La nuit du sectivore
Mascarade familiale
de Jean-Yves Duchemin



Gourou de la lune
(prologue)



Je me doutais bien qu’ils feraient tout leur possible – et même davantage – pour quitter Marseille… qu’ils se sentaient mal à l’aise entre les murs de cette cité trop lumineuse pour leurs pauvres yeux fatigués. Ils hésitaient, traduisant leur désarroi par des regards fuyants, mais la sanction n’allait pas tarder à être assénée, dure à entendre, impitoyable. A la manière d’un son discordant, elle serait terrible à supporter pour mes fragiles oreilles qui, sensibilisées à l’excès, ne souffriraient aucun écart de langage, aucun couac. Un coup de sabre sur une partition dont les premières notes avaient été soigneu-sement alignées sur la portée initiale : un véritable déchirement, une lacéra-tion phonétique et mentale. Fébrile, attentif au moindre signe avant-coureur, je me tenais prêt à être banni, éjecté sans ménagement de ce terrain de jeux où j’avais pris des tics et des habitudes de « surfeur du soleil ».
Victimes d’une sorte de claustrophobie, ils enduraient la crainte de s’attarder en un lieu où la transpiration dessine sur la peau tout un réseau de rigoles imitant les cours d’eau qui serpentent dans les champs verdoyants d’une région pluvieuse. Stressés par cette cité portuaire où les décibels col-lent par grappes bourdonnantes à la canicule tel un essaim d’abeilles à une ruche, leur motivation d’ancrage s’effaçait au profit d’un éloignement serein et rafraîchissant. Pour une obscure (?) raison, une paranoïa latente les pous-sait peut-être à s’imaginer enracinés dans une routine coupable et, se sentant incapables de faire volte face sans avoir au préalable pesé le pour et le contre, devaient-ils réfléchir longtemps avant de prendre une décision défi-nitive.
Mes jours dans cette ville brûlante étaient comptés… C’était plus qu’une intuition, c’était une conviction !
Evidemment, ils se sont bien gardés de me demander mon avis : ils ont toujours eu pour habitude de faire leurs coups en douce. Ils ne sont guère imprévisibles… c’est là leur principal défaut, une grossière erreur. Je ne suis jamais dupe de leurs manigances ; captant les deux fréquences à l’émission analogue, je devine l’élaboration des plans qu’ils ourdissent comme si je lisais dans leurs esprits conjoints (deux pensées en osmose). C’est un don du ciel, oui, sûrement pas un héritage congénital ! Un pouvoir sur eux, le seul : de près ou de loin, un lien télépathique me rattache à ce couple.
Est-ce donc cela que l’on nomme assez arbitrairement les liens du sang ? Sans doute aura-t-il circulé dans des artères d’une fluidité à faire pâlir bison futé en personne… Cet attachement génétique passe-t-il par les brumes du cerveau avant d’aller se ficher dans le cœur, flèche ardente dont on aura enduit la pointe d’un poison qui rend fidèle ?
Mais que peut-on raisonnablement exiger lorsqu’on sort à peine de l’œuf, hein ? Est-ce qu’un poussin règne sur un poulailler sans avoir fait ses preu-ves auparavant ? Sans quelques plumes fièrement dressées sur le croupion ? Doit-il, dès son éclosion, pousser un cocorico ! retentissant, histoire d’affirmer une autorité précoce et, pour l’ensemble de la basse-cour, pré-somptueuse ? Le bec désespérément scellé, j’étais condamné à attendre des jours meilleurs, et l’obéissance se transformerait petit à petit en mauvais souvenir.
Hélas, ma barbe n’apparaîtrait pas de sitôt ! Un duvet étrangement doré atténuait la couleur de ma peau, sur mes joues, mes jambes, mon torse et mes avant-bras. Un contraste pileux qu’un simple coup de lame effacerait. Rien encore qui n’annonçât l’avènement de l’adolescence, avec la mue vocale, les premiers passages du rasoir sur le menton, l’acné disgracieuse pour me défigurer, et…
La patience, synonyme d’espoir, est la qualité première des gosses.

La bonne excuse, implacable et fondamentale, s’est imposée sans que ces « fourbes congénitaux » n’aient eu le temps de manigancer un mauvais coup, de jouer une partition médiocre qui les aurait impliqués directement au sein de la cacophonie familiale. Je pense néanmoins que leur conscience – ils en ont donc une… ouf ! – en fut quelque peu soulagée.
Le sort en était jeté, et les dés pipés d’avance. On ne s’opposait pas à leurs calculs sournois… on obtempérait en silence, on abdiquait forcément. Rien n’était plus logique, plus naturel.
Je n’étais pas en âge de refuser de les suivre. C’était trop tôt !

Mes parents – puisqu’il s’agit d’eux, n’est-ce pas ? – craignent le soleil autant que la lèpre. La pâleur est leur foi, leur panache… une authentique fierté !
Peut-être sont-ils noctambules, dormant le jour à l’abri des rayons malfai-sants du « lustre de feu » – ils n’osent même pas prononcer son nom, ces givrés ! – et parcourant les rues surpeuplées de désœuvrés, d’insomniaques et de joyeux fêtards, tandis qu’il s’est provisoirement éteint.
A moins qu’ils ne soient naturellement albinos et n’aient jamais jugé bon de me l’avouer, comme si c’était la pire des tares. Ou bien (heureusement plus invraisemblable) appartiennent-ils à cette secte très à la mode actuellement, et qui fait des ravages parmi les déconnectés de la vie, les paumés chroniques :

La Geste des Sélénites !


Au début, la plupart des gens prétendirent avoir surpris ces marginaux lors d’une promenade romantique, lorsque la lune veille, sentinelle glaciale des couche-tard. Bizarrement, les autres se taisaient, doutant assurément de l’état de leur raison au moment de la surprenante rencontre. A cette heure avancée de la nuit, des substances illicites avaient abreuvé les muets, qui n’offraient aucun renseignement utile et crédible car émergeant forcément d’un rêve artificiel, d’une vision truquée.
Accompagnée de son amant visiblement plus jeune qu’elle, une femme trop maquillée – la volubile de service – déclara aux micros des médias installés aux premières loges : « Nous nous baladions main dans la main, mon fiancé et moi, contemplant le ciel, et, lorsque nous avons baissé les yeux, attirés par un bruit de cavalcade, nous avons eu droit au spectacle de ces étrangetés surgies de nulle part et galopant dans toutes les directions comme des hystériques ! Ils sautaient les bancs publics, les poubelles… On aurait dit des chevaux fous s’échappant d’un enclos ! ».
Tétanisé, le jeunot bellâtre se contentait d’approuver, hochant la tête, son regard fixant un point précis mais invisible situé entre ses pieds… Il était aisé de songer à un bonnet d’âne auréolant ce front livide derrière lequel aucune lueur d’intelligence n’avait jamais déniché l’étincelle pour s’y allumer enfin.
Egalement non dénués de lyrisme, des intervenants plus discrets précisè-rent avoir eu l’impression de croiser des ectoplasmes, des ombres enfarinées, tandis qu’un improbable bien-être les survolait, battant de l’aile. L’expression « spectres blafards » revenait fréquemment sur les lèvres, marquant les esprits… Courants d’air sur un sol poussiéreux, ces fantômes hallucinés hantaient les boulevards, et leurs ombres maléfiques s’élevaient jusqu’à des cimes insoupçonnées. Occultées par ces nuages virtuels de forme vaguement humanoïde, les étoiles accrochées au plafond n’encerclaient plus le lustre (?) lunaire.

A une cadence infernale, la liste des observateurs s’allongeait de jour en jour, revêtant l’aspect d’un catalogue, usant de l’encre et du papier. Les té-moignages étaient nombreux, accablants ; le conditionnel ne s’imposait plus. Cette secte existait bien ! Ce n’était pas un fantasme, ni le fruit de la mythomanie populaire quand il s’agit de se montrer à la télé ou de lire ses propres déclarations dans les journaux – tout ce qui donne une contenance et une épaisseur au néant. Il n’était pas question de divagations, mais d’une réalité pesante, et il fallait en alléger le danger potentiel par tous les moyens légaux.
Quelques hurluberlus en mal de reconnaissance sociale avaient même prévu de se lever vers minuit – ou de ne pas se coucher – pour aller à la pêche aux infos sur place. Ce n’était pas de la curiosité gratuite, non, car ils faisaient cela dans l’espoir d’avoir quelque chose à révéler à la presse… et de se montrer. Ensuite, ils se vantaient d’avoir participé à la grande traque des clowns lunatiques ou d’avoir délibérément écarté l’opportunité de passer à la télé. Certains poussaient le bouchon un peu loin : « PPDA voulait m’interviewer au 20 heures, mais j’ai refusé. Vous me connaissez, hein ? J’ai toujours su rester humble ! ».
Une psychose naissait, insidieuse. Plus personne ne sortait après le crépus-cule, quand le soleil n’est plus qu’un dôme rougeoyant à l’horizon ; bientôt, les rues ne seraient plus que des boyaux sonnant creux. Juste quelques in-conscients pressés de refouler leur traintrain quotidien s’aventuraient à af-fronter la terrible rumeur.

Oui, sourds aux injonctions du couvre-feu, la majorité des témoins avaient été des couples dont cette vision spectrale avait interrompu les aveux pro-metteurs et les roucoulades précédant ce premier baiser qu’ils avaient, sem-ble-t-il, programmé assez prématurément. A l’avenir, au contact de ces zombis de la nuit, on délaissera ce contexte romanesque qui aura pris une teinte beaucoup plus nuancée, une saveur moins délectable. On préfèrera renoncer, se calfeutrant dans une chambre d’hôtel comme des amants clan-destins.
Le symbole du « toit des amoureux » s’apprêtait à tomber sur la tête de ces tourtereaux aux illusions tristement humaines et confrontés, pour un soir, à la réalité du poids de la solitude sur le cerveau des âmes faibles. Chacun aura rencontré l’incarnation surréaliste d’un flash de déjanté et l’aura fuie, décampant plus promptement qu’il n’était venu à sa rencontre, guidé par le hasard. C’était à vous dégoûter des promenades à la belle étoile et des câlins à l’abri des regards importuns !

Cela évoquait un genre de carnaval macabre, un défilé de mannequins d’outre-tombe… Echappés du néant, ils harcelaient les vivants qui, à leur goût, porteraient sans doute mal le suaire une fois sonnée l’heure de l’adieu. Même invités au royaume des morts, lorsque la peau abandonne les muscles et les os à leur triste sort (et aux asticots), ces mécréants manqueraient for-cément de classe puisqu’ils auront endossé un habit sacré comme s’il s’était agi d’une pelisse d’épouvantail à corbeaux. Vêtus d’une toge immaculée, ils couraient dans tous les sens, paraît-il, slalomant entre les arbres et les véhi-cules garés, proférant des anathèmes à la face des piétons affolés…
On entendait surtout un individu grand, sec, dégingandé, particulièrement virulent et figurant toujours en pole position sur les procès verbaux de la police. Son visage blafard ressemblait au masque d’une momie ou d’un fantôme. Un succédané de Belphégor qui aurait subi une décoloration spontanée… et serait singulièrement bavard.
Il prêchait d’une voix de stentor, haut perchée, trop forte pour être celle d’un prophète : tout le contraire d’une voix molle. Plutôt celle d’un ténor alors que la représentation vient à peine de commencer et que son timbre est encore clair – plus tard, les actes se succédant, il deviendra moins… clai-ronnant. Toutefois, il lui manquait la calme assurance de l’homme sage ; et dans ces conditions, il est ardu de persuader les sceptiques, les suspicieux !
C’était indubitablement lui le meneur, le grand gourou… tel qu’aurait pu l’être Moïse s’il avait choisi le côté obscur de la force. Après avoir emprunté une voie contraire à la foi, ce haut personnage biblique, hanté par une malé-diction tenace, aurait guidé son peuple vers des horizons squattés par des présences impies.
Las, les flics écoutaient les plaignants ou les témoins d’une oreille distraite, arborant une grimace dubitative, toujours la même. Il est de notoriété publi-que que les tapages nocturnes n’intéressent pas vraiment les défenseurs de la loi et des contribuables (veuves et orphelins confondus), n’est-ce pas ? Mais c’était plus de la lâcheté que du mépris. Si le boucan émane d’une source taboue, nul n’ose le traduire par des mots simples tapés à la hâte sur une antique machine à écrire qui sent la routine, et la crue s’écoule, prend du volume, sans qu’aucune autorité ne réagisse à temps…

« Vous désirez décrocher la lune ? Peine perdue, vous vous fatiguez pour rien, nul ne peut l’atteindre. Quant au Dieu des Flambeaux, il tombera tout seul ! Et vous serez dessous. Plusieurs milliards d’entre vous. Vous serez avec lui aspirés par le néant. Les ténèbres mangeront l’Œil de Braise, l’éclipse éternelle le guette, et ses paupières se fermeront à jamais, comme si on les avait cousues. Le Cyclope au Regard de Napalm sera éborgné, aveuglé de façon à permettre la prolifération des membres de notre clan, de notre race ! Et nous serons là, tous Fils des Sélénites, pour chanter les louanges de la Dame de Glace – ô Lune Divine, ô notre Déesse de l’Ombre, ô Sirène Céleste, ô notre Reine Grise mais si Lumineuse, ô Universelle Mère ! Nous punirons votre arrogante audace. Notre lignée appartient déjà à votre descendance. Nous sommes les Elus ! La Sphère d’Incandescence s’affaiblira, s’éteindra. Son trône chancelle déjà, instable, déséquilibré. Il est grand temps que la Fille de la Nuit – ô Lune Divine, ô notre Déesse de l’Ombre, ô Sirène Céleste, ô notre Reine Grise mais si Lumineuse, ô Uni-verselle Mère ! – règne jusqu’à la fin des temps ! Gloria ! Gloria ! »

Il s’exprimait par énigmes, mais un mot était banni de son vocabulaire :

Soleil !

Sans doute lui brûlait-il la langue et les lèvres, transformant ses dents en autant de bûchers éparpillés sur ses gencives, plaines rosâtres où les incen-dies s’allument à chaque syllabe lâchée dans la nature. Sa voix tonnait, martelant la quiétude des pâtés de maisons habituellement endormis tels des groupes d’animaux d’une même race en train d’hiberner. Percutante, elle simulait une boule de pétanque que l’on propulse rageusement sur un mur, agacé par un tir maladroit, au mépris de le fissurer. Son écho ricochait d’un immeuble à l’autre, bille de flipper que nul tilt ne stoppera jamais…
Affichant une noblesse factice et une arrogance pompeuse, il ânonnait sa litanie froidement, et si vous aviez le malheur de l’écouter, votre échine se glaçait aussitôt, comme si l’hiver était déjà là, omniprésent, décalé. Et sur-tout rappliquant spécialement pour vous… pour redresser quelques poils avachis par la chaleur et le farniente.
C’était une mécanique parfaitement huilée, et cette itération orale évoquait plus un enregistrement en studio restitué à l’air libre par le biais d’un haut-parleur qu’un discours de tribun face au peuple. Les paroles qu’il déclamait étaient bien trop puériles pour sortir de la bouche d’un véritable prophète. Il ne les débitait pas, non… il les dégueulait !
Il n’avait absolument rien d’un prédicateur, ce type ! Sous un chapiteau, il aurait fait un carton en diseur de bonne aventure, en chansonnier de bastrin-gue… C’était plus un clown du verbiage qu’un manieur de prose ! Tout un cirque singé par cette longue silhouette enfarinée et bavarde échappée d’un placard de meunier où elle se sentait à l’étroit, muselée.

Les plus jeunes de cette insolite horde de fanatiques (surtout les petits mâ-les) se jetaient des bouts de craie blanche à la figure ; de toute évidence, ils gardaient les plus colorées pour l’ébauche picturale urbaine qu’ils avaient pour habitude d’élaborer sur les murs de la cité ensommeillée.
« Elles étaient phosphorescentes, et j’ai immédiatement pensé à un ballet de lucioles ! », affirma un quidam après avoir croisé ces pitres psychotiques à l’occasion d’une déambulation tardive, accompagné de son chien Dudule, qui était vraisemblablement pressé de s’oublier contre un arbre. Les ayant observés du haut de sa fenêtre tandis qu’il espérait l’apparition d’une co-mète, un adolescent crut voir en eux des nains de jardin délavés combattant au sabre laser.
« Comme dans La Guerre des Etoiles, la saga sidérale de George Lucas. J’en avais les frissons… mais plus de trouille que d’admiration. Les héros de BD projetés sur un écran de cinéma, c’est pas mon truc ! Je préfère les mangas et l’astronomie. »
Ils souriaient niaisement tels des hallucinés ou des drogués ; on aurait dit des anges (des anges démoniaques) parachutés là pour faire la fête. Une sorte de kermesse à la fois sordide et tragi-comique. Ils jouaient à être humains, avec ce que cela comporte de superficialité, d’hypocrisie et de cynisme, avant de remonter se percher tout là-haut, sur leurs nuages, une fois la récréation terminée, recouvrant enfin leur morphologie hybride… mi-enfant, mi-oiseau.
Sans le moindre effort intellectuel ou fantasmatique, on pouvait facilement imaginer qu’ils étaient équipés de cartouchières en bandoulière, des « craies hurlantes » remplaçant les traditionnelles balles au profil de requin. De stu-pides révolutionnaires d’opérette, des mutins de pacotille… Une meute de mômes grand-guignolesques, oui !
Auparavant, ils avaient tagué les murs et les voitures, brisant net leur « moyen d’expression » ; ainsi, des moignons de craie jonchaient le sol, petits cailloux ou morceaux de sucre (des douilles ?) éparpillés à dessein en un point précis durant leur délire carnavalesque. On avait dupliqué le Petit Poucet et les petits monstres étaient passés dans les environs, semant ces bûchettes ectoplasmiques afin de baliser la piste d’atterrissage réservée à l’attaque en piqué d’ombres volantes échappées du purgatoire.
Souvent, ces drôles de sauvageons poussaient les cantonniers à collection-ner les heures supplémentaires, et ils étaient obligés de bosser à l’heure de l’apéro pour rattraper le retard. Des patrons de bar plus sympas que d’autres leur amenaient parfois leur « carburant » sur place, et les verres de Pastaga se sirotaient sur le bord d’un trottoir ou carrément dans le caniveau, le balai à la main ou posé contre une poubelle.
Lorsqu’ils jugeaient le véhicule à traiter trop incolore, ces sales mioches se contentaient de rayer la surface de la carrosserie. Cela engendrait un son crissant insupportable, et on songeait tout de suite à des fauves en colère échappés d’un zoo s’attaquant toutes griffes dehors aux obstacles qu’ils ren-contraient sur leur itinéraire de fuite.
Afin de se préserver de ce bruit strident, on plaquait ses mains sur ses oreilles, car la nuit silencieuse se métamorphosait très vite en un véritable carcan pour les tympans, et pour les rares animaux présents, qui désertaient les lieux sans tarder.
Autrefois, un silence à couper au couteau régnait dans les parages, et ici précisément, il était aiguisé telle la lame ensanglantée de l’arme blanche d’un boucher qui vient de trancher dans le vif du sujet. Un royaume pour sourds et malentendants où les bavards seraient bannis ou s’exprimeraient uniquement par signes. Le paradis des muets qui, du seul fait d’ouvrir la bouche pour respirer, deviendraient hors la loi et seraient accusés d’exhibitionnisme.
On déambulait dans les rues ou sur le littoral sans mot dire, écoutant le chant muet des étoiles ou le tendre clapotis de la mer proche, s’étonnant de la qualité du silence, un sourire discret de satisfaction niché au coin des lè-vres, le regard dans le vague…

Tout à fait surprenant également, le jeu de ces vandales juvéniles ne dé-clenchait jamais de fous rires inhérents à leur tranche d’âge. Et ce petit ci-néma enfantin – enfantin mais dangereux – se déroulait sur l’écran en trois dimensions d’une immense salle à ciel ouvert. C’était un drive-in d’un autre monde où les acteurs évoluent sur le pavé, à l’horizontale, et non légèrement surélevés, tordant le cou aux cinéphiles… Là, l’incarnation de ces comédiens délurés ne sollicitait pas les vertèbres cervicales des spectateurs.
A la faveur d’un lampadaire, on n’entrevoyait qu’un rictus bête se dessi-nant sur la figure blême de ces gnomes intemporels. Ce n’étaient même pas des traits qui se dérident sur une face enjouée sous l’effet d’une bonne partie de rigolade, non, c’était l’affreuse grimace d’une immonde gargouille issue d’un conte maléfique. Il n’y avait pas d’hilarité dans leurs cris suraigus et leurs moqueries sarcastiques, et c’est ce qui effrayait le plus les noctambules croisés au gré des pérégrinations soi-disant artistiques de ces saltimbanques maudits. C’était presque une jouissance sournoise… une réaction froide, cynique.

