Deux gris sur ma palette
de Jean-Claude Touray



GRIS PRIMAL

-C'est gris...
Les ciseaux, menés d'une habile main de coiffeuse, volètent avec agilité sur la nuque de l'homme. Il ne voit pas, dehors, les menaçants nuages.
-Vous voulez dire mes cheveux?
-Non, le ciel. Les ciseaux s'arrêtent, l'espace d'un sourire entendu, avant de reprendre leur cliquetis. « Avec les émissions actuelles de gaz à effet de serre, on est en train de détraquer le temps: vous trouvez ça normal, un week-end de printemps sans soleil? »

L'homme est étonné du progrès des idées nouvelles, dans les menus propos sur le temps qu'il fait. Ce samedi matin, l'ambiance du salon est celle d'une ruche où, petites abeilles diligentes, d'actives ouvrières s'activent autour de clients des deux sexes. Ambiance combinée de cocoonage et bavardage; enfilage solennel de la blouse noire de protection; incipit du shampooing que termine une ablution dans une eau lustrale. Cérémonies capillaires enfin, dans leurs déclinaisons diversifiées.

-On dégage le tour des oreilles? La séance est bien avancée; la coiffeuse a pris garde aux épis : si on les coupe trop court, les cheveux se redressent tout le temps avec un air batailleur… gare à la houppe à la Tintin. Sèche-cheveu, coups de brosse énergiques… " un peu de gel? ". Voilà, c'est fini: le miroir à main fait le tour de l'arrière de la tête. Grâce au reflet dans la glace frontale, l'homme a une vision complète de sa nouvelle coiffure.

-Je ne les ai pas trop coupés ?
Terrible aveu, cette dénégation en forme de question. " Mais non, bien sûr, tout est parfait et d'ailleurs maintenant que pourrait-on faire? ". Et l'homme se dit que c'est la première remarque que fera sa femme à la maison: " tu as la nuque beaucoup trop dégagée ".


GRIS BIS

Non, ça ne va pas avec cette sauce...Trop « simple constat ». Je recommence, il y a deux gris sur ma palette.
-C'est gris…
-Grisonnant plutôt, si vous voulez parler de mes tempes dit l'homme... Rire de gorge profond de l'artiste antillaise. Ses ciseaux, qui becquetaient la nuque du client avec une élégance d'oiseaux-mouches, s'arrêtent étonnés.
-Non, je voulais parler du temps, beaucoup moins beau qu'à La Désirade… Et la main habile de la quarteronne réactive aussitôt les ciseaux-mouches.
L'homme trouve qu'elle sent la cannelle et le pain chaud, la muscade et le giroflier. Un peu plus tôt, alors qu'elle pratiquait la liturgie du shampooing, il avait été grisé par le capiteux parfum de sa gorge en partie dénudée.
-Je vous effleure le tour des oreilles? La fille est maintenant vêtue d'un simple string et d'un lourd collier de fleurs d'hibiscus; un soleil d'or rayonne dans le salon de coiffure dont les fenêtres sont largement ouvertes sur une plage de sable fin. Et voilà la sarabande finale, la danse du peigne et du séchoir. La fille lui gratte délicieusement le crâne, lui souffle une haleine tiède dans les oreilles lui masse longuement la nuque avec du lait de coco. Et c'est fini, fini, FINI.

Souriant, l'homme rajuste ses Ray-Ban et sort, l'œil illuminé.

Il va là-bas, loin, derrière les tours et les barres de la cité. Il sait qu'un jour il y verra les cocotiers, la plage...


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