De mémoire de Bête (4)
un roman de

de Jean-Yves Duchemin



– Retour aux sources –



Prendre le taureau par les cornes…
Cette expression n’effrayait plus Balto, non. D’abord parce que cela ne serait plus mal interprété par un smilodon rôdant aux alentours des anciens abattoirs, ensuite parce que sa phobie des bêtes à cornes appartenait désor-mais au passé.
Il ne put se retenir d’en sourire. Il souriait beaucoup depuis quelques temps. C’était bon signe.
Fermement décidé à prendre également le bon wagon, Balto s’apprêtait à sauter dans le train en marche. Il n’avait fait que s’endormir dans un hall de gare, après avoir raté sa correspondance…
Regrimper dans l’arbre de vie et s’accrocher aux branches, au risque de s’y égratigner la paume des mains, aurait dit ce cher Tiburce. Remonter la pente, repartir à zéro, oui, pour arriver à quelque chose qui s’éloignât de ce néant qu’il avait trop souvent côtoyé. Ne plus avoir honte d’exister, se réha-biliter enfin. Ayant longtemps stationné au pied de l’échelle, il comptait en atteindre le sommet sans en dénombrer les barreaux, les yeux fermés, afin d’y demeurer perché jusqu’à la fin… Et si un craquement attestait d’une usure du bois, il simulerait la surdité. Rien ne pouvait l’empêcher de revivre, pas même un pied cherchant un appui fuyant sous la semelle. Là-haut, le panorama y serait très certainement… vivifiant. Ses paupières lâcheraient du lest et son regard embrasserait un avenir tellement plus reluisant que son passé récent ! Certes, le vertige l’y attendait, mais il tiendrait bon, s’accrocherait aux branches… De plus, il avait du retard à rattraper, et cela impliquait de stabiliser son équilibre au plus tôt, de remettre SA pendule à l’heure.
Pour le côté symbolique de la chose, il reprendrait le cours normal du temps dans ce couloir d’obscurité où tout avait commencé : le tunnel qui mène tout droit à l’emplacement des anciens abattoirs de Langogne. Et au-jourd’hui… vers la lumière !
Modestine lui avait aimablement proposé de s’installer chez elle, en atten-dant. En attendant quoi ? Son retour ? A la mort de ses parents, elle avait hérité avec Tiburce de la maison familiale, mais ils avaient refusé de concert. Elle avait préféré acheter une petite maison bâtie au cœur de la campagne aixoise, où elle s’occupait d’animaux abandonnés. Son frère, lui, était resté à Marseille, ville qu’il appréciait surtout pour la poésie de son soleil qui, à l’heure du crépuscule, se baignait dans la mer, avant d’être englouti par l’appel du large.

Le séjour de Balto sur ce monde de grisaille avait été trop bref pour altérer la couleur de sa peau. Il avait offert la clef spatio-temporelle à Modestine, qui avait choisi de demeurer sur Rhéal. Peu à peu, son teint devenait grisâtre, et celui de Traknar virait carrément au rosé, bien qu’il ne se rendît que très rarement sur la Planète Bleue.
Elle se sentait à l’aise en ces lieux, comme une résidence secondaire où il fait bon vivre quand on est à la retraite. Son attitude évoquait une orpheline qui découvre une nouvelle famille. Le dernier des Rhéaliens y avait mentalement conçu un habitat en forme de chalet suisse, à l’image de ce que souhaitait la Terrienne. Ces désirs avaient été des ordres, semblait-il. D’évidence, l’apparente fragilité de cette Française cinquantenaire le séduisait, dans la mesure où le nanisme dont elle était atteinte et son âge relativement avancé pour un esprit terrien, ne signifiaient rien, strictement rien dans le sien. Sans parler de ses yeux bleus, qui symbolisaient cet azur où il ne s’était jamais baigné, ni englouti, avant de franchir les portes…
Ce cube approximatif de rondins de bois mal empilés et dont la coloration évoquait plus l’acier que l’écorce d’un arbre, avait été « créé » à une distance respectable des tentes destinées aux légionnaires. Des bungalows dé-montables abritaient les sommités scientifiques. Les mercenaires, hommes et femmes fraîchement recrutés, se tenaient à l’écart des « képis blancs », qu’ils ne fréquentaient pas, les jugeant trop franchouillards. Mais tous faisaient la navette entre Vlakastrakna et la Terre, craignant de ternir leur épiderme s’ils s’éternisaient sur cette pâle copie de la planète mère. La comparant à un « globe momifié », d’aucuns lui octroyaient un sobriquet de son cru : boule fantôme, astre de suie, étoile sans lumière… Ainsi le nouvel arrivage se pointait-il, chaque élément de la troupe arborant un regard dur et froid, et l’on se gardait de juger la situation d’une autre façon que sous l’aspect de leur mission. Parfois, un embouteillage bloquait le seuil immatériel d’un sas spatio-temporel, et l’on en profitait pour laisser fuser des noms d’oiseaux qui, paradoxalement, détendaient l’atmosphère.
Fidèle à ses origines, l’homme gris, quand il ne s’agitait pas, dormait mé-taphoriquement à la belle étoile. Car, nonobstant cet œil glauque représen-tant un soleil anémié, ce ciel d’outre-tombe incarnait plutôt la peau d’un éléphant sur le point de mourir. Sur Rhéal, la température ambiante ne changeait jamais ; en revanche, elle s’adaptait à la chaleur corporelle de chacun. Tel le rémora sur un requin, elle se collait à vous, donnant à votre chair l’impression de mijoter dans la chaude marmite du ventre maternel… De toute façon, ici, pas le moindre vent n’en caressait les reliefs tronqués, nulle pluie n’y mouillait le sol moquetté de suie…
Juste avant de partir, Balto avait remarqué que Traknar gesticulait, aux prises avec un légionnaire assez imposant, ma foi… Un géant blond qui, apparemment, était réticent aux injonctions. Certains ne reconnaissaient aucun pouvoir à ce pantin cendré dont on apercevait, sans être forcément observateur, les organes internes par transparence. Vue de loin, la scène était burlesque ; on aurait dit l’extrait le plus comique d’un film muet, à l’époque de Charlie Chaplin, alias Charlot. On pensait tout de suite à « Laurel et Hardy » ; et là, Stan Laurel éprouvait les pires difficultés à communiquer avec cet Oliver Hardy barbu.
La querelle avait eu lieu au pied de l’île suspendue au sommet de laquelle avait été parqué le Grand Karnass. Après avoir vérifié qu’aucune porte ne s’ouvrait dans l’unique galerie, ils en avaient clos l’accès au moyen de ro-chers terriens, dont le moins gros pivotait afin que l’on puisse nourrir la bête. Régulièrement, un volontaire y amenait un bovin, que l’on abandonnait aussitôt dans l’obscur boyau de la mort. Ensuite, les cris de douleur se mêlaient aux grondements caverneux… mais personne ne les entendait. Le smilodon, affamé, squattait la galerie, attendant que soit « larguée » la viande, et l’on faisait très attention à ne pas faire une fausse manœuvre car, si le tigre géant s’échappait, on serait obligé de l’abattre avant de l’avoir étudié.
Domestiquée, Lilith vivait en liberté aux côtés de Modestine et se souciait fort peu de la proche présence de son père… La Terrienne insistait pour que l’on ne qualifiât pas le Grand Karnass de géniteur devant sa fille, car elle considérait que c’était là une marque d’irrespect et de désintérêt. Les mili-taires faisaient la gueule mais obtempéraient.
La dispute avait probablement un quelconque rapport avec cet animal dont tout le monde s’accordait à dire que ses canines ressemblaient à des défenses de morse. Les légionnaires, refusant son nom officiel qui, à leur goût, sonnait trop comme un grade, l’avaient rebaptisé Dracula.
Pour couper court, Modestine avait embrassé tendrement Balto, détournant son attention. Elle lui avait solennellement intimé de ne rien révéler sur Terre, de garder le secret, puis l’avait raccompagné sur le « pas » de cette porte naguère empruntée par le Grand Karnass, tandis qu’il surgissait dans le « tunnel des abattoirs », à Langogne, plus de quarante ans auparavant.
En passant sous le « chambranle » invisible, il avait eu l’opportunité de lire de l’inquiétude dans le regard de la sœur de Tiburce. Elle paraissait subite-ment pressée qu’il s’en aille, comme si un danger le menaçait et qu’elle cherchait à le protéger en précipitant son transit. L’isolait-elle d’une catas-trophe, en le renvoyant plus tôt que prévu sur leur planète d’origine ?
Si Balto avait possédé le don télépathique de cette femme, nul doute qu’il aurait pris la liberté de décrypter son « courant de pensées ». Craignant d’imploser, il aurait au préalable tamisé ces ondes cérébrales dont la fré-quence développait une puissance d’émission capable de saturer le plus so-phistiqué des récepteurs. Comparé à ce qu’elle lui avait confié, il avait d’ailleurs remarqué que son pouvoir se développait sensiblement au contact de Traknar. Se contentant jadis d’échanges privilégiés avec son frère, elle avait évolué au point de visiter les cerveaux qu’elle mettait en joue, chasse-resse au mental exacerbé. Et maintenant, la voilà qui hantait des cervelles réputées hermétiques, prenait d’assaut les forteresses de l’esprit les mieux armées… Elle évoquait un ventriloque qui, pour dialoguer, se servirait de ses synapses à la manière d’un sonar. Peut-être même parlait-elle aux animaux, tel le pittoresque docteur Dolittle. Sur Rhéal, hormis la mascotte et le prisonnier, il n’y en avait pas, et c’était peut-être là le véritable motif de son refus de retourner sur Terre, car les bêtes en savaient tellement sur les Hu-mains, avec lesquels ils avaient de plus en plus de mal à cohabiter, qu’ils avaient préféré, au fil des siècles, devenir muets. A moins que leur silence radio ne fût un leurre… pour avoir la paix et taire des vérités pouvant s’avérer dangereuses pour un bestiaire exposé à des représailles. Si, bien sûr, les Humains étaient équipés pour assimiler les réflexions et les reproches qui leur étaient destinés.