S’exprimant par longs monologues que l’on écoutait avec plus ou moins d’attention, d’aucuns affirmèrent avoir eu affaire à des êtres déshumanisés. D’autres employèrent des termes plus forts : « Des robots, je vous dis ! » ; « Des lutins de l’au-delà, c’est clair ! » ; « Des inhumains, pour sûr ! »…
« Des vieillards de dix ans, oui… et qui ne savent s’amuser qu’au détri-ment d’autrui. Pire que des sauvageons de banlieue ! Des bambins paumés dont le cerveau, déjà bien bouffé par la drogue, n’aurait jamais évolué, vieillissant même à une vitesse folle et communiquant des informations dé-calées aux muscles du visage… Ils sont totalement décérébrés et ricanent comme des hyènes, narguant leurs victimes avant de les mordre au men-tal. », se permit un médecin très réputé dans son arrondissement. C’était le neveu du préfet, et sa femme venait d’être coursée par ces nains espiègles mais impassibles surgis du néant sans autre intention que de l’effrayer, de semer la panique dans son esprit.
Fort heureusement, les gestes obscènes avaient fui l’ordinaire de ces ter-reurs grimaçantes, et leur panoplie de fouteur de merde ne proposait aucune braguette, ouverte ou fermée, à la vue des passants. C’étaient de pudiques sans-culottes de cabaret dont la révolution ne visait personne en particulier au sein de la masse. Riches ou pauvres, tout le monde était convié à se join-dre à cette confrérie de « Pierrots lunaires »… sous peine de poursuite.

Arborant une moue maussade et dubitative chez les femmes, fataliste chez les hommes, chacun accordait son violon sur la longueur d’onde désespérée de cette sinistre musique de nuit. D’après ce bel aréopage d’intervenants empreints de tristesse et de renoncement, la solution qui s’imposait pour remettre un peu d’ordre dans cette pagaille urbaine débouchait forcément sur un affrontement sanglant entre les deux clans.
Les bébés sectaires face aux ados déjantés des quartiers défavorisés, tandis que les flics s’occuperaient des adultes – les ombres enfarinées – et, priori-tairement, de leur gourou aux allures de zombi et à la voix de stentor.
C’étaient des paroles jetées en l’air, bien sûr, sous l’effet de la colère, mais tout le monde se doutait bien qu’elles retomberaient immédiatement, fusil-lées dès le décollage et retombant, inertes, dans le marigot de l’impuissance à trouver le remède définitif contre ces deux maladies du siècle : les sectes et l’insécurité.

Saturés, les médias semblaient prêts à renoncer à parler d’eux. Peut-être pour les exorciser, peut-être parce qu’ils avaient tout dit et que personne, au niveau des sphères dirigeantes, ne prenait une décision définitive à leur sujet. Mais quelques titres ronflants fleurissaient encore à la page des faits divers, produisant tout de même leur petit effet :

Les « Adorateurs de la Lune » campent à Marseille, la cité solaire !
Le cirque des pitres sectaires continue de déployer son chapiteau à la belle étoile !
Est-ce une galéjade à la sauce marseillaise ? Les Gaulois craignaient qu’il ne leur tombât sur la tête, La Geste des Sélénites, la nouvelle secte à la mode, annonce sa chute imminente !

Au cours de l’hystérie collective, les adultes n’éprouvaient jamais le besoin de badigeonner les murs avec de la peinture… A moins qu’ils n’aient pas les finances nécessaires pour s’offrir ce « moyen d’expression » plutôt coloré, et surtout plus encombrant que celui réservé aux minots démoniaques. En d’autres occasions, tout cela aurait pu paraître hautement pittoresque. Un carnaval nocturne regroupant des ombres lunaires, sans plus. Une pitoyable mascarade !

Sur les façades, c’était toujours la même ébauche. Elaborée à la va-vite par des petits doigts nerveux et malhabiles maniant la craie comme un bourreau agite une dague sous la carotide d’un traître ou d’un ennemi. Une grande fresque représentant un ciel multicolore, avec un soleil d’un jaune criard, intense, qui, manifestement, chutait tel un météorite sur un plancher des vaches d’un vert profond. Tout était fluorescent, pour bien souligner le pro-pos pictural ; le côté vulgaire de la lumière souligné avec outrance, il était clair que l’invisibilité de la lune signifiait qu’elle s’apprêtait à régner dans l’ombre.
Evidemment, il n’y avait aucun intérêt à peindre une mer d’automne par temps d’orage sur un mur gris, si ce n’était le plaisir de créer tout un contexte sonore qui hérisse le poil et irrite l’ouïe. De toute façon, ils n’étaient pas là pour réveiller les gens, non, juste pour les convertir à force de harcèlement.
Mais où et comment s’étaient-ils procurés de telles craies ? Cela sous-entendait une organisation très structurée, malgré l’archaïsme apparent du « moyen d’expression » qui, visiblement, était destiné à impliquer la jeu-nesse dans cette opération de séduction par le mensonge et l’image. Il fallait à tout prix agrémenter le discours d’une once de naïveté, mais ce n’était pas vraiment une farce en cinémascope et technicolor ! Car des enfants jouant dans cette basse-cour de récréation ne pouvaient raisonnablement pas pas-ser pour des délinquants, tout juste des garnements en quête d’idéal et qui le démontrent en accompagnant leurs aînés. Le contraste en était saisissant… Dans un premier temps, on affole la proie pour mieux capter son attention ; ensuite, une fois qu’elle est fragilisée, on sait que sa fébrilité la rendra facile à manipuler, à contrôler… et il ne reste plus qu’à planter ses griffes.
Le coup classique. Du grand art !
Les membres de La Geste des Sélénites se servaient au hasard et n’étaient influencés ni par le rang, ni par l’âge, ni par le sexe du sujet à traiter, à en-doctriner. Ils l’endormaient au moyen de paroles redondantes et soporifi-ques, puis le ferraient comme un poisson que l’on noie, usant d’un savant traitement d’hypnose proche de l’asphyxie… C’était plus une pêche qu’une croisade !
Ils étaient opiniâtres, patients, car le moment viendrait forcément où les gens abdiqueraient, reconnaissant enfin qu’effectivement, la lune ne les tra-hira jamais, contrairement à cette boule de feu qui tombera forcément, un jour prochain, lassée d’avoir dépensé tant d’énergie et décrochée par l’épuisement…
Et la joyeuse bande défilait devant les murs, les voitures, les arbres, les camions, en rangs serrés, à la manière de collégiens qui cherchent, devant un tableau noir, à flatter à tour de rôle leur prof de dessin, traquant la bonne note, la moyenne idéale… Sauf que là, l’esquisse était toujours la même, et le support de l’œuvre de texture et de couleurs changeantes. Ils s’acharnaient en aveugles devant leur chevalet factice, peintres de l’imaginaire, de l’absurde et de la folie faussement créatrice.

Pour couronner le tout, ils portaient tous un masque de porcelaine sur-monté de deux croissants de lune ; on aurait dit quatre minuscules cornes dardées vers la voûte céleste. Ou une antenne pour capter des messages émis par Séléné… ô Lune Divine, ô notre Déesse de l’Ombre, ô Sirène Céleste, ô notre Reine Grise mais si Lumineuse, ô Universelle Mère !
Beaucoup d’entre eux avaient les cheveux saupoudrés de paillettes phos-phorescentes. Quelques-uns – sûrement les mieux placés dans la hiérarchie – étaient vêtus d’une cape qui battait dans leur dos à la manière d’un pavillon par grand vent.
Mandrake et Batman tout droit sortis de comics surannés.

Au premier abord, et même s’ils s’en défendent, mes parents (aïe !) don-nent plutôt l’impression d’être contaminés par une allergie inconnue, pour-quoi pas psychosomatique. Une attaque cutanée, oui. Une infime rougeur quelque part, et c’est du pain béni pour les dermatologues. L’épidémie der-mique est en route, pas moyen d’en détourner le cheminement inexorable. Ils s’enduisent de la tête aux pieds d’ambre solaire, de crèmes soi-disant magiques, abusent d’onguents… Des couches et des couches. Ils considèrent ces pommades apaisantes – moi, j’appelle ça des « parasols cutanés » – comme s’il s’agissait de créations divines. Rien n’est moins sûr puisqu’elles luttent contre le feu !
Quand ils se pointent, le pharmacien affiche au coin des lèvres un sourire narquois qui en dit long sur son état d’esprit. Il a déjà une main ouvrant le tiroir-caisse. Pour lui, c’est une douce musique, et il est bien le seul à l’entendre et à l’apprécier.
Il m’arrive de les surprendre tandis qu’ils se talquent, entièrement nus, juste avant de s’habiller pour sortir : surtout maman, qui poudre sans cesse son corps aux formes encore harmonieuses. Parfois, dans un silence sépul-cral, ils font trempette des heures durant dans notre baignoire remplie de lait à ras bord. Immergés jusqu’aux yeux, on les croirait postés en embus-cade, prédateurs amphibiens observant une « nourriture sur pattes » en train de s’abreuver, et leurs cheveux affleurent tels des nénuphars ensorcelés dé-rivant sur un étang maudit. Ils me font penser à des crocodiles, et je ne peux me retenir d’en sourire. A d’autres moments, ils mijotent dans de l’eau de Javel, évitant soigneusement d’impliquer les parties sensibles ou honteuses de leur anatomie, et je crains de les voir revêtir l’apparence d’ectoplasmes, d’ombres enfarinées…
Je me demande s’ils ne sont pas un peu racistes. C’est inquiétant, je sais, mais je m’en accommode. Comme du reste.
En plus de leur phobie pour le « lustre de feu » et ses rayons nuisibles (?), le bruit et la pollution les dérangent, les souillent, et Marseille n’est pas l’endroit rêvé pour que de pareils « malades » puissent s’épanouir pleine-ment ! Comme un sauna d’où on sort cramoisi, fripé, transformé en mo-mie… et fermement décidé à ne plus retourner dans ce four pour s’y dessé-cher la couenne. On se sera fait rôtir jusqu’à l’os, et la mue arborera un as-pect de pelade généralisée avant que l’érosion ne fouisse dans votre chair afin de mettre votre squelette à la torture, menaçant votre charpente et déformant votre dégaine d’humanoïde.



LES BAROUDEURS IMMOBILES

(deux ans après)


Changement d’air…

A la suite du décès de mon grand-oncle, Julius Katana, les responsables de ma présence sur cette Terre ont hérité de sa vieille ferme en Bretagne, du côté de Plovan, à deux pas du littoral.
Prononcer le mot interdit (interdit par qui ?) leur était toujours aussi péni-ble, insupportable ; résignés, ils acceptaient ce trou dans leur vocabulaire sans chercher à le combler. J’avais décidé de les imiter à ma façon, refusant d’émettre l’intitulé qui les nommerait directement tous les deux, car dire ou écrire « parents » m’écorchait le palais, la langue et les lèvres comme si je vomissais du verre pilé. Le terme escaladait mon larynx et, juste avant d’être expulsé à l’air libre, faisait demi-tour telle une bête fouisseuse aveuglée par le soleil dès sa sortie d’une galerie souterraine. Il allumait un incendie dans ma bouche, m’étouffant, puis dégringolait dans ma gorge à la manière d’un gros caillou qui, lancé par un gosse espiègle, dévale un toboggan. Je craignais également qu’il ne réveillât de sournoises douleurs dans mon poignet, stylo en main. Il mettrait mes phalanges à la torture ; mes doigts fumeraient, un feu interne les consumant tandis que ma dextre survole la feuille de papier où je m’apprêtais à le noter…
Je n’avais jamais éprouvé pour eux une quelconque affection, et cela ne semblait pas réellement les déranger, ni même les perturber. A plusieurs reprises, j’avais démontré mon indifférence à leur égard, mais ils étaient restés de glace, figés sur le piédestal d’un utopique acquis familial. Une ci-gogne s’était égarée dans un ciel d’orage avant de me parachuter au sein de ce foyer (?). Cette image me plaisait bien et je ne me privais guère d’en élaborer d’autres du même acabit. J’aimais tout particulièrement l’idée du lest largué par un nuage obèse et poussif car, libérée de ce fardeau, cette baleine volante recouvrait enfin sa grâce naturelle. Une baudruche qu’un gamin lâche, distrait par une nouvelle attraction foraine…

Grand-tonton Katana connut, paraît-il, une mort atroce, suspecte, auréolée d’un mystère sanglant qui, en son temps, défraya la chronique locale, ali-mentant les ragots. Il fut question de suicide parce qu’on l’avait retrouvé assis devant son poste de télé, les bras ballants, les jambes allongées devant lui, la tête penchée sur son épaule gauche, un sabre japonais réservé aux Samouraïs planté dans l’abdomen selon le rituel du hara-kiri.
Mais la police émit des doutes à cause de la télévision éteinte. Pourquoi Julius Katana aurait-il pris la peine de se planter (?) devant cet écran sans vie, pour se trucider dans la foulée, hein ? Et d’une manière aussi… pitto-resque. Il ne s’était tout de même pas levé, dans un dernier sursaut, empê-chant ses tripes de déserter son ventre au moyen d‘un coussin – avec ses mains peut-être –, pour presser un… bouton. Geste qui, dans un autre contexte, lui aurait fait économiser de l’électricité. La télécommande se trouvait à trois mètres de là, posée sur un vieux buffet rongé par les termites. Non, tout cela était totalement surréaliste ! De plus, pas la moindre tache de sang ne balisait l’hypothétique parcours du mourant. Et le coussin ?
Nulle empreinte étrangère sur le manche de l’arme fatale, ni ailleurs ; aucune trace de lutte, rien de probant. Le flou total ! Et puis, il faut bien reconnaître qu’il est plutôt malaisé de se triturer les entrailles lorsqu’on a le cul vissé sur un fauteuil.
Les flics avaient même vérifié, par acquis de conscience professionnelle, quelle chaîne avait été captée la dernière fois que le téléviseur fut allumé. Une cassette était engagée dans le magnétoscope : elle était vierge. Est-ce bien normal d’engager une cassette vierge dans un magnéto, sans rien programmer, juste avant de se suicider ?
L’inspecteur Flamand, qui avait mené l’enquête, afficha une bonhomie baroque en déclarant : « Je m’attendais plutôt à découvrir une vidéo du style Les 7 Samouraïs… ou Soleil Rouge, tiens ! Ah ! Ah ! Ah ! ».
Son rire percutant ébranla les murs. Une fois de plus, il profitait du contexte pour imposer son humour basique, dont il abusait, et ses connais-sances cinématographiques, que ses collègues jugeaient insuffisantes.
Faute de preuves, on classa très vite l’affaire. On n’annonça la mauvaise nouvelle à mes parents (déglutition douloureuse !) que fort tard. Toutefois, pour une obscure raison, moi, Francis Maraval, je ne fus pas immédiatement prévenu par… eux.
La date officielle du décès nous fut transmise par le notaire… pour une histoire de succession.

Grand-tonton avait autrefois travaillé au Japon, sur des plates-formes pé-trolières, et, en plus de cette arme redoutable, il avait ramené du pays du Soleil-Levant le concept de ce pseudonyme, Katana, qui s’y rattachait, ainsi que d’étranges pratiques ancestrales inhérentes à cette culture.
Son véritable nom était Julius Maraval. Oui ! Maraval… comme nous !
Donc, sans avoir levé le petit doigt, nous sommes devenus les nouveaux propriétaires de ce refuge métamorphosé en abattoir et, contrairement aux autres, cette tragédie ne me laissa pas de glace. Ils étaient tellement heureux d’être là qu’ils faisaient abstraction du motif de notre venue… Visiblement, ce deuil subit arrangeait leurs affaires et, lorsqu’on les côtoyait au quotidien, ils ne s’en cachaient pas, au contraire. De toute façon, Julius n’était pas un fan du lèche-bottes familial ; il n’était descendu qu’une fois à Marseille, daignant nous rencontrer. C’était suffisant pour ne pas mériter le respect, encore moins leur estime. Le but de sa visite ne m’avait jamais interpellé, et j’acceptai l’événement sans sourciller, en gosse sage et discret. Soumis. A l’opposé de ce que je suis, en vérité !
Depuis que je suis en âge de comprendre la portée de la consanguinité, je constate avec regret que ce fut là un instant précieux, magique. L’unique occasion de le voir en chair et en os… et en vie. Je l’avais trouvé froid, dis-tant, assez noble d’allure, et cela ne confirmait pas ses états de service. Il donnait l’impression d’être le gardien d’un secret si lourd à porter qu’il l’avait accroché à son ombre. Il devait être quelqu’un d’important, un grand chef dans sa partie : un ingénieur des forages pétroliers, je crois.

