Cœur gelé
de Jean-Claude Grivel
mention spéciale au Concours du Scribe d’Or


du même auteur : Le Secret de la Sapinière aux “Editions Mon Village" (CH 1085 Vuillens)
Renseignements : editmonvillage@pingnet.ch



Il était une fois un homme travailleur et honnête.
Son fils était né lors de cette période de transition entre l'obscurité et la lumière, entre la vie trépassée et la vie à venir.
Lors de jours encore froids, on plaça, près de l'âtre, le berceau sur lequel la mère se penchait avec amour. Le père suivait avec fierté l'évolution de cette vie nouvelle qui se confondait avec le cycle de la nature entrant dans le printemps.

Dans la clarté des jours grandissants, quelques hirondelles tournoient, plongent, refont leurs nids. Des perce-neige apparaissent dans les prés qui s'habillent de vert en même temps que la neige usée se liquéfie et que les rais lumineux d'un soleil toujours plus chaud extirpent la création de son sommeil hivernal. Des osiers poussent le long des berges du ruisseau dont le volume augmente. Une senteur de végétation nouvelle se répand dans la nature ainsi qu'un sentiment de régénération, de vie pas encore souillée, de monde à découvrir, de fraternité universelle et de disparition des ténèbres avec leurs angoisses et leur suaire de tristesse, de deuil, de mort. La senteur des plantes parfume une campagne en pleine croissance. A part la menace toujours possible d'un gel tardif qui viendrait sectionner, de son froid coupant, la vie de la végétation, tout semble baigner dans un bonheur idyllique que rien ne saurait troubler.
C'était dans cette allégresse que son enfant vécut ses premiers jours, insouciant, au grand air, parmi la nature et entouré de parents aimants déchiffrant ses balbutiements puis guettant, avec émotion, le moment où, effectuant ses premiers pas, il s'élancerait seul à la rencontre de deux bras accueillants.
Comme la sortie des grappes laissant augurer d'une bonne récolte comble le vigneron, les parents se réjouissaient de la belle taille et du corps sain de leur enfant.

Mais parfois, alors que les pousses des céréales zèbrent les champs de raies vertes rectilignes, que les animaux de la ferme effectuent leur première sortie dans la prairie fleurie, il arrive qu'un vent violent et subit affole des nuages noirs qui s'emballent et, horde menaçante de mauvaise augure, parcourent le ciel qu'ils obscurcissent. De la grêle tombe en rangs drus et serrés sur la terre qui blanchit. Cette attaque brève, violente, rageuse, destructrice, ne dure qu'un instant: celui de la dévastation. Puis le soleil revenu souligne, de sa gaieté déplacée, le spectacle de désolation des pousses, des feuilles détruites avec la même cruauté que celle avec laquelle la mort lance sa faux au milieu d'enfants innocents: soudain, une vie meurt, une voix se tait, des yeux se ferment parmi les rayons de soleil et les cris des autres enfants qui continuent de jouer.
C'est ainsi qu'il avait perdu, qu'on lui avait repris son fils, brutalement, lâchement, par surprise et c'est ainsi que, pour lui, le soleil devint noir et qu'il préféra, à la lumière, à la chaleur, à la gaieté, la nuit et la pluie qui ne mettaient au moins pas sa peine en exergue par une joie impudique. C'est également à partir de cet instant, de cette épreuve, alors que le soleil chauffait très fort et que les cerisiers fleurissaient, que son cœur se glaça.

Lors de l'été aux couleurs chatoyantes, l'épis de blé s'alourdit, la senteur des fleurs est transportée par un vent chaud qui irrite le sang, fouette les sens, exacerbe les passions. La terre se gorge de chaleur tombant de l'azur dans lequel monte, en gazouillant, l'alouette. Soudain, une flèche de feu sabre le ciel pur, un tonnerre claque, un arbre jeune et robuste s'abat, foudroyé à mort.
C'est ainsi que mourut, frappée par un coup imprévisible et cruel du destin qui s'acharnait sur lui, sa femme encore jeune. Son cœur glacé se gela alors à tout jamais lors des chaleurs torrides d'un été qui accorda à ses voisins de magnifiques récoltes et qui n'avait amené, chez lui, que deuil et larmes qui lui communiquèrent à jamais une répulsion profonde et viscérale du chaud, de l'ensoleillement. Appartenant désormais à un autre monde, le regard fixe braqué sur deux visions douloureuses se juxtaposant, il partit sans but, foulant d'un pas pesant une terre qui ne l'avait que trop meurtri.

Certains automnes arrivent en beauté. Le temps, encore clément, permet de belles vendanges. Les arbres se vêtent d'or et de pourpre.
Il alla de ferme en ferme, travaillant, par-ci, par-là, quelques jours, juste pour subsister, sans parler. Et quand, le brouillard encrassant le ciel et la nuit noyant le jour, les gens, ayant besoin de lumière et de feu, commenceront d'être moins insouciants et de craindre cette obscurité, lui n'aura pas peur et souffrira moins parce que ses semblables ne paraîtront plus aussi heureux.

Puis vient l'hiver. La neige recouvre une campagne déserte parcourue par la bise hurlante qui mord, de son froid hargneux, les vies qui osent s'y aventurer.
Cœur Gelé arriva ainsi à la quatrième saison de sa vie, à la dernière.
Et, comme ceux qui souffrent s'usent davantage, il n'eut pas le courage de subir une nouvelle année. Hiver pour hiver, il préféra mourir le plus vite possible sans avoir à connaître Noël et ses lumières de bougies, ses senteurs de pain d'épice et de mandarines ainsi que ses chants d'enfants qui auraient fait saigner son cœur gelé. Par un matin de tempête, il quitta la dernière ferme du village où, en vain, on avait voulu le retenir. Et le paysan lui avait bien crié qu'il se trompait de direction, qu'il allait à une plaine immense, vers le vide, le néant, la mort. Mais il ne répondit rien, ne tourna même pas la tête et s'enfonça lentement, péniblement dans ce désert de neige. La bise cinglait ses joues mal rasées et son corps maigre flottait dans ses habits rapiécés; ses chaussures usées ne pouvaient empêcher le froid de lui engourdir les pieds. Alors, quand il ne put plus aller de l'avant, il se laissa choir sur ce tapis blanc.
On le retrouva, sous un linceul immaculé, les mains croisées sur sa poitrine de pauvre bougre dans laquelle le cœur, gelé depuis bien avant, ne battait plus.

Mais quelle pensée avait-elle bien pu faire jaillir des larmes de ses yeux au regard absent ?
Un petit ange aux ailes froissées ?
Un visage aimé figé à tout jamais dans sa jeunesse ?


FIN
Du même auteur : « Le Secret de la Sapinière » Editions Mon Village editmonvillage@pingnet.ch

Tous droits réservés
Jean-Claude Grivel
Drosselstrasse 5
4103 Bottmingen
jclgrivel@bluewin.ch


Retour au sommaire