Coiffeurs
de Jean-Claude Touray



Je me fais couper les cheveux et la barbe « chez Roger », coiffeur mixte. Du moins c’était jusqu’à maintenant mon habitude depuis deux ans, mais avec le coup de téléphone de vendredi dernier je ne suis plus certain de rien…Jusqu’à présent j’allais chez Roger tous les bimestres. J’ai de beaux restes sous l’angle capillaire pour un sexagénaire et je suis régulièrement obligé de faire tailler en brosse courte une chevelure argentée à croissance assez rapide qui, deux mois après la coupe, ondule sur le sommet de mon crâne, prend des allures de broussaille sur ma nuque et commence à bouffer sur mes tempes.
C’est Fabrice, le fidèle employé, qui me taille les tifs. Du moins c’était lui jusqu’à aujourd’hui. Il commençait, comme c’est la coutume, par me passer la main dans les cheveux. Avec du shampoing. Quand la tête du client lui revient, et Fabrice m’a confié en rosissant par un torride après-midi de l’été dernier que c’était le cas de la mienne, il pratique simultanément le massage du cuir chevelu, faisant d’une pierre deux coups. Tout en dégraissant le cheveu avant de le raccourcir il pétrit doucement la peau du crâne avec adresse et sensibilité dans un nuage de mousse. Il a l’habitude d’administrer ce genre de massage avec pression digitale renforcée des points d’acupuncture. C’est un truc de la médecine chinoise traditionnelle, excellent pour la régulation du transit intestinal. J’avais vraiment de la chance : quand je me faisais couper les cheveux par Fabrice je soignais en même temps une constipation chronique. Mais depuis le coup de téléphone de vendredi dernier…
Mon problème, chez Roger comme dans tout autre salon de coiffure, c’est l’oral. J’ai de grosses difficultés à participer à la conversation organisée par l’opérateur. J’ai une réluctance évidente à répondre à ses questions et à écouter ses commentaires Les « propos du figaro » sont pourtant considérés par beaucoup comme ayant une valeur marchande à prendre en compte quand ils estiment le montant du pourboire. Côté Dames, certain(e)s artistes capillaires sont très demandé(e)s pour leur conversation en matière de sexe, de soins aux animaux domestiques ou de cuisine. Côté Messieurs, en pole position des menus propos échangés dans les salons de coiffure, citons les résultats du championnat de foot en saison et le Tour de France en juillet. Malheureusement je ne m’intéresse qu’aux exploits de l’équipe de football de Rennes et encore d’une manière très épisodique. Je ne lis pas, d’autre part, la presse people mise aimablement à disposition de la clientèle pour patienter en attendant son tour ; c’est pourtant la source d’innombrables commentaires. Enfin, je ne connais pas les derniers feuilletons télévisés. Finalement je n’ai aucune conversation quand je me fais coiffer. Ce n’est pas que l’éloquence me manque en toute circonstance : par exemple la politique m’intéresse et j’en parle volontiers mais c’est un sujet tabou dans les salons de coiffure où règne une convivialité tiède et parfumée à l’eau de Cologne. Pas de vagues dans la mousse du shampoing !…Alors avant de découvrir « Chez Roger », salon recommandé par un ami pour l’entretien de la barbe, c’était le grand silence pendant que je me faisais raccourcir cheveux et poils. Fabrice, qui a une intuition de sensitive, a tout de suite su comment sauver la situation pour échapper à la honte du mutisme. Nous commençons par…Toutefois après l’entretien téléphonique de vendredi dernier, c’est le passé qu’il faudrait utiliser…Nous commencions par…mais tout n’est peut-être pas perdu …Nous commençons par improviser, dès que je suis installé dans le grand fauteuil après passage à la case shampoing, à partir de propos prêts à l’emploi dans le domaine du temps qu’il fait. On dirait tout à fait une session de jazz où une clarinette répond à un saxophone avant que celui-ci ne reprenne la parole.
« Un mois de juillet comme celui-là c’est du jamais vu. Avec cette canicule il a fallu encore brumiser à l’eau plate les vieillards dans les maisons de retraite. Et que dire de ces orages de grêle très localisés qui ont ravagé les potagers et les jardins ouvriers ?… ». Et voila le travail. C’est Fabrice qui a entamé l’impro, à la manière d’un saxophone ténor. Je reprends dans le meilleur style clarinette.
« Autrefois, les temps pourris c’était à cause des bombes atomiques des puissances nucléaires. Mais maintenant qu’elles ne cultivent plus le champignon atmosphérique, il faut trouver une autre explication ».
