À la plage
de Jean-Claude Touray



C’est encore marée montante mais la zone de sable et de rochers où la mer se balance a presque entièrement disparu. J’adore cette plage des Naufrageurs, à Saint Malbèze au bord de la Manche. Elle incarne pour moi la Bretagne des vacances côtières cette plage avec sa bordure de villas en location, ses touristes, son sable et ses rochers, ses bateaux à voile (et parfois dit on à vapeur) et ses gros nuages annonciateurs de pluie. Mais à dix heures quarante, ce matin de juillet, au moment où nous étalons sur le sable humide et compact les serviettes de bain, hello le soleil brille brille brille. Enfin. Pas trop tôt. C’est ciel bleu et grand beau garanti jusqu’à l’apéro de midi. Après, c’est à la grâce de Dieu, suite à l’intercession de Saint Yves et de Sainte Anne d’Auray.

Je ne sais plus si je l’ai déjà dit, car depuis quelques temps j’ai des problèmes de mémorisation, mais dans le branle bas du départ à la plage (…As-tu pensé à prendre tes jumelles ?) Annie a oublié son matériel de peinture à la maison. C’est bien la première fois. Elle ne va pas pouvoir réaliser son aquarelle quotidienne, sa marine journalière pendant que « les filles » (c'est-à-dire ses petites filles) construisent des châteaux de sable en Espagne et creusent des piscines d’eau de mer avant d’aller mouiller leur maillot, avec soutien-gorge s’il vous plait, dans la marée qui monte encore.

Pas de quoi peindre, donc pas d’aquarêve pour aujourd’hui. L’aquarêve, cette peinture à l’eau fixant sur le papier Canson les humeurs du paysage interprétées par le subconscient et la palette de l’artiste. Annie a une bonne heure et demie à occuper et elle n’a pas pensé à mettre dans la voiture un roman de secours. Elle va avoir tout le temps voulu pour examiner en détail à la jumelle marine la côte, les baigneurs et les bateaux. Tiens, ici c’est le bunker dont l’entrée a été murée il y a quelques années pour limiter les attentats à la pudeur…Et cette grande barque avec une petite voile marron, c’est un doris. Il est équipé de pied en cap, on croirait qu’il part pour la pêche à la morue sur les bancs de Terre-Neuve. Et la grosse dame qui se fait bronzer les seins, c’est un outrage à l’esthétique la plus élémentaire…Annie est assez vite au bout du trip « jumelles » et elle a encore une heure et quart sans programme. C’est une bonne occasion pour refaire quelques photos numériques des filles, seules ou par deux, assises ou debout, en train de se jeter du sable ou de l’eau, de faire le poirier ou même de tirer la langue en faisant la roue …bref c’est le moment de rassembler des clichés classiques ou originaux pour l’album photo des vacances. Opération délicate : l’ainée des filles se moque de son look et n’aime pas beaucoup être photographiée tandis que sa cadette, qui pose devant l’objectif en souriant et en dégageant la mèche rebelle qui lui retombe sur l’œil, a des caprices de diva ou de princesse.

Aujourd’hui qu’elle n’a pas de pinceau à tremper pour exécuter son aquarelle, Annie a tout son temps pour se tremper les pinceaux dans l’eau de la mer. (Excusez le bon mot mais il est venu tout seul). Les tremper d’abord dans la configuration bien connue du bain de pieds .C’est, selon l’Académie de Médecine Bretonnante, un traitement souverain pour le ramollissement des cors et des angoisses existentielles. Annie est assise sur un rocher près d’un trou d’eau où elle agite les ripatons tout en observant la Nature qui l’entoure. « Tu crois que si on avait un filet avec un manche en bois assez long on pourrait attraper des crevettes ? Parce que je viens d’en voir passer une … ». Je suis trop occupé à prendre moi aussi un bain de pieds et à écrire les cartes postales à envoyer à la famille et aux amis pour apporter une réponse réellement satisfaisante et je marmonne « peut-être ». Ayant suffisamment pris son pied dans le bain, Annie change d’occupation. Elle a du temps aujourd’hui pour marcher à grands pas parallèlement à la côte en bombant la poitrine et avec de l’eau à mi-mollet. C’est l’aquagym « jarret » excellente pour les jambes ; mais attention aux vagues traitresses qui viennent sans prévenir vous humidifier le bas du short.

En bref, une matinée à la plage plutôt banale mais somme toute assez satisfaisante pour la jeunesse qui a bien profité du bain. « Du bain et des jeux », comme aurait dit la plèbe sous la Rome antique… (Excusez encore celui-là, il s’est éjaculé tout seul). Je vois que les filles ont fait connaissance à coups de pelle avec des petites camarades du même âge. « Arrêtez grandes vilaines de jeter du sable à la figure de vos nouvelles amies ou nous rentrons tout de suite à la maison »…Matinée plus satisfaisante encore pour le troisième âge qui a pu utiliser des jumelles ne servant habituellement à rien, régler définitivement la question « cartes postales » et baigner ses petons dans la Manche. Le tout sous le soleil…Ah non ! Pas entièrement satisfaisante la matinée : je n’ai pas pensé à dire qu’Annie avait oublié son matériel de peinture. D’habitude elle pond une aquarelle pendant que les filles jouent au sable. Comme en plus elle n’avait rien apporté à lire elle a du se faire un programme d’urgence…J’espère que cet oubli est un simple accident de mémoire qui restera sans conséquences…Que ce n’est pas un signe prémonitoire de la maladie d’Alzheimer…Mais est-ce bien la première fois ? Je ne peux pas me rappeler si ça lui est déjà arrivé d’oublier son pinceau ses couleurs et son papier un jour de plage…Non je ne sais plus…J’ai beau faire des efforts, je ne parviens pas à me souvenir s’il y a eu ou non une fois précédente…Si c’était le cas ce serait inquiétant pour elle. Je crois qu’après les vacances il serait bon qu’elle aille consulter un neurologue.

Jean-Claude Touray

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