Estrades et coulisses de la Saint-Fêtard
de Jean-Claude Touray




(« coup de cœur » au concours CALIPSO 2OO5)

Roulements de tambour … « Oyez bonnes gens oyez, dans une semaine ce sera la Saint Fêtard. Avec hommage religieux, animations médiévales, estrades et tréteaux…. Oui vous pourrez ouïr les trouvères et les découvrir dans leur rapsodies, leurs mélopées leurs mélodies. Oui, vous pourrez voir…Mais un souffle de sirocco disperse les annonces du crieur public et les dissout dans l'air du temps. Les promeneurs ne savent pas ce qu'ils pourront voir mais ils ont bien entendu que la fête est pour bientôt. « Il ne faut pas que j'oublie de porter au pressing mon pourpoint médiéval et mes chausses » pense le passant qui passe, un quinquagénaire décent.

Il n'ignore pas que Saint Fêtard est le patron de notre bonne ville et sait bien que sa fête est tous les ans journée de réjouissances. Il n'ignore pas non plus que chaque année la municipalité sélectionne quelques jours avant la fête un quinquagénaire discret, un petit Quinquin, un petit quinqua pour jouer les Fêtard, au temps d'avant son entrée au calendrier comme saint du jour. « Je vais poser ma candidature cette année » pense le passant qui passe. « Je crois que je peux bondir des coulisses de l'exploit à la suprême estrade ».

Trop peu de gens savent exactement qui était Fêtard. Au joli temps des croisades, le père Fêtard tenait boutique de sexe. Une sexe-échoppe comme disaient les Anglois. Dans cette boutique-atelier, Fêtard tricotait des préservatifs en poil de chèvre et surtout des ceintures de chasteté en mohair beaucoup plus agréables à porter que les modèles en céramique ou en terre battue de la concurrence. Des petites laines intimes qui étaient le principal sous-vêtement des gentes dames faisant ceinture en attendant leur mari parti en croisade. Mais revenons à Fêtard le futur saint. Outre la fabrication et la pose il assurait la vidange et le graissage des ceintures de chasteté. Dans ces dernières prestations, poussé par une profonde charité, il « oubliait » souvent de refermer la serrure, permettant ainsi aux gentes élégantes de s'honorer elles mêmes en toute simplicité. Mais surtout, sans attendre le retour de leur chevalier de mari, Fêtard guérissait les femmes frigides en leur imposant les mains pour qu'elles prennent leur pied. Il avait du fluide et elles en redemandaient. Ces guérisons quasi miraculeuses attirèrent toute l'attention du pape Carbone XIV qui après enquête et déclaration d'utilité publique décida de canoniser de son vivant Fêtard à grands coups de droit canon. Le saint fut fait, dans la foulée, patron de notre belle cité et il y a aujourd'hui encore dans notre bonne ville une rue Saint Fêtard, très appréciée des noctambules, et une place Saint Fêtard où sont rassemblés les marchands de farces et attrapes. Et n'oublions pas la célébration de sa fête, chaque année le 31 octobre.

Le D day, la journée tant attendue est arrivée… Depuis quelques jours déjà, drapeaux, et oriflammes flottent au vent pour annoncer l'évènement. Aux pieds de la muraille médiévale, les estrades bien cirées des bateleurs ont envahi le trottoir que plus personne ne peut faire. « Pour la Saint Fêtard on se lève tard » et l'hommage religieux ne commence guère avant la fin de la matinée. On s'occupe d'abord de la relique. C'est un doigt d'honneur très bien conservé dans un demi-litre de calvados. En temps normal ce doigt est offert à la dévotion du public dans la chapelle des Filles du Prépuce. Le jour de la fête ces pieuses femmes conduisent la troupe qui amènera la relique à « L'agneau lubrique », la sexe-échoppe de Fêtard reconstituée pour l'occasion. A l'intérieur de ce minuscule théâtre se trouve l'estrade sur laquelle se jouera, à huis clos et sans spectateur, la cérémonie de l'imposition des mains. Dès midi sonnant, dès que le doigt relique a pénétré dans l'édicule, des actrices bénévoles entrent puis sortent à raison d'une tous les quarts d'heure. A l'intérieur les attend Quinquin, le passant qui passe, l'incarnation du père Fêtard. Il mime sur chacune des volontaires le miracle du geste qui guérit de la frigidité. A l'extérieur, le public recueilli ne voit rien mais entend TOUT : d'abord de longs soupirs puis des halètements de plus en plus rauques et rapprochés, parfois suivis de cris d'extase avant que n'éclate au final un cantique d'action de grâces. Peu après l'actrice bénévole venue se faire miraculer sort en titubant et murmure, le regard hagard, Encore ! Encore !…

Si l'hommage religieux donne le sens profond de la Saint Fêtard, la fête profane avec tous ses déguisements en assure le succès. L'ambiance urbaine est médiévale. Au coin des rues des dealers en hauts de chausses et pataugas à la poulaine vendent des épices en poudre à sniffer sur place ou à emporter à la maison. Au bal costumé la pavane remplace le rock and roll et le luth en rut la guitare électrique.

A quinze heures et des broutilles, Quinquin, qui a terminé sa prestation d'estrade à « L'agneau lubrique » est installé à la taverne, dans les coulisses de la fête. Il a dégrafé son pourpoint et trempe incognito le bout de son nez dans un verre de cervoise. Les yeux mi-clos il tire le bilan de son interprétation du saint patron de notre bonne ville dans l'exercice de ses œuvres. A raison d'une visiteuse arrivant tous les quart d'heure entre midi et trois heures moins le quart, il en a reçu douze au total. Elles lui ont toutes demandé son adresse e-mail pour garder le contact et fixer des rendez-vous. Il faut dire qu'il impose assez bien les mains et qu'il a pu satisfaire les plus exigeantes. Heureusement, il avait pensé à apporter son martinet ! Tout en terminant sa cervoise, il conclut qu'avec une réserve de douze filles disponibles il pourrait, en changeant tous les mois, faire sans problème la soudure jusqu'à la prochaine Saint Fêtard. En attendant il lui reste toute la fin de journée pour aller draguer en ville. Dans les coulisses de la fête, c'est vraiment cool.


Jean-Claude Touray


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