En réponse, vigoureuse et brève interjection du type glapissement de saxo par Fabrice pour dire qu’il est OK. Je relance alors, façon clarinette, sur le thème du réchauffement climatique, avec un encadré sur l’égoïsme des Ricains qui, pour satisfaire la voracité de leurs automobiles dilapident les réserves pétrolières de la planète. Petites variations sur le thème pour faire durer mes propos. Pendant ce temps Fabrice me dégage la nuque à la tondeuse. C’est quand il passe à la coupe aux ciseaux, avec ce bruit caractéristique du claquement de dents du coyote ayant les chocottes que je cale. Malgré l’arrivée dans la conversation de Roger qui en a marre des confidences de ses clientes quand elles sont sous le casque et qui pour s’intégrer à notre échange verbal développe, à la caisse, le thème de l’effet de serre additionnel. Je relance par une belle phrase sur les économies d’énergie et plouf c’est la panne sèche, j’arrête, j’ai fini, c’est terminé. Impossible d’en rajouter, j’ai dit tout ce qu’il fallait dire et je déteste les répétitions.
C’est alors que, pour ne pas laisser à Roger, qui vient d’allumer la radio, le monopole de l’occupation de l’espace sonore, Fabrice se lance dans un «one man show », semblable à un long solo de saxophone qui ne se terminera qu’avec le dernier coup de peigne. Inutile de lui répondre, il développe seul un thème qui change d’une fois sur l’autre. Par exemple il a traité l’an passé « légumes et fleurs de balcon ». Il en a raconté, à ce sujet, des vertes et des pas mures. Roger était plié en deux sur sa caisse. Pour les vacances de Pâques, le sujet de la conférence-monologue de Fabrice était « stress et rigolade ». Il s’était documenté en lisant un numéro spécial du mensuel belge « Toute blague dans le coin une fois ». C’était à propos de la gestion de l’angoisse par le rire, une branche nouvelle de la kinésithérapie amusante. Elle comporte des exercices respiratoires avec chatouilles et des postures d’étirement du boyau de la rigolade pour une libération immédiate des tensions musculaires par le fou rire. La lecture simultanée de quelques bonnes blagues est recommandée. Au coup de peigne final, Roger, hilare, était plié en deux sur sa caisse.
Il y a deux mois, Fabrice avait choisi « massages » un sujet passionnant mais délicat. Les massages sont un ensemble de pratiques dans lesquelles les mains de l’opérateur touchent, en toute honnêteté, les parties avouables du corps de quelqu’un d’autre. Mais pas n’importe comment. A cet égard, au siècle précédent, la main de masseur était célèbre. Plus rarement certaines professionnelles privées de l’usage de leurs membres supérieurs et dont on reçoit régulièrement les bons vœux pour la nouvelle année, massent avec la bouche ou le pied. Attouchements, caresses ou chatouillis, pétrissages légers ou profonds, pressions, pincements, claques, toutes ces formes de massages peuvent être pratiquées dans un dessein thérapeutique, mais aussi dans un but esthétique ou de détente et confort. Attention, on peut déraper du politiquement correct à l’érotique voire plus si affinités. Après cette intro générale un peu longue, Fabrice, qui n’avait plus qu’un petit quart d’heure à meubler, s’est aventuré dans la présentation d’exemples. Le shiatsu japonais, qui s’administre du bout des doigts à des patients habillés étendus sur un futon. Le massage des pieds pratiqué depuis plus de 3000 ans par les pédicures chinois… Il a terminé par le massage brésilien qui est avant tout une pratique ludique exécutée à pleines mains dans la nudité du string et avec beaucoup d’huile solaire pour faciliter le toucher et contribuer à la fluidité de la caresse. Pendant ce temps, tout en parlant, il peaufinait ma brosse et me regardait dans les yeux à l’aide de la grande glace où le client se mire. Roger, qui nous surveillait du coin de l’œil, tout en donnant à une cliente sous le casque la recette du cake au thon, souriait de plus en plus jaune. A la fin du magnifique solo de Fabrice, je n’ai pu m’empêcher d’applaudir et Roger m’a regardé avec ce qui m’a semblé être une forme d’animosité.
Quand j’ai téléphoné vendredi dernier pour mon rendez-vous habituel, c’est Roger qui m’a répondu. Il paraissait un peu froid. Il m’a expliqué que depuis deux mois Fabrice ne coiffait plus les hommes mais se consacrait exclusivement aux teintures, décolorations, coupes, brushing et mises en plis de ces dames, avec de temps à autre un épilage de moustache à la cire. Après mon dernier passage, ils avaient eu une explication franche et loyale et pris des décisions irrévocables…Si je souhaitais vraiment continuer à venir au salon, c’est Roger qui me couperait les cheveux. Pas question de faire une exception en ma faveur… Voila qui ressemblait tout à fait à une manifestation d’hostilité à peine voilée dont je ne voyais pas la cause….sauf peut-être la jalousie. Je n’y avais jamais pensé mais il était bien possible que Fabrice vive en ménage avec Roger.
Tout bien réfléchi, je vais retourner au salon pour messieurs « Le coupeur en quatre » que je fréquentais avant de connaître « Chez Roger ». Je n’aurai plus le bénéfice d’une conversation de coiffeur pendant que je me ferai couper les cheveux et la barbe mais au moins le patron ne me fera pas la gueule sous prétexte que je pourrais séduire son conjoint.


Retour au sommaire