Désormais, cette baraque nous tendait ses bras tentaculaires, et le moins que l’on puisse dire, c’est que l’enfant se présentait mal. Sans parler de ces horribles corbeaux qui nous survolaient, dessinant dans l’espace des arabes-ques d’avions chasseurs en quête de cibles au sol. Leurs plumes noires ne semblaient s’agiter que pour nous faire de l’ombre, nous avertir ou nous mettre à l’épreuve. Ils s’apprêtaient à nous bombarder… nous, tout spécia-lement… et personne d’autre ! De véritables cocottes en papier volantes, comme trempées dans de l’encre de Chine ou du goudron. De loin, leur bec évoquait une mine de crayon, mais en y regardant de plus près, il était clair qu’il dissimulait une tête de missile miniaturisée. Aucun épouvantail n’était en vue, et ils s’en donnaient à cœur joie. Ils (elles ?) émettaient des cris rau-ques et menaçants ; certains, perchés sur des barrières ou des fils de fer bar-belés, claquaient du bec, effrayant les mouettes. Et pas que les mouettes…

Jadis, peu avant la guerre de 14-18, à l’endroit même où aujourd’hui se dresse Pretty Home, de riches marins britanniques firent bâtir un bordel par des mercenaires qu’ils arrosèrent d’or. Ainsi, après leurs longs périples sur des mers inhospitalières, ils s’occuperaient agréablement à préparer leur prochain voyage. La Perfide Albion n’autorisait pas de telles errances libidi-neuses sur ses pseudo-terres sacrées, aussi valait-il mieux enraciner son plaisir chez les ennemis héréditaires, les froggies, qui s’apprêtaient à devenir de sûrs alliés dans la lutte contre les « casques à pointe ». Entre une soirée abondamment arrosée et une aube migraineuse, les matafs prenaient du bon temps dans les bras de créatures de rêve ressemblant étrangement à ces figu-res de proue si obsédantes au cours de leurs songes érotiques. Imitant des puceaux, ils maculaient leurs draps, et souvent, des horizons nouveaux, des territoires inconnus se dessinaient sur l’étoffe à la faveur d’un sommeil peu-plé de déesses de bois…
Les Bretons du cru avaient mis la main à la pâte et avaient été grassement payés en nature ; pour remercier ces « héros de la truelle », les plus jolies filles de La Clauzinette s’offrirent gracieusement durant quelques nuits. C’est à l’issue de la seconde guerre mondiale que cette maison close campa-gnarde fut rasée, et que les fondations furent récupérées pour construire une ferme. D’aucuns auraient aimé y voir pousser une taverne où on aurait servi le cidre et la bière à foison, mais pour des raisons stratégiques, le maire de Plovan s’y opposa. On le réélit pour le remercier d’avoir mis son veto ! Il était très ami avec un célèbre homme d’état anglais…
Quelques années plus tard, des pêcheurs y avaient élu domicile par familles entières, avant que Julius ne les déloge, moyennant finances, de leur havre de paix empoissonné. Tout d’abord, il le restaura, puis, nanti d’une frénésie de grimage, le maquilla en nid douillet où reposer ses vieilles ailes fatiguées d’avoir trop battu dans le vent. Un véritable lieu de retraite, un petit ermi-tage… Il l’avait incroyablement bien retapé et donc rebaptisé Pretty Home. Maintenant, cela sentait bon le parquet propre et ciré, et les relents de ha-reng ou de morue s’étaient évaporés avec le souvenir d’un passé olfactif que l’on efface pour éviter la nausée chronique… ou la nostalgie.

Mon père et ma mère (gros effort !) n’ont pas hésité plus d’une minute : ils se sont précipités sous ce toit paradoxalement plus clément, oubliant le sui-cide de Grand-tonton, les conséquences de cet acte morbide, l’ombre néfaste qui planait entre les murs… Ils m’entraînèrent dans leur sillage sans me demander mon avis, comme d’habitude viscéralement programmés pour demeurer sourds aux protestations que je me suis bien gardé de leur infliger. Ils auraient été trop contents de démolir mes arguments, et je me refusai à leur apporter cette satisfaction béate. Les coups d’épée dans l’eau ne sont pas mon fort… ni ma faiblesse ! Moi, je préfère trancher dans le vif du su-jet !
Peu importait l’origine de leur présence à Pretty Home : pour eux, c’était une cynique aubaine, le geste positif d’une providence macabre. Un destin subitement favorable alors que leur patience s’étiolait, tout espoir emprun-tant des allures de renoncement, cheval fourbu prisonnier de l’écurie en flammes que l’incendie dévore. Ainsi, grâce à (?) ce deuil tombé du ciel, ils quittaient un territoire de canicule pour rejoindre un pays de grisaille.
La nuit en plein jour ! Enfin un domaine sans… lustre !

Julius Katana était le plus solitaire de tous les vieux loups de mer des envi-rons, à tel point que le monde extérieur ne représentait plus pour lui qu’un immense bouillon de culture. Ce n’était pas un marin, non, pas l’un de ces marins qui, de retour sur le plancher des vaches, éprouvent le besoin de vi-siter un joli coin perdu que la moralité réprouve, pour y soulager de trop nombreuses et frustrantes semaines d’abstinence. Il préférait abuser du rou-lis anarchique et sauvage des océans capricieux, celui de l’amour hygiénique ne l’effleurant même pas. Il n’avait pas d’amis : les animaux de compagnie lui donnaient des boutons, les autres le laissaient indifférent… Même ses proches, il les considérait comme des parasites, car ces choses inutiles s’octroient le droit d’empiéter sur votre territoire, s‘immisçant dans votre vie privée au nom du lien consanguin afin de mieux la surveiller. On com-mence par l’espionner, ensuite on exploite des situations spécifiques pour l’orienter à sa guise, la manipuler… Oui, d’authentiques microbes sur pattes qui piétinent nerveusement les plates-bandes les plus personnelles et les plus précieuses de votre jardin secret. La curiosité dévorait le monde et cet appétit l’agaçait, lui donnait envie, par réciprocité, de mordre à pleines dents dans cette mappemonde d’intérêt outré. Croquer dans cette part de maniaque insolence, gâteau acidulé qu’il devenait urgent de réduire en miettes, de digérer, renforçait son inappréciable désir d’intimité !
Un jour, il avait craché sa tirade préférée à la face d’un interlocuteur croisé au hasard d’une balade sur la côte. C’était un pêcheur du dimanche, un mec venu là plus pour décompresser que pour attraper de la poiscaille.
« Je vous cause des gens qui consomment votre oxygène tandis que vous fumez, tranquillement allongé dans un hamac, sans rien demander à per-sonne, et vous pensez immédiatement que le tabac est bien plus inoffensif que leurs vains palabres, leurs commentaires dérisoires… Ils osent vous donner des leçons qu’ils ne s’appliquent pas à eux-mêmes, se permettant de vous conseiller de ne pas mettre votre pipe à la bouche sous prétexte que cela ronge les poumons ou provoque des gerçures aux lèvres, alors qu’en réalité, c’est pour se préserver de cette pseudo-pollution que vous êtes censé leur infliger. Mais ils sont vraiment trop lâches pour vous le dire crûment en face, donc ils biaisent, empruntant des chemins de traverse, des raccourcis afin de mieux vous culpabiliser… Non, leur égocentrisme les empêche de se rendre compte que ce sont eux les pollueurs, et que l’économie de parole aère le voisinage !
Et le sel, croyez-vous que c’est un cadeau pour les bronches et la peau, hein ? Vous vous en foutez du sel, n’est-ce pas ? Tant qu’il ne bouffe pas votre propre épiderme, il peut à loisir dévorer celui des autres, les transformant en lépreux au souffle court ! »
L’individu, effrayé par tant de véhémence, avait aussitôt pris la fuite, abandonnant son attirail et ses rares prises sur la grève.
Je suis persuadé que Grand-tonton en a ri plus tard, une fois sa promenade terminée, lorsque l’ironie remplace la colère et que l’on se félicite d’avoir pris un bon bain d’iode.
« C’est comm’ça qu’on s’débarrass’ d’un microb’ ! »

Pour tout le monde, Grand-tonton était un être fruste, un aigri. A n’en pas douter, il était encore puceau et mourrait dans le même état ! En tout cas, à l’époque, c’est le bruit qui courait dans la région… au triple galop. Mais il se moquait royalement de l’opinion des autres, vomissait les a priori et les ragots ; au contraire, il prenait un malin plaisir à les alimenter. Plus qu’un paradoxe, afficher une sale image de soi-même est un vice d’exilé, un luxe d’ermite.
Il se murmurait qu’au Japon, durant ses périodes de repos, il taquinait la plume, l’encre et le papier. Dehors, la plate-forme pétrolière sur laquelle il bossait, grand sourcier de l’or noir, reposait telle une île de ferraille sur une mer de nuit dont la couleur, dans la journée, évoquait l’acier.
Je n’appris que beaucoup plus tard la réelle motivation de sa venue à Mar-seille : il devait rencontrer un éditeur local qui comptait publier ses aventures de « marin fixe ». Les Editions Jets d’Encre étaient spécialisées dans les récits de haute mer, et Grand-tonton, plus épouvantail qu’oiseau de malheur, avait vécu dans son immobilité professionnelle toute relative des scénarios hautement intéressants sur un plan strictement littéraire.

En surface de ces eaux lointaines, il était monnaie courante d’être attaqué par des pirates nippons et, quelquefois, des ouvriers tombés à la baille étaient secourus par des dauphins, tandis que d’autres se métamorphosaient en goûter pour les requins attirés par le sang et tenaillés par la famine des grand fonds. Dès lors, des combats dignes de la Rome antique s’engageaient entre ces deux espèces, gladiateurs des fosses marines, pour la survie d’une poignée d’humains, et le spectacle valait son pesant d’or…
A d’autres moments, des familles entières de malheureux îliens se dépla-çaient jusque-là ; juchés sur des sampangs en piteux état, sans la moindre godille, avec pour unique moyen de propulsion leurs mains usées jusqu’à l’os, ils venaient vendre leurs propres gosses, filles et garçons. Ils étaient aussitôt refoulés, renvoyés à leurs chères études avant même d’avoir eu l’opportunité de négocier le prix de la… marchandise.
Un jour pourtant, il y eut un grave incident avec le père d’une geisha d’opérette. Pendant qu’on lui faisait comprendre qu’il était aussi indésirable (?) que sa gamine, il tenta rageusement de planter un katana dans la carotide de Grand-tonton. Avant de commettre l’irréparable, l’homme récalcitrant fut maîtrisé à grand peine puis rejeté à la mer ; mais Julius avait conservé ce sabre qu’il trouvait fort à son goût. La présence d’une arme inestimable (volée ?) dans les paluches d’un pauvre hère offrit une vision absolument surréaliste de la scène. S’il l’avait revendue, elle lui aurait rapporté beaucoup d’argent, évitant le troc sordide qu’il imposait à sa proche descendance…
Proposés à des étrangers privés de repères, ces ersatz de poupées gonfla-bles sont plus les victimes d’un système basé sur la facilité que des êtres réellement méprisables. Ainsi, pour le prix d’un bol de riz, on obtenait dix minutes de plaisir contre nature. Malgré tout, plus tard, à la mort de leurs parents, ces « enfants-objets » deviendront soit de bonnes épouses, de res-pectables mères poules, soit de parfaits papas gâteaux…
Quant à ces mecs dans la force de l’âge, probablement ressentent-ils, éloi-gnés de leur femme et de leur culture, un manque flagrant de tendresse (?), et l’appel de la chair est si fort qu’ils deviennent subitement amnésiques, comme assourdis par ce cri du corps. Au début, cette urgence n’est pas envi-sageable, on l’a écartée d’office de son emploi du temps, on a pensé s’accoutumer au manque grâce aux caresses en solo ; cependant elle est là, titillant l’instinct, réclamant son dû… Impuissant (?) et lâche, on cèderait volontiers à ses avances, mais heureusement, le sens du devoir se charge de détourner ces mauvaises pensées que l’on chasse définitivement d’un revers de main, comme une mouche, en contemplant la photo de sa femme restée au pays.
De plus, le règlement interdisait à des gens non habilités – dont la signature ne figure pas au bas d’un contrat spécifique – de mettre un pied sur la plate-forme… et encore moins lorsqu’il s‘agissait de commerçants du sexe.
Parfois, on prenait en pleine poire une bonne douche d’eau de source alors qu’on s’attendait à une giclée d’or noir, et il n’était pas rare d’assister à l’apparition au sommet du geyser de grenouilles, de rats ou de couleuvres qui retombaient aussitôt sur le pont du derrick où ils rebondissaient à la manière de jouets en caoutchouc. L’impatience de surprendre la Terre en train d’éjaculer son carburant était déçue et on baissait la tête, boudant à la ma-nière de gamins à qui on vient de refuser des bonbons…
Là-bas, les tempêtes étaient si virulentes que l’on éprouvait très vite le be-soin de fixer ce combat contre les éléments déchaînés sur les pages d’un carnet de bord. Cela arborait un côté décoiffant digne d’un cataclysme de fin du monde et à même de figurer sur un support commercial à condition d’être rédigé avec talent. La pointe du stylo grinçait horriblement sur la feuille encore humide de l’eau du ciel qui s’était accrochée par grappes de gouttes dégoulinantes aux vêtements de l’auteur. On s’épanchait d’une main tremblante, exagérant à peine sur les détails de l’affrontement ; les doigts crispés, on écrivait jusqu’à ce qu’une crampe gâche la fête. Certains avaient encore la force de mentionner au crayon : « à suivre »…
Les doux dingues de l’équipe espèreront l’arrivée tonitruante de Godzilla, l’attaque d’un calmar géant, un combat de pieuvres mutantes, une course d’hippocampes – on ferait des paris –, le ravitaillement en repas princiers et divins nectars par un sous-marin bourré comme une huître, voir un baleinier coulé par un cachalot revanchard, recevoir l’aimable visite de Neptune (Po-séidon ?) en personne… En vain !
Sans parler du chant érotique des sirènes orientales. Divas lascives pous-sant la note jusqu’à l’extase (la Callas et ses clones), elles vous lieront par le charme hypnotique de leurs intonations à un héros légendaire d’un autre temps. Votre peau se hérissera de poils dressés tels des clous qui, par la suite, se planteront dans le mât auquel on vous aura solidement attaché. Sauf qu’ici, une araignée de métal a tissé sa toile… et rien n’est en bois ! On aura au préalable organisé un tirage au sort pour désigner celui qui ne se bouchera pas les oreilles avec un walkman.
Et l’invasion des bigorneaux sera, paraît-il, imminente, presque souhaitée par cet équipage de « dingonautes ». Ils escaladeront la charpente de fer rouillée à l’aide de leurs pseudopodes pédonculés, laissant derrière eux des traces corrosives qui mettront à mal le squelette oxydable de l’édifice… Tout s’effondrera, et ces masos du bout du monde couleront à pic dans l’espoir d’être repêchés par des naïades aux yeux bridés et aux mains baladeuses.
Et pourquoi pas un parachutage de sumos afin de tester la fiabilité de l’ouvrage métallique conçu par l’araignée, hein ?
Mais on craignait par-dessus tout qu’un kamikaze surgi de nulle part ne fondît sur la plate-forme à l’issue d’un piqué à la trajectoire savamment cal-culée, après que les ouvriers eussent croisé, juste avant l’impact, le regard halluciné du pilote où se reflétaient la drogue du fanatisme et la haine du soldat de la mort. La peur ne figurait pas sur la liste des émotions intercep-tées en une fraction de seconde sur la face bestiale et grimaçante du Jap !
Oui, tous les moyens étaient bons pour écarter la routine, et la tristesse que ce sale boulot décalquait sur les esprits préoccupés semblait, par moments, s’effacer au profit de l’imaginaire débridé (?) de chacun. Toutefois, le blues apparaissait par petites touches mesquines, et on se sentait subitement isolé ; face à l’image de cet ennui que l’on cultive durant les épisodiques plages de repos, on baissait les yeux, reniant son propre reflet. Le temps d’un soupir, on abdiquait. Trop lourde, l’envie de quitter le navire pesait sur le moral, ouvrait des portes de sortie. Dès lors, les autres n’étaient plus que des ombres qui s’activaient vainement, des présences fluctuantes, incertaines… On aurait dit une île déserte où les rescapés d’un naufrage ont été condamnés par un sortilège à devenir invisibles et muets. Un pantin nommé destin avait mal choisi le lieu de l’accostage, qui était un site maudit, et on les avait punis comme si c’étaient eux les manipulateurs des ficelles de cette marionnette désarticulée.

