Isolement
de Jean-Claude Touray



« Isolement » c’est le titre d’une huile très laide accrochée aux cimaises de la salle polyvalente où sont exposées cette semaine les œuvres de « l’Atelier de la Grange au Foin ». Ce n’est qu’un tableau d’amateur parmi une centaine d’autres proposés à l’admiration du public et que n’importe qui peut s’offrir pour une poignée d’euros. Notons cependant que la dimension du poing et donc le volume de la poignée varient d’un artiste à l’autre. Les genres les styles et les couleurs sont diversifiés mais il y a une évidente unité dans le coup de brosse et la mise en page. Toutes les huiles, pastels, acryliques et aquarelles sont de la même farine qui vient du moulin du père Lajachère, alias « Le gourou de la Grange au Foin ». Un seul tableau tranche vigoureusement sur le lot : « Isolement ». Normal direz vous avec un nom pareil…Non seulement il est laid mais il est incroyablement déprimant et singulièrement agressif. Il me crève l’œil et reste imprimé sur la rétine, je ne vois que lui ; il est obsédant comme un cauchemar…

Par charité je ne dénoncerai pas l’auteur de cette horreur, je me contenterai de décrire la toile pour l’exorciser. C’est un paysage urbain désolé présenté,on s’y attendait, en format « paysage » et comportant plusieurs éléments picturaux : Dans une bande couvrant le quart inférieur et peints dans des gammes de gris et de caca d’oie, il y a une barre de grosses boites jointives en ciment avec pour chacune une porte. Ce sont des garages individuels pour voitures. On en voit la toiture en tôle ondulée et une part de la façade avec des parties en parpaings et des portes en aggloméré bas de gamme. La base a été coupée, selon une horizontale un peu de guingois, pour un cadrage à la japonaise. Devant ces garages rouille doucement une vieille carcasse de voiture d’un modèle indéfinissable. Elle a été incendiée il y a quelques mois ou quelques années, probablement pour les feux de la Saint Sylvestre, ces feux qui sont allumés joyeusement dans les quartiers pour fêter la nouvelle année et qui sont à la venue de l’hiver ce que sont les feux de la Saint-Jean à l’arrivée de l’été. Au dessus du toit l’essentiel de la toile est occupé par un ciel blanchâtre sur lequel se détachent, dans des tonalités merdâtres, le tronc et la ramure de deux arbres dénués de charme, dénudés de feuilles et plantés derrière les garages. Une impression de mal-être se dégage de ces végétaux dont on ne voit que le squelette hivernal. Et au milieu de l’arbre de droite, posé sur une branche, trône le principal élément de la composition, celui qui a donné son titre à la toile. C’est un merle solitaire en plein isolement. Il est noir et triste comme le corbeau de la fable, une fois dépouillé de son fromage.

Techniquement « Isolement » est un travail d’amateur : l’artiste n’a pas des capacités à la hauteur de ses intentions. L’arbre n’a aucune profondeur, son squelette ramifié est plat comme une gorgone. Vu de près le coup de pinceau est inégal. Les plus charitables diront que cette toile relève de l’art naïf. Mais il n’y a pas la palette diversifiée l’invention foisonnante et l’émotion quasi enfantine de la peinture d’un douanier Rousseau. D’ « Isolement» se dégage une tristesse froide comme un jour d’hiver dans un stalag de Prusse orientale. Une tristesse contagieuse qui vous flanque le bourdon. Le plus effrayant c’est que l’image de cette peinture reste gravée dans le cerveau pendant plusieurs semaines comme je l’ai appris par une confidence du père Lajachère que j’ai rencontré au bar tabac de la cathédrale. Il faut faire quelque chose contre ce tableau maléfique. Je crois que le plus malin serait de l’acheter. L’acheter pour le détruire. Pas en le lacérant, en le brûlant ou en le réduisant en pièces car de l’objet disparu il resterait toujours l’image virtuelle, le souvenir. C’est ce souvenir qu’il faut annihiler en le remplaçant par un autre qui soit suffisamment proche pour s’y superposer mais nettement moins agressif. C’est facile, il suffit de faire disparaître le caractère déprimant de l’œuvre en y ajoutant des couleurs vives puis de mémoriser une nouvelle image mentale qui va se superposer à la première et la remplacer. Deux touches de vert simulant des bourgeons s’ouvrant avec l’arrivée du printemps devraient suffire. Pour faire bonne mesure on peut peindre un second oiseau mettant de la couleur et de la fantaisie, par exemple un cacatoès ou un ara militaire.

Je consulte le catalogue de l’exposition pour savoir ce que me coûterait le caprice d’acheter cette toile intitulée « Isolement ». Catastrophe… elle est réservée : l’artiste n’est pas seulement désespéré, il est certainement masochiste. Il veut se garder pour lui un tableau qui vous déchire la rétine. Et avec ça, comment je fais moi pour me libérer des malaises que me cause l’image d’« Isolement » que mon cerveau a fixée pendant ma visite de l’exposition? Impossible de m’en débarrasser rapidement sans modifier la toile. Je ne me fais aucune illusion sur la démarche consistant à prendre rendez-vous avec l’artiste pour le convaincre de me céder « Isolement » tout en me mordant la langue pour ne pas révéler ce que j’en ferai. Je vais donc être obligé de voler ce tableau pour y placer les touches de vert minimales qui en rendront la vue supportable et permettront de forger une image réparatrice pour effacer le souvenir de cette toile. Et peut-être ajouter un perroquet pour le fun et la couleur. Sinon comment voulez vous que je puisse me rincer l’œil.


Jean-Claude Touray

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