Il n’aurait su expliquer comment, mais il avait tout de suite deviné qu’il avait été ramené sur Terre très peu de temps après son arrivée précipitée sur le rocher plat en forme de galette de pierre. Les nuages avaient la fièvre, et le ciel orageux paraissait un couvercle posé de traviole sur une casserole d’eau dont le cul était chauffé au lance-flammes. Il hésitait, se demandant s’il n’était pas préférable, avant de partir, d’attendre que l’arc-en-ciel tirât sa dernière flèche irisée, ou s’il ne valait pas mieux déserter immédiatement la région, pour tenter de tout oublier rapidement… ailleurs. Un comble pour quelqu’un qui vient tout juste de recouvrer la mémoire, non ?
Le passage d’un train, qui secoua la voûte du souterrain, lui agressa les tympans, et il décida de sortir sous la pluie. Il fut mitraillé par les gouttes, mais cela lui procura un bien-être non négligeable. A peine avait-il parcouru une trentaine de mètres que l’averse cessa. C’était dimanche, puisqu’il en-tendait des cloches révélatrices d’une fin de messe. Mais était-ce celui du jour de son départ pour le monde parallèle ? N’aurait-il donc passé que deux ou trois heures sur Rhéal ? Lui avait-on concocté un retour savamment dosé, afin qu’il ne paniquât pas trop à l’issue de ce dépaysement subit ? Etait-ce une étroite parenthèse ouverte et refermée le temps d’une respiration ? D’évidence, les migrations spatio-temporelles se maîtrisaient parfaitement dorénavant.
D’où il se tenait, à quelques pas de l’Hôtel de la Gare dont les Beltoise et les Barnouin avaient été de fidèles clients, il avait tout loisir de zieuter les touristes qui patientaient sur le quai de la gare, tous au garde-à-vous, s’ennuyant avant de monter dans le train touristique des Gorges de l’Allier. Présentement, le convoi stationnait sur une voie de garage. Ils avaient pour-tant l’air d’être ravis de buller enfin à l’air libre, l’orage les ayant contraints de squatter un hall impersonnel dont les effluves de vieux mégots leur avaient vaguement rappelé les interminables queues aux guichets de la Poste.
Balto n’avait pas d’argent, mais voyager incognito, c’était devenu sa spé-cialité à Marseille. Cela précisé, jusqu’à aujourd’hui, il n’avait jamais fraudé sur les longues distances, l’auto-stop l’ayant à maintes reprises aidé à ne pas abuser. Mais hélas, pour atteindre la destination prévue, Langeac, un im-portant détour par la route du Puy-en-Velay s’imposait, aucune départe-mentale ne longeant l’Allier à cause d’une géographie chaotique et sauvage. N’ayant pas la chance de voler comme une buse ou un circaète, il prendrait donc ce train jusqu’à Langeac, à la manière d’un passager clandestin qui n’a pas peur de se montrer.
C’était un sacré baptême, ma foi… l’unique fois où il oserait tricher dans un transport en commun différent des bus marseillais. Il devrait se faire petit car, au premier abord, son aspect négligé n’inspirait guère confiance – ni au second, d’ailleurs.
Poursuivant son itinéraire de fraudeur pressé, il monterait plus tard dans un train de la grande ligne, en direction de Clermont-Ferrand, espérant ne croiser aucun contrôleur, puis ferait de l’auto-stop jusqu’à Comblessac. Ce serait plus prudent : il n’avait pas envie de finir en taule. Mais qui oserait mettre Superman derrière les barreaux, hein ? Personne n’aurait la force et le courage de l’y enfermer, car rien ne résistait à son désir d’évasion, pas même un parasite cérébral, n’est-ce pas ? Oui, mais Superman aurait pu survoler les Gorges de l’Allier, lui !
Nul ne s’en doutait, mais son intervention avait sauvé et sauvera… du monde.
Et puis, Gwendal Kerjean le lui avait clairement dit, lorsqu’ils s’étaient quittés presque à contre-cœur : « Viens me voir quand tu veux, j’aurai peut-être quelque chose pour toi ! »
Balto avait ébauché une moue dubitative, tant il était persuadé qu’ils ne se reverraient jamais.
Il se trompait lourdement.

Balto était attentif au discours du guide vocal qui s’exprimait dans un micro dont le bon fonctionnement était épisodique. On ne captait que la moitié des phrases, et le reste du temps, il fallait tendre l’oreille. Dans le wagon, les baffles « crachotaient » un peu ; malgré cela, cet homme au timbre ingrat parvenait à communiquer sa passion de la région. Des gosses pleuraient, des ados s’ennuyaient ferme, des adultes supportaient tout, d’autres non, qui râlaient inutilement. L’organisation était archaïque mais fort sympathique : en tout cas, c’était suffisant pour donner envie aux curieux de se plonger dans les bouquins traitant de la Lozère et de la Haute-Loire.
Balto avait surtout été impressionné par la longueur du viaduc de Chapeau-roux ; il pensa que seul un croque-mort ou un cancrelat pouvait rester de marbre devant la beauté sauvage de ce panorama. C’était un spectacle à re-commander aux blasés du train, dont il avait longtemps été l’archétype. Tunnels et viaducs se succédaient à un rythme d’enfer, et le convoi ralentis-sait régulièrement afin de permettre aux passagers d’admirer l’originalité des roches basaltiques ; l’Allier qui serpentait, parallèle à la voie ferrée, au fond du vallon ; les châteaux en ruines perchés sur des promontoires naturels, la plupart datant du Moyen-âge ; un barrage hydraulique conçu pour permettre aux saumons de remonter la rivière en période de fraye… On photographiait, mitraillant les sites, certains se mettant carrément debout devant les fenêtres, ce qui dérangeait les paparazzis du dimanche assis du mauvais côté. Des photos seraient voilées, des souvenirs mitigés s’emmagasineraient dans les mémoires… Mais peu importait, car cela faisait partie intégrante des aléas du tourisme. Des disputes pimentaient le voyage, toutefois rien de grave ; Balto, qui se tenait en retrait, faisait semblant d’en sourire.
Tout à l’heure, trop occupés à achever dans les meilleures conditions leurs vacances estivales, les voyageurs n’avaient pas remarqué que cet individu, là, qui arborait la dégaine débraillée d’un Don Quichotte d’opérette, eh bien… c’était Superman ! Mais lorsqu’il était monté dans le wagon de queue, d’affreux gamins l’avaient montré du doigt en pouffant comme des hyènes. Heureusement, leurs parents les avait souverainement ignorés… Braves gens !
Le court déplacement commençait plutôt mal. Mettant le nez contre la vi-tre, il avait en effet constaté que même un tank aurait peiné pour avancer dans un tel amoncellement de rochers, d’éboulis, de forêts de résineux et d’à-pics vertigineux. Lorsque le train touristique ralentit pour franchir le viaduc de la Madeleine, il sut sans que le guide ne s’exprimât pour nommer l’endroit, que Titi avait été « défenestré » ici. Il éprouva subitement un vio-lent sentiment de haine. Il se mit à suer, et des frissons dressèrent ses poils gris, contraste anatomique révélateur d’une angoisse profonde et incontrôla-ble. Ses joues s’empourprèrent, tel un serial killer sur le point de commettre un crime. Une boule se noua dans sa gorge, il serra les poings à s’en briser les phalanges. Ses dents claquèrent, mais les hurlements des bambins indis-ciplinés masquèrent ce bruit sec et saccadé d’émail maltraité. Le malaise se dissipa.
Le responsable de ce meurtre courait encore. Etait-il protégé par son statut d’ancien légionnaire ? Avait-on eu peur, en l’arrêtant, d’ouvrir la porte des confidences ? Les autres auraient-ils lâché le morceau aux médias, parlant sans restriction de ce dont ils étaient témoins quotidiennement sur le monde gris ? Etait-ce un chantage ? Un complot ourdi à l’échelle nationale ? Depuis le temps, et avec tant de preuves dévoilées, comment cet homme avait-il pu disparaître comme par enchantement, sans jamais être inquiété par la suite ? S’était-il faufilé sur le monde gris, pour s’y fondre, caméléon humain impossible à détecter ?
Balto n’avait plus vraiment envie de contempler le paysage. Des visions le harcelaient.
Il se voyait descendant du train en marche, pour réceptionner au vol son vieux pote Tiburce – normal, puisqu’il était Superman. Quelqu’un l’avait éjecté du wagon, et il était intervenu avant que la tête du contrôleur ne se fracassât contre la tôle, ou que son corps s’écrasât entre les roues du mons-tre de fer. Il ne risquait pas de se rompre les os, lui, non, puisqu’il était S… Le légionnaire, derrière la vitre, le narguait, lui faisant « bye bye » de la main. Mais quelle arrogance ! Comment osait-il braver le courroux d’un super héros ?
Il se voyait surgir derrière l’ancien « képi blanc », tandis que Tiburce lui demandait son titre de transport, et l’immobiliser alors que l’agresseur ébau-chait un geste menaçant, s’apprêtant à empoigner ce corps si frêle revêtu de la tenue réglementaire de la SNCF…
Il se voyait en… et le légionnaire hurlant de peur, après qu’il eût fait volte-face à la vitesse de l’éclair, et…
Ce cri déchirant… Quelqu’un tire la sonnette d’alarme…
Balto descendit à Langeac, patienta cinquante bonnes minutes avant l’entrée en gare d’un train de la grande ligne, le « Cévenol », sa correspon-dance pour Clermont-Ferrand, et…

Il était arrivé à Comblessac après avoir changé trois fois de « cornac ».
Il lui fallait maintenant dénicher le Bock d’Or, la brasserie de Gwendal Kerjean.

Parvenu à destination vers deux heures du matin, Balto s’était assoupi sur un banc public, dans un square. Inconstante, la lune ressemblait à la lentille figée d’un vieux phare submergé par les embruns. Des chauves-souris aux trajectoires aléatoires tricotaient dans le ciel un chandail de nuit aux mailles trop larges. Il faisait doux. Il avait paradoxalement dormi d’un sommeil dé-serté par les rêves. A l’aube, lorsqu’il s’était mis debout, il n’avait ressenti aucune douleur articulaire, pas le moindre craquement suspect… Il avait été surpris de ne pas entendre un coq lancer son contre-ut cocardier de crécelle rouillée. N’y avait-il donc pas de gallinacés à la crête empanachée dans cette région ? Mais qui gardait les poulaillers alors ? Des chiens ? Il y en avait qui aboyaient au loin, mais c’était sans doute pour effrayer un chat, pas pour éjecter du pieu des paysans aux paupières plombées.
Il avait faim. Un adepte du footing matinal le renseigna au sujet du Bock d’Or. C’était juste à deux pâtés de maisons de là… Il s’y rendit d’un pas alerte. Il avait envie d’un café bien chaud et très sucré. Peut-être un croissant ou deux, selon l’humeur de Kerjean, avec qui il avait déjà gueuletonné, là-bas, dans la Forêt de Mercoire… Il savait que cet homme avait le cœur sur la main ; et ce cœur était si gros, prenait tant de place, qu’il ne risquait pas de laisser pousser un poil de paresseux au centre d’une paume.
L’enseigne était cynique à souhait, et très originale. Certains pouvaient assimiler cet humour décalé à du mauvais goût, le trouver vulgaire et déplacé, mais ceux-là n’avaient qu’à aller boire ailleurs ou changer de trottoir. Ce n’était tout au plus que de la surcharge de fioritures, quelque chose d’assez gothique, et cela avait été conçu pour plaire à une clientèle ciblée… Rien de sectaire là-dedans ! Au contraire, il suffisait que les esprits soient ouverts, un point, c’est tout ! Et ce n’était pas gagné d’avance !
Elle représentait un druide vêtu d’une toge visiblement tissé de fils d’or et qui tenait dans sa main gauche le Saint Graal. Il y introduisait avec son autre main un cercueil entrouvert, d’où s’échappaient quelques précieuses pépites rondes comme des billes. Auréolées d’un anneau de lumière, selon l’angle de vision, elles évoquaient soit la planète Saturne en miniature, soit la face d’un saint…
Juste au-dessus, au sein d’une bulle de bandes dessinées, le druide s’exprimait en lettres dorées :

