait la semelle au rythme d’une samba zambézienne. Zambézienne ? Mais oui, l’inconnu venait des rives du Zambèze, ce fleuve impétueux du Sud de l’Afrique. C’était surprenant mais il y avait plus étrange encore. L’inconnu avec de vastes oreilles décollées et un postérieur à écraser un tabouret de piano n’avait rien d’humain dans son allure générale. « Voyez mes chers enfants » murmuraient les rennes mères à leur progéniture « le monsieur qui fait les cent pas est probablement un éléphant comme on en voit à la télé». Un éléphant ? Mais oui. Pas un sauvage échappé du zoo d’Irkoutsk mais un pachyderme civilisé avec des défenses bien cirées un joli manteau et dans son attaché case un passeport au nom de Pachymouth et un gros dossier. Un gros dossier présentant la commémoration de la disparition du dernier mammouth laineux. Avec un fichier annexe classé top-secret où était présenté un projet de génie génétique d’une ambition époustouflante. La commémoration aurait lieu dans moins d’un an au bord du Zambèze. Du Zambèze ? Mais oui. Va savoir pourquoi, mais c’est là que l’on trouve les êtres les plus sensibles à ce drame du monde animal. Sagement, le pachyderme attendait un guide conférencier de l’office du tourisme. Un autochtone porté sur la vodka qui devait l’emmener, en tractopelle, visiter un congélateur à mammouths célèbre dans la région. Un congélateur à mammouths ? Mais oui. C’était comme un grand frigo naturel qui leur servait de cimetière. Il y en a encore en Sibérie où la chaîne du froid n’a pas été rompue. C’était pour gagner du temps que Pachymouth avait fait depuis son hôtel la moitié du chemin par les transports en commun. Bien la peine, le guide avait maintenant une demi-heure de retard et rien n’annonçait son arrivée prochaine.

Mais pendant ce temps là il ne faisait pas froid sur toute la planète. Encore heureux…Au sud de l’Afrique, c’est sous un brûlant soleil que madame Pachymouth attendait le retour de son mari en buvant un jus de gingembre. Elle n’avait pas encore reçu la carte postale « bons baisers de Sibérie » qu’il avait envoyée mais nul doute que cette carte lui ferait très plaisir. C’était une belle image qui représentait un bébé mammouth assis sur le pot et en plein effort. Pour madame Pachymouth, qui n’avait pas encore donné le jour à de petits éléphants, c’était un encouragement à la patience. L’heureux évènement finirait bien par se produire. Elle avait l’intime conviction que le nouveau né serait une fille et elle se proposait de ripoliner en rose la chambre d’amis avant d’y installer le panier de bambou tressé qui accueillerait le fruit de ses entrailles. Mais il était encore trop tôt. Avant de passer la première couche de peinture elle devait au moins attendre le retour de son époux : la bonne graine n’avait pas encore été semée. Pour être plus précis, elle n’avait pas encore été implantée.

« Il faut savoir prendre son mal en patience » murmurait dans les branches des bouleaux le blizzard, cette bise bizarre qui soufflait par rafales comme une kalachnikof. Pachymouth suivait le conseil et se réchauffait en évoquant un de ses fantasmes favoris. Dans un paysage glaciaire il caressait les tresses d’une demoiselle mammouth ; une blonde oxygénée qui lui chatouillait le lobe de l’oreille gauche en disant « t’as de belles zones érogènes tu sais ». L’effet coup de chaleur était garanti et l’éléphant, qui ne sentait plus le vent lui rafraîchir les parties prenait son mal avec beaucoup de patience. Entre deux évocations il se repassait le film de son voyage. Huit jours qu’il avait quitté les rives du Zambèze pour une mission officielle confiée par le maire de Zambèzeville, capitale du pays des éléphants. C’est que Pachymouth était là bas une sommité médicale. Lui seul pouvait réussir le miracle attendu pour les journées de commémoration. Un miracle qui pourrait faire de ces manifestations beaucoup plus qu’un simple hommage à une race éteinte. Un miracle qui donnerait encore plus de sens au fameux dix millième anniversaire. Le dix millième anniversaire de la disparition des mammouths ? Mais oui, tu fatigues à la fin avec tes questions. Ce drame fascinait les éléphants qui avaient voulu marquer d’une pierre noire l’instant de son accomplissement. Les mammouths avaient été il y a plus de cent siècles les princes de vastes régions avant de connaître un destin tragique. Dans la famille élargie des pachydermes ils étaient les vieux cousins. Une sorte d’esquimaux velus adaptés aux sports de glisse et de glace et qui batifolaient sur des sols gelés. Ils étaient les poilus des basses températures et aussi les poids lourds de la toundra. Des plus de trois tonnes cinq bardés de lard et couverts d’une épaisse moumoute antigel. « Poil à mammouth vaut poele à mazout » comme le disait l’almanach Vermouth. Aux périodes glaciaires, la vie au jour le jour dans les steppes était animée par ces mastodontes au tempérament farceur. Ils étaient assez portés sur la bagatelle et malgré le froid, ces dames n’étaient pas frigides. Même par moins trente sept deux le matin, elles se laissaient glisser une trompe coquine sous la toison et ne refusaient pas un hommage plus appuyé. On imagine aussi les vieux solitaires jouant à « plus frileux que moi tu meurs » avec les rhinocéros laineux sous l’œil intéressé des hyènes des cavernes qui comptaient les points. Toute une vie qui avait la banalité du quotidien. Et brutalement les mammouths avaient disparu. Rayés de la planète. Il n’en restait que de gros tas d’os et quelques surgelés dans les congélos sibériens. Justement ce que je dois absolument visiter aujourd’hui pense Pachymouth en essayant en vain de s’abriter du vent derrière un petit bouleau.

