En attendant Thierry
de Jean-Claude Touray



Minuit. Voila bien trois heures que l’on voyait les lumières tournantes des gyrophares bleus du camion de pompiers posté en face de la brasserie du Bailli. Au cœur de l’ancien quartier de La Baudroie, cet établissement était pour les Marseillais un lieu culte. Au rez-de-chaussée, on prenait le pastis en discutant « foutebol » entre stratèges de comptoir. L’étage se louait pour noces et banquets, premières communions, anniversaires et plus rarement, enterrements de première classe de vies de garçons. Cette nuit, la grande salle avait été réservée pour fêter les noces de Karine et de Thomas, alias Nana et Tom-Tom. Et depuis huit heures du soir, ça déménageait plus féroce qu’à la noce au cousin Bobosse. C’était buffet froid, whisky à gogo et musique disco pour la centaine d’invités. On attendait Thierry, mais il n’y avait pas lieu d’être inquiet. On ne pouvait dire, même à zéro heure : « Trop tard ! Il ne viendra plus » car ses tergiversations étaient légendaires.

Minuit trente. Jean-Pierre avait trop bu et trop mangé : il calait sur les tartelettes aux fraises sous la Chantilly en régalade. Il était avachi sur une banquette de moleskine à côté d’Annette. Avoir dansé peu avant les avait fatigués. De plus, ils ressentaient des vibrations douloureuses dans l’oreille moyenne : l’enclume et le marteau jouaient aux osselets avec l’étrier. Les jeunes qui en redemandaient ne se rendaient pas compte que c’était ça qui rendait sourd. « Tout le monde sur la piste » répétait le didejet, spécialiste en ambiances festives avec lasers et musique à fond la gomme. Les gens dansaient devant le buffet au même rythme et parallèlement, mais chacun pour soi. L’ensemble faisait penser à un banc de merlus trépignant sur place. Trémoussements, bras levés et agités au rythme des standards. Au premier plan, l’inusable Alexandrie Alexandra, dans l’interprétation de l’inoubliable Clo-clo.

Alexandrie où l'amour danse au fond des draps…

Minuit quarante cinq. Toujours pas de nouvelles de Thierry depuis son appel de vingt heures trente. Il avait alors annoncé à son frère Jean-Pierre qu’il arrivait à l’Estaque et serait dans une quinzaine de minutes avec eux. Mais aucun souci, il était coutumier de tels retards.

Le mariage de Tom-Tom et Nana était un peu une surprise… les invitations avaient été lancées un mois plus tôt, en toute simplicité. Nana avait fait le tour de France, au téléphone, des parents et amis en quelques soirées… « Non mamy, je t’assure que, de nos jours, le téléphone est gratuit…nous pouvons cancaner, bavasser, cacarder, bavarder autant que tu voudras, LE TELEPHONE EST GRATUIT… Allo Alain, c’est décidé, nous nous marions Tom-Tom et moi dans un mois… Pourras tu descendre de Dunkerque avec Françoise ?…Oui Gérard, ça baigne… il y a un an, nous avons ouvert une boucherie chevaline dans le quartier de la Baudroie, avec un rayon charcuterie. C’était la super bonne idée. Gros succès commercial de la rillette de poulain et de la saucisse d’étalon entier, garantie sans ajout de graisse de porc. Plus belle la vie, tu meurs Gérard. »

« Mais c’est magnifique ! » avait dit Annette la cousine de Pithiviers. « Bien sûr, nous serons avec vous, nous descendrons le vendredi en Mégane. Jean-Pierre prendra une journée de RTT et moi je me ferai porter pâle au bureau, j’aurai un rhume».

« J’espère que ton beau frère Thierry sera de la fête, je ne l’ai pas revu depuis les obsèques de Mémé Janine en quatre-vingt dix-huit » avait dit Nana.

Pithiviers-Marseille en une seule étape : vendredi la Mégane avait bien roulé. Annette et JP étaient arrivés en soirée, quartier de la Baudroie dans le dix-septième arrondissement de Marseille. Ils faisaient étape à l’Hôtel de la Belle Rascasse. Alain et Françoise étaient logés à la même enseigne. Ils étaient venus de Dunkerque dans leur increvable « deux chevaux Citroën ».

Samedi matin, JP et A avaient réactualisé leur connaissance du Vieux port et de son pittoresque marché aux poissons, avec ses pagres, ses congres et ses bars de ligne. Thierry, vers onze heures, avait appelé JP pour lui demander de l’excuser auprès de Nana. Il arriverait à Marseille trop tard pour assister au mariage. Il irait directement à la fête, à la brasserie du Bailli. Il avait préparé une belle surprise, mais il en gardait le secret.

