Jeremy qui voulait devenir cheval
de Jean-Claude Touray



C’est la nuit, Jeremy n’est pas encore endormi dans son lit. Maman lui a lu l’histoire de Pégase, le cheval avec des ailes qui vole plus vite que l’hirondelle et que le martinet. Et quand Pégase, plein gaz, a repris le chemin de son étoile après avoir brouté les lavandes en fleurs des jardins de Provence, Maman a fermé la lumière en disant : « Bonne nuit mon petit, dors bien mon gamin, à demain matin ».
Jeremy n’est pas encore endormi. Il n’a peur ni du noir ni de la nuit. Il voit dans l’obscurité l’immense étendue de la Camargue. Les manades et les gardians. Il voit Crin Blanc au poil phosphorescent galopant dans l’immensité à la tête d’un troupeau de chevals à moitié sauvages.
— On t’a répété mille fois que l’on ne dit pas les chevals mais les chevaux. On dit : l’animal et les animaux. On dit le bocal et les…
— Les cornichons répond Jeremy. Donne m’en encore un c’est trop bon
Maintenant, dans son lit, il fredonne la chanson des singuliers en al et des pluriels en aux. Et il joue avec les mots : un bal, des beaux ; une chorale, des coraux ; un chacal des shakos ; du sisal, des ciseaux…
Pour s’endormir, il compte des poulains, des étalons, des pouliches et des juments D’autres préfèrent dénombrer des béliers, des brebis et des agneaux mais Jeremy aime mieux les chevaux que les moutons. Chacun son truc…
Et dans le grand rêve qui arrive à trop petit trot, les chevaux de Camargue s’évanouissent dans un nuage de vapeur. Ils font place à une rapide voiture rouge en forme de cigare qui vrombit superbement avant de partir très loin vers d’autres galaxies.
Quand je serai grand se dit Jeremy presqu’endormi, je serai cheval. Cheval vapeur dans une voiture de course.
Et Pégase, toujours à battre des ailes sur le chemin de son étoile, lui fait un clin d’œil complice.


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