Les causes de la disparition des mammouths sont encore un sujet de disputes parmi les savants. Première hypothèse : une épidémie de coqueluche graveleuse aurait eu raison des rois de la toundra. Comme cette maladie se propage avec la salive elle est rapidement transmise par le bouche à bouche et en particulier par le baiser français (french kiss). Or, malgré la taille de leurs défenses, les mammouths se roulaient des pelles en famille comme en témoignent nombre de peintures murales signées Cro-Magnon. Il est donc très possible que ces malheureux proboscidiens aient été terrassés par d’atroces quintes de toux. Crever de chaud aurait pu être la cause principale de leur extinction. Les mammouths n’auraient pas pensé à épiler leur manteau de fourrure alors que le climat était en train de virer hot et que le soleil tapait de plus en plus fort. Ils seraient morts d’un coup de chaleur. La dernière hypothèse est aussi la plus navrante. C’est celle d’une extermination façon flingage des bisons américains par la pétoire de Buffalo Bill. Celle d’une élimination par la sagaie de l’hommes aux aguets. Mais quelles qu’aient été les raisons de la disparition des mammouths le devoir de mémoire imposait aux pachydermes du vingt et unième siècle d’inscrire cette espèce au mémorial mondial de la biodiversité, quelque part à côté des ammonites et des dinosaures. C’était une exigence éthique. Les jeunes générations d’éléphants devaient savoir qu’elles occupaient dans le grand baobab de l’évolution un rameau proche d’une branche éteinte qu’il était normal de tirer de l’oubli. Le maire de Zambèzeville avait prévu une coquette ligne budgétaire pour financer les cérémonies du souvenir qui seraient une célébration des vertus du peuple mammouth et probablement beaucoup plus. De nombreuses manifestations étaient prévues ; il y aurait feux d’artifice à gogo et lâchers de ballons par milliers. Pour le projet de monument du mammouth inconnu et pour l’expo « Les poilus », c’était déjà parti comme en quatorze. Une équipe venue d’Hollywood tournait en studio le film « M le Mammouth Maudit ». Un couturier préparait une ligne de vêtements d’été pour obèses et il y avait des dizaines d’autres projets intéressants. Mais le clou de ces journées serait une grande première médicale qui ferait la une des médias mondiaux et dont la réussite dépendait du succès de la mission de Pachymouth en Sibérie. Une réussite qui serait un merveilleux cadeau à une espèce éteinte au jour anniversaire de sa disparition

Avec sa silhouette de Bibendum Pachymouth ne passait pas inaperçu dans le paysage. C’était la première fois que, dans la banlieue de Yukagir, on voyait un éléphant africain et les rennes n’avaient pas fini d’en gloser ; les rares promeneurs étrangers étaient en général des manchots de l’Antarctique venus pour se réchauffer et faire un peu de tourisme sexuel. « Une heure de retard. Je me demande bien ce que mon guide fabrique » pense le tranquille pachyderme. « J’espère qu’il ne m’a pas oublié ». La visite du congélateur à mammouths est la seule raison de son voyage et il doit absolument la faire aujourd’hui. Demain l’office du tourisme ferme ses portes pour un mois de congés annuels. On l’a prévenu, et il sait que le guide conférencier part en vacances aux Baléares avec un groupe du troisième âge. « Il faut savoir prendre son mal en patience » murmure à nouveau le blizzard qui tire des rafales de plus en plus rapprochées. Et il ajoute « celui que tu attends arrive sur sa tractopelle ». Pachymouth, qui a entendu le bruit du moteur vérifie qu’il a bien son scalpel, sa cuillère et son seau à glace. Il se demande si l’engin de chantier sera assez puissant pour déterrer des mammouths. Il croise les doigts pour qu’ils puissent dégager un mâle, congelé de préférence quand il était gaillard et plaisait aux dames plusieurs fois par nuit. Il suffira alors de prélever un testicule qui sera remis en fonctionnement au sud de l’Afrique. Le sperme obtenu permettra une fécondation artificielle de première bourre. Rien moins que le début de la re-création d’une espèce défunte à partir de chromosomes surgelés. Signe de l’intérêt du public pour l’expérience, une dizaine d’éléphantes s’étaient portées volontaires pour être inséminées et donner naissance à un éléphanteau poilu ou une éléphantelle velue, premiers maillons d’une chaîne de reconstitution du mammouth. La suite n’était qu’une question de chance dans les croisements incestueux entre ces hybrides de première génération ; la routine. Mais quelle déception chez les organisateurs des journées de commémoration si l’envoyé spécial en Sibérie revenait bredouille. Il n’y aurait pas de première mondiale, pas d’étape initiale de résurrection d’une espèce disparue. Cet échec ferait la jubilation des voisins, le peuple des rhinocéros, incapables jusqu’à présent de ressusciter leurs vieux cousins disparus de la variété laineuse malgré de coûteux essais de biologie fiction. Mais il y aurait encore plus triste : madame Pachymouth, première inscrite sur la liste des mères porteuses, serait absolument inconsolable

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