L'Écossais de la fête bretonne
de Jean-Claude Touray



L’Ecossais de la fête bretonne.

Un homme en jupe, voilà une idée qui fait toujours sourire. Même si, en France et en dehors du Bois de Boulogne, il s’agit presque toujours d’un Ecossais traditionnaliste en kilt, cette jupette des anciens guerriers Scots. Ce qui fait plutôt ricaner, nuance…J’en ai croisé un justement, l’un de ces Mac Machin-Chose portant le kilt ; c’était dimanche dernier au début de l’après-midi à la fête du village. Bizarrement sa tête ne m’était pas inconnue. C’était un blond rougeaud habillé aux couleurs de son clan avec sous le bras une bouteille de Glen Miller, le whisky des mélomanes. Que venait-il bien faire à Saint-Trac sur Mer en grand uniforme des Highlands ? Le jour de la fête !
La fête du village en Bretagne touristique est un incontournable évènement du folklore local largement consacré à une forme exhibitionniste du culte des ancêtres. Impossible de bronzer tranquille sans avoir à soulever l’été, au moins une fois, sa casquette de rappeur devant ce symbole de jadis : le chapôrond (vive les bretons). Le chapeau rond, ce couvre-chef de l’arrière grand-père, un pauvre pêcheur (priez pour lui) directement passé des bancs de l’école à ceux de Terre-Neuve. Le chapeau rond, cette couronne de « Prince de Bretagne » qui protégeait mieux le sommet du crâne des fientes de goéland que le petit morceau de tissu blanc qui coiffait l’arrière grand-mère.
Impossible d’échapper, en juillet ou en août, à la fête des moissons à l’ancienne ou à celle des vieilles brouettes. Une fête qui peut durer le temps d’un week-end patrimonial et culturel pendant lequel coiffures et costumes sortis des bancs-coffres en châtaignier ciré prennent le grand air en dansant au son des binious et des bombardes, ou des crincrins et des accordéons. Il y a un monde fou sur le port où les bains de foule remplacent aujourd’hui les bains de mer. Y’a d’la joie et du décibel dans l’air, et des canards qui volent bas...
Avec la fête, le petit bourg de Saint Trac sur Mer n’est plus qu’une gigantesque buvette où l’on trouve à boire et à manger. On croirait que tous les vacanciers du département se sont donné rendez-vous pour y casser la croûte. L’ambiance est au pétillant des Côtes du Nord et à la galette-saucisse que l’on peut agrémenter de patates intensives au cochon industriel. Des dizaines de chaudières à bois, où jadis et naguère on mitonnait (tu m’étonnes) la pâtée des cochons, servent à préparer, par quintaux, la potée des touristes qui accompagnera les centaines de jambons en train de se faire braiser. On en a les yeux qui piquent, plus à cause de la fumée que de l’émotion du passé retrouvé.
Du côté des vieux métiers dont c’est aussi la fête voici le bouchonneur. Il bouchonnait et bichonnait les chevaux. En option il récupérait les vieux bouchons avec lesquels il fabriquait toutes sortes d’objets utiles : depuis le « marcel de sauvetage » griffé « haute couture », pour la plaisance, jusqu’au porte-couteau flottant…Nostalgie… On trouve aussi d’autres petits métiers oubliés. A côté du bouchonneur, et par ordre alphabétique voici le bouchoteur en creuses qui élevait des huitres de bouchot et voilà le boucher félin, le félon qui vendait du chat sous le nom de « lapin de gouttière » pendant l’Occupation allemande. On aurait du admirer pour la fête les dessous du plus vieux métier du monde, dont par pudeur je tairai le nom. Mais la bénévole prévue pour la présentation exerçant aujourd’hui comme Escort-girl de marins japonais, les organisateurs ont du trouver au pied levé une profession bouche-trou de remplacement. Celle de repriseuse de chaussettes percées a parfaitement fait l’affaire.
Dans le défilé final « Bretons d’hier à Saint-Trac » un personnage m’a intrigué. Le Mac Machin chose, l’Ecossais en kilt. Que venait-il faire parmi les témoins de la vie au village il y a un siècle ? Il chantait seul et à tue-tête sa petite complainte dans le patois celtique de la région du loch Ness. L’an dernier il avait été bien plus discret ; je l’avais cependant remarqué dans la foule à cause de la bouteille de Glen Miller qu’il avait sous le bras. Mais il était en pantalon et ne défilait pas. Je vous parie que l’année prochaine viendra se joindre à lui dans le cortège un second Ecossais avec un bag pipe. Cette cornemuse qui est au biniou ce que le baryton-basse est au ténor léger. Autant dire qu’ils ne passeront pas inaperçus…Dans dix ans un bon quart du village sera devenu la propriété de Mac Trucmuches profitant de la bonne santé de la livre et préférant la côte bretonne à la banlieue de Glasgow. Et parallèlement, grâce à leur participation au défilé ils auront incrusté dans l’imaginaire local des ancêtres fictifs ayant vécu ici il y a un siècle et plus. J’ai l’air de critiquer mais il n’en est rien : à l’heure de l’Europe, ces Ecossais ont vraiment une habile stratégie d’intégration dans la population française.

Jean-Claude Touray

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