Ici la mise en bière vous rend la vie plus belle

Le Breton avait reçu Balto à bras ouverts, mais non sans s’étonner de sa présence en Armorique. La brasserie sentait bon le café, et c’était une am-biance idéale pour attaquer une nouvelle journée. Seulement quarante-quatre heures s’étaient écoulées depuis que le binôme s’était dissocié à Langogne. Il n’avait pu s’empêcher de s’écrier : « Déjà toi, Balthazar ? Mais tu m’as suivi… »
Balto avait ébauché un sourire gêné qui en disait long sur son état d’esprit. Sa nouvelle foi en la vie lui faisait prendre des initiatives précipitées, et de-puis, il avait le plus grand mal à maîtriser cette soudaine frénésie. Il lui fallait réapprendre à vivre en canalisant ses efforts. Ce n’était pas une mission impossible, et pas forcément un défaut !
Sa promptitude à réagir pouvait également cacher une soif d’en finir avec les détails de son vécu, car plus il avançait dans l’avenir, plus le présent de-venait précis dans la reconstitution du puzzle de son passé…
Durant le voyage, il avait littéralement abreuvé de paroles en l’air les trois aimables conducteurs qui l’avait véhiculé. Les égoïstes, eux, avaient pris la poudre d’escampette à la vue de ce clodo égaré au bord de la route. Ils avaient appuyé sur le champignon, se souciant fort peu des limitations de vitesse, comme si ce mec pouvait les rattraper à la course, pour les punir. Non assistance à personne en danger, cela méritait perpette. Décidément, il était un super héros pour tout le monde, depuis qu’il avait quitté Marseille pour venir se ressourcer en Lozère ! En effet, les fuyards méritaient un châ-timent exemplaire…
Les autres, les gentils, seraient récompensés. Ils dormiraient mieux… Mais ils avaient supporté les risques du métier de Bon Samaritain.
Certes, Balto ne sentait pas la rose, mais on préférait ne pas soulever le problème, car les altruistes ne se permettent pas ce genre de réflexion, n’est-ce pas ? Ce n’était qu’un mauvais moment à passer ; de plus, c’était l’opportunité d’avoir la conscience tranquille pour longtemps. C’étaient de bons Chrétiens, oui, des âmes charitables ! Sans omettre que c’était un hon-neur de prendre Superman en stop. Il avait eu de la chance… les héros de légende ont toujours de la chance. D’ailleurs, pourquoi ne jouaient-ils jamais au Loto National, hein ? Et le gentil Don Quichotte, inscrirait-il Rossinante, sa monture, sur la liste des participants au Prix d’Amérique, le championnat du monde des trotteurs ? Et parierait-il sur elle ?

En Bretagne, tout est plat et verdoyant, et le crépuscule souligne l’absence de relief en ébauchant des reflets fluctuants et roux sur cette mer de chloro-phylle. On dirait la chevelure de feu d’une walkyrie qui bronze sur une pe-louse ; fixant les nues du Walhalla, elle implorera la clémence d’Odin, son père, afin qu’il lui pardonne cette paresse passagère. Les ombres y semblent irréelles, comme si des êtres maléfiques étaient tapis sous les mottes, dessi-nant du bout des doigts leurs propres contours dans l’herbe fraîche. Ce jour-là, la météo faisait la nique aux idées reçues : il ne pleuvait pas, mais il était clair que chaque mètre cube d’air pur était hanté par un fantôme bruineux. Cet après-midi, le soleil avait été voilé par une fantomatique barbe à papa, et si pâle qu’on l’aurait cru sur le point de rendre l’âme. Par la vitre, Balto avait cherché à apercevoir dolmens et menhirs, moignons de géants enterrés vivants, pour les comparer aux rochers basaltiques d’Ardèche et de Lozère, mais avait surtout remarqué des « gens du cru », comme les autres, vaquant à leurs occupations… La Bretagne n’est donc pas seulement un vaste parc où les monolithes moissonnent des légendes dans les champs où paissent des vaches normandes au pelage de chien dalmatien ! En revanche, des esprits noirs et des fées blanches y font la paix en squattant le cuir de ces bovins à damier.
A cent kilomètres de Comblessac, Balto s’était endormi et avait rêvé. Mo-destine le suppliait mentalement de revenir d’urgence sur Rhéal. Elle l’attendrait sur la « galette de pierre », pour ouvrir le sas… Lilith s’était ré-voltée ; ayant pour une obscure raison viré de bord, elle avait libéré son père, le Grand Karnass. Depuis, c’était la curée dans les rangs des bipèdes en treillis. Le couple avait ensuite franchi les portes s’ouvrant dans l’ère quaternaire et en avaient ramené des congénères. Smilodonia allait être fondée par des tigres à dents de sabre qui s’apprêtaient, dans la foulée, à envahir la Terre.
Il s’était réveillé en sursaut, sauvé par le conducteur, qui le secouait sans ménagement. Après dix heures de route, en comptant les « escales », les premières maisons de Comblessac étaient enfin visibles dans le lointain. Elles dessinaient des ombres chinoises sur l’horizon comme Balto les aimait.
L’homme l’avait regardé bizarrement.
– Vous avez parlé en dormant, m’sieur.
– Ah oui ? Et j’ai dit quoi ?
– C’est la fin du monde ! Les smilodons, ou smidolons, sont là ! Mais c’est quoi un smido… un smilodon, m’sieur ?
– Ah ça, je l’ignore.

« Alors, vieux, toi aussi tu quittes une forêt lozérienne pour rejoindre une forêt bretonne ? »
Kerjean n’avait pu s’empêcher de faire un parallèle avec l’histoire de Quentin Duvalier, alias Tintin, le bûcheron à la retraite de Saint-Flour-de-Mercoire. L’apparence du nouvel arrivant avait d’évidence changé, rajeuni, mais le Breton encaissa le choc sans sourciller. Il enchaîna à brûle-pourpoint :
« Tu dois en avoir des choses à me raconter, hein ? Au fait, mec, c’est marrant les coïncidences, tu sais ? Quentin est mort… il s’est suicidé. Il s’est pendu. »
Kerjean avait lâché l’information froidement, comme une urgence. A l’image de Balto, il semblait pressé d’emprunter des raccourcis, d’aller sans tarder droit au but…
De toute façon, au contact de cet homme dont l’aspect physique rappelait Don Quichotte, le chroniqueur de sagas déjantées avait endossé la panoplie du « grand reporter ». Après tout, peut-être Balto avait-il besoin d’un com-pagnon pour combattre des chimères, des moulins à vent ensorcelés ? Et il sera venu ici pour le recruter, lui, Gwendal Kerjean, dont le profil devait correspondre pour parfaire l’équipée sauvage et de mettre la touche finale au tableau ?
Balto ne se rappelait pas s’ils s’étaient tutoyés dès le début de leur ren-contre, mais se remémorait clairement le bivouac et ce monologue que le campeur breton avait débité comme s’il écrivait une chronique, là-bas, dans la clairière de cette satanée Forêt de Mercoire. Même les animaux l’écoutaient, le silence de cathédrale qui régnait sous la futaie l’attestant. Il avait été bien plus volubile que son comparse, dont la discrétion provenait possiblement d’une timidité maladive. « C’était le bon temps ! » se surprit-il à déclarer, alors qu’à peine deux jours avaient été crayonnés sur le calendrier depuis qu’ils s’étaient séparés à Langogne, à proximité de l’ancienne halle aux grains, où s’installait le marché tous les samedis matins.
– Alors, Balthazar, sais-tu enfin pourquoi tu te rendais à Langogne ?
– Hélas non.
Il mentait effrontément… mais c’était pour la bonne cause. Aussi son nez ne s’allongea-t-il pas.
Ce fut l’instant choisi par Merlin pour faire une entrée fracassante. S’empressant de lui prouver qu’il se souvenait de lui, il dérapa sur le parquet ciré et glissa sur toute la longueur du bar, renversant deux chaises et déséquilibrant quelques verres. Par bonheur, ils ne tombèrent pas de la table qu’il avait ébranlée au passage ; ainsi avait-on économisé moult coups de balai. Après s’être ressaisi, de petits jappements en gros coups de langue, le labrador fit sentir au revenant qu’il était content de le revoir… Comme d’habitude, sa queue s’agitait à la manière d’un métronome. Il réclama des caresses et obtint gain de cause.

Kerjean lui avait présenté Maeva, une ravissante métisse coiffée à l’afro et dont la cambrure était troublante. Le plus sexy des toboggans de l’amour, songea Balto. Elle s’était cantonnée jusque-là derrière le comptoir, en retrait, et les dévisageait, attendrie par ces retrouvailles… anticipées. Deux frères qui se retrouvaient après avoir été longtemps fâchés.
– Je lui ai parlé de toi, vieux. Lui ai dit que tu m’as soigné comme un chef dans la clairière. Une vraie petite infirmière. Ne te manquait que la blouse blanche… avec rien dessous, mon salaud !
Ils avaient éclaté de rire. Celui de Maeva était franc, sonore… Un quidam se tenait assis à la table du fond et les observait, tenaillé par l’envie de connaître le motif de cette hilarité subite… Il se contenta de commander un autre verre de blanc.
– En tout cas, comment as-tu fait pour autant changer en si peu de temps ? On dirait que tu es parti en cure de rajeunissement. C’est la Forêt de Mer-coire, hein ? La légende est vraie, n’est-ce pas ? T’y étais pour retrouver tes vingt ans, avoue ! J’ai l’impression que tu m’as joué la comédie du clochard paumé là-bas, non ? Tu cherchais à m’amadouer, hein ? Et mon agresseur, tu ne l’aurais pas retrouvé, par hasard ? Maeva, ressers-nous une tournée. Balthazar, viens, j’ai un truc sérieux à te faire écouter. C’est grave. Tiens, finalement, tu ne pouvais pas mieux tomber…
A l’arrière de la brasserie, ils avaient grimpé les marches d’un escalier aux marches suées, pour atteindre l’appartement de Kerjean, qui était situé juste au-dessus de la salle de bar. Maeva ne les avait pas quittés des yeux, visi-blement émue.
La fenêtre du salon se trouvait à côté de l’enseigne contestée. Le soir, elle devait clignoter et allumait des feux follets dans la pièce…

De retour chez lui, samedi soir, il avait écouté son répondeur téléphonique : un message de Quentin y figurait. Un message incompréhensible, tant la voix était rauque, cassée, irrégulière. La voix de quelqu’un en proie à une panique incontrôlable.
Il disait :
« Gwendal, t’es pas là ? Ecoute… je sens que ça vient… mais en retard. Je souffre, je me transforme, mes gencives me font mal, c’est horrible. Le temps, là-bas, dans la Forêt de Mercoire n’est pas le même qu’ailleurs. J’ai bu la résine, le sang de l’arbre… Tu te rappelles ce que je t’ai dit ? J’y ai goûté quand la Lolo a… Une porte spatio-temporelle s’est ouverte à deux pas quand j’y étais avec elle. Il y a près de cinquante ans de ça, et là, j’ai l’impression que mon propre sang me cause. Je suis décalé. Là-bas, dans la Forêt de Mercoire, j’ai baigné dans le temps rhéalien. Un demi-siècle de décalage. Mon sang a mis un demi-siècle pour se transformer, et il me cause, t’entends ? Tout évolue dans ma tête, je ne comprends pas. J’ai l’impression de savoir ça depuis toujours, et pourtant, quelqu’un me le dicte mentalement. Et je déballe l’info maintenant, comme si je l’avais toujours su. Mon sang me cause, oui. Je suis là, Kerjean, dans la Forêt de Brocéliande. Quelque chose m’y a attiré. C’est affreux, je viens d’étrangler un mec qui se baladait…et là, je vais… une… »
Le regard de Kerjean devint flou.
– C’est étrange, non, Balthazar ? L’heure du coup de téléphone correspond au moment où je te parlais de la terrible épreuve qu’il a vécue dans cette forêt du Diable, avec sa fiancée, Laurence Mergault… Pauvre femme !

