Depression
de Jean-Claude Desperrier

Pierre pense en se disant que si un bateau en plein océan navigue sur une mer d’huile, la surface de l’onde est sans vague et sans ride puisqu’il n’y a aucun souffle de vent et que le ciel est sans nuage, c’est le paradis. Comme si c’était dans votre vie quand tout va bien. Aussitôt que le vent se lève tout bouge, la houle balance et vous êtes ballotté comme dans la vie active. Vous traversez des bourrasques, des tempêtes, des orages, et tant que vous gardez le cap et qu’aucune avarie n’est a déplorer l’équilibre se maintien.

Pierre se dit, imaginons que vous heurtiez un écueil, la coque se fend, vous devez écoper et vous avez du mal à maintenir l’objectif de la route en tenant la barre, tandis que votre vitesse diminue. Dans votre quotidien professionnel et familial c’est la perturbation. Attention à ne pas perdre le nord, le stress est là. Une série d’écueil, une deuxième voie d’eau, une troisième, quatrième, cinquième…

Le moteur s’arrête. Votre embarcation devient une épave se déplaçant aux grès des courants et des flots, tel le vaisseau fantôme. Pour Pierre c’est la dépression. Il est immobile jour et nuit, allongé, sans but, mort mais vivant, comme s’il était en hibernation. Tant que l’embarcation flotte, il n’est pas dans l’au-delà. Pierre n’a pas sombré. Son habitation est un tombeau, hanté par quel revenant ?
Le sait t’il ? L’a-t-il deviné ? Nulle médication n’est adéquate.

Le maître du jeu c’est le temps, il est accompagné de la solitude, et ils sont le remède. Ca prendra le temps qu’il faudra. Le temps n’existe plus, Pierre est passé dans une autre dimension, les rêveurs le comprendront. Il a la lune comme horloge, avec elle il est en relation avec le cosmos. Il a une autre vision du monde.

Pierre hurle.

« Dites moi, à quoi servent les recherches des psy pour soigner les douleurs de l’âme humaine et les éradiquer, si en même temps l’être humain ne cesse de les propager. »

Dans un cimetière de voiture, celles si sont choquées, éclatées, explosées, brisées et restent inertes. Des pièces usagées sont prises et servent pour d’autres véhicules valides. Il songe que dans l’envol vers une métamorphose en chrysalide, il va s’autoréparer sans pansement au cerveau. Il cherche la communion avec dame nature, il sent les perceptions de cette présence perpétuelle, même si il vit dans une mégalopole. Etre une âme forte, en harmonie avec lui-même est primordiale pour Pierre. Pour lui la vie est un don de Dieu a qui il rend hommage. Il sait que pendant cette période de glaciation où l’esprit et le corps sont à l’agonie, l’âme effacera le négatif des émotions de la vie passée. Il a l’habitude, il est dépressif chronique depuis l’age de neuf ans. Souvent il s’est arrêté un an, pour reconstruire et profiter du moment présent tout en sachant que nous sommes mortels. La sagesse lui impose ces mi-temps au match du destin. Elles lui permettent des pensées métaphysiques sur notre condition humaine, sur nous même, sur le temps qui passe en fluide impalpable et que nous croyons dominer dans nos utopies, ce qui en fait nous use à courir sans symbiose avec la nature.

Pierre cherche le temps passé qui lui échappe. Il le distingue comme une nébuleuse et voudrai avoir l’image nette d’une période oubliée. Il reste des brides de souvenirs éparses en pièces de puzzle qu’il essaye d’assembler en vain.
Il se demande à quoi cela lui servira t’il ?
Est-ce utile à sa construction mentale ?
Il a oublié des pans de souvenirs d’enfance et il se demande s’il en a besoin ?
Trois années ce n’est pas rien ?
Que c’est t’il passé ?
Cette image qui revient est en quelle année ?

Il scrute les souvenirs d’antan.

Il sonde le mystère.


(Nouvelle écrite le 9 janvier 2003)


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