Surnommés dans les ports « les baroudeurs immobiles », ces hommes du large vivaient six mois par an sur une mine flottante, travaillant dur tels des forçats du pétrole, et s’en accommodaient grâce à leur imagination. Les dis-tractions mises à leur disposition ne leur suffisaient plus ; le besoin impératif de s’évader par la prose comblait le grand vide où ils auraient pu s’abîmer… La plupart des « sceptiques de la plume » poussaient le zèle jusqu’à mimer leur désappointement à la manière du théâtre nô. Mais, nonobstant le goût prononcé pour l’écriture en phonétique qu’ils avaient attrapé comme une mauvaise maladie en s’exprimant sur Internet, dans les salons virtuels, ils réclamaient sans cesse de quoi gratter du papier.
A la veillée, dans les cabines, à la faveur d’un lumignon, on tenait des journaux intimes où ceux qui ne possédaient aucun don de conteur gri-bouillaient des mots saturés de fautes d’orthographe, des phrases sans queue ni tête... Cela créait dans les coursives une atmosphère de complot, de muti-nerie. Plus tard, ces moignons de littérature jetés à la hâte sur le papier ré-veilleraient en eux des souvenirs agréables ou à refouler sur l’heure au fin fond de leur conscience. Mais c’était sans importance puisque cela avait suffi à leur bonheur ; éphémère, il aura été aussi frais et lumineux qu’une oasis dans le désert. C’était à la fois un échappatoire, une drogue… et leur minimum vital.
Au coin du feu, à l’occasion des congés ou d’une douce retraite, leur pro-géniture frémirait à l’évocation de ces fabuleuses péripéties que seul un héros légendaire (Ulysse ?) peut modestement endurer en souriant.
Pour l’instant, ils existaient par la plume, et le bruit de la pointe Bic qui courait sur le papier quadrillé, évoquant la fuite d’une souris, leur rappelait le bon vieux temps de l’école, lorsqu’ils notaient fébrilement les cours de l’institutrice. Ces coquins, quelquefois, zieutaient sa jupe pour vérifier si elle n’était pas un peu remontée sur ses cuisses, histoire d’avoir en point de mire l’étoffe blanche que leur instinct sacralisait, et pourquoi pas, la véritable cible de leur convoitise. L’estrade où elle était assise était surélevée, et il était inutile de simuler la récupération d’une gomme tombée sous le bureau, la tête penchée jusqu’à toucher le sol de la classe, les cheveux balayant le parquet, pour lorgner l’interdit. Ses jambes étaient si joliment croisées que les doigts tremblaient, provoquant les crissements suspects d’un stylobille qui déborde sur le pupitre, car évidemment, à force de regarder ailleurs, on oubliait d’aller à la ligne…
Sur la plate-forme, chacun s’exprimait avec les moyens du bord : niveau d’instruction, pouvoir de création, désir de survie par le verbe… Pendant que Julius Maraval – car, à l’époque, il n’était pas encore Julius Katana – enregistrait mentalement ce qui deviendra plus tard Le Derrick du Diable, les autres se caparaçonnaient d’une armure d’écriture, confectionnant un blindage mental par l’affabulation. Un genre d’exutoire, oui… une échappée belle !
Ici plus qu’ailleurs, la solitude est la mère des fantasmes, mais l’isolement aide un homme à dessiner sa vie !

Les touristes en vacances dans le Midi, la plupart fans de récits exotiques, prenaient un malin plaisir à suivre sur le papier les pérégrinations de qui-dams téméraires qui, là-bas chez les « Jaunes », se mesuraient aux dangers inhérents à cette région du globe. Avides de vibrer en solitaire, le courage de ces adeptes du farniente se situait uniquement au niveau des yeux, et, avec ou sans lunettes, ils en usaient, vivant par procuration des aventures virtuel-les qu’ils seraient bien incapables d’assumer dans la réalité. Vautrés sur des rabanes et tout auréolés d’un étrange parasol dont la forme évoquait un champignon géant, ils s’identifiaient à ces illustres inconnus aux dents lon-gues, griffant le sable de leur main libre lorsqu’un point brûlant de l’histoire allumait une étincelle dans leur cerveau fonctionnant au ralenti. C’était un monde qui attirait au loin les mercenaires au sang chaud et donnait aux pleutres l’envie de rester à quai ou scotchés ventre à terre à une plage où ils ressassaient de torrides souvenirs d’adolescence. Ceux qui ne sortaient en mer que pour taquiner la poiscaille emportaient un bouquin qu’ils parcou-raient distraitement en attendant qu’il y ait de la friture sur la ligne. Une fois leurs pénates réintégrés, les pilotes des navettes desservant les îles s’affalaient sur leur lit, le turbin rangé au rayon de la mémoire quotidienne, et, délaissant une épouse, un fils, abordaient (?) sans tarder Le Derrick du Diable, le premier roman de Julius Katana. Ainsi, en pyjama, la tête profon-dément enfoncée dans un oreiller moelleux, les charentaises suspendues aux gros orteils, ils rêvaient d’horizons prédateurs avec, affichées au menu, des courses au trésor et des chasses à l’homme sur des vagues hautes comme des montagnes.
L’éditeur marseillais imposa un pseudonyme à Grand-tonton qui, se fâ-chant, refusa tout net celui proposé : Jules Marsouin. Il dut négocier âpre-ment pour obtenir gain de cause car, fétichiste, il tenait tout particulièrement à conserver l’autre, le vrai. Il s’était habitué à lui, se l’était approprié au pays du Soleil-Levant, le faisant naturellement sien, et il était hors de ques-tion qu’il l’abandonnât pour emprunter celui d’un… animal marin. Il y était attaché par un lien très étroit, fort, et une complicité énigmatique était née, au point qu’il lui arrivait d’oublier carrément son blase de naissance.
Il était d’une discrétion exemplaire et considérait que la lecture représentait une sorte de saine curiosité qu’il ne jugeait pas déplacée. Il se permettait même de la recommander aux potes de passage qui, hélas, ne l’écoutaient pas, prétendant avoir d’autres chats à fouetter. Mais, en conseillant cette indispensable pratique intellectuelle, il avait eu l’impression de se rendre utile.
L’envie de découvrir l’intimité aventureuse d’un « héros de surface » ne revêtait rien de dérangeant en soi : affronter ses vieux démons est au moins aussi périlleux que croiser des squales affamés au cours d’une plongée. Pour lui, cela symbolisait plutôt un désir légitime d’évasion par la pensée… pour le narrateur et pour le lectorat. On ferait abstraction de l’individu, pour ne s’intéresser qu’à la géographie des lieux et aux péripéties qui s’y déroulent. Sur le feu de l’action, peu nous chaut de savoir si le personnage central d’un roman médiéval en train de terrasser un dragon habite un donjon, un moulin à vent ou une écurie. L’essentiel, c’est l’action, pas le lieu où il crèche ni si sa femme est fidèle en son absence, pendant qu’il guerroie ! Il serait malséant d’étaler sa vie privée tandis qu’il lutte pour sa survie…
On pourrait également se dire : « Finalement, tout cela n’est pas si terri-ble… J’aurais pu endosser le costume du héros sans passer pour un mytho-mane puisqu’il suffit de rêvasser pour être célèbre ! ». Cela donnerait des idées aux douaniers, aux marins-pêcheurs, aux chauffeurs de taxi, et certains écriraient leurs mémoires, donnant du relief à un métier ingrat ainsi qu’à leur existence…

Nous avons emménagé à Pretty Home en plein été, plus précisément au mois d’août. En cette période de l’année, les averses sont rarissimes même en Bretagne ; néanmoins, des nuages se hasardent parfois au-dessus des têtes à l’heure où, ailleurs, le soleil (le fameux « lustre de feu », n’est-ce pas ?) crache son napalm sur les peaux qui s’offrent en sacrifice aux plages de l’autodafé. Donc, nous n’avions pas changé de roche à la bonne saison et mes parents (la résignation me gagne) n’avaient pas eu à s’acclimater tout de suite. Ils ont attendu le début de l’automne – ce sont eux qui s’attendaient à une amélioration, pas moi ! Nous n’étions pas passés de Charybde en Scylla mais, pour quelques degrés de moins, le point de chute de la migration semblait avoir été mal calculé dans l’espace… et pour le temps. Il ne pleuvait pas : la belle affaire !
Nous avions quitté Marseille en catastrophe car une vague de canicule était annoncée, et le nord-ouest de la France allait assurément, d’après la météo, être épargné par ce fléau pyromane. La nature est capricieuse, espiègle lors-qu’on tente d’anticiper ses réactions ; elle est farouche et aucun appareil sophistiqué ne peut l’asservir pour mieux la dompter. C’est comme un ro-man écrit en braille offert à un homme-tronc. Nous n’avions plus aucune raison de rester dans le Midi, et attendre l’automne, c’était reculer pour mieux sauter. De plus, il fallait préparer la rentrée des classes… du collège, plus exactement.
Ce jour-là, le rayonnement était relativement faible mais assez présent pour qu’on accuse le coup. Le traître lançait des fléchettes embrasées qui allu-maient des petits foyers d’incendie sur la peau, faisant baisser le regard si on osait toiser l’archer après avoir ôté ses lunettes pour vérifier la source de cette volée de traits. Un simple coup d’œil et vous subissiez une nouvelle séance d’acupuncture autrement plus douloureuse ! Dans la foulée, vous étiez contraint de marcher en fixant le sol tel un funambule ; aveuglé, vous risquiez de percuter quelqu’un, un poteau, une poubelle, une chaise si vous déambuliez devant un bar… Vous pouviez également rater le spectacle allé-chant d’une jolie poupée qui se déhanche de façon provocante en vous croi-sant, court vêtue, arrogante. Apparemment, il y avait plus de roulis sur les trottoirs qu’au sommet des vagues. Ici, la mer frisait le calme plat : « une mer d‘huile », comme on dit à Marseille, sur les quais du Vieux-Port.
La lumière était voilée mais suffisante pour couvrir de frissons d’angoisse les allergiques de l’épiderme.

Pretty Home était situé à deux pas d’une plage et les cris des vacanciers nous parvenaient après avoir survolé les dunes à la manière d’un grand oi-seau de feu qui plane, les plumes en éventail, arrosant le paysage de sa fiente de lave. « Les décibels brûlent les tympans », aurait écrit Serge Brussolo, un auteur de romans vénéneux dont je suis fan, m’abreuvant de ses poisons de lecture jusqu’à plus soif. La maison n’était pas effrayante mais on se rendait très vite compte qu’il s’agissait d’un lieu propice aux énigmes irrésolues, aux mystères non élucidés… Sherlock Holmes n’était jamais passé par ici, et cela se devinait tout de suite. Trop d’incertitudes projetaient dans les pièces des ombres chinoises menaçantes ; l’écran d’un cinéma où ne seraient programmés que des mauvais films d’épouvante eût aisément trouvé sa place dans la salle de séjour. La nuit, des poils poussaient sur les meubles, qui se déplaçaient sur leurs pattes de bois, rampant dans l’obscurité, des fourchettes vous sautaient à la gorge, surgissant d’un tiroir, les rideaux se transformaient en toiles d’araignée, le pot de fleurs libérait une plante carnivore… Ce n’était sans doute qu’une hallucination générée par l’angoisse : les cerveaux fertiles se repaissent de ces illusions d’optique, pour les ranger au rayon des fantasmes. Mais peut-être cette demeure était-elle hantée par le spectre d’un boucanier qui, jadis, sema des mirages sur les flots afin d’égarer les navigateurs. Pour cet acte de naufrageur, il aura été condamné par un tribunal de divinités marines à errer éternellement ici, sur le plancher des vaches, entre quatre murs. Après, en raison de sa bonne conduite, son pouvoir lui aura été restitué, et le voilà profitant de ce sursis pour l’exercer dans le monde du concret avant de retourner aux affaires, ingrat, sur l’élément liquide.
Des tableaux représentant des barcasses échouées – à cause du « semeur de mirages » ? – et des galions éperonnés par des vaisseaux pirates étaient ac-crochés aux murs, bâillant sur un univers glauque d’engloutissement. Des photos d’épaves ornaient lugubrement une commode d’époque ; au milieu des clichés, dessinée au crayon, trônait l’ébauche du Titanic. Mais la patte de l’artiste était si hésitante que les contours du célèbre paquebot étaient noyés dans une brume indirecte où, si on fixait l’œuvre attentivement, la glaciale silhouette de l’iceberg prédateur apparaissait en arrière-plan. La tapisserie était maculée par endroits, et il était clair que les œuvres picturales (des croûtes ?) avaient laissé s’écouler l’humidité par les fuites de la patine du temps.
Dès le premier jour de notre arrivée, impressionné par cette atmosphère de musée maritime, j’imaginai que lorsque le brouillard s’épaississait dehors, les eaux s’écartaient à l’intérieur, pour ouvrir le passage aux navires sinistrés au sein des cadres. Ils s’enfonçaient en provoquant des remous dignes du magma, quand le cœur de la Terre rate un battement. A la dérobée, sortant de l’onde, une main géante (celle de la divinité marine qui a désigné, accusé puis condamné le boucanier ?) agrippait le gouvernail d’une vieille barque où roupillait un pêcheur, propulsant le frêle esquif vers le grand large afin de le jeter sur les brisants.
Moins effrayante, la réalité me rattrapa aussitôt, intransigeante. La décep-tion fut si grande que je boudai toute la soirée, recroquevillé dans un coin sombre de Pretty Home…
Les chambres et la salle de bains se trouvaient à l’étage, et au fond du couloir, un banal escabeau vermoulu était posé là tel un totem d’un autre âge. D’aspect indéracinable, il s’élevait mollement jusqu’à un réduit blotti sous la partie basse du toit de chaume – l’entrée se trouvait à un mètre cinquante au-dessus du sol du palier. Partant de là, une échelle de fer grignotée par la rouille montait jusqu’à une sorte de cagibi qui, après que l’on eût grimpé une poignée de marches incrustées de coquillages et de galets, aboutissait à la porte d’un grenier. Visiter l’ancienne ferme retapée de Grand-tonton, c’était déambuler dans un sous-marin à l’heure où tout le monde dort ; somnambule des profondeurs, on y rencontrait de minuscules ombres pressées et chaque pas donnait naissance à un écho de cathédrale. Toutefois, je n’étais pas l’unique passager clandestin, et c’était fort dommage car j’en eusse été très fier !
Tout ceci annonçait une sacrée escalade ; pas tout à fait périlleuse mais assez risquée pour de vieilles jambes ! L’idée de se hisser sous les combles évoquait un parcours du combattant, une fuite vers les hauteurs de Pretty Home dans un labyrinthe vertical, un puits truffé de pièges forcément mes-quins. On s’attendait à être happé à la volée par des mains baladeuses s’agitant au bout de bras greffés aux murs, comme dans La Belle et la Bête, le film magique de Jean Cocteau.
Par contre, à l’opposé, la cave, facile d’accès, était réduite au strict mini-mum, et des bouteilles de vin y côtoyaient une vieille bicyclette datant de la seconde guerre mondiale, un hamac à remailler d’urgence tendu entre deux chaises visiblement bancales et un gouvernail de voilier bouffé par les ter-mites. La page centrale d’un antique magazine était punaisée sur une paroi squattée par la moisissure : un caricaturiste assez doué y avait croqué un matelot à poil se sauvant d’un bordel à la manière d’un voleur. Il était pour-suivi par une horde de nanas en tenue légère dont la plus véhémente, une maquerelle obèse, chutait dans le caniveau, éclaboussant le trottoir. Engoncée dans sa robe de strass aux coutures rudement sollicitées, la matrone n’avait plus rien d’humain ; on aurait dit une baleine de BD populaire plongeant dans son élément. A côté, contraste détonant élaboré au fusain, était délicatement agrafé le portrait d’une figure de proue ressemblant étrangement à Maria Callas, l’incomparable diva.
En respirant profondément, on percevait des relents d’iode qui surnageaient avec insistance dans la pièce moite. La chaleur stagnait ici, sous la surface, tandis que la toiture captait la fraîcheur émanant de la mer et apportée par le vent du large. L’ouverture d’un tunnel était-elle dissimulée au fond d’une malle ou derrière une armoire normande ? Un boyau de terre creusé jusqu’à la plage la plus proche (peut-être celle où les aoûtiens s’époumonent) pour que Grand-tonton puisse aller se baigner sans être vu, lorsque la canicule rend le port des étoffes insupportable. Pudique, il avait honte de s’exhiber en slip de bain dans la nature, empruntant donc cet itinéraire masqué de taupe vagabonde afin d’éviter les regards de reproche et les rires moqueurs. Se montrer presque nu sur le sable était moins humiliant… à peine gênant, oui.
Toutes les étagères de la cuisine étaient bourrées de victuailles, surtout des boîtes de conserve ; elles étaient toutes posées en vrac, comme si la préposée au rangement avait dû partir en catastrophe se réfugier à la cave, effrayée par la foudre et le violent coup de tonnerre qui lui succéda. C’était un véritable jeu de cubes… disposé en équilibre instable après qu’un enfant l’eût extirpé de son paquet-cadeau et étalé devant lui, pour mieux l’admirer avant de l’ébranler. On avait envie de s’emparer d’un projectile et de le jeter sur ces « cibles alimentaires » afin de les déquiller de leur piédestal. Ce vase ferait l’affaire, ou le cendrier, là… et patatras ! Ouvrir un placard, c’était l’assurance de voir dégringoler sur soi un banc de sardines, de maquereaux…
L’objet qui me fascina le plus au premier abord fut la télévision, et je ne me privai point de vérifier s’il ne traînait pas dans la pièce une trace du sui-cide… une tâche de sang mal effacée. Non, rien… il n’y avait rien de suspect sur le parquet soigneusement ciré ! Juste un fauteuil, face au poste de télé : un fantôme (le boucanier maudit ?) l’avait fixé au plancher pour l’éternité, revenant la nuit pour capter une chaîne de l’au-delà, à la recherche d’un moyen d’évasion…
Toutes les portes de la baraque étaient entrebâillées ou « pénétrables » sauf celle du grenier ; et, comme par hasard, je jetai mon dévolu sur LUI ! Le sésame était introuvable et je crois bien qu’il fallait défoncer le battant à coup de hache pour investir cette caverne d’Ali Baba qui s’apparentait da-vantage à un dépôt d’antiquaire européen qu’à un antre secret recelant des trésors orientaux.
Parfois, cette maison semblait un navire planté dans le sol, la proue enfon-cée dans la terre meuble ; à l’image d’un iceberg (?), seule une infime partie du bâtiment affleurait. Une vague gigantesque (une vague… ou Neptune en personne) l’avait soulevée dans ses bras liquides puis lancée sur le continent, au hasard, et elle s’était fichée en bout de trajectoire dans la campagne bretonne, à deux pas du littoral. On ne pouvait s’empêcher de contrôler si un indice tracé à la peinture rouge ne symbolisait pas autour de Pretty Home le centre d’une cible.
Si Julius était une taupe, moi, le p’tit Francis, Cissou pour les intimes, Francis Maraval pour l’Administration et le livret de famille (un ange passe), je devais être une fouine, un renard… Après cela, nul doute que l’on me surnommerait à juste titre Maraval Fox.
Les jours défilèrent, ponctués çà et là de plages de temps mouillées. Ara-sant les mémoires, la rentrée des classes se pointa…