On entendait un grognement étouffé. Succédant à un feulement de gros chat, un grondement terrible de lion, ou de tigre, retentissait… On avait l’impression qu’un animal exprimait sa haine à plusieurs étapes de sa crois-sance, de son évolution vers la taille adulte. De miaulement de chaton à ru-gissement de fauve. Le bruit sec et définitif de mâchoires qui claquent, s’apprêtant à se refermer sur la nuque ou la gorge d’une proie, technique différente selon l’espèce prédatrice. Non, ce n’était pas une évolution, plutôt une métamorphose !
D’abord un hoquet de surprise, avant un cri de femme terrorisée, enfin le hurlement déchirant d’un être qui souffre atrocement… Sans doute la même personne.
Puis plus rien. Silence radio.
Kerjean lui avait ensuite montré la une du journal local d’aujourd’hui :

Deux corps massacrés découverts dans la Forêt de Brocéliande : la légende montre les dents

Un randonneur avait découvert deux cadavres, dont l’un avait été à moitié dévoré. Un homme et une femme. L’homme avait été étranglé, et la femme égorgée puis carrément dépecée du cou jusqu’au bas-ventre. Sa tête avait par la suite roulé sur le côté, loin des jambes. Des restes d’entrailles baignaient dans une mare de sang.
Le journaliste avait écrit :
Un zoologue affirme que les morsures sont l’œuvre d’un tigre ou d’un lion, mais comme il n’y a pas de fauves de cet acabit dans la région, ni de cirque de passage, on pense à un lynx…
Un autre témoin affirmait avoir vu une panthère noire. Chacun y allait de son fantasme, et les loups refaisaient surface, bien que les bergers se fissent plutôt rares en Armorique.
Un torchon avait titré :

La Bête du Gévaudan a migré dans l’espace et le temps : elle sé-vit désormais au pays de la Dame du Lac

Et pourquoi pas un tyrannosaure ? Ou le monstre du Loch Ness ?
Les médias se focalisant sur l’état de la jeune femme, un élément de l’enquête avait été mis au placard : un animal n’étrangle jamais !
Une femme éviscérée faisait plus vendre qu’un mec étouffé, apparemment !
La Police n’avait certainement pas négligé ce détail, elle… Les intérêts n’étaient pas les mêmes !

On avait retrouvé Quentin Duvalier pendu au lustre de la cuisine de son studio. Un tabouret était renversé, comme un scarabée mort. Il n’avait pas pris la peine de se changer avant de se donner la mort et du sang maculait sa chemise, son pantalon… C’était celui de la jeune femme.
Un mot trônait sur la table. A la hâte, y avait été écrit au feutre rouge :

Un démon m’a volé mon amour, j’ai raté ma vie, pris une re-traite d’exilé, mais je réussirai ma mort…
Que Dieu me pardonne et que l’Enfer me soit doux !

Balto n’en avait pas cru ses oreilles ; mais là, ses yeux ne le leurraient pas. Ses doigts froissaient nerveusement le papier de la feuille de journal. Il n’osa piper mot, et Kerjean l’accompagna au cœur d’un mutisme néanmoins bavard.
Pour changer d’état d’esprit et rendre l’atmosphère plus respirable, Kerjean avait remis au goût du jour les reportages infructueux effectués à Naussac et à Chapeauroux. Il avait constaté que Balto s’y était lâché, posant des ques-tions aux « gens du cru » sur une affaire qui ne concernait en aucune façon l’étude sur les légendes locales. Il s’agissait de la mort atroce d’un certain Tiburce Barnouin. Oui, c’était l’occasion rêvée pour en parler, là, mainte-nant, mais Balto avait fait un signe explicite de la main, signifiant que cela n’avait plus aucune importance.
Il n’avait jamais autant menti de sa vie !

Les jours avaient défilé, au pas cadencé. Kerjean était un homme de parole. Maeva était jolie, et Balto reprenait progressivement figure humaine. En deux semaines, grâce à la métisse, il était redevenu un homme présentable, respectable. A tel point qu’il paraissait dorénavant dix ans de moins… mais il avait vingt ans de plus qu’ELLE !
Il travaillait à la brasserie, leur donnant un coup de main pour la comptabi-lité.
Vint le jour de son premier anniversaire en terres armoricaines – on ne le lui avait plus souhaité depuis une éternité. Cinquante et un ans au compteur, cela se fêtait dignement, et à la dimension de l’événement, non ? Martine n’y avait jamais pensé, elle… Non, elle n’en connaissait pas la date, c’était un mauvais procès. Lui-même l’avait ignorée pendant longtemps – la date, pas Martine, n’est-ce pas ?
Maeva lui avait offert une montre, et Kerjean un baladeur MP3, avec un CD pour « dépuceler » le précieux objet. C’était la Symphonie « cévenole » de Vincent d’Indy. Le Breton, bien qu’il ne fût pas pianiste, connaissait la musique sur le bout des doigts. C’était, ma foi, une idée originale. Si Balto avait évoqué sa propre histoire, nul doute qu’on lui aurait offert « Pierre et le loup » de Serge Prokofiev.
Par la suite, Kerjean lui avait demandé de prendre le temps de lire ce bou-quin de Stevenson qu’il avait acheté à Langogne, le jour de la rupture du binôme, et qu’il avait dévoré d’une seule traite en une poignée d’heures. Ses chroniques lozériennes étaient tombées à l’eau. Il n’avait rien ramené d’intéressant pour le lectorat de Brocéliande, le fanzine pour lequel il « alignait » des piges gratuites. Là, il s’apprêtait à partir en Ecosse, car la nouvelle ligne éditoriale imposait de s’échapper du carcan de l’Hexagone, pour visiter les légendes européennes…
Le monstre du Loch Ness n’avait qu’à se tenir sur ses gardes, Gwendal Kerjean se pointait sur son territoire dans le but de l’interviewer.
Balto avait lu le livre de Stevenson qui s’intitulait « Voyages avec un âne dans les Cévennes ». La lecture, c’est comme le vélo… sauf qu’il avait dû pédaler ferme pour en arriver à bout ! Il avait été surpris et amusé d’apprendre que l’ânesse du héros s’appelait Modestine.

Alors Kerjean eut une idée, que chacun apprécia à sa juste valeur, Maeva la qualifiant de… riche !
Le Bock d’Or avait besoin d’un ravalement de façade. De plus, il fallait changer l’enseigne, qui faisait de plus en plus de mécontents, une pétition circulant dans le quartier. Lorsqu’il avait appris la nouvelle, le Breton était entré dans une rage folle. C’était décidé, il fermerait dix jours. Souvent, un commerçant doit abdiquer devant la revendication de clients potentiels ! Il proposa à Balto d’en profiter pour prendre des vacances.
« Et pourquoi tu n’irais pas camper dans la clairière de la Forêt de Mer-coire, hein ? Moi, je reste ici et je m’occupe des réparations. Je suis sûr que Maeva n’attend que ça pour faire du tourisme ! »
Il lui avait lancé un clin d’œil, un sourire coquin scotché sur les lèvres.
Le mois de septembre était à peine entamé, il avait beaucoup plu dans le Massif Central durant le mois d’août, c’était une année à cèpes, ils en avaient parlé au 20 heures de TF1. Ils en profiteraient pour en ramener des sacs pleins ; on mettrait ensuite les savoureux champignons à sécher. Cela augurait de soirées d’hiver entre amis plutôt chaleureuses, où les omelettes fleuriraient dans les poêles à frire comme les œufs dans le nid d’une poule pondeuse.
Maeva était enchantée, car depuis le temps qu’on lui vantait les pouvoirs de cette forêt, il devenait urgent de se rendre sur place pour en vérifier la magie. Eventuellement, elle pourrait y dénicher une source de jouvence et y boire tout son soûl, afin de garder une jeunesse éternelle, qui sait ? Et puis, au fil des jours, la compagnie de Balto lui était devenu indispensable, et ce serait probablement l’occasion rêvée pour… conclure. Elle y ferait également un vœu, tiens. Oui, la forêt l’exaucerait, elle en était persuadée. Elle avait toujours apprécié les hommes mûrs, et celui-là, avec sa dégaine de Don Quichotte, avait fait mordre la poussière au moulin à vent qui ébouriffait son cœur de femme. Un climatiseur soufflait enfin un air brûlant sur son âme encore récemment refroidie par une frileuse expérience avec un « pingouin » à peine majeur…
Balto, lui, n’était pas très chaud pour retourner du côté de Langogne, mais pourquoi pas, après tout ? Rôder dans le coin ne lui déplairait pas, finale-ment. De toute façon, il n’avait jamais campé à la belle étoile. Dormi, oui, sous un vieux carton, mais sous une tente ou allongé dans l’herbe tendre, non, jamais !
Un mauvais pressentiment l’avait toutefois entraîné au sein de cauchemars dont il oubliait les détails dès les paupières dessoudées. Il n’en conservait qu’une nausée désagréable au saut du lit, et une impression de déjà vu qu’il n’aurait su définir avec exactitude. Il se doutait qu’il y avait affronté des monstres, que ces monstres possédaient deux canines surdimensionnées, oui, mais il ignorait où et comment…
Qu’à cela ne tienne, en retournant dans la Forêt de Mercoire, il vérifierait si, en perdant son aura, Superman n’avait pas, en compensation, reçu le don de se métamorphoser en oiseau de malheur sur commande.
Modestine ne l’avait plus contacté mentalement, c’était bon signe. A moins qu’il ne soit redevenu totalement réfractaire à ses ondes cérébrales.
Pour se protéger des rôdeurs ou de la Bête du Gévaudan, il emmènerait Merlin. Ce chien s’empâtait, il avait grand besoin de courir…
S’il restait à Comblessac, il serait capable, en jouant avec sa balle, de heurter une échelle, déséquilibrant le peintre perché à son sommet.



– Le duel –




Balto aurait tant aimé se rendre à Nantes, y prendre l’avion jusqu’à Cler-mont-Ferrand ; monter dans le « Cévenol », quitter l’Auvergne pour rallier la Lozère ; présenter les Gorges de l’Allier à Maeva, en passant… Il aurait préparé un discours de circonstance, en fonction de ce qu’il avait mémorisé de son voyage précédent, improvisant une énumération et une description des sites, qu’il ferait rimer à la sauce « tiburcienne ». Il agirait tel un homme de qualité, qui pratique le baise-main pour s’attirer les faveurs d’une prin-cesse. La jeune femme aurait hautement apprécié ce geste de savoir-vivre, il en était persuadé. Il craignait surtout qu’elle simulât l’intimidation, détour-nant son regard mouillé pour fixer sur la pellicule ces instants géographiques rares, comme on enfile les perles d’un plaisir visuel.
Sans doute Balto aurait-il à nouveau ressenti un sentiment d’angoisse, lorsque le train roule, à vitesse réduite, sur le viaduc de la Madeleine, et que le vide tente de l’aspirer vers le bas, où il plongerait dans l’Allier, éclabous-sant la vallée. Cloué sur son siège, papillon prisonnier d’une chenille de fer, il redouterait un afflux de visions surréalistes qui s’inviteraient à la fête sans y avoir été conviées. Mais peu importait ce qu’il endurait, lui, car ce qui prévalait, c’était le bien-être de sa comparse…
Une année avait passé, presque jour pour jour…
Ils s’étaient pointés à Langogne par la route de Mende avec le 4 x 4 de Kerjean, l’attirail de camping prenant trop de place pour être trimbalé dans un train.
Comme un an auparavant, tandis que son troisième « cornac » l’acheminait à Comblessac, il s’était endormi et avait rêvé. Souple, la conduite de Maeva l’avait bercé tel un bébé dans les bras de sa maman. Le moteur ronflait dou-cement, imitant un gros chat endormi sous le capot.

