Lire et écrire
de Jean-Claude Touray



Nous sommes déjà à la mi-février et Borée, élève au cours préparatoire depuis la rentrée scolaire, ne sait toujours pas lire. Quand on lui fait remarquer, il préfère que l’on dise qu’il sait un peu. C’est plus flatteur et ce n’est pas totalement faux. Il connaît toutes les lettres et Il déchiffre quelques mots. Tout de même, à cette période de l’année scolaire il devrait pouvoir ânonner « Peau d’Ane » dans l’édition pour malvoyants. Voici bientôt six mois qu’il a débuté ses études primaires et qu’il boxe à la récré dans la cour des grands. Tout ça pour des résultats qui ne sont pas encore très probants. Il faut faire quelque chose. Par exemple travailler un peu pendant les vacances d’hiver. A cet effet, Maman Quatre (par abréviation de Catherine) offre à son cher bambin l’album magique de Pustule, la libellule qui a de l’acné et qui fait des bulles ; un livre-cahier illustré qui permet de revisiter en rigolant le programme du cours préparatoire. Avec un papi qui s’y colle.

« C’est très utile de savoir lire. Tu as bien vu hier, à Saint Malbèze, l’affiche collée sur la sanisette. Si tu avais pu lire ce qui était écrit à côté de la bouteille de Cola, tu aurais su que l’édicule avait été transformé en distributeur de boissons gazeuses. Ouvre le livre à la lettre q. Tu vas trouver pour commencer la salade de syllabes et la rémoulade de mots, à toi de les lire. » Et Borée lit : « Quoi, quoi…la coquette Pâquerette caquette et fait des claquettes.»

« C’est très bien. Si tu travaillais régulièrement tu lirais très vite. Tu dois maintenant reconnaître sur l’image les mots dans lesquels tu entends le son q. »

« Saperlipopette, comme dans coup de pied au… derrière ? »

« Mais non gros nigaud, q comme dans cinq ou coq ».

« Je n’en peux plus, j’ai trop mal à la tête, j’arrête ». Et Borée s’enfuit en agitant les bras avec la vivacité d’un macaque. Il pousse des cris inarticulés et plonge sous la table de la salle à manger. Transformation à vue : un Borée a chassé l’autre, il n’y a que l’emballage, un costume de Zorro, qui n’ait pas changé. Il y a une minute on pouvait dire à propos du gamin « plus mignon que lui tu auras droit à ta statue en chocolat ». Il est devenu, dans un déclic, casse bonbons dans un numéro de singe hurleur. « Je ne t’aime plus. Le livre c’est trop difficile à lire, ça me casse les couilles. Tu es trop méchant je te déteste. » Et il s’effondre en pleurant sur le tapis. Heureusement, on change de Borée encore plus vite que de météo sur la côte bretonne c'est-à-dire plusieurs fois par heure. Voila que brutalement le cher petit est redevenu charmant. Il est même volontaire pour une ligne de Q en majuscules. « Je suis gentil, hein, je suis gentil » dit il à la cantonade. Il déborde d’enthousiasme et de tendresse. Il embrasse sa grand-mère sur la bouche avant de s’attaquer, crayon en avant, à un exercice de calligraphie. Mais il est coupé net dans son élan.

« Je peux aller faire caca ? ».

C’est terrible. Il y a toujours quelque chose qui vient contrarier les meilleures intentions du monde.
Jean-Claude Touray

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