La cérémonie civile des « Oui je le veux » s’était déroulée entre quatorze heures et quatorze heures quinze précises à la mairie du 17ème arrondissement. La République n’est guère prolixe dans ses rituels, même avec un célébrant du genre bavard. Ensuite, il y avait eu quinze minutes, montre en main, pour prendre des photos dans le jardin du bâtiment municipal. « Tout le monde réuni…les plus grands derrière s’il vous plait… Maintenant les enfants avec les chiens… sans les chiens… les mariés en train de s’embrasser… Les cousins, les amis d’enfance… » Pas question de traîner et de retarder l’écoulement normal des noces de l’arrondissement… il avait fallu déguerpir et céder la place à d’autres mariés, d’autres belles-mères en chapeau et d’autres invités en tenue de grand dimanche… Quatorze heures trente, JP avait déclaré que l’on avait tout le temps de retourner à pied à l’Hôtel de la Belle Rascasse, pour se pomponner, se parfumer et se mistifriser avant d’aller, à partir de huit heures du soir, danser, boire et manger à la Brasserie du Bailli.

Vers vingt et une heures, alors que la fête bat son plein, arrivée des marins-pompiers en fanfare avec gyrophare…mais sans la grande échelle. Le premier à sauter du camion a une drôle de dégaine. Le didejet qui se prend pour Vassiliu entonne :

Qu'est-ce qu'il fait, qu'est-ce qu'il a, qui c'est celui-là ?
Complètement toqué, ce mec-là, complètement gaga

« C’est un soldat du feu avec un masque de protection respiratoire » explique Tom-Tom. Il doit y avoir dans le parking souterrain une ou deux voitures qui brulent en faisant beaucoup de fumée »… « Mais c’est là que nous avons garé la deuche, une voiture de collection » s’écrie Françoise en se tordant les mains… « Alain, fais quelque chose ».

Il ne fallut pas plus de trois minutes au patron de la brasserie pour apprendre des pompiers qu’une seule voiture, une Clio, s’était consumée. C’était au cinquième sous-sol qui était pratiquement vide. Elle avait été incendiée, semblait-il, par son chauffeur, retrouvé un peu plus loin évanoui sur le sol et conduit aux urgences. D’ailleurs on serait bientôt fixé, l’enquête de police était déjà sur les rails. La fête reprit son cours, chacun était rassuré… « Tout le monde sur la piste avec les mariés… Alexandrie, Alexandra… » . Le didejet avait retrouvé son autorité.
L’incendie avait été filmé par les caméras de sécurité, peu avant la fermeture du parking. On remarquait sur la bande vidéo, à vingt heures quarante, une Clio se garant au cinquième sous-sol qui était désert. On voyait ensuite le conducteur descendre de son véhicule, allumer nerveusement une cigarette, puis ouvrir son coffre. C’est alors que se déclenchaient les lumières bondissantes de feux de Bengale, que jaillissaient fusées volantes, feux chinois et chandelles romaines avant de s’écraser au plafond et sur les murs du cinquième sous-sol, en gerbes d’étincelles et en flammes colorées. L’inspecteur Levoyant qui menait l’enquête, fronça les sourcils en murmurant : « Du jamais vu ». Si JP avait été présent, il aurait dit : « Voici du Thierry tout craché. Il aurait pu s’arrêter bien avant, les places libres ne manquant pas depuis le niveau moins deux, mais il a des problèmes pour manœuvrer et craint d’accrocher un véhicule à l’arrêt. Il a donc l’habitude de gagner le niveau le plus profond, normalement le moins occupé. Ensuite, il a oublié qu’il fumait en ouvrant son coffre, il était donc en train de penser. Par contre c’est probablement la première fois qu’il transportait un feu d’artifice. » Les images suivantes montraient l’imprudent chauffeur évanoui, sauvé par le bouche à bouche. L’inspecteur Levoyant en savait assez pour faire son premier rapport : ce n’était pas un nouvel exploit du « Pyromane du Vieux port » mais un regrettable accident .Il passerait aux urgences de l’hôpital de la Cimone, pour rencontrer l’hurluberlu. Aux aurores.

Au moment où il ouvrait son coffre pour en sortir le feu d’artifice, comme il l’expliqua le lendemain matin à l’inspecteur, Thierry pensait à une équation qui le chagrinait depuis huit ans. C’est qu’il était un grand théoricien, une étoile en planétologie. Les mauvaises langues ajoutaient qu’il planait au logis. Il était en effet bien plus intéressé par la poussière intra galactique que par celle qui se déposait chez lui, même si la contemplation de sa femme de ménage s’activant avec un plumeau l’avait conduit au concept de déplacement du nuage particulaire primitif, devenu célèbre dans le petit monde de l’astrophysique.

C’est dimanche matin vers onze heures que JP, Annette, Tom-Tom et Nana retrouvèrent Thierry. On lui faisait respirer de l’oxygène parfumé au muguet pour qu’il oublie les fumées malodorantes qu’il avait inhalées. Il avait emprunté le stylo de l’interne de garde et il écrivait.

– Alors Thierry, comment ça va ce matin ?
–Parfaitement ! Ne faites pas ces têtes d’enterrement… Il va falloir que je rachète une voiture mais c’était prévu pour bientôt…Ce qui me gêne plus, c’est de ne pas avoir pu tirer le feu d’artifice dont le bouquet final était mon cadeau aux nouveaux mariés. Mais l’expérience en son et lumière que j’ai vécue me permet, par analogie, de préciser la théorie du Big Bang. C’est ce que j’écris dans un article pour « Astrophysical Letters » qui est pratiquement terminé.


Jean-Claude Touray


La logique mène à tout à condition d'en sortir (A.Allais)



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