SURFEURS DU SOLEIL



Au collège, je fis la connaissance d’un garçon plus ou moins pickpocket. Un petit blondinet avec de drôles de taches de rousseur : Marius Flamand. Flamand avec un d comme delta… aucun rapport avec l’échassier rose au bec en forme de boomerang qui fréquente la Camargue. Cet oiseau bizarroïde semble toujours attendre le bus ; perché sur une patte, on dirait qu’il fait de l’auto-stop. L’autre est repliée comme pour se gratter le croupion en douce. Un véritable petit chenapan de serrurier, ce Marius ! Un surdoué de la manipulation interdite, du larcin à la sauvette, mais un double zéro lorsqu’il était question de restituer les objets trouvés. Chez lui, s’entassaient des trucs et des machins qu’il avait chouravés, et les rares jouets qu’on lui avait offerts étaient jugés obsolètes, laissés à l’écart… Plus cambrioleur que gen-tleman, voici Arsène Lupin en short ample et chaussettes montantes, géné-reux messie des pucelles coincées et grand pourfendeur des mécréants bou-tonneux ! Quand il était en grande forme, il dépassait les bornes, provoquant les naïfs sur le ton de la badinerie.
« Plus tard, je traiterai les filles comme je traite les serrures : je les viole-rai ! Et elles aimeront ça si fort qu’elles s’ouvriront dès qu’elles me verront arriver. Alors je me lasserai d’elles ! »
Fantasme de bébé macho, délire superficiel… Un lien insolite et trouble nous unissait ; nous devînmes très vite amis.
C’est lui qui, par la suite, osa me baptiser officiellement Maraval Fox. Mais ce pseudonyme me plaisait bien, oui… aussi je me tus, plus enclin à louer la belle ouvrage qu’à engueuler l’artiste. Maraval Fox et Marius Flamand, un tandem de détectives speedés, de fouineurs déjantés : le renard et l’échassier. Un duo de choc apte à métamorphoser une feuille d’automne en bourgeon en invoquant le côté lumineux de la force. Une authentique fable de La Fontaine.
A cet âge, il suffit d’être dégourdi pour paraître un sauveur, un redresseur de torts ; les timides sont forcément des coupables, à la fois victimes et pré-dateurs. Ils sont si faciles à désorienter que l’on craint une vilaine magouille, un plan fourbe ourdi par ces êtres calculateurs. Les années s’écoulant, ce sont eux qui obtiendront les faveurs des vierges, tant ils sont devenus atten-drissants avec leur héritage de bourge. A onze ans, on admire toujours les grandes gueules et méprise les muets, on bade les voyous (surtout les filles, évidemment) et fuit les « saints », les cadors de la note 20. C’était chouette… nos exploits amusaient les gamines, qui gloussaient dans un coin du préau lorsqu’elles se réunissaient à l’heure de la récré, ou chuchotaient à l’oreille de leur mère, à la sortie des classes : « Tu vois ces deux garçons, maman ? Ce sont nos héros ! Ils pourchassent nos tourmenteurs, les harcè-lent jusqu’à ce qu’ils se rendent, les mains en l’air, et nous restituent ce qu’ils nous ont volé ».
Atteindre le haut de l’affiche attire les dames ; le plus difficile, c’est d’y rester en équilibre, au bord du vertige… Et ces braves mamans souriaient tendrement, songeant néanmoins que c’était prématuré de se laisser ainsi séduire par des chevaliers servants de cette caste, sang noble, armure ruti-lante et panache blanc. Mais il n’y a pas si longtemps, n’étaient-elles pas elles-mêmes passées par ce sas de la vie ? La nostalgie les rendait ringardes, presque niaises. De plus, la solidarité féminine joue également quand il s’agit de la chair de sa chair !

Marius, c’était le cancre de la classe ! Un spécialiste de la pole position pour quitter les cours et un collectionneur de la dernière place pour répondre présent à la reprise des cours. Toujours assis en retrait, à l’abri du regard espiègle et scrutateur de ses camarades mais bien calé dans la ligne de visée du maître de céans, telle une cible (une proie ?). L’ovale du 0 l’obsédait avec tant de force qu’il collectionnait les devoirs bâclés dans toutes les matières… S’il avait été paysan, il aurait volontiers évalué la moyenne trimestrielle de chaque poule de son poulailler en fonction de la qualité esthétique, de la perfection des courbes des oeufs pondus.
Un jour, le prof de dessin lui avait mis 1 sur 20 en arborant un rictus de gargouille qui décodait parfaitement ses intentions belliqueuses. « Pour le papier », avait-il déclaré de façon narquoise – c’était une scie, un tube d’enseignant, oui –, et Marius lui avait rétorqué, tout aussi ironique, que la prochaine fois il dessinerait sur le bureau. La note avait immédiatement atteint le néant ; le zéro pointé s’était substitué au minimum scolaire. Mais c’était la réaction d’un peintre en bâtiment, ça, pas celle d’un futur « barbouilleur de croûtes » ! Il avait été demandé à la classe de schématiser une cité futuriste et il avait dessiné un nid bourré d’œufs de Pâques en cho-colat. Marius était fier de son exploit… pictural.
A une autre occasion, en cours de français, il avait conclu sa dissertation sur une phrase lapidaire, absolument anticonstitutionnelle ; et monsieur Molitor, dont la moumoute avait élaboré quelques loopings de haute voltige, l’avait pris à parti face aux élèves médusés, calant ses lunettes sur son nez proéminent.

« Mon père est flic, personne n’est irréprochable, et je lui ai pardonné parce que c’est mon père…
Vous n’avez pas honte, monsieur Flamand, d’écrire de pareilles sornet-tes ? »

Monsieur Flamand avait répondu un non ! retentissant dont l’écho imita une rafale de mitrailleuse, lapidant le silence qui s’installait, lourd. J’ai tout de suite pensé qu’il avait été sincère dans son analyse, et surtout, profondé-ment réaliste. Preuve d’une maturité précoce, son objectivité l’honorait et donnait du poids à la sympathie que j’éprouvais à son endroit. Plus que de la sympathie… de l’estime ! Comme j’aurais aimé avoir un frère de cet acabit ! Lui aussi peut-être…
Tout le monde avait beaucoup ri, sauf monsieur Molitor, qui ponctua sa diatribe d’un zéro non moins retentissant, joliment ovale. Marius s’en féli-cita. Le thème du devoir était : A-t-on le droit de juger ses parents ? Si oui, quelle en sera la répercussion sur la moralité au sein de la cellule familiale ? Si vous êtes d’un avis contraire, pourquoi s’en abstenir ?

Nous aimions le soleil, Marius et moi, et, à nos moments perdus, nous rê-vions de créer un groupe de fans de la lumière que l’on aurait intitulé « les surfeurs du soleil ». Nous irions assister à son lever, lui rendre grâce durant son coucher, lui souhaitant bonne nuit ! Et, plus que tout, nous lui conseille-rions de se couvrir chaudement (?), de ne pas prendre froid dans le lit du crépuscule. On distribuerait des bons points aux filles les plus bronzées ; on ferait payer des impôts aux pâlottes… Le gage pour les surtaxées serait de se laisser tripoter les nichons – certaines apprécieraient et feraient exprès de ne jamais s’exposer aux UV. Des délires de gosses dont l’imagination bout. A cet âge-là, le cerveau est une marmite dont le cul chauffe à partir de 30 degrés à l’ombre.

« Lorsqu’on fixe le soleil, il devient bleu, et on éprouve un brûlant besoin de surfer sur cette vague azurée… Comme un joint de feu qu’on fume du regard ! »

Insidieusement, il me vissa ce slogan dans le crâne, et seule la vue d’une péronnelle en jupe courte et socquettes blanches croisée dans la rue l’en délogeait. « Comme un joint de feu qu’on fume du regard ! » : c’était plutôt lui, le fumeur, oui ! Perché sur la plus haute branche de cet arbre zénithal dont les nuages évoquent un feuillage ou un nid fabuleux, son gros œil py-romane évoquait davantage un cyclope qu’un dieu égyptien ! L’œuf couvé par un oiseau de feu aux ailes de légende ? D’ailleurs, nous avions mis en chantier un roman, L’Œil du Dragon, qui demeura inachevé. Réputé pour son talent de conteur, Marius dictait ; moi, simple scribe, je me contentais de rédiger sur le papyrus des signes lisibles, car j’étais un crack de l’orthographe. Hélas, trop occupés ailleurs, nous nous lassâmes… A partir du chapitre IX, nous eûmes d’autres dossiers à traiter.
C’était l’histoire d’une étoile si lumineuse qu’elle aspirait l’intelligence des peuplades de la galaxie à la manière d’un aimant. Elle emmagasinait la mémoire qu’elle gobait et, sous forme d’énergie, la restituait aux ombres qui désertaient les victimes décérébrées par cette aspiration cosmique. Sur chaque monde, privés du support de la pensée, les corps inertes étaient en-suite investis par les ombres qui, de la sorte, se constituaient une enveloppe charnelle. C’était un perpétuel recommencement… Mais, fort heureusement, le Prince Stanislas de Cagnard veillait, imperméable aux radiations suceuses.
Dans la foulée, je m’étais proposé pour recruter une fine équipe d’esprits bronzants. L’initiative semblait s’être immiscée conjointement, mais l’honneur m’incomba de l’exposer clairement (?). Le bizutage consistait à lever la tête vers le ciel, torturant ses vertèbres cervicales, pour affronter Phaéton et son char doré de visu. L’opération se déroulerait à midi pile, à l’heure où le plus commun des mortels se remplit la panse, le nez dans son assiette, à l’inverse de la position prônée par « les surfeurs du soleil ». On emploierait des mots moins scientifiques, et chacun s’alignerait pour l’adoubement virtuel. Je trouvai l’entreprise osée, périlleuse. Marius affirma que fixer le soleil plus de quinze secondes sans ciller offrait l’éternité aux voyeurs audacieux, et que c’était la meilleure des raisons pour s’engager. Je répliquai que cela rendait surtout aveugle. Il pouffa.
– Qu’importe de voir où l’éternité nous entraîne ? L’essentiel, c’est de sui-vre et d’être fidèle ! Surfer sur les vagues du soleil nous permettra de rester enfants à jamais…
– Mais nous serons condamnés à ne fréquenter que des filles de notre âge !
– Et alors, quelle importance ? Nous n’avons pas besoin de nous repro-duire puisque nous sommes immortels ! Et puis, une bonne branlette vaut tout l’amour d’une nana, non ?
Je me suis longtemps demandé si c’était une boutade ou s’il était sérieux, prêchant sa bonne parole dans le vide pour l’unique plaisir du vertige verbal. Plus tard, je me suis dit que les autres avaient eu une riche idée de refuser cet étrange baptême du feu. Ils ont dû penser que c’était une blague… ou que nous bluffions pour épater la galerie féminine. Ils nous croyaient à court d’arguments pour envoûter nos groupies, ces naïfs ! En réalité, l’exemple de cette secte, La Geste des Sélénites, m’avait brusquement ramené sur Terre : l’hypothèse de ressembler à leur leader fou m’avait effrayé. Et Marius avait obtempéré, solidaire mais boudeur.

Marius, c’était le fils de l’inspecteur Flamand qui enquêta sur le pseudo-suicide de Grand-tonton. Marius, c’était un Marseillais… comme moi ! Son père avait été nommé en Bretagne l’année précédente, après qu’il eût offi-ciellement souhaité changer d’air ; et il avait tout de suite réclamé cette af-faire pour, confessa-t-il, prouver sa valeur en territoire inconnu. Il ne s’en était pas caché : on découvre d’abord, on conquiert ensuite… Pour une obs-cure raison sentimentale ou météorologique que Marius ignorait, il avait subitement sollicité sa mutation dans cette région humide et frileuse. Il n’avait pas été parachuté là par hasard. On lui avait fait des fleurs, appa-remment : sa requête avait été acceptée sans les habituelles tergiversations ! Ses états de service sans doute… Personne ne songea au piston.
– Dis donc, vieux, quel paradoxe tu es, toi ! Ton nom, il fait plus belge que marseillais… et pourtant, tu viens d’une ville plus proche de la Camargue que de la Belgique !
– Et oui, mon pote, tu n’y peux rien ! Je connais des nanas très girondes qui n’ont jamais envisagé d’être hétéros !
Cette répartie n’avait aucun rapport avec ma réflexion amusée mais c’était toujours ainsi avec Marius : on parlait et riait de tout et de rien et on déni-chait toujours un parallèle saugrenu à des contextes contradictoires ou oppo-sés. Il raisonnait comme un homme adulte. C’est aussi cela la démocratie, la tolérance : dire n’importe quoi et se croire important, prendre du relief grâce à la superficialité, être fils de flic et agir en ladre… Marius, je le conjecturais avec soixante ans de plus, et je reconnaissais en lui l’icône de Grand-tonton Julius Katana.
Et moi, j’étais fils de quoi ? D’ombres enfarinées ? Peut-être d’un couple de victimes de l’albinisme… Ils étaient blonds et palots, mais cela ne prouvait rien, hein ? Ou d’hypocondriaques…
J’ai très vite compris que Julius Katana était la personne que j’eusse aimé devenir si je devais grandir un jour…

Un bruit suspect courait au sujet de Marius : il se murmurait que c’était un garçon inconstant, psychotique. Je trouvai cela bizarre car, personnellement, je n’avais pas eu confirmation de sa différence. Il culpabilisait, paraît-il, dès qu’il apportait son aide à quelqu’un, au point de se retirer carrément de la circulation après son intervention. Une sorte de masochisme qu’il cultivait depuis qu’il avait été en âge d’apprendre et de comprendre qu’il avait un frère jumeau mort-né. Comme s’il s’accusait de l’avoir dévoré dans le ventre de sa mère, fœtus cannibale ne supportant plus une nourriture naturelle qu’il jugeait basique. Madame Marie-Pierre Flamand avait fait une dépression nerveuse qui dura deux bonnes années ; à peine guérie, elle avait tenté de se suicider en ingurgitant une dose massive de barbituriques. L’arrivée inopinée de son mari l’avait sauvée. Lorsqu’il me raconta cette histoire sordide, je pensai immédiatement, malgré mon jeune âge, que ses parents s’étaient lourdement trompés en lui avouant cela.
A la suite de ces dénégations, je crus qu’au nom de notre amitié, il exclurait de me rendre service. Un comble ! Le cas de figure ne s’était pas encore présenté mais j’avais en tête quelque chose qui le concernait directement… Donc, d’habitude, quand il faisait plaisir à quelqu’un, par la suite, il en ou-bliait jusqu’à son existence, se calfeutrant dans un mutisme proche de l’exil mental volontaire, de l’autisme. Tout le monde était d’accord là-dessus ; cependant, s’ils accordaient leur violon sur cette note discordante, c’est qu’ils avaient au préalable abusé de son altruisme, non ? Dès lors, chaque fois que Marius ignorait des quidams dans la cour du collège ou ailleurs, j’échafaudais tout un catalogue de petits coups de main qu’il aurait, dans un premier temps, gracieusement donnés, avant d’effacer de son horizon les secourus en question… Et je n’avais pas vraiment envie de subir à mon tour cette sanction. D’être le prochain sur la liste…
Une fois, alors que mes (allez, encore un petit effort !) parents s’étaient absentés, je l’ai invité à Pretty Home, pour une visite du grenier. Je le savais grand amateur de toiles d’araignée. Chez lui, il en confectionnait avec du fil de pêche ; badigeonnant ses leurres de miel, il s’ingéniait à piéger les mou-ches et les abeilles. Il prétendait que ces bestioles velues étaient des tisseuses inégalables, des artistes hors pair… de minuscules crabes capables de tricoter un pull à une plage entière pour la préserver des soirées glaciales.
A peine essoufflé par la brève escalade, je simulai l’étonnement devant la porte verrouillée. Il manipula la serrure au moyen d’un trombone que l’on avait soutiré au bureau de mon présumé géniteur, et le battant s’ouvrit en un tour de main. Quel musicien ! Nous en plaisantâmes. Pour le remercier, je lui promis quelques billes et une photo de femme nue ; il afficha un sourire coincé et une mimique méprisante que je feignis de ne pas voir. J’aurais pu lui reprocher sa réaction mais je m’en abstins.
Je m’étais attendu à ce qu’il en profite pour déguerpir comme un voleur de poules. Le temps de faire volte-face et… dégun ! Sur le coup, ce néologisme typiquement marseillais remontera à la surface, jaillissant de façon in-contrôlable. Mon Dieu ! Et maintenant, qui refermerait la porte ? Je n’ai pas l’oreille musicale, moi ; et puis, si je l’avais, le trombone ne serait certaine-ment pas mon instrument de prédilection. Mon truc, c’était l’harmonica… Je suis un mélomane sourd à ce genre d’effraction. Il ne me resterait plus qu’à souhaiter qu’ici, nul n’avait remarqué que le grenier était « hermétique » avant de se transformer en… courant d’air. La cave était bien plus attrayante, n’est-ce pas ?
Ensuite, Marius ne me recauserait plus jamais, provoquant un émoi de taille chez nos plus ardentes fans, déstabilisant les profs. A la récréation, il s’esquiverait, imitant une ombre coupable ; quand je l’approcherais, il de-viendrait aussi volatile qu’un pet. Il se transformerait en coup de vent, en fantôme… Je crois qu’il aurait honte de m’avoir prouvé son estime en s’autorisant de violer l’antre secret de Pretty Home. C’était un surdoué du pêne martyrisé, un virtuose du cadenas forcé, mais il n’aura pas réussi à assumer la démonstration de son vice et de son talent très particulier en pré-sence de son meilleur ami. Ce sera la principale hypothèse qui me passera par la tête… une hypothèse réconfortante. Mais pourquoi était-il venu alors ? Je l’avais pourtant prévenu du forfait à accomplir pour m’être agréa-ble ; il savait que sa collaboration me serait précieuse. Il a dû s’imaginer sillonnant des plates-bandes étrangères et, peut-être, en son for intérieur, était-il un gros timide, un modeste cyclothymique souffrant, paradoxale-ment, de la présence d’un pote authentique. Comme un puceau qui perd de sa superbe au moment de conclure avec sa Dulcinée, après tant de promesses et de mots doux échangés. D’ordinaire, il n’était pas ainsi avec les filles et les profs : il était même tout le contraire… D’une rare insolence et un tantinet provocateur.
Non ! Je nageais en plein délire, fantasmais négativement. Mon angoisse gonflait, rythmée par mon pouls. Il était encore là, derrière moi. Grâce à notre amitié, il avait guéri son complexe. Les autres s’étaient fourvoyés en le montrant du doigt. C’étaient des jaloux, de mauvaises langues qui bavaient sur les gens différents parce qu’ils ne les comprenaient pas, ne captaient pas leurs particularités. Dans l’obscurité, je n’avais pas constaté qu’il grimaçait. En fait, il s’était tordu la cheville en grimpant les marches incrustées de galets. Peut-être avait-il buté sur l’un d’eux, qui sait ? C’était à mon tour de lui proposer mon aide, parcourant l’itinéraire vertical en sens inverse tandis que je le soutiendrai tel un blessé de guerre. Un stress terrible m’étreignit. Dehors, l’orage éclata ; un formidable coup de tonnerre ébranla Pretty Home, comme si une main gigantesque s’abattait sur le toit, giflant la maison à la volée, pour nous engueuler, nous remettre sur le droit chemin. L’ancienne ferme allait se renverser, quille tournée vers le ciel, à la manière d’une barcasse soulevée puis roulée sur l’écume par une lame de fond. Le boucanier maudit était-il de retour ? Revenait-il nous punir d’avoir empiété sur le domaine de son purgatoire ? Il était hors de question de faire machine arrière. Mais Marius insista pour retourner à l’abordage. La douleur avait passé. Je m’exécutai, toutefois très peu rassuré.