Dans le songe, il émergeait enfin d’un coma de plusieurs mois. Modestine et Tiburce se trouvaient à son chevet, légèrement inclinés vers lui, les yeux brillants d’émotion. Il ne se souvenait de rien, et le docteur qui se tenait en retrait, derrière le frère et la sœur, lui révélait sans tarder qu’il avait tenté de mettre fin à ses jours en se tranchant les veines. Et qu’il avait bien failli réussir dans son entreprise d’autodestruction. En réalité, il avait tout vécu depuis les profondeurs de son trou noir cérébral, le Grand Karnass, Lilith, les smilodons, Rhéal, Traknar… C’était Martine, sa compagne de galère, qui avait constaté que Balto baignait dans une mare de sang. Elle hurlait telle une hystérique, appelant au secours comme si on l’agressait, et quel-qu’un de l’immeuble voisin avait aussitôt réagi. Le SAMU était arrivé six minutes plus tard. Modestine qui, bizarrement, arborait une taille normale, se penchait alors à son oreille, pour lui souffler que ce n’était pas un rêve… que c’est elle qui lui avait tout suggéré par la pensée pendant qu’il était parti ailleurs. Elle lui avait fait son cinéma pour lui éviter de s’ennuyer de l’autre côté de la vie, en attendant qu’il en revienne.

Il avait hurlé si fort qu’il avait été expulsé du cauchemar, mais pas du sommeil. Cela faisait une drôle d’impression de quitter un songe pour re-tomber dans le néant du sommeil paradoxal et y surnager.
Sans le brusquer, Maeva l’avait réveillé pour lui annoncer qu’ils avaient dépassé Chateauneuf-de-Randon et que Langogne était en vue.

Une fois n’est pas coutume, ils étaient entrés dans Langogne sous un soleil radieux. Après avoir traversé le village au ralenti, Maeva s’était rangée sur le parking de l’Hôtel de la Gare, le bien-nommé. De là, entre les bâtiments de la gare, on apercevait les quais que Tiburce arpentait, gamin, lorsqu’il contrôlait l’exactitude des trains, stylo à bille en main, griffonnant les retards sur un calepin aux feuilles raturées et froissées. Calfeutrés dans le 4 x 4, ils avaient bavardé durant une bonne heure. Toujours souriante, la jeune femme ne semblait pas fatiguée par la route. Ils ne s’étaient arrêtés qu’une seule fois, à Poitiers, pour manger un morceau, et étaient repartis trente-cinq minutes plus tard. Elle était vêtue d’un vieux jean délavé qui moulait joliment ses jambes de mannequin et sa chemisette à fleurs au décolleté échancré dévoilait des formes agréables à regarder. Cela dit, malgré des apparences trompeuses, rien n’était prémédité. Elle n’était pas du genre à se vêtir légèrement dans l’unique but d’allumer l’œil du mâle ; simple et naturelle, elle ne prisait guère la provocation. Et si elle choquait quelqu’un, une vieille fille, une grenouille de bénitier, elle en était la première désolée.
Balto avait concocté un menu de la mémoire ; un pèlerinage dont l’itinéraire puisé dans son passé raviverait la flamme du souvenir. Ce serait l’occasion de remettre les pendules à l’heure, renouant avec cette enfance effacée par une amnésie partielle dont il avait déjà oublié les aléas. Il n’en gardait d’ailleurs aucune séquelle. Maeva visiterait les lieux qu’il avait tant appréciés jadis, et entrerait dans sa vie par une porte dérobée. Celle qu’un homme pousse pour entrer dans la chambre de sa maîtresse, ou qu’une femme escamote pour cacher un amant à la vue du mari…
Balto s’était rendu au guichet de la gare afin de se renseigner au sujet du train touristique des Gorges de l’Allier. Circulait-il encore en cette période classée « hors-saison » ? On lui avait répondu favorablement. Le dernier de l’année était prévu pour dimanche, en fin de matinée, à l’heure habituelle, départ de Langogne à 11 heures 15. Après-demain donc. Ils pouvaient ré-server dès maintenant ; ce qu’ils firent de bon cœur.
Passage obligé, Balto avait entraîné la jeune femme sous le « tunnel des abattoirs », prétextant un coin obscur et retiré pour lui faire le « coup du raccourci qui rallonge ». La bonne humeur se confirmait au fil du temps… et des kilomètres. Aucun train ne s’était pointé, ébranlant la voûte du souter-rain, qui gouttait ; abondante, une mousse verdâtre en tapissait les parois humides, attestant de la météo pluvieuse que les aoûtiens avaient dû subir. Il n’avait pas eu le courage d’invoquer ses nombreuses visites aux animaux condamnés, craignant de déstabiliser Maeva dès le début du séjour, et de casser l’ambiance.
Ils avaient par la suite vadrouillé dans le village moyenâgeux, empruntant des rues en pente dont certaines portes étaient ornées d’un anneau soudé dans le mur qui avait servi à attacher les chevaux, deux siècles plus tôt. Ils avaient « piétiné » sous la halle aux grains, faisant résonner leurs semelles, comme s’ils marchaient dans l’allée centrale d’une cathédrale. Ils avaient longé le Langouyrou, la rivière qui tirait un trait sinueux au cœur du bourg, permettant aux locaux, aux curieux, de contempler les fuseaux vifs et fuyants des truites nageant à contre-courant. Ici, tout n’était qu’un savant mélange d’ancienneté et de modernité rurale : rues pavées côtoyant des magasins branchés, tags barbouillés sur des fontaines asséchées, sur des murs de vieilles pierres…
Toutefois, à quelques petits détails, Balto ne pouvait ignorer que les temps avaient terriblement changé, et pas forcément dans le bon sens. Un ado jetant un mégot encore fumant sur une truite en train de moucher ; un père de famille dévisageant Maeva comme s’il voyait pour la première fois la peau bronzée d’une femme coiffée à l’afro ; une vieille dame outrée par leur dif-férence d’âge, puisqu’un homme blanc de peau ne peut pas être le père d’une Africaine… Alors, on se disait que l’attitude des uns est peut-être motivée par celle des autres ; que c’est la plaie de notre époque ; que l’on n’y peut rien changer car, de toute façon, il est déjà trop tard ; que cette plaie saigne et l’hémorragie menace…
Las de marcher, ils avaient pris la direction de la Forêt de Mercoire, but suprême de leur séjour en Margeride. Balto avait fredonné « Pierre et le loup » de Prokofiev, le thème du canard, mais sans réaction : la panthère noire n’avait pas sorti ses griffes pour lui labourer le dos.
Oui, ce soir, ils pique-niqueraient à la belle étoile. Il avait indiqué d’un doigt accusateur comment dénicher la sente miraculeuse chère aux bûcherons du coin, et Maeva avait suivi cette flèche virtuelle. Elle lui avait encore refusé le volant, car elle tenait absolument à conduire chaque fois qu’elle découvrait un territoire nouveau. Et pourquoi pas lui livrer la Forêt de Mercoire dans un paquet cadeau, hein ? Balto se chargerait du retour au bercail, comme s’il était plus classe qu’un prince roulât en marche arrière sur les traces de pneu que sa promise aura laissées derrière le carrosse, telle la bave d’un escargot. Au crépuscule, ils s’étaient installés en chantonnant le tube de l’été. Il suffisait que l’un entamât le refrain, pour que l’autre lui emboîtât le pas, effrayant les animaux qui, ayant jugé le concert insupportable, avaient déserté les lieux. Constatant que, cette nuit, trônerait la pleine lune dans l’écrin d’un ciel adamantin, Balto s’était amusé à rebaptiser la clairière. Ainsi la « toison masquée de la lune enceinte » leur ouvrit ses bras de verdure, tandis que là-bas, cette barrière de troncs d’arbre évoquait l’auréole capillaire ceignant la tonsure d’un moine.
La jeune métisse en avait été amusée, ce qui avait ravi le charmeur du cré-puscule, dans la mesure où elle était la cible de la plupart de ses traits d’humour. En une année, Balto avait évolué, passant du stade de « chevalier de la longue figure », surnom de Don Quichotte, à celui de chansonnier ou comique troupier. N’était-il pas sur le point de singer inconsciemment Ti-burce Barnouin, au panache et à la verve légendaires ?
Maeva s’était garée au hasard ; l’observant du coin de l’œil, il avait secrè-tement parié qu’elle choisirait le même endroit que Kerjean, l’an dernier. Perdu ! La série de coïncidences battrait-elle de l’aile, tel l’oiseau de malheur que Balto aspirait à ne jamais devenir.
Ils avaient monté la tente avec force raisons d’éclater de rire, puis avaient bivouaqué. Ils avaient faim. A vingt heures, il faisait déjà nuit, mais l’air n’était pas encore frais. Des chauves-souris, comme à leur habitude, zigza-guaient dans le clair-obscur, surveillées par l’œil d’acier de la sentinelle de la nuit. Demain, on partirait à la cueillette de cèpes, le panier vide à la main, dans l’espoir de le ramener plein à craquer…

Ils avaient grignoté et bu sans exagération, puis s’étaient allongés côte à côte en fixant le ciel. Délimité par la cime des arbres disposés en couronne, le ciel rappelait un couvercle posé sur la clairière, ou une soucoupe volante sur le point d’atterrir.
Balto zieutait les étoiles, quand son regard fut détourné de son objectif par un bruit suspect dont la source émanait des branches basses d’un chêne. Un craquement d’os que l’on brise, suivi de la chair qui se déchire : une fracture ouverte. Mais non ! Ce n’était qu’un craquement, et la course trotte-menu d’un petit animal galopant dans la ramure pour fuir. L’imagination de Balto paraissait décuplée depuis qu’il… Un écureuil sans doute. Celui qu’il connaissait déjà, et qui venait le saluer ? Il y avait fort peu de chance pour que ce fût lui, mais l’idée ne manquait pas de poésie, n’est-ce pas ? Le petit rongeur à la queue empanachée ne possédait certainement pas une mémoire suffisante pour… Mais allez savoir, avec les animaux !
La Grande Ourse n’avait jamais autant mérité son surnom. On s’attendait presque à ce qu’elle pêchât un saumon, les crocs plongeant dans une onde pure, ou déracinât une ruche d’un violent coup de patte, provoquant une panique bourdonnante chez les abeilles. Cette nébuleuse, là, ne ressemblait-elle pas à un poisson ? Et cette galaxie, ici, n’affichait-elle pas les contours d’une ruche ? Une étoile filante fendit le ciel. Maeva et Balto pointèrent le doigt dans la même direction. Et joindre leurs mains de cette façon, c’était amusant, mais également… troublant ! Orientées vers un but précis, sur un tempo identique, et dans un mouvement similaire… Cela ébauchait dans l’espace le dessin d’un clocher, ou d’un tipi. En effectuant ce geste, Balto se rendit compte que sa montre brillait dans la pénombre : dans trente minutes, minuit sèmerait ses douze graines d’éternité. S’ébrouant, une chouette ulula sous le couvert et ils frissonnèrent de concert.
Tandis qu’ils savouraient un yaourt aux myrtilles, Balto avait lancé une vanne qui avait une fois de plus fait mouche, et le sourire de Maeva avait illuminé la clairière, rivalisant avec la pleine lune. Elle lui avait caressé la joue, comme une mère fière des bons résultats scolaires de son enfant.
– Dis-moi, Balto, comment fais-tu pour être toujours rasé de près ? Je ne t’ai jamais vu barbu. Je n’aime pas les hommes poilus. On a toujours l’impression que c’est une jungle qui cache de méchantes bêtes…
Ses dents blanches avaient lui dans le clair-obscur.
Etonné par la question, il n’avait su que répondre. Mais effectivement, il avait remarqué que depuis son bref séjour sur Rhéal, ses poils et ses cheveux ne repoussaient plus. Il n’avait pas approfondi, tant les mystères s’accumulaient. Devinant sa gêne, elle n’insista pas et changea de sujet.
– Là, regarde, cet amas d’étoiles, on dirait la silhouette d’un lion ! Ou d’un tigre…
Un lynx peut-être, s’était-il surpris à répondre.
Dix minutes plus tard, comme hypnotisé par ce climat serein et décontrac-té, il s’était assoupi.
Et avait rêvé…
Rêvé qu’il flânait dans la forêt.

