Je suis un monstre Transylien
de Jean-Christophe Culioli



Le type en pyjama à la gare d'Evry, se lève du banc où les damess'assoient le matin. C'est un habitué. Il a une bonne bouille. Ildemande gentiment à moitié endormi si vous n'avez pas trente centimes,madame. Elle se retourne, gênée, et il se plante devant moi, débraillécomme s'il sortait de la salle de bain. Sauf que là, il sort pas de lasalle de bain. Il est aimablement hagard. La journée s'annonce bien, ily a plein de clampins sur le quai. Il n'y a qu'à leur demander. Que luidis-je à l'hagard d'Evry ? Non, je n'ai pas de monnaie pour ton café dehagard. Je suis un monstre.

Je viens de m'assoir. La roumaineenceinte avec un bébé qui bouge plus passe lentement d'alcôve enalcôve. Elle gémit un truc, elle le psalmodie. Si cela se trouve sonbébé entièrement emmitouflé est factice. Peut-être qu'il est mort.Elle, elle a un teint de terre blanche. Comment a-t-elle fait pour semaquiller comme ça ? Peut-être que c'est seulement de la crasse blanche?
Je ne comprends pas ce qu'elle dit. Elle ne cherche pas à êtrecomprise. Elle suggère simplement la pauvreté, la saleté, la misère,l'horreur. Sa vie doit être un enfer, et je ne veux pas la voir à 7h47du matin, alors qu'il fait glauque. Je détourne la tête. Hier je lui aisimplement dit non. Je suis un monstre.

Un quart d'heure depseudo silence, et il arrive jovial et grossier. Son violon trompettearrache les oreilles et fait pleurer les nerfs. J'imagine le cornetgramophone de son violon trompette planté ailleurs que dans un bout debois tendu de boyaux de chats. Je le hais pour ce qu'il fait. J'aienvie de le frapper. Pas de l'encourager à détruire le silence avec descris rats qu'on torture. Quand il me demande des sous, j'affiche unsourire affligeant et désespéré, mais je dis 'non'. Je suis un monstre.

Changementde train et d'ambiance. La chanteuse s'excouse pour la moujik et lanceimmédiatement (elle n'a pas le temps, il faut faire tout le train !) unampli doté d'une boîte à rythme vaguement mélodique avec une forteréverbération. On se croirait au stade de France. Sauf que je n'ai pasde tomates. Elle détruit avec méticulosité 'La Vie en Rose' et 'Monamant de Saint-Jean'. Plus jamais je ne les écouterai sans penser àelle. Je l'imagine la gorge tranchée, ou au moins les cordes vocales.Quand elle vient faire la quête, j'éclate de rire. Je suis un monstre.

J'arriveà l'aéroport. Je suis accueilli par deux hôtesses particulières plutôtengageantes mais qui jouent aux sourdes-muettes pour faire signer unepétition et qui demandent des sous une fois que vous avez signé. Laméthode connue du pied dans la porte : si vous avez signé (ce qui estgratuit) vous augmentez vos chances de donner ensuite. Je fais mined'être aussi sourd-muet. Je fais la sourde oreille... et je signe pasla pétition. Je suis un monstre.

Il y a aussi cette machineautomatique. J'ai un goût bizarre dans la bouche. J'ai envie d'acheterdes chewing-gums. Un euro 10 cts. Je mets deux euros, je choisischlorophylle, c'est dégoutant et trop sucré, mais justement, celachange le goût...
La machine fait tourner sa vis d'Archimède (mercile vieux Grec !) et libère le paquet. Au moment de me rendre lesquatre-vingt dix centimes, le paquet reste coincé entre la vitre et leprésentoir d'en-dessous. Le voyant lumineux : 'pas de monnaie' se met àclignoter. Je ne réfléchis même pas, je recule de deux pas et je tapecomme un âne dans la belle machine rouge. Elle garde la monnaie maisrend les chewing-gums. Un étranger, habillé en 'gothique', prend peuren me voyant faire. Je suis un monstre.

J'enjambe quatre àquatre l'escalier de sortie du RER. Le passe navigo déclenche leportillon mais celui-ci refuse de s'ouvrir. Cela arrive. Je sautepar-dessus le portillon sous l'oeil réprobateur d'un lord anglais quicherche le terminal 4. Il me demande où il se trouve, pardieu ! Je luiaffirme qu'il n'y en a pas. Il me toise comme si je voulais lui volerson terminal, et s'éloigne, très digne. Je suis un monstre.

J'arriveenfin au travail. Je quitte l'état Transylien. Je suis tout sourires,le voyage s'est très bien passé. Juste un goût amer dans la bouche oudans le coeur. Cette foutue chlorophylle, sans doute.


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