Le Boléro
de Jean-Claude Grivel



Comptable, c’est le métier idéal.
Tu additionnes, tu contrôles et si tout joue, tu peux être certain d’avoir effectué correctement ton travail ; alors, sûr d’avoir bien rempli ta tâche, tu dors du sommeil du juste.
Avant, si mes comptes jouaient, j’étais pleinement satisfait et heureux, comme si je possédais la solution à tout.

***

Puis, ils vinrent dans notre immeuble.
Lui, un grand type aux mains de bûcheron qui ne savait pas où les mettre quand il devait affronter verbalement ses semblables, et son compagnon, un croisement de Grand Saint-Bernard bienveillant et de berger des Pyrénées.
Ils marchaient de la même manière un brin nonchalante et posaient le même regard sur la vie.
Vus de dos, avec leur chevelure filasse entremêlée de mèches plus claires, ils se ressemblaient à s’y méprendre ; seulement, l'un avait poussé en longueur et l’autre en hauteur.

Un soir, je descendis au domicile de mes nouveaux voisins avec un os pour le chien.
Se contentant de se sonder, on parla peu.
Puis, je retournai chez eux mais, cette fois-là, avec un gigot.

Alors, vu qu’on était du même bord, on se revit plus souvent ; mine de rien, j’amenais le casse-croûte car, rassasié, on partage une philosophie plus tolérante.

Comme occupation, lui, avec son accordéon, il envoyait des airs de musette dans les coins de rue et dans les stations de métro où l'on se quitte sans être sûr de pouvoir se retrouver ; quelques adultes pressés se mettaient, parfois, à repenser à un certain bal sous les lampions...
Il mettait également un peu de soleil dans la grande gare grise pleine de courants et de couloirs inconnus pour les travailleurs qui arrivaient, le regard triste, le cœur serré, la valise rebondie.

Ils se rendaient également dans les maisons de retraite où la vie avait oublié quelques vieillards macérant dans une attente désabusée.
Dans les hôpitaux emplis de tristesse et d’odeur de formol, le chien devait attendre dehors et lui, le musicien, revêtir un habit stérilisé.
Lorsqu’il en ressortait, malade de ce qu’il avait vu, les aboiements de son chien lui remettaient le cœur en place.

Avec eux, je compris que la vie du monde ne pouvait pas être réduite à une simple opération arithmétique.
Je m’aperçus, soudain, que mes chiffres, anodins en eux-mêmes, représentaient la richesse des uns et, par la froide logique des bilans, la pauvreté des autres.
Sur un plateau de la balance, il y avait l’or scintillant, source de pouvoir et, sur l’autre, le sang des massacres, les larmes des enfants exploités ou mutilés, le souffle rauque de l’Amazonie, poumon de la terre qui s’atrophiait, le regard embué de tristesse muette des animaux maltraités.

Au début, j’en voulus au joueur d’accordéon de m’avoir dépouillé de ma tranquillité et, parfois, de mon sommeil.
Mais, j’ai ainsi appris à observer les innombrables peintres anonymes dont chaque touche personnelle et unique compose l’eau-forte de la vie.

Le temps passa.
Le chien mourut.
- Il est maintenant au Paradis, m’expliqua le musicien, là où il n’y a plus de corps, mais des cœurs, les cœurs des hommes et les cœurs des animaux. Il cause avec Saint-François, se promène avec le Petit Prince ou joue avec le chien de Félix Leclerc...

Alors, les repas furent plus tristes à deux qu’à trois.
On dressa longtemps le couvert du chien, comme s’il devait revenir...

Depuis le départ de son chien, le musicien vieillit plus rapidement.
Il blanchit, se voûta.
Son accordéon n’égrena plus de refrains populaires.

Puis, le musicien tomba malade du mal de vivre.
On finit par le placer à l’hospice où, avant, il allait faire ressusciter des bribes de joie aux vieux d’alors.

La dernière fois que je revis le musicien, il ne parla presque plus, ne faisant que compresser, dans ses grandes mains, un concertina imaginaire.
Je n’ai jamais su ce que ses yeux cherchaient, tout au loin.
Quand il me quitta, il me confia :
- Il ne faut pas être triste. Après tout, on se retrouvera tous un jour là-haut...Pour le moment, tu sais, j’ai de la chance : dans notre parc, après la pluie, je peux voir les escargots de Prévert...Parfois, Lamartine nous parle de son lac...Moi, je suis à la table des musiciens, avec Rossini, Mozart, Beethoven...
Et l’ancien joueur de musette repartit vers son orchestre imaginaire.

C’est vrai que la vie est un microsillon géant.
On pourrait alors, pour le moins, à chacun des ses sillons, ajouter une mesure d’amour, un dièse de charité, afin que le morceau s’achèvât en beauté, tout comme le Boléro de Ravel.
FIN


Extrait du recueil de nouvelles « Destins »
Tous droits réservés.
Jean-Claude Grivel

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