Un hurlement lugubre s’élevait en une longue plainte déchirante du sous-bois, imitant une corne de brume. La chair de poule picorait le corps de Balto, comme une pluie de grêlons sur la banquise. Son sang charriait une armada de glaçons ; cristallisées par l’hypothermie, les parois de ses artè-res se fissuraient déjà. Un loup ? Un comble, voilà que Superman rêvait qu’il était le Petit Chaperon Rouge ! Pitoyable ! Le hurlement soutenu se transformait peu à peu en un grognement de molosse enragé ; la bête écu-mante se rapprochait, à pas de loup. Dans le silence, on entendait distinc-tement claquer les branches que ses pattes maladroites fracturaient ; son souffle de prédateur en chasse aurait glacé l’échine d’un bonhomme de neige. Alors, faisant face au danger, Balto se retournait : deux yeux rougis par le désir de carnage transperçaient l’obscurité et le fusillaient. Mais le souffle de forge était toujours audible, le son émanant maintenant d’un point situé dans son dos. Il faisait une nouvelle fois volte-face et… Une autre paire d’yeux haineux ! Il était mis entre parenthèse par deux monstres ; mais, contrairement à l’habitude, la métaphore ne le décontractait pas. Pourtant, le regard du second prédateur semblait à une hauteur sensiblement différente, dominant l’autre à distance. Un adulte et un jeune, sans doute, qui s’étaient organisés pour ne pas rater cette cible, leur proie. Balto était tétanisé. Il n’était pas encerclé, mais son cerveau demeurait comme fossilisé, incapable de transmettre à ses jambes l’ordre de décamper. Tout à coup, le loup se mettait à grogner, montrant les crocs ; le son caverneux émis sur une fréquence basse était assourdissant. Mais ce n’était plus la réaction d’un carnassier affamé devant un repas inoffensif, c’était celle d’un mâle confronté à une menace et sur le point de se battre contre un congénère pour le gain d’un territoire. Et ce territoire se nommait Balthazar Beltoise ! Il ignorait pourquoi il défendait cette créature sans intérêt, mais son instinct le poussait à… s’exécuter. Un formidable rugissement du plus grand des combattants lui répondait, résonnant dans la forêt comme un appel au meurtre. Terrifiés, les animaux nocturnes avaient détalé, désertant le futur champ de bataille, car après l’affrontement inévitable, plus rien ne repousserait à des kilomètres à la ronde. Les oiseaux, qui avaient décollé de leurs perchoirs à la vitesse de l’éclair, avaient perdu quelques plumes dans l’affolement général. Certains s’étaient télescopés en plein vol, d’autres avaient heurté des branches trop rapprochées… Et les rémiges continuaient de tomber mollement, se déposant dans l’herbe humide tels des pétales de rose. C’était l’unique touche de poésie ébauchée au cœur de cette scène digne d’un roman d’épouvante. Les buissons frissonnaient, attestant de la débandade du bestiaire. C’était clair, les deux bêtes qui se faisaient face n’appartenaient pas à la même espèce. Se profilant sur les troncs, la taille et la forme des ombres confirmaient cette hypothèse. La pleine lune noyait la forêt dans un bain de lueurs métalliques. Le ciel était gris, spectral, et le satellite de la Terre évoquait un lustre allumé dans une morgue. Flottait dans l’air un rayonnement électrique qui n’avait aucun rapport avec la foudre. Anticipant l’attaque, Balto s’accroupissait soudain, et le loup sautait au-dessus de lui pour se jeter sur le smilodon, qui s’était également précipité, mais pour fondre sur Balto. Le loup percutait le tigre à dents de sabre en l’air, juste avant qu’il n’entamât, les pattes et la gueule en avant, une courbe descendante fatale à Balto. Hélas, en retombant, les griffes du fauve labouraient l’épaule de l’homme. Mais pas pour le lacérer, juste pour se rattraper à quelque chose de tangible, car les crocs du loup s’étaient déjà refermés sur son poitrail et l’égorgeaient…

Balto ne fut pas réveillé par la douleur, mais par le bruit perçu dans le rêve qui, se reproduisant dans la réalité, l’avait aspiré hors du sommeil. Le cra-quement à répétition de brindilles piétinées par des pattes nerveuses.
– Je vois que tu n’as pas fait que t’assoupir. Tu as fait un mauvais rêve…
Il se sentit mal à l’aise tout à coup. Mais il était intimement convaincu qu’il ne s’était pas blotti dans les bras de Morphée uniquement pour se reposer d’un coup de pompe dû à l’âge. Non, c’était autre chose… un avertissement. Apparemment, Maeva n’avait rien entendu.
Toujours aussi courageux lorsqu’il était question d’un repli stratégique, Merlin avait disparu dans les fourrés, plus véloce et bondissant qu’un lièvre. Son ombre avait eu le plus grand mal à lui emboîter…
– Tu me racontes ?
Elle avait dit cela à la manière d’un gosse qui demande à son père de lui raconter une histoire pour s’endormir – ou de lui susurrer « Pierre et le loup » de Prokofiev ?
– Chut ! Ecoute…
Il joignit le geste à la parole, et un doigt fébrile barra ses lèvres, réclamant le silence.
Elle allait dire quelque chose…
– Attends, bouge pas, je vais voir…
Superman était de retour.
Il se leva, parcourut les trente pas qui les séparaient de la forêt et s’engouffra sous le couvert.
Maeva le regardait évoluer en se disant que, décidément, cet homme de cinquante et un ans assumait avantageusement son âge. Son cœur se mit à battre plus fort et elle eut peur que ce battement d’horloge ne réveillât les vieux démons, toujours attentifs aux moments de relâchement.

Il eut l’impression d’entrer dans un temple. Une lueur grisâtre sourdait des troncs, qui ressemblaient à des piliers de marbre. Franchir la lisière de cette forêt, c’était l’assurance d’être précipité dans un univers sous cloche. Plus il avançait, plus les arbres se resserraient, comme pour empêcher le monde extérieur de pénétrer au cœur de cette jungle lozérienne. Certains paraissaient posséder des yeux, d’autres des bouches, mais il suffisait d’être attentif, pour que ces seigneurs de la sylve redevinssent aveugles et muets. Lorsque Balto faisait mine de tourner la tête dans leur direction, des feuilles fré-missaient, sans pouvoir déterminer si le végétal vivait, ou si un animal l’avait frôlé en s’enfuyant. Il crut déambuler au cœur d’un musée d’épouvantails, ou dans un champ parsemé de gibets. Il imagina qu’il aurait eu l’air d’un con si la forêt, imitant celle de « Macbeth », la pièce de Shakespeare, s’était subitement mise en marche, le plantant là, tel un pantin de bois enraciné. Quelque chose attira son regard : un fragment d’étoffe rouge accroché à un « copeau » d’écorce décollé. Il s’approcha afin de vérifier, et ce qu’il vit le fit frémir. Il avança la main, toucha le liquide tiède du bout des doigts. Ce n’était pas du tissu… En divers endroits, des ruisseaux d’une résine rougeâtre s’écoulaient de l’arbre, un chêne. A n’en point douter, un ours s’y était fait les griffes et… Mais non ! Un ours possédait un corps trop massif pour se faufiler au sein de ce labyrinthe d’ombres, lieu visiblement réservé aux animaux faméliques et aux êtres humains anorexiques. Oui, c’était logique… cette futaie n’avait aucun intérêt à entretenir ses occupants en leur fournissant de la nourriture. Cela collait, c’était désagréable. Il songea à ce qui était arrivé à Quentin Duvalier, ici même et dans la Forêt de Brocéliande. C’était encore tout chaud dans son esprit, brûlant… Surtout ne pas porter la main à sa bouche !
A vingt mètres, une branche basse bougeait toute seule, révélant que quel-qu’un s’y était appuyé avant de quitter sa planque. Opérant un mouvement tournant, Balto se dirigea vers l’objectif, et Modestine apparut. Elle attirait maintenant son attention en secouant le rameau, qu’elle avait saisi à bout de bras, se dressant sur la pointe des pieds. Elle opérait comme si elle avait peur d’être localisée si elle appelait – ou de réveiller la forêt. D’où il se trouvait, il n’apercevait que la partie supérieure de son corps, ses jambes étant masquées par un bouquet de fougères. Jusque-là, sa petite taille lui avait permis de se déplacer sans avoir à se baisser. Elle s’était infiltrée dans la place sans problème. Mais, marchant sur des bouts de bois secs, elle avait trahi sa présence, et le son avait porté loin, jusqu’au centre de la clairière. Les feuillages se réunissaient en voûtes d’ogives, formant une conque acoustique, et cela favorisait l’émission des décibels. De toute façon, jouer à la femme invisible aurait été une grave erreur, puisqu’elle avait été bruyante, le savait, et un éventuel vagabond l’aurait également su. Elle avait attendu de reconnaître l’intrus pour se dévoiler. Un inconnu l’aurait poussé à simuler une statue, plaquée contre l’écorce ; il aurait pensé que la branche avait été animée par un rapace nocturne prenant son envol ou un couple d’écureuils jouant à se poursuivre. Dans le premier des cas, il aurait perçu le bruit soyeux des ailes qui se déplient, mais…
Balto eut l’attention attirée par des reflets rouges qui flamboyaient au loin, derrière elle, comme si des bûcherons avaient allumé un feu de camp. Ce n’était pas un incendie, non, car les lieux n’étaient nullement imprégnés par l’odeur caractéristique du bois brûlé – Balto avait jadis été fasciné par cette fragrance malsaine. On aurait dit une porte s’ouvrant sur l’Enfer. Des rayons d’argent dardés par le clair de lune en striaient l’entrée, agissant tel un rideau de pluie devant un coucher de soleil.
Il ne put s’empêcher de songer : « Si c’est la porte de l’Enfer, elle est pour ma pomme ! Là-bas, déguisé en curé, le Diable y interprète Bach en pétant, et on y décapite les Saints avant de brûler leurs auréoles ! »
Il réalisa alors que quelque chose clochait : plus il s’enfonçait dans le sous-bois, moins il faisait sombre. C’était certainement dû à cette luminescence pourpre, là-bas…
Quant au silence…