J’ai pénétré dans le sanctuaire d’un pas mal assuré ; chancelant, je me re-tournai une dernière fois, histoire de vérifier si mon ombre ne s’était pas subitement dressée sur ses jambes molles, un couteau à la main, prête à m’occire. Un monde noir m’embrassait. Et là, la réalité me sauta à la gorge, tigre assoiffé visant la carotide pour siroter mon sang. Je constatai tristement l’absence soudaine de mon pote Marius. Ce n’était pas un mirage. Les mains en avant, je vérifiai si mes yeux ne m’abusaient pas. Ils n’avaient jamais été aussi fidèles ; dans un autre contexte, j’eusse loué leur efficacité. Fébrile, je fus victime d’un vertige, comme si je me baladais au sommet d’une falaise et que l’appel d’air me commandait de sa voix de stentor d’entamer un envol suicidaire, piètre oiseau de tissu aux ailes mitées. Mes oreilles bourdonnaient. Je repris ma position initiale, lorgnant droit devant moi, l’angoisse me griffant la nuque. Au fond du grenier, sur un vieux secrétaire poussiéreux, étaient empilés des dossiers, des esquisses, des œuvres en gestation, inachevées. J’avançai avec solennité ; inconsciemment, je singeais un homme pieu se dirigeant vers l’autel d’une église. Le parquet grinçait mais je ne me souciai guère de vérifier l’origine des bruits secs qui, tous les deux pas, claquaient dans ce silence de cathédrale.
Sur un classeur fermé avec une ceinture de pantalon ayant certainement appartenu à Grand-tonton, avait été griffonné à la hâte avec un feutre rouge :

POUR MON P’TIT FRANCIS, QUI A LE POUVOIR D’ESPERER ET LE DEVOIR D’Y CROIRE

Juste au-dessous, était scotchée une feuille de papier abritant un texte ma-nuscrit à l’encre noire, et ce qui j’y lis me glaça le sang. La toile d’araignée s’étalant artistiquement sur la page n’en atténuait pas la force, pas plus que la tisseuse velue qui se balançait à un fil pendouillant d’une poutre fichée dans le mur de soutènement n’en apportait plus de relief. Je l’effaçai de ma vue en soufflant sur l’ouvrage. Devinant le danger, le minuscule « crabe des greniers » avait grimpé à toute allure le long de son filament, pour disparaître dans une fissure du plafond.
L’écriture était claire ; on la lisait sans effort de concentration. Certaines syllabes, parfois, sont indiscernables et poussent votre cerveau à combler les creux ; mais là, c’était un style délié, les ronds étaient parfaits, la ponctua-tion figurait en bonne place et facilitait la lecture, imposant un rythme agréable. Une authentique écriture d’idéaliste… et une prose d’auteur de qualité !
Bizarrement, le vertige s’estompa, et avec lui, le besoin d’épier mes arriè-res. L’ombre avait dû se trucider en solitaire (en langage humain, on appelle cela se suicider) car elle ne pesait plus sur mes épaules. Elle avait cessé d’ausculter mon dos, comme si la bosse qui symbolisait le centre de la cible rétrécissait, arasée par une relative sérénité recouvrée. A l’instar de Marius, elle aura fait demi-tour subrepticement, retournant au pays des ombres, dans l’imaginaire des angoissés…

Coucou, mon Cissou !

Je sais que c’est TOI… ce ne peut être que TOI ! Tu ne me connais pas, ou mal, mais moi, je sais qui tu es… Je suis ton papa, le vrai ; l’autre, l’ersatz, il t’a adopté. C’est ton père par procuration. Ce sont eux, tes parents de substitution, qui ont eu l’idée de me faire passer pour le « tonton » de ser-vice : TON Grand-tonton ! Je n’ai aucun lien de consanguinité avec ces gens. Tu es une pièce rapportée, mon p’tit Francis. Et ne vois là rien de péjoratif, d’accord ? Ecoute-moi bien… Avant tout, tu es une sorte d’énigme vivante. Non, attends, je m’explique. Au départ, cela te paraîtra choquant mais tu vas vite capter ce que j’ai à te dire. Je croyais être devenu impuis-sant mais j’ai rencontré une femme… Elle était si jeune, si désirable que j’ai oublié que j’étais vieux. Elle m’a rendu ma virilité. Mon désir était si fort que le miracle a eu lieu.
Oui, tu es arrivé en âge de comprendre les choses du sexe, mon Cissou… ou, tout au moins, de les ressentir. Alors, sache que tu es un mirage d’enfant, car je n’étais pas qu’impuissant, j’étais également stérile. Très jeune, j’ai eu les oreillons, et il m’a fallu beaucoup d’années pour accepter mon état. Pour m’acclimater. La majorité des femmes me fuyaient à cause de ça. La totale, quoi ! Oh, je sais ce que tu vas penser… Qu’elle m’a trompé… Ce serait une erreur ! Elle est bien trop croyante pour mentir ! Elle n’a jamais su tricher ; de toute façon, Dieu l’aurait punie. Et puis, tu me ressembles tellement – et à tous les points de vue. Son dieu, auquel je n’adhère pas, l’a récompensée pour son amour et sa loyauté. Tu vois… il aurait pu me punir parce que je suis athée. Et bien, comme tu peux le constater, c’est un gentil dieu : il a préféré privilégier sa servante et épargner le mécréant. Ce qui prouve que j’avais raison d’ignorer son existence !
Si tu ouvres ce dossier, tu pénètres au sein de la vérité crue. Je te propose une visite guidée qui te donnera à penser que tu as déjà frôlé la mort et que celle-ci t’a donné rendez-vous ici. Que dis-je, une visite ? Un voyage ! Un gosse de vieux est prédestiné à la rencontrer avant les autres, la mort, n’est-ce pas ? Dans les yeux de son père surtout, oui. Mais elle va te poser un lapin, tu verras…
Par contre, si un vagabond vient à passer par-là, je lui conseille vivement de craquer une allumette et d’oublier tout ça ! Un tas de cendres sous les combles vaut mieux qu’un cauchemar récurrent survolant ton lit tel un oi-seau de malheur aux plumes de feu. Il te consume le sommeil puis se repaît de ta sève vitale, dessinant des cernes charbonneuses et comme creusées au burin sous tes yeux devenus, l’espace d’un soupir, vitreux. T’as des frissons même au mois d’août ; tes poils sont des bûchettes que l’on enflamme avec un fer à souder. A ton âge, on a déjà des poils, hein, bonhomme ? Et là, la mort aura été exacte au rendez-vous !
Ouvre donc ce classeur, mon p’tit Francis. Pour commencer, je vais te parler de Merlu-le-Vieux, le savant fou que nous avons sauvé du naufrage, à quelques encablures du « Derrick du Diable », ensuite sonnera l’heure du « Sectivore »…
Allez, suis-moi, bonhomme… Suis TON papa !


(flash back)



SOS, Posidonia en perdition… SOS… à vous… à l’écoute…

La tempête semblait enragée, ce jour-là, comme piquée au vif par une dé-pression venimeuse. Sa houle avait trop enflé et l’abcès crevait. Les serpents de mer avaient craché leur venin jusque dans les nues. On aurait dit que les bourrasques cherchaient à essorer les flots en suçant les vagues par grands coups de langue successifs. Elles avalaient tout en quelques bouchées d’ogresses, aspirant la faune et la flore, avant de s’attaquer au reste. Elles utilisaient des pailles arborant la taille d’une tornade… On imaginait leurs figures boursouflées apparaître entre les nuages, tandis que leur regard lançait des éclairs, et elles gonflaient les joues, soufflant dans ces entonnoirs inversés. Les creux atteignaient des profondeurs vertigineuses ; de véritables canyons d’eau s’élevaient et replongeaient aussitôt, dans un fracas d’apocalypse. Cela évoquait une ville dont les immeubles s’effondrent, dé-quillés par un tremblement de terre.
Les appels de détresse continuaient de nous parvenir, nous tenant en alerte rouge ; tous les sens en éveil, l’officier de quart, un ami, avait le visage tendu. Il transpirait à grosses gouttes, les embruns se joignant à sa sueur pour tracer sur son visage un hétéroclite entrelacs de veinules dégoulinantes. Stressés, au bord de la nausée, nous l’imitions. Le SOS émanait d’un gros bâtiment de fret qui passait au large et, d’évidence, le capitaine avait été mal renseigné par la météo marine locale. A moins que la cargaison ne fût si précieuse qu’il faille à tout prix la livrer à bon port… contre vents et marées. Quitte à fréquenter d’un peu trop près la fin du monde. Nous étions là, témoins impuissants de ce naufrage, espérant que les secours arriveraient à temps afin de sortir de la baille un maximum d’affréteurs et de marins. Car il était utopique de songer à éviter l’engloutissement du navire. Notre unique consolation était due au fait que la mer était bien trop agitée pour receler des squales en maraude.

SOS, Posidonia en perdition… SOS… à vous… à l’écoute…

Le lendemain, rejoignant la plate-forme pétrolière dans un piteux état, cinq hommes nouveaux avaient refait surface, dont quatre particulièrement éprouvés – les autres avaient sombré corps et âme avec le Posidonia durant la nuit. Et parmi ces rescapés, le professeur Miroslav Balnakar alias Merlu-le-Vieux, qui fuyait le Japon clandestinement à bord du cargo sinistré. C’était un savant fou, un génie de la génétique… Très tôt soustrait de la circulation, il avait emprunté une voie de garage secrète et sans issue puis déniché un créneau définitif. Tractant un sac à dos dans lequel on aura placé une enclume, parachute inadapté qui précipite son chargement vers le bas à une allure folle, son incontournable talent infligeait un fardeau trop pénible à porter pour de si fragiles épaules.
Après qu’il eût pris connaissance des compétences de cet individu atypi-que, le gouvernement japonais le fit mander afin de « traiter » des animaux un peu spéciaux : les loups ! D’une rare débrouillardise et précédé d’une solide renommée, c’était sans conteste l’homme de la situation. A son sujet, toutes les nations s’étalonnèrent dans la dithyrambe, se positionnant sur une fréquence de jugements similaires, mais uniquement celles qui payaient grassement ses services obtinrent son aval. Quantité d’états se disputèrent ardemment ses faveurs, frôlant quelquefois le conflit, avant qu’il ne décide à brûle-pourpoint de se retirer franchement du… marché. Sans préavis, l’as du clonage stoppa net ses activités scientifiques car, au contact de son don très particulier, les ennuis bâillonnaient l’argent et la reconnaissance, les réduisant au silence radio.
Même si son nom ne l’attestait pas, ses origines gréco-albanaises ainsi que sa nouvelle vie passée à pêcher le merlu dans les eaux territoriales françaises lui avaient d’abord valu une réputation douteuse de travailleur au noir, en-suite un pseudonyme totalement ridicule. Mais cela évoquait assez juste-ment cet individu touche-à-tout que d’aucuns, dans la vie courante, accu-saient de s’éparpiller, de… se gâcher. Quelque chose, dans son regard, tra-hissait son appartenance à la caste des « seigneurs » et chacun était persuadé que sa place naturelle se situait ailleurs, dans un secteur plus… raffiné. On le surnomma « le décalé » mais il s’en offusqua. Avant d’être engagé par les Nippons – certains diront de force – pour cette mission ultra-secrète et d’intérêt public, il vivotait à Marseille, bossant (au noir ?) à la Criée aux Poissons, où sa courte mais inestimable expérience dans ce domaine était très prisée par les patrons pêcheurs.
C’était une bonne planque, ma foi. Jusqu’à ce que…

L’opération, qui n’avait aucun nom de code, était financée par un célèbre milliardaire suisse qui avait fait fortune dans l’or noir. La plupart des déci-sionnaires en jugeaient l’approche scientifique mégalomaniaque, obsolète… et amorale sur un plan strictement humain. Mais le richissime Helvète ne collectionnait pas que les dollars : au catalogue des défauts de nanti, les ca-prices se trouvaient en tête de liste.
Il avait, en son temps, défrayé la chronique à cause du rapt de sa fille par une secte actuellement très à la mode en Europe, et qui menaçait déjà les rivages du Pays du Soleil Levant : La Geste des Sélénites. Etrangement, nulle demande de rançon n’avait été réclamée pour appuyer le détournement de mineure maquillé en exaction événementielle. Il n’avait jamais été question de fugue car on avait retrouvé sur le lieu de l’enlèvement un bout de papier froissé sur lequel était dessinée une fresque que les services de nettoiement et de police européens connaissaient par cœur. Il s’agissait d’une fresque naïve représentant un paysage apocalyptique où le soleil jouait le vilain rôle du méchant astéroïde. Et puis, quand on est la fille chérie d’un magnat du pétrole, fuit-on sous des cieux moins cléments, même par amour pour un roturier, hein ? Ces histoires d’amour contre nature (?) n’existent que dans les romans pour jouvencelles dont le visage est mitraillé d’acné juvénile et les nuits peuplées de fantasmes poilus et musclés, n’est-ce pas ? Toutefois, dans les librairies, aux rayons consacrés aux ados, des collections entières spécialisées dans l’utopie amoureuse s’y collent, apportant leur lot de rêves de papier… aux mères. Non, nous ne sommes pas encore immergés dans de l’eau de rose jusqu’au cou, comme si on prenait un bain purificateur, mais notre nombril appelle déjà à l’aide ! A moitié submergé, il émet de minuscules bulles remontant à la surface tels des SOS traduits en langage morse.
Complètement débranchés de la réalité, les Sélénites prônaient le règne totalitaire de la lune, prédisant l’extinction dans un avenir très proche de notre principale source d’énergie : le soleil. De plus, il était interdit de pro-noncer son nom ; par contre, on avait le droit d’évoquer son image : le « lustre de feu ». Leur meneur, un être autoritaire et sans scrupules, s’était autoproclamé Gourou de la Lune. C’était un messie d’opérette ; cependant, il avait une telle influence sur les faibles que son charisme dégageait une invincible force virtuelle qui l’auréolait d’un casque lourd inoxydable. Para-doxalement, cette secte de patronage était si puérile dans ses méthodes d’approche qu’elle fonctionnait à merveille, d’où sa dangerosité. Il se mur-murait que… puisque des gamins participent à ce carnaval nocturne, c’est parce que, justement, ce n’est qu’un carnaval ! Même si à l’heure tardive de ce défilé de dingues, les gosses normaux dorment, accompagnés d’un nou-nours ou d’une poupée, après que les mamans leur eussent conté une aven-ture d’Hip Nono, l’oiseau-dodo, ou chantonné la complainte du marchand de sable qui s’est égaré sur une plage du temps par une nuit sans lune.
Le piège était là… en culottes courtes et jupettes à carreaux !
Le richard, dont personne ne connaissait la véritable identité, se faisait ap-peler « Le Sectivore ». S’étant octroyé le droit et le pouvoir de lutter contre les sectes en général, et en particulier celle-ci pour d’évidentes raisons, il avait prévu de contrer la folie en utilisant une arme de fou. Il ne renierait pas l’époque où on l’apostrophait dans la cour de l’école en lui lançant : « Hé, le bailli, quand tu seras grand, tu seras Gessler ou Guillaume Tell ? ». Il ré-pondait froidement : « Non, je serai le père d’une fille heureuse ! ». Cela calmait les ardeurs mesquines et chacun reprenait ses billes en marmon-nant…
Pour l’instant, il n’avait toujours pas déniché son enfant et comptait mettre à profit cette opération secrète pour la récupérer enfin, comme si on pro-grammait la destruction de la chaîne d’une niche parce qu’un seul maillon a craqué et que Fidèle, le chien, s’est détaché…

L’idée générale de cette mission d’urgence était la suivante : puisque les autorités compétentes ne réagissaient pas, semblant laxistes, sera créée une race d’hommes traficotés qui se métamorphoseront en loups garous à partir de minuit pile. Des gremlins bodybuildés dont la figure humaine se grimera chimiquement à l’appel des douze coups que Perrault et Walt Disney rendi-rent mémorables grâce à Cendrillon. A l’heure inscrite dans leur métabolisme par une savante manipulation génétique, le masque tombera, et un témoin posté à l’abri pourra ainsi observer, médusé, l’affreuse mutation de la figure grimaçante. Dès lors, un cobaye revêtira la panoplie anguleuse et velue d’un lycanthrope sans se rendre compte qu’il quitte la peau d’un quidam pour endosser celle d’un redoutable serial killer. La face bestiale qui se cachait derrière le paravent émergera soudain, et le voyeur, jugeant l’apparition simiesque, songera qu’elle mériterait d’être exposée dans la vitrine d’un musée paléontologique aux côtés du crâne d’un T-Rex. Avec ses dents démesurées et tranchantes, ses orbites creusées par le burin de la mort et son rictus de spectre carnivore, elle ne souffrirait pas de la comparaison.
Ces pseudo-monstres à la férocité factice se chargeraient de terroriser puis d’éliminer les Sélénites, ces criminels de la nuit qui, sous une apparence bon enfant (?), se permettaient de détruire des cervelles innocentes… surtout celles de nos chères têtes blondes. Aucune poursuite ne serait engagée contre ces prédateurs bavant et grognant échappés d’un navet sanguinolent primé au festival d’Avoriaz ou d’un roman suranné de Stephen King. Oui, car… on ne traque pas une légende, c’est elle qui vous pourchasse !
Là, il était question de la matérialisation de chimères concoctées par des auteurs obsédés par l’hybridation mi-humaine, mi-animale, et qui prenaient un malin plaisir à tremper leur plume dans l’hémoglobine. Il n’y avait rien de concret, rien de… palpable. Et les citoyens qui soutiendront mordicus le contraire passeront pour des trublions, des fouteurs de merde… Des anar-chistes ! A peine interpellés, les journalistes hésiteraient avant de titrer à la une :

La guerre des monstres de minuit est déclarée !

Et, comme d’habitude, plusieurs lignes plus bas, en caractères plus petits, les premiers commentaires excessivement imagés, d’un lyrisme outrancier, maladroit.

« Déjà, sur le front de la pleine lune, les premiers combats font rage, avec, en fond d’écran, les clins d’œil des étoiles voyeuses, et en fond sonore, le chant sourd des galaxies lointaines… »

Quelle action peut-on raisonnablement mener contre des ombres armées jusqu’aux dents qui s’escamotent dès l’appel du coq, quand l’aube sème ses perles de rosée sur les cités. Elles se seront retirées, privées de cibles, de proies… A minuit pile, elles auront humé la chair fraîche et, guidées par leur (nouvel) instinct, n’auront pas résisté plus de dix secondes avant d’enfoncer leurs griffes, hurlant à la mort, dans la pulpe du gibier. Heurtant les tympans des futures victimes, le bruit de succion des crocs qui déchirent la viande s’imprimera à jamais dans la mémoire des rescapés. Selon la formule consacrée, le combat cessera faute de combattants !
Il y aura eu du Sélénite au menu de minuit.
Les rues auront l’aspect d‘un abattoir à ciel ouvert, et les urgences n’auront pas assuré dans les meilleures conditions la survie des gisants, tandis que les cantonniers auront sollicité mille fois plus la serpillière que le balai, pour effacer les scories saignantes du charnier !
Les noctambules, les insomniaques, les amoureux du clair de lune et les joyeux fêtards n’oseraient plus sortir après 21 heures, de peur de devoir dire adieu prématurément à la vie et à la voûte céleste, chapiteau de ce cirque de fin du monde où se jouait un bien macabre spectacle. Inconscients du péril aux mâchoires multiples, des clochards avinés s’inviteront au banquet, et leur couenne faisandée pimentera la grande bouffe des prédateurs « transformistes ».
Les villes deviendraient de véritables camps retranchés où, calfeutrés der-rière leurs fenêtres, les citadins espionneraient l’extérieur ; ils auront percé un trou dans un volet afin d’inspecter à distance le champ de bataille. L’odeur du sang serait insupportable ; elle se sera glissée par la brèche, s’infiltrant sporadiquement comme un courant d’air dans les rideaux par un jour venteux. Tel un termite, elle ramperait dans le minuscule boyau foré dans le bois du battant. Mais bon, on se trouvait aux premières loges pour contempler ces ersatz d’animaux barbares qui, jusqu’à présent, n’avaient existé que dans l’imagination des auteurs de films gore, et c’était bien là l’essentiel, non ? La truffe sensibilisée par les relents de carnage, les chiens aboieraient de concert, se joignant à la cacophonie ambiante ; les chats, apeurés, auront déserté la place, lacérant les obstacles qui les empêchaient de détaler.

Au sein même de son organisme, le milliardaire avait été surnommé « Le Gourou Garou », en opposition au « Gourou de la Lune », mais il ne sup-portait pas ce pseudonyme stupide et insultant, lui préférant avantageuse-ment « Le Sectivore ». Mieux valait le pompeux que l’offensant !
Hélas, tout bascula le jour où la mafia nippone mit son nez dans ses affai-res ; après avoir étudié les détails du chantier, elle décida d’intervenir pour réaffirmer son autorité. Le magnat du pétrole disparut mystérieusement, sans laisser la moindre trace, et le professeur Balnakar dut fuir en catastro-phe de la manière que tu sais, mon p’tit Francis. Il ne restait plus au gouver-nement japonais qu’à s’écraser… car on craignait, en protestant officielle-ment, de raviver de vieux démons.

Mais voilà que, plusieurs années après, le destin prit l’initiative de rassem-bler les morceaux du puzzle éparpillé, de remembrer le squelette désossé…
Le professeur et moi avions rejoint l’Europe, où nous nous perdîmes de vue. La retraite me tendait les bras du côté d’un paradis fiscal et Merlu-le-Vieux, planqué quelque part sur la paisible planète des tueurs de temps, ta-quinait sans doute la poiscaille, tenant sa canne à pêche d’une main ridée mais ferme…
J’y apprenais immédiatement qu’en France, des parents irresponsables avaient adopté des gosses dans le but de les initier à La Geste des Sélénites. Ils insinuaient que leur requête était légitimement motivée par la stérilité de l’un des deux conjoints, et que ceux qui affirmaient le contraire étaient de mauvaises langues, des êtres sans cœur qu’il fallait proscrire. La presse, désorientée, ne se privait pourtant pas de faire l’amalgame entre ces deux versions qu’on lui livrait en pâture. Le monde chavirait, battait de l’aile, tournait de l’œil. On jetait de la nourriture frelatée à la cantonade, pour ap-pâter le lectorat. A cause des récents événements, les médias avaient ressorti des vieux tiroirs leurs tics de représentants en boniments, de manipulateurs de foire…
Un jour, alors que j’avais enfin refoulé le sol français, je fis la connaissance d’un type qui se prétendit le fils de Merlu-le-Vieux. C’était une façon plutôt cavalière de m’aborder et d’attirer mon attention, mais ce fut la bonne. Il déclara être inspecteur de police. Je me baladais sur une digue de la Joliette, à deux pas du Vieux-Port, à Marseille. Admirant les goélands et respirant à pleins poumons l’air iodé, j’attendais sagement l’heure du rendez-vous avec mon éditeur, à l’occasion de la parution de mon roman Le Derrick du Diable, quand l’homme, qui était grand et sec, me rejoignit d’un pas alerte. Imitant un fouet, ses semelles claquaient sur le béton ; elles résonnèrent dans ma tête tel un message d’avertissement en alphabet morse. Il était vêtu d’un veston que n’eût pas renié Hercule Poirot en personne – en 2003, c’était assez ringard, ma foi ! Cousue à l’ancienne, une antique étoffe voyageait dans le temps, croisant ma route dans son propre avenir, et, engoncé dans cette étoffe, un meurtrier aux allures de flic d’opérette m’assénait un singulier anathème…
Son timbre était grave, cuivré. Une voix de ténor dramatique ou de baryton. A la fois nerveuse et profonde. Je suis sûr qu’Othello employait un ton similaire pour insulter Desdémone, avant de l’envoyer ad patres. Après qu’il se fût présenté, me montrant sa carte, et que je lui eusse demandé si j’étais en état d’arrestation et pourquoi, ce qu’il me raconta m’ébranla au point que je restai muet, les yeux écarquillés. Pendant trente secondes, je n’entendis plus les bruits familiers des quais, les cris des mouettes qui rivalisent avec les autres oiseaux marins pour chaparder le poisson tombé des chalutiers rentrant au port, le craquement métallique des grues, le meuglement des cornes de brume… Je le pris tout d’abord pour un fou, un fou surgi de l’espace-temps ; mais, très vite, son discours devint cohérent, cruellement logique.

Investi d’une mission d’épuration, cet individu nettoyait les intervenants qui avaient participé à l’opération soi-disant secrète dont l’ambitieux et atroce plan de démantèlement musclé de La Geste des Sélénites fut ourdi au Japon. Néanmoins, sur un coup de tête, il avait risqué d’improviser ma sau-vegarde, m’offrant généreusement (?) une chance de réchapper au règlement de compte programmé de longue date par une entité supérieure. Tenaillé par le remords, harcelé par des cauchemars récurrents, il se serait déplacé, ava-lant de nombreux kilomètres, pour me révéler qu’il renonçait à m’occire ? Il eût été plus simple de se taire carrément, non ?
Cette chance, je l’aurais saisie à bras-le-corps si, dans la foulée, je n’avais dû remettre entre les mains du patron des Editions Jets d’Encre la formule magique qui allait dévoiler, de par sa substance, la preuve irréfutable que j’en savais réellement trop. Dès le début, il avait été dans mes intentions de révéler cette histoire de clonage trafiqué à un vaste panel de lecteurs poten-tiels, mais d’abord, il m’avait fallu accumuler puis assembler correctement les éléments de preuve. Et glisser le message dans un roman grand public, dans l’espoir que quelqu’un ferait le rapprochement et traduirait subtilement ma pensée, n’avait pas été une tâche aisée. Ceci dit, m’exposer de la sorte ne m’avait pas dérangé outre mesure. Non, non, ce n’est pas du courage, c’est de l’honnêteté intellectuelle ! D’ailleurs, lorsque tu liras cette confession, Le Derrick du Diable sera encore en rayon dans les meilleures librairies… et mon sort aura connu son dénouement.
Je suis visé, il est prévu que je meure, et il est clair que l’on a magouillé un piège fatal spécialement à mon intention. Je subodore que Merlu-le-Vieux est devenu aussi transparent qu’un fantôme britannique in the fog par une soirée bruineuse. Effacé, absolument indétectable. Il se sera retiré sur une île déserte où même les crabes passent par une douane pour avoir le droit de sortir de l’eau. J’avoue qu’apprendre par sa bouche qu’il n’est pas qu’un ripoux, qu’il est un tueur et qu’un contrat plane sur ma tête, remplaçant l’auréole de mon ange gardien, cela crée un sacré malaise. Je suis sa cible, et à ce titre, on s’imagine le centre du monde : tous les regards convergent vers soi, mais ce n’est qu’une impression dictée par la parano que l’ego exalte. On est en droit d’être choqué, tétanisé, non ? Mon sang s’est mis à bouillir et, contraste étonnant, la chair de poule a sculpté sur ma peau un relief de râpe à fromage. On se pose des questions qui, finalement, ne méritent que des réponses saugrenues, décalées. Cependant, la proximité de la mort ne m’effraya pas ; pas plus que la donner semblait troubler ce mec en costume de théâtre proustien.
Il se nomme Flamand, avec un d comme delta… Pascal Flamand. Lui éga-lement est stérile, lui aussi a adopté un gosse… un gosse prénommé Marius. Sa femme est en dépression parce que c’est un cancre, un voyou, un raté. Elle ne sort plus de chez elle ; le soir, elle se shoote aux barbituriques pour dormir, pressée de plonger dans l’oubli provisoire du sommeil artificiel. Elle ne devrait pas avoir honte puisqu’elle n’en est pas la génitrice, mais c’est plus fort qu’elle. On lui a offert ce jouet et un mauvais plaisantin le lui a aussitôt retiré, comme la sale blague d’une jalouse.
Il se chuchote que tous les gens qui ont eu un rapport proche ou lointain avec cette opération sont devenus stériles ; d’autres, tel que moi par exem-ple, ont au contraire retrouvé leur pouvoir de reproducteur. Le tristement fameux Gourou de la Lune de La Geste des Sélénites, c’est LUI, c’est ce Flamand en question ! Et il a sûrement demandé à être nommé ici, à Plovan, afin de venir m’y éliminer de façon très propre, sans laisser d’empreintes suspectes. Qui, mieux que lui, était aussi idéalement placé pour ce règlement de compte si particulier ? Il maquillera son forfait en suicide, j’en suis per-suadé. Je le sens parce que cela pue l’arnaque.
Fais très attention à toi, mon p’tit Francis !

Ensuite, écoute-moi… tes parents adoptifs ne sont pas des sectaires ! Ils sont atteints d’un mal incurable, une épidémie dermique qui les empêche de supporter le soleil et ses UV. Ils leur sont néfastes et ils les fuient depuis toujours. Pour l’anecdote, ils avaient prévu de s’installer en Irlande, mais ton arrivée a repoussé le projet. C’est à se demander si ce n’est pas cette affection (?) qui les a unis par les liens sacrés du mariage. Un mec fasciné par la lumière ne tolèrerait pas longtemps une fana des temps maussades. Ils sont plus à plaindre qu’à blâmer. La maladie les a rendus égoïstes, mais ils t’aiment beaucoup, tu sais, même s’ils le montrent mal. Et puis, un événe-ment survenu là-bas t’as rendu… différent. Par consanguinité. Sache que tu as le pouvoir de lire dans l’esprit de certaines personnalités dans des cir-constances spécifiques.
Là-bas, j’ai été irradié par des rayons nocifs qui, paradoxalement, m’ont permis de bénéficier de dons nouveaux et inestimables : la fécondité et la télépathie. C’était une erreur de chercher à ouvrir la valise que le professeur Miroslav Balnakar avait emportée avec lui malgré le naufrage du navire de fret : elle contenait des produits… défendus. On ignorera toujours pourquoi il tenait tant à ramener de là-bas cette mallette diabolique, mais ce qui est connu, c’est qu’il a fait l’impossible pour qu’on ne la remarque pas au cours du sauvetage. Cela dénote chez cet homme, malgré la détresse qui l’affecta durant l’avarie, une importante maîtrise de soi. Sans parler de la préciosité du contenu de la valise. Je dois préciser que le Posidonia a coulé à pic dans des conditions très douteuses, plusieurs mecs de la plate-forme pétrolière ayant entendu une explosion bizarre dans le lointain, que d’aucuns assimilè-rent à un coup de tonnerre. Comme par hasard, l’enquête qui s’ensuivit ne révéla rien de vraiment louche.

P’tit Francis, je crois que, progressivement, je me transforme en monstre de minuit, et c’est pour cela que Pascal Flamand me craint autant. J’ai non seulement recouvré une virilité conséquente pour mon âge, mais en plus, mes poils blancs virent au marron foncé et mes dents grandissent… Bientôt, les nuits de pleine lune, je vais hurler à la mort. Comme dans les vieux films qui font mourir de trouille. Dans le voisinage, on croira qu’un quidam a mis le son de sa télévision trop fort. « Y’a quoi à la télé, ce soir ? » ; « La Re-vanche du Lycanthrope Irradié ! » ; « C’est quoi un lycanthrope ? »… Je suis bon pour le casting de la version moderne du Petit Chaperon Rouge !
Je mets en danger la secte de merde de ce fils de pute ! Pardon… je te prie de m’excuser. Et si tu lis cela, tu seras dans le même cas, mon Cissou… Exposé à une mort programmée par cette entité supérieure qui n’existe, au bout du compte, qu’au sein des gouvernements lâches et magouilleurs ! Je suis convaincu qu’une télépathie post-mortem nous reliera. Et tu sais quoi, bonhomme ? Finalement, ce Flamand, en m’avertissant, il se condamne à sa manière, n’est-ce pas ? Une lassitude pesante l’attire vers le fond ; on a me-notté ses pieds à une enclume. Il lui faut s’en délester, cela urge. Qu’il vi-dange sa conscience… se confesse enfin !
Dis, mon Cissou, une dernière info pour la route, un aveu. Ta mère, je la soupçonne d’être en réalité la fille du « Sectivore »… mais chut ! Ma mé-moire demeure très sélective. Tiens, j’en souris. Maintenant, va, c’est toi qui vois…
Le destin a suffisamment abusé de ta vie !


(come back)


Je n’ai pas sursauté lorsque je refermai le classeur et que l’écho répéta mon geste à l’unisson. Par contre, dès mon arrivée, je n’avais pas imaginé le gre-nier assez haut pour créer un tel phénomène de duplication d’un bruit. A première vue, c’était un placard disproportionné, pas une cathédrale !
Toutes ces révélations m’avaient secoué, saoulé, mais c’est soulagé et avec un goût amer dans la bouche que je mis un terme à cette lecture intime. De toute façon, il n’y avait plus rien à découvrir ; la dernière phrase était per-chée au sommet d’une feuille blanche qui tombait en avalanche immaculée sur un néant d’encre. Rien ne donnait à penser que le texte s’était interrompu faute d’une main pour tenir la plume. Il n’y aurait pas d’épilogue déve-loppé ! Mon père (c’est la première fois que je l’appelle ainsi) avait opéré avec précision, en chirurgien du verbe, sans s’égarer dans un dédale de phrases confuses. Tout juste, par endroits, avait-il laissé transparaître un flou – qui, nonobstant les apparences, n’avait rien d’artistique – que je pouvais aisément interpréter, traduire par de la pudeur… En effet, c’est comme si je lisais dans son esprit par le biais des mots.
Toutefois, il m’eût été plus doux de me réveiller dans les bras mous et poisseux de la somnolence, constatant que j’avais cauchemardé. J’aurais déjà oublié ce que j’avais vécu en songe à cause de cette prose alignée tel un peloton d’exécution. La lecture se sera achevée sur des pointillés causés par le décès subit de l’auteur. Peut-être la suite du Derrick du Diable, réclamée par l’éditeur car le précédent titre avait cassé la baraque. La vie de l’écrivain s’apprêtait à fuir et il avait inscrit un titre de dix-neuf lettres dans l’unique but de satisfaire ses fans, qui ne manqueraient pas de fantasmer sur le thème du bouquin : Les Baroudiaboliques. Assurément, c’était un message crypté ; il suffisait de le décoder et on connaîtrait le terrible secret des…
Cette affaire me semblait si tarabiscotée qu’elle était forcément authentique, et je pouvais désormais citer mes parents sans avoir l’air de me consumer de l’intérieur… Et apprendre qu’ils n’étaient pas adeptes de cette secte de givrés, La Geste des Sélénites, m’apportait un réconfort inappréciable. Le traître n’appartenait donc pas à ma nouvelle famille mais, imitant un serpent, louvoyait dans mon proche entourage.
Marius !
Marius… Aussi menteur que voleur ! Et cette idée de frère jumeau mort-né, il l’avait soutirée au carnet de bord d’un gynécologue mythomane, hein ? Mon Dieu, comme j’ai dû lui paraître naïf, benêt ! Il n’y a aucun doute, c’est un bon conteur, un crack de l’illusion orale. Mais surtout un salaud !
Et puis, pourquoi pas, c’est l’inspecteur Flamand, son père, qui aura bouffé son propre frère jumeau dans le ventre de sa mère (la grand-mère de Marius). Il était aussi maso que son fils, et c’est d’ailleurs pour cela qu’il avait averti sa cible/proie, Julius Maraval, que le prédateur qu’il personnalisait avait sorti ses griffes. Arrivé en âge de comprendre, on aura raconté ce détail familial à Marius, qui aura fait sienne cette histoire abracadabrante. Chacun son tour de délirer !
Marius !