– Toi ? Mais… tu apparais comme…
– Je suis venu à pied, Balto. Il se passe des choses gravissimes sur Vlakas-trakna. Les portes spatio-temporelles n’existent plus, elles ont toutes été détruites. Je suis à Langogne depuis plusieurs jours. Je suis arrivée par celle du « tunnel des abattoirs », c’est la dernière à s’être refermée. Je suis redevenue terrienne… et j’ai un mauvais pressentiment. Traknar est…
– Cette lueur rouge, là-bas, c’est quoi ?
– C’est l’empreinte du monde gris. Il s’évapore, et en s’effaçant, il lâche les gaz, si on peut dire. C’est une réaction chimique. Lorsqu’un monde parallèle disparaît, il fait nuit à midi, jour à minuit ; parfois, il neige en plein été. La preuve…
– Que s’est-il passé ? Que fais-tu ici ? Et comment savais-tu que j’étais là ? Tu l’as lu dans mes pensées ? Tu m’as observé depuis là-bas ?
– Non, non… Je me suis connecté sur l’esprit du mec que j’ai assommé ici, l’année dernière. Il est si semblable à Tiburce. Mais maintenant, je me rends compte que tes ondes cérébrales lui correspondent de plus en plus. Je suis descendu à l’Hôtel de la Gare, cela fait dix jours que je suis à Langogne, je t’attendais. Après, je repartirai chez moi, dans ma maison… du côté d’Aix…
– C’est si grave que ça ?
– Traknar est mort. Ce monde parallèle où se sont réfugiés les Rhéaliens, et où je t’ai presque entraîné de force, c’était son œuvre. Il était le concepteur de Vlakastrakna. Il avait la faculté de créer la matière à partir de l’énergie de vie de l’Univers. C’était un sculpteur de néant. Ici, il aurait été considéré comme un dieu vivant. Les autres ont cru que c’était une action collective, mais ils avaient tout faux ! Dès lors que le dernier des hommes gris n’existait plus, ce monde n’avait plus lieu d’être. Il était plus perfectionné qu’eux, il appartenait à la dernière génération, et c’est pour ça qu’il a été un survivant. Tout a commencé à aller mal quand le légionnaire a découvert l’astronef. Il a menacé Traknar de tout révéler, il a voulu le faire chanter. Mais les Rhéaliens ne connaissent pas le pouvoir de l’argent. Et ce type n’avait pas compris ça… parce que c’est inimaginable. Un jour, il l’a suivi jusque dans l’astronef. Il est interdit à un être humain d’y mettre les pieds. La réaction ne s’est pas faite attendre : l’engin a immédiatement implosé. C’est un astronef vivant qui s’autodétruit s’il est investi par une race étran-gère. C’est pour ça que Traknar s’est évertué à tenir tout le monde à l’écart. Il ne pouvait mourir qu’en étant détruit dans l’atmosphère où il avait été conçu et avait vécu… Cet astronef s’appelle « La Boussole » et il vient du futur. Traknar m’a fait confiance, il se sentait proche de moi. C’est assez spécial, énigmatique… Lui aussi devenait humain, et je crois bien qu’il était tombé amoureux de moi. Il vient de 2056, il est américain. En 2056, on a découvert la machine à remonter le temps, mais l’être humain ne supportait pas le voyage. Il fallait donc créer une race de robots évolués mi-humains, mi-machines. C’est Traknar qui s’est débarrassé de ses congénères, car ils risquaient de ralentir la mission. Au contact de la Terre, ils s’humanisaient, et c’était dangereux. Lui-même commençait à régresser. La Terre influence ce qu’elle irradie. Il était prévu de remonter le temps plus loin. Jusqu’à l’ère quaternaire. Il y a eu une avarie et le compteur est resté bloqué à notre époque. Traknar était programmé pour agir sur la matière, mais il manipulait également les esprits. Les autres Rhéaliens étaient donc persuadés d’avoir réchappé à un cataclysme ayant dévasté leur planète ori-ginelle. Leur passé était fabriqué de a jusqu’à z, totalement artificiel. Il a dû étirer le temps, car ses congénères de la première génération étaient plus résistants que prévu. Puis il a créé ce monde gris, pour ne pas investir la Terre, où on les aurait pris pour des extraterrestres… Il ne fallait pas attirer l’attention des Terriens de 2005.
– Et cette mission, c’était quoi ?
– Rayer de la surface de la Terre la race des smilodons, car en 2056, Smi-lodonia existe. Ils se sont installés dans un autre continuum mais empiètent sur la Terre, grappillent progressivement du terrain. Ils s’y faufilent et atta-quent les villages isolés. Ils font régner la terreur. On les tue par milliers, il en arrive dix, cent fois plus. Bientôt ils s’attaqueront à Pandémoniopolis, un milliard d’habitants, la capitale de ce qui fut la Planète Bleue. Ils ont déniché le moyen de voyager dans le futur. Je crois que des portes sont restées ouvertes quelque part. Probablement dans un troisième monde parallèle. Ils se seront regroupés là-bas dans le but d’envahir la Terre de 2056. J’ai une hypothèse à ce sujet. Tu te rappelles que la mère du Grand Karnass a été piégée sur Vlakastrakna, n’est-ce pas ? Elle y est restée, mais le père, lui, est reparti dans le temps. C’est lui, assurément, qui est l’instigateur de tout ça. Il doit en vouloir à Traknar de l’avoir indirectement berné. Moi-même je suis en danger, car mon esprit commençait à me lier au sien. Nous étions sur la même longueur d’onde. Heureusement, quand le père du Grand Karnass a été piégé, il n’était pas télépathe, puisqu’il n’était pas resté assez longtemps sur Vlakastrakna pour être sous son influence. Donc, le plus simple pour les Américains de 2056, c’était de remonter le temps afin de détruire les smilodons à l’origine. Un virus a été créé. Il suffisait de le lâcher dans la nature. Les Rhéaliens étaient nombreux au départ, parce qu’il fallait faire croire à l’action d’un esprit collectif. C’était également l’occasion de se débarrasser d’eux, car les productions de machines humanoïdes, en 2056, devenaient incontrôlables pour des raisons d’éthique. Ainsi, pour des guerres élémentaires, on envoyait dix, vingt, cent fois plus de « soldats » qu’il n’en aurait fallu. D’autres missions ont dû se mettre en route dans le futur, apprenant que celle-ci avait échoué.
– Mais des espèces à venir étaient en danger avec cette méthode. Le tigre descend du smilodon, tout de même. Si les tigres existent, c’est que toutes vos missions ont échoué. Et si une d’elles avait réussi, il n’y aurait jamais eu de tigres sur Terre.
– Une autre espèce aurait remplacé les smilodons. A l’origine de l’évolution des félins à dents de sabre, il y avait les machairodus aussi, par exemple.
– Décidément, les Américains n’ont pas changé en 2056.
– Mais, Balto, en 2056, la planète entière est américaine !

Soudain, le bruit d’une poutrelle que l’on malmène en y ébauchant des figures de funambule…
Modestine s’appuyait contre le tronc noueux d’un chêne gigantesque dont la cime semblait caresser le ventre de la lune. Solidement planté sur ses jambes, Balto lui faisait face, abasourdi par ce qu’il entendait. Bizarrement, il ne pensait plus à Maeva, qui devait déjà s’inquiéter, assise en tailleur devant sa tente. Il constata la taille de l’arbre lorsqu’il leva les yeux au ciel afin de vérifier d’où émanait ce bruit de branche sur le point de céder sous un poids trop lourd. Un smilodon s’y tenait tapi, s’apprêtant à se jeter dans le vide. L’homme n’eut pas le temps d’avertir Modestine, qui reçut sur le dos les quatre cents kilos de cette moissonneuse-batteuse montée sur pattes.
Dans un film américain à gros budget, Modestine n’aurait pas terminé sa phrase, le prédateur se jetant sur elle entre les deux syllabes d’un mot for-cément essentiel pour la suite de l’histoire. Le fauve aura amputé à la fois l’héroïne et le mot. Certes, elle aura évidemment tenté de murmurer quelque chose à l’oreille du personnage principal, mais le terme sera inachevé, la dernière syllabe tant attendue demeurant coincée au fond de sa gorge déchirée par les crocs de l’animal tueur. Les yeux révulsés, elle aura poussé son dernier soupir sans avoir dit LE mot, tandis que dans la salle de cinéma, enfonçant leurs ongles dans les bras du fauteuil ou du voisin, les spectatrices auront forcément envie d’en savoir plus. Oui, mais là, rien de tel, car la ré-alité ne respecte jamais les synopsis. Il semblait que le fauve géant aie at-tendu qu’elle finisse sa tirade, pour mieux la châtier d’avoir osé la commen-cer. La bête avait glissé, éveillant l’attention de Balto. C’était là la preuve irréfutable qu’elle attendait l’instant propice pour sauter sur sa proie, et qu’elle avait été trahie par la branche qu’elle sciait. Et cet instant propice, c’était la fin du récit sur la disparition du dernier des Rhéaliens et de son monde gris… Comme pour la punir de tout avoir raconté dans les détails.
Elle aurait pu choisir de se laisser tomber de toute sa hauteur, de tout son poids sur Modestine, qu’elle aurait écrasée… La nuque brisée, sa victime serait morte avant même d’avoir été lacérée… Mais non, ce n’était pas assez cruel, visiblement ! Mieux valait plonger sur cette femme, les yeux lançant des flammes, toutes griffes dehors, les babines retroussées sur des crocs prêts à prendre immédiatement la relève de ce tandem de canines qui allaient creuser de profonds sillons dans cette chair vive, y semant une mort douloureuse. Le témoin aussi allait y passer, il n’avait rien à faire là, lui… il était de trop ! L’estomac du smilodon ne pouvait contenir qu’un seul repas ; mais lui, il se contenterait de mourir terrassé par un coup de patte méprisant, presque distrait. La punition qu’une quantité négligeable de son aca-bit méritait !