Un bruit derrière moi ; je me retourne. Je me rends compte que je suis de-bout, que j’ai lu débout. Il était temps de s’en apercevoir. J’ai la sensation d’émerger d’un brouillard à couper au couteau où j’aurais côtoyé des ombres fourbes et menaçantes. Je suis dans un état second ; il me faut rejoindre le premier, l’état de conscience. Des pas : on escalade plusieurs marches, quelques barreaux… Cela grince, craque. J’entends la respiration rauque de celui qui grimpe sans précipitation. On sent bien qu’il est sûr de lui, que son approche n’est pas masquée par une fausse agitation. Il va quelque part, sait comment y aller, qui y trouver… Il sait avant tout pourquoi il y va ! Il connaît les lieux, se doute que la cible/proie n’a aucun moyen de s’échapper, sinon en traversant les murs, spectre couard qui ne mérite pas de fréquenter les vivants. Avant même qu’il n’entre, je devine le nom du prédateur. C’est comme si je l’attendais.
L’inspecteur Flamand se pointe à l’entrée du grenier, un harpon à la main. Il est chargé. Un trident est pointé sur ma poitrine ; mon cœur, l’espace d’un soupir, cesse de battre, pour repartir de plus belle, frénétique. La sueur au front, je contemple l’arme. Ce doit être la sienne. Ici, c’est un ancien refuge de pêcheurs, pas un repère de chasseurs ! Marius est donc allé chercher son père pour l’avertir que j’étais au courant de tout. Il a dû, avant de s’enfuir tel un voleur, lire les premières lignes sur le papier scotché sur le classeur. Il s’est éclipsé afin de prévenir son père, de lui dire que l’heure est venue de… Qu’il faut agir. Détruire le dernier maillon gênant de la chaîne encombrante. Il est à portée de fusil… c’est l’instant idéal. L’autre, Merlu-le-Vieux courait toujours, oui, mais loin de tout, n’est-ce pas ? Aucun danger. Soudain, tout se déroule très vite, comme dans un mauvais film où le réalisateur, qui se débat avec un scénario abscons, est pressé d’en finir.
Une course poursuite s’engage dans le dos de l’inspecteur Flamand. On dirait que c’est à celui qui arrivera le premier pour assister à ma mise à mort. Subitement, entrent dans mon champ de vision des flics, mes parents et un vieil homme que je reconnais tout de suite : Merlu-le-Vieux ! Je devine que c’est lui car, à la vitesse de l’éclair, j’ai lu ses intentions dans son esprit. Des cris fusent, des avertissements couvrent le brouhaha… Les policiers bra-quent Flamand, mais l’homme réagit, tire au jugé dans leur direction. J’entends quelqu’un hurler « Tous à terre ! ». Deux coups de feu retentis-sent, un corps s’effondre à mes pieds ; le harpon rebondit sur ma jambe droite. La flèche a disparu. Je relève la tête. Un attroupement. Mes pa-rents… transpercés, cloués l’un à l’autre, évoquant une brochette. Ils agoni-sent déjà. C’est le vieil homme qui a ouvert le bal… avec un revolver made in Japan. Je suppose que le nom est imprononçable mais mon esprit l’a clai-rement détecté dans son cerveau. Si, plus tard, j’écris mes mémoires, je l’appellerai « le Banzai à crosse jaune ». Le flic qui lui a répliqué sans ré-fléchir s’inquiète déjà de son avenir. Mais là, je me contente de l’observer attentivement, car je suis incapable de lire dans ses pensées. Normal.

Dix minutes plus tard, Pretty Home s’est métamorphosé en camp retran-ché. Des infirmiers s’engueulent avec des flics qui s’égosillent. On montre du doigt l’irresponsable qui n’a pas su maîtriser ses nerfs. Il tient sa casquette d’une main molle, se gratte le front de l’autre, le regard vide… Tout le monde paraît ulcéré par la lenteur des opérations. Seul le médecin légiste ne s’énerve pas, affichant une sérénité de bon aloi ; ses clients sont silencieux et ne risquent pas de s’agiter inutilement, eux. Les flics emmènent Merlu-le-Vieux, les yeux clos. Il a sans doute promis à mon père de veiller sur moi. Il m’apparut si âgé que je le comparai à une momie. Mission accomplie ! Dans une heure, mes parents seront allongés dans un tiroir, à la morgue. Bon Dieu, tout est allé si vite ! Trente secondes, une minute… guère plus. Je n’ai pas osé regarder leur sang qui s’écoulait en fines rigoles sur le plancher irrégulier ; s’entrecroisant, elles y dessinaient une toile d’araignée écarlate et visqueuse. Je me suis contenté de le sentir, comme pour confirmer par l’odorat que son parfum acide ne correspondait pas au mien.
Je n’avais pu retenir un sourire lorsque je les ai vus soudés comme jamais par un lien éternel. Personne ne m’avait remarqué, et c’était parfait. Je n’avais pas envie de passer pour un ingrat, un fils indigne. Et la métaphore de la brochette, pour être cynique, n’en était pas moins tout à fait fidèle. Je ne ressens aucune tristesse. Pourtant, mon avenir s’annonce plutôt mal ; s’il a déjà commencé son travail d’endurcissement, je risque de devenir de mar-bre, c’est clair. Une statue qui se sculpte toute seule, s’améliorant dans la finition au gré du temps, après qu’une gentille fée lui eût octroyé deux bras robustes et une tête bien pleine.
Je suis resté longtemps immobile, fixant mes pieds, les mains dans le dos, me tordant les doigts. Après les avoir contactés, Merlu-le-Vieux a dû de-mander à mes parents de déserter Pretty Home pour une poignée d’heures ; j’aurais mis à profit cette absence inopinée pour inviter Marius. Cela le pousserait à se montrer enfin sans son masque. Dans la précipitation, je n’avais qu’imparfaitement capté l’information. La fréquence était brouillée, parasitée par l’urgence de la situation. Ainsi, il aurait tout manigancé après qu’il eût raconté au couple cette histoire rocambolesque dont j’étais le héros principal. L’hypothèse de leur arrivée par hasard sur les lieux du crime – avec la flicaille – ne tenait pas la route… Ils avaient tout simplement alerté la maison poulaga pour signaler la présence d’un maraudeur. Et, comble de l’ironie, le voyou se nommait Pascal Flamand, inspecteur de police de son état, méconnaissable dans la pénombre de l’entrée du grenier. Le harpon avait aidé dans la confusion car un défenseur de la loi ne pénètre jamais chez les gens avec une arme pareille, n’est-ce pas ? Qu’il soit de service ou en vacances.
Quant à Marius, il s’est volatilisé, évanoui dans la nature. Je l’ai effacé de mon horizon. Plus tard, lorsque mon passé me visitera en sa compagnie, il ne sera plus qu’un pantin de bois désarticulé, une marionnette dont les fils ont cassé… Le Pinocchio du collège.
Je crois que c’est ce jour-là, précisément, que j’ai perdu mon don télépa-thique, en réaction aux péripéties vécues et endurées… J’avais affiché un relatif self-control, mais c’était pour compenser le sacré coup au moral que j’avais encaissé sans mot dire, sans grimacer de douleur. Il n’est pas si terri-ble de perdre tout de suite un don que l’on vient à peine de découvrir au plus profond de soi. Oui, mais ces parents adoptifs qui n’avaient pas mérité tout ce mépris de ma part, eux, ils sont perdus pour tout le monde !
L’autre don, je ne suis pas en âge d’être atteint par l’incapacité qu’il guérit, ni d’en avoir besoin un jour.
Le destin se chargeait de m’endurcir ; cela promettait pour l’avenir…



EPILOGUE

(vingt ans après)



Au fil du temps, après ce que la presse nomma à l’époque « le massacre de Pretty Home », j’ai volontairement oublié ma trop longue période au sein de ma nouvelle famille d’accueil. Un sacré duo d’emmerdeurs ! Avec un fiston con comme la lune (?). Cet olibrius voulait que l’on se tranche les veines pour mélanger notre sang. Leur nom était aussi transparent que le souvenir que j’ai gardé d’eux. D’ailleurs, il m’est sorti de la tête comme une mauvaise migraine à l’issue d’un traitement du feu de Dieu. A 18 ans, sans laisser d’adresse, j’ai quitté le pseudo-domicile parental pour rejoindre une nana, Giselle Léonard, une brunette assez vulgaire avec qui j’ai vivoté durant cinq bonnes années de doute partagé. Elle a découché pour se jeter dans les bras d’un bellâtre au physique de surfeur (un comble !). Elle n’est jamais rentrée au bercail… mais elle m’avait offert là l’opportunité de mûrir encore. La statue prenait forme. Mes contours se stabilisaient, se solidifiaient, et, bientôt, je ne pourrai plus pétrir mes défauts pour adoucir mes courbes et durcir mon mental.
Maintenant, pauvre inconscient, je suis marié. Je sais pertinemment que je n’aurais pas dû. Ma femme ne travaille pas, non, elle passe son temps à bronzer, pile et face, telle une merguez un soir de barbecue avec des potes. Elle squatte quotidiennement la plage du Prado, à Marseille, sans prendre de congés… Comme si, en son absence, un tsunami viendrait tout spécialement du Japon pour tutoyer le littoral provençal. C’est une « surfeuse du soleil » à sa manière. Une branleuse de la pire espèce.
Nous avions rejoint ma ville natale immédiatement après nous être mariés, en Bretagne, pour le meilleur et surtout pour le pire. Le meilleur, c’est mon boulot, je suis imprimeur ; le pire, c’est lui, le soleil, car ma femme en consomme une quantité astronomique. Elle part le matin, revient le soir, cuite à point, les yeux rougis par le sable et les UV. Elle ne se baigne jamais, aussi sa peau est sèche : à soixante ans, elle ressemblera à un fantôme de papier froissé monté sur béquilles. Elle saute le repas de midi, parfois emmène avec elle une salade qui finit immanquablement à la poubelle. A moins que… Je me demande si elle ne la donne pas à manger aux crabes…

Vingt années ont passé et les lois ont enfin changé : les sectes sont OFFICIELLEMENT interdites en Europe. La Geste des Sélénites s’est dis-soute ; sans gourou, pas d’existence spirituelle possible.
Vingt années…

Un samedi matin, on sonne : je vais ouvrir.
Un représentant ou un truc dans le genre. Je n’ai même pas le temps de lui cracher à la gueule que je suis paré jusqu’à la fin des temps… que je n’ai besoin de rien… le voilà qui me débite sa tirade, ses boniments.

« Vous désirez vous offrir le soleil sur un plateau d’airain ? Aucun pro-blème, il est à vous ! Embrassez La Caste des Enfants de Phaéton et il vivra dans votre miroir, réfléchissant votre urgence de métissage épidermique. Adhérez, monsieur, adhérez… nous pouvons vous offrir l’Eternité Lumi-neuse ! Non, non, nous ne sommes pas une secte ; notre parti politique a vu le jour quand… »

Mon pied bien placé coupa court à ce bavardage de dingue, à cette folie. Mais tout le monde n’est pas comme moi dans ce pays.
Je n’ai jamais revu ma femme !
Pour une fois qu’elle était restée à la maison, clouée au lit par une grosse fièvre… Mais comment s’était-elle débrouillée pour attraper un rhume en pleine canicule ? Un signe du destin sans doute. Elle avait été téméraire, s’était levée, fébrile et chancelante, avait épié la brève altercation avec le givré…
Et…
Et une heure plus tard, habillée, guérie, elle partait.
Bon vent !


Des mois se sont écoulés, tièdes, insipides. J’en ai eu marre de vivre ici, à deux pas de la mer ; marre de cette fournaise insupportable dans laquelle je cuisais à petit feu ; marre de ces gens pressés dont l’unique but semble être, paradoxalement, de stagner dans un bouillon d’inculture… Je vomissais l’incessant piaillement hystérique de ces oiseaux mécaniques bien huilés qui harcèlent les chalutiers, à l’image des hyènes après qu’un lion eût laissé de répugnants reliefs de son repas sanglant. Pour retourner à quai, ils passent sous ma fenêtre, à cent mètres , et il m’est plusieurs fois arrivé, durant mes heures de déprime, de souhaiter posséder un mortier. Je les bombarderais, les coulerais les uns après les autres, comme au tir au pigeon… Les goélands et les mouettes sont trop petits à cette distance, et un fusil me brûlerait les doigts. Les barcasses et les bateaux de pêche par trente mètres de fond, les « hyènes ailées » iraient quêter leur pitance ailleurs, me foutant une paix royale… léonine !

Je me suis installé à l’hôtel. Juste une semaine… pour décompresser, effa-cer les récents relents d‘angoisse et d’ennui. Une sorte de sas avant d’entrer dans une pièce inconnue fleurant bon la liberté. Ultime tentative avant la curée, la mémoire m’assaillit, me projetant dans le passé à la vitesse de la lumière. J’avais lu plusieurs fois Le Derrick du Diable de Julius Katana, mais sans y avoir décelé la fameuse formule magique qui devait impliquer un grand chambardement mondial. Et pourtant…
Comme une obsession, je dénichais toujours un prétexte pour me replonger dans ce bain littéraire. J’en avais appris chaque phrase par cœur ; j’aurais pu en faire la lecture à quelqu’un en commençant par la fin ; je m’étais glissé moult fois dans la peau de l’auteur quand il décrivait certaines scènes… Sans m’en lasser, sans m’avouer qu’en réalité, je traquais le paragraphe qui avait tout déclenché et tant effrayé l’inspecteur Flamand. L’extrait qui avait fait paniquer Marius lorsqu’il crut, m’observant en train de manipuler le classeur, qu’était écrite en majuscules, sur le papier scotché en première ligne, LA REVELATION !
Demain matin, je pars, je déserte définitivement Marseille. Cette ville m’étouffe, m’oppresse. Oui, c’est décidé, je m’en vais ! Rien que d’y pen-ser, un sourire instinctif se dessine sur mes lèvres. Je me regarde dans la glace… on dirait une grimace.
J’ai besoin d’une bonne douche. Là, tout de suite, pour me laver du bruit, de la moiteur et du stress que véhicule cette cité pyromane…
Je me déshabille, branche la radio qui trône sur une étagère au-dessus du lavabo, masquant en partie le miroir. Je capte une fréquence au hasard. On y évoque un bouquin ; d’après le journaliste, un futur best-seller : L’Œil du Dragon, de Marius Flamant… Flamant avec un t comme tango. L’échassier de Camargue, pas le Belge !
Bordel ! Ce ne peut être une coïncidence. Le revoilà ! Il a osé ! Le fourbe a encore menti… Son nom ! Il a triché ! C’est plus fort que lui… Il l’a esca-moté, de sorte que son pseudonyme, à une lettre près, ressemble à son vrai patronyme ! Deux frères jumeaux ! Et je ne peux m’empêcher de constater tristement qu’Arsène Lupin a revêtu la panoplie de Stephen King !
Il aura retrouvé les esquisses de ce roman que nous avions écrit de concert lorsque nous étions gosses, du côté de Plovan. Il sera retourné à Pretty Home, plusieurs années après le… massacre. Peut-être même sera-t-il passé auparavant par la case « serrurier ». Il se sera emparé du manuscrit inachevé et l’aura réécrit. Et si la maison était habitée, il aura endormi la galerie avec de belles histoires. Par exemple, la nostalgie de retrouver les lieux où, gamin, il vécut… Il aura demandé à visiter le grenier. Oui, jadis, il y contemplait les araignées en train de tricoter leurs toiles… C’était beau. De l’art ! Et il chouravera le moignon de roman. Avec son talent de conteur, c’est sûr, s’il rédige comme il raconte, il se ferait du fric avec cette drôle d’étoile qui bouffe l’énergie des galaxies… Il a dû en rajouter des tonnes pour se faire autant remarquer dès son premier bouquin.
Je ressentis un désir incontrôlable d’acheter ce best-seller – que je n’avais pas eu l’honneur d’imprimer. Juste pour vérifier s’il avait changé, le salaud, ou s’il parlait toujours, selon l’expression adéquate, comme un livre… La curiosité de savoir comment aurait fini notre histoire si nous avions pris la peine de l’achever, au lieu de jouer à surfer sur le soleil, parodiant Icare, au risque de nous brûler les… yeux.
De par mon métier, je suis devenu une sorte de « baroudeur immobile » à ma façon. J’imprime les aventures vécues par des héros de pacotille. Au crépuscule, harassé par une journée d’un travail qui me plaît mais me casse les oreilles, allongé sur mon lit et encore assourdi, je voyage à l’horizontale et endure des tourments que même en cauchemar je ne subis jamais.
Tout d’un coup, après une pause publicitaire, une vieille rengaine vomit ses décibels surannés, et la voix de Charles Trenet remplit la salle de bains, chevrotante. Je lève les yeux au ciel. Le lustre, jaunâtre, reflète les rideaux qui ondulent devant la minuscule fenêtre donnant sur la rue.

Le soleil a rendez-vous avec la lune
Mais la lune n'est pas là et le soleil l'attend
Ici-bas souvent chacun pour sa chacune
Chacun doit en faire autant
La lune est là, la lune est là
La lune est là, mais le soleil ne la voit pas
Pour la trouver il faut la nuit
Il faut la nuit mais le soleil ne le sait pas et toujours luit
Le soleil a rendez-vous avec la lune
Mais la lune n'est pas là et le soleil l'attend
Papa dit qu'il a vu ça lui...

Et là, dans mon crâne, cela agit à la manière d’un déclic. Un traumatisme qui révèlerait ma nature profonde après la disparition des inhibitions qui la rendent stérile.
Je me toise dans la glace, me caressant le menton, le front où une bosse disgracieuse est apparue comme par magie… Ma barbe, étrangement, est drue et marron foncé. Mes cheveux, d’habitude coupés en brosse, ont in-croyablement repoussé depuis hier. Je tâte mes muscles : ils se sont épaissis. Mes yeux ont rougi, les pupilles en sont dilatées.
J’ai soudain envie de me gratter. Je sens mes poils pousser ; ils grandissent à vue d’œil et ma peau me démange. Je tâte mes bajoues : j’ai mal aux babi-nes. Je me suis légèrement griffé. Je claque des crocs, et cela produit un son de castagnettes. La semaine dernière, j’étais presque chauve ; présentement, je suis hirsute. On dirait un hippie. Je change, me transforme…
Me transforme en monstre de minuit. C’est héréditaire.
Je tends mon cou vers le lustre ; martyrisées, mes vertèbres craquent. Je suis fasciné, attiré par les lueurs qui dansent à sa surface. C’est un magné-tisme auquel je ne puis résister. Des ombres éphémères y ondoient, soit ébauchant le faciès d’une louve, soit sa croupe. Je lève les bras, tentant d’attraper ce ballon immobilisé dans ce ciel de ténèbres…
Mais ce n’est pas un ballon, je ne suis pas goal, et le hurlement que je pousse tend à prouver que les gens du voisinage sont en danger.
J’ai l’impression que ma gueule pourrait avaler cette boule suspendue, tant mes mâchoires sont largement écartées. Il est minuit.

MINUIT PILE !


FIN


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