Modestine n’avait pas eu le temps de se débattre. Le ciel lui tombait sur la tête, il n’y avait rien à faire, sinon subir, capituler. Tout à l’heure déjà, elle avait paru résignée, défaitiste, comme si elle n’envisageait son avenir qu’en pointillés, pas autrement. Elle avait toujours été hypersensible, intuitive… et voilà qu’elle…
Elle venait d’être décapitée par un cinglant coup de patte ; patte au bout de laquelle des griffes tranchantes telles des lames avaient jailli, étincelantes. Le soleil qui palpitait dans sa poitrine en avait été éclipsé. De son cou tranché juste sous le menton, un geyser sanglant giclait, attestant que la carotide avait été sectionnée de façon chirurgicale. Sa fontaine de vie fuyait, crue vitale que rien ne pourrait assécher. Le petit corps étêté était prostré contre le tronc, les épaules à peine avachies contre l’écorce maculée de son sang, qui continuait d’éclabousser la sylve de sève purpurine. Ses hanches s’affaissaient peu à peu et ses jambes mollissaient. Ses fesses se posèrent sur le sol dans un bruit mou. Sa tête avait roulé cinq mètres plus loin ; toujours ouverts, ses yeux fixaient le néant, plus bleus que jamais. Au fond du sous-bois, la lueur rouge avait disparu, comme si elle s’était concentrée dans l’hémoglobine répandue.
Modestine était partie avec le monde gris.
Balto reculait, ses mains palpant le vide derrière lui, en quête d’appuis, pour s’orienter à l’aveuglette. Face à lui, arrogante, la bête prenait son temps ; précis, ses gestes évoluaient au ralenti. Elle ne le quittait pas des yeux, les pupilles dilatées, prête à bondir. Les mâchoires crispées, elle do-delinait de la gueule en un mouvement de va et vient qui n’augurait rien de bon. Balto reconnaissait cet œil haineux : il évoquait fidèlement celui du Grand Karnass. Les gènes ne mentent jamais !
Balto eut alors une idée folle. Il prit le parti de tourner le dos au smilodon, qui semblait trop sûr de son coup. C’était une véritable machine à tuer, ses pattes labouraient le sol et ses canines surdimensionnées se balançaient au rythme de sa tête au pelage rayé. Il était beaucoup plus grand qu’un tigre. Balto tâtait fébrilement les troncs d’arbres, comme s’il en testait la qualité de l’écorce. Il s’efforçait de garder la même trajectoire, de revenir sur ses pas, sans dévier d’un pouce. Le regard du monstre était palpable et s’éternisait sur sa nuque. Le père du Grand Karnass s’ébroua. Ses muscles saillaient, et chaque pas les animait d’une souplesse farouche et meurtrière. Ses yeux étaient plus rouges que le sang. Le silence était troublé par les brindilles qui craquaient sous ses pattes et par le grondement de ce prédateur d’une autre ère. Soudain, Balto sentit quelque chose d’humide sous la main. La résine du chêne… le fragment d’étoffe… Il lui fallait maintenant le porter à ses lèvres, y goûter, imitant Quentin Duvalier. Il s’exécuta. Le smilodon avançait toujours, secouant sa tête de tigre d’un âge lointain. Il bavait, et chaque grognement était accompagné de crispations des muscles que l’on devinait tendus sous son pelage roux. Balto bu le sang de l’arbre.
C’est alors que le regard du smilodon se détourna et que Balto entendit un cri de femme qui provenait de l’orée de la forêt. Maeva ! Après avoir perçu des sons suspects, luttant contre la peur, elle s’était décidée à pénétrer sous le couvert et avait assisté à la scène. Elle était pétrifiée. Il la détailla et eut un haut-le-corps. Il n’avait pas trop approfondi mais il avait été très étonné qu’elle ne l’appelât point, car cela faisait quarante bonnes minutes qu’il avait déserté la clairière. Là, se fiant à ce qu’il voyait, il comprenait mieux pourquoi… Maeva avait vieilli de cinquante ans. L’histoire de la Lolo et de Tintin, le bûcheron, se reproduisait un demi-siècle plus tard… et au même endroit. Et toujours sans que l’on sache si c’est la forêt qui « blanchissait » la vie, ou bien la peur. Sous l’effet de la poussée d’adrénaline, on voyageait soit dans le passé, soit dans le futur. A moins que la terreur n’aie le pouvoir, ici et nulle part ailleurs, de vous transformer en vieillard ou en momie rien qu’en montrant les crocs…
La haine se mêla au désespoir.
Il ressentit comme une brûlure tout le long de son œsophage, puis dans son estomac. Sa vue se brouilla et il bafouilla un chapelet de mots sans suite. Il tenta d’ouvrir la bouche mais seul un cri étouffé s’en échappa, qui se trans-forma en un feulement de gros chat. La scène, tout à l’heure interprétée au ralenti, s’était passablement accélérée. Le smilodon s’approchait à pas de loup, sûr de son fait, de son méfait ; mais lui, son cerveau lui dictait qu’il fallait multiplier par deux, par trois la vitesse d’exécution de l’ennemi. Balto souffrait dans sa chair, il se sentait envahi de l’intérieur par une ombre mau-vaise qui lui dévorait les entrailles et allumait des foyers de haine dans ses terminaisons nerveuses. Il avait l’impression de ne plus être capable d’autre chose que de foncer sur son congénère, là, qui le narguait. Pourtant, installé aux premières loges, c’était la place idéale pour être témoin de la métamor-phose. Après être sorti de son cocon, la chenille devenait papillon. On aurait dit qu’il s’en félicitait, qu’il était heureux de lutter enfin à armes égales contre ce… Qu’il s’attendait à la mue.
Balto eut mal aux gencives, aux doigts, au coccyx… Lui, glabre trente se-condes plus tôt, sentait désormais les poils roux pousser sur sa peau muscu-leuse. Son dos se courbait, comme sous l’effet d’un poids trop lourd. Il se mettait à quatre pattes, tandis que son cerveau s’éteignait. Ses vêtements en lambeaux avaient valdingué dans tous les sens, certains morceaux de tissu s’accrochant à des arbustes, d’autres aux branches d’un châtaignier. Le pa-rallèle avec Hulk était inévitable. Balto n’existait plus. Seul pulsait le cœur d’un animal féroce sur le point de s’attaquer à un « frère de sang » dangereux qui venait de tuer sa meilleure amie, et s’apprêtait à mettre en pièces la femme qu’il aimait. Mais c’étaient là des considérations humaines, et ses synapses animales lui dictaient les mêmes choses mais codées en langage smilodon. Il eut envie de bâiller. Mais il ne bâilla point à la manière des Humains. Il ouvrit sa gueule et un terrible rugissement en fut expulsé.
Deux smilodons se faisaient face.

Maeva parut s’évanouir, tombant en arrière de toute sa hauteur, les bras en croix. La peau parcheminée, elle gisait maintenant entre deux bouquets de fougères, la main gauche enserrant le chapeau d’un cèpe énorme. Le père du Grand Karnass s’approcha du corps inerte en grognant ; l’autre le suivit du regard, puis avança lentement dans sa direction. Posant une patte sur la tête de la vieille femme, il sembla attendre la réaction de Balto, son ennemi, qui se figea. C’était un piège, il le ressentait au plus profond de sa nouvelle chair de prédateur sur la défensive, c’était viscéral. S’il se jetait sur lui, il esquiverait l’attaque, et, n’ayant pas le temps de rétracter ses griffes, il laminerait le… cadavre.
Maeva ne respirait plus, elle était visiblement morte, morte de vieillesse… ou de peur. Ce n’était sans doute pas un infarctus, son cœur prématurément usé n’avait pas explosé tel un fruit trop mûr, car ses doigts ne s’étaient pas crispés sur sa poitrine. Elle n’avait donc pas souffert. Toutefois, une certaine éthique, vestige de son très récent état d’être humain, interdisait à Balto de prendre le risque d’agresser son adversaire si près de la dépouille. Elle méritait de monter au ciel… entière. Au Paradis, on voit d’un très mauvais œil les pièces détachées, la plupart ayant été refusées en Enfer et acheminées en recommandé vers leur destinataire d’origine. Manquant de patience, Saint-Pierre n’est pas très doué pour les puzzles anatomiques.
Se tenant sur leur garde, les smilodons demeurèrent immobiles. Ils étaient sensiblement de force égale et de même corpulence. Le père du Grand Kar-nass passa sa patte sur le ventre de la gisante, comme pour la caresser, en feulant. Sa grimace évoqua un sourire… un sourire carnassier. Cette bête était primaire mais affichait un machiavélisme presque humain. Alors ses griffes se déployèrent en éventail et lacérèrent la chemisette à fleurs, dévoi-lant une poitrine creuse et des seins décharnés. La peau de la métisse était d’une pâleur fantomatique. Méfiant, Balto ne réagit toujours pas en réponse à la provocation.
Décidément, il ne leur manquait que la parole… et une musique sirupeuse de western en fond sonore. Sergio Leone tournant au quaternaire, et Ennio Morricone à la baguette. Soudain, un craquement se fit entendre et un bruit sec, quelque chose de léger qui tombe lourdement, puis une course trotte-menu sur une branche basse du chêne, là, derrière le smilodon violeur. Un moment d’inattention. L’écureuil dominait la scène, prêt à compter les points, mais il n’avait pas voulu s’installer confortablement, comme au ci-néma, sans quelques glands à portée de dents. Hélas, son gland préféré était tombé, et avait roulé à un mètre à peine du monstre cynique.
Ce fut le signal d’attaque, Balto se jeta griffes en avant sur son ennemi et lui laboura le dos tout en le mordant au cou, où il planta ses deux terribles canines jusqu’à la garde. Un smilodon singeant un vampire des vieux films de série B, avec un casting de premier plan, c’était plutôt surréaliste… Dracula et l’Enfer sur Terre ! Du pain béni pour le spectateur à la queue empa-nachée ! Du sang éjacula en longues giclées sporadiques de la plaie béante. Un mugissement de douleur s’éleva sous le couvert, suivi d’un couinement, comme un nourrisson étouffé par du lait qu’il aura bu sans respirer entre les goulées. Il ébaucha une volte-face, mais le mouvement accéléra la circulation du sang et aggrava sa blessure. Il tenta de rugir, mais le coup avait été porté avec précision, une précision chirurgicale, et il se vidait de sa vie par la gueule.
Balto avait reculé de cinq pas et assistait à la fin du vaincu. Il résistait contre l’envie de l’achever d’un ultime coup de patte qui lui décollerait la tête du poitrail, juste assez pour que ses yeux pussent constater que leur an-gle de vision étaient plutôt… fantaisiste. Une vague d’hémoglobine l’aveuglerait et il disparaîtrait, avalé par la mort. Le néant destiné aux tigres à dents de sabre lui ouvrait ses portes.
Et Smilodonia, la cité des tigres à dents de sabre, ne serait jamais fondée !

Balto poussa un rugissement formidable qui ébranla les troncs d’arbres à la manière d’une boule dans un jeu de quilles. Il était dorénavant le maître des lieux et… Non, il était surtout effondré, et la longue plainte qu’il réfrénait, depuis l’excès d’adrénaline, s’était muée en une sauvagerie orale de façade.
(L’histoire ne dit pas si l’écureuil a applaudi à la fin du spectacle)
Durant la brève mais fatale empoignade, l’atmosphère avait considérable-ment changé. Une poussée de fièvre s’empara du corps tendu de Balto et il s’évanouit. Un temps indéterminé s’écoula, il se réveilla, se leva sur ses deux jambes et s’étira. Il était redevenu un homme… un homme glabre. Il regarda le décor environnant et s’attarda sur les deux corps. Il cria. Un hurlement déchirant.
Au-delà du champ de bataille, la clairière était blanche. Il neigeait.



(Epilogue)



Ce matin, Kerjean est de bonne humeur. Il a dormi comme un bébé. La façade de la brasserie est ravalée, l’enseigne est remplacée. Maintenant, elle représente un druide qui tend un bock de bière à bout de bras ; dans l’autre main, il tient un rameau de gui. Arborant un air soucieux, on devine qu’il hésite entre l’alcool et son sacerdoce. Dans une bulle de bandes dessinées, trône un point d’interrogation de taille respectable… C’est tout simple et ne révoltera personne. Maeva et Balto n’ont pas appelé, c’est leur choix. Il est prévu qu’ils rentrent dans l’après-midi.
Il prend son journal, aussitôt son attention est attirée par deux articles qui font la une, aux côtés d’événements bien plus graves pour l’Humanité :

Pierre Duroc, un légionnaire à la retraite et récemment impliqué dans une affaire de défenestration, a été découvert atrocement mutilé à cent mètres de son domicile.
Le présumé crime a eu lieu au Nouveau-Monde, en Haute-Loire, village jumeau de Chapeauroux, situé en Lozère, de l’autre côté d’un pont enjam-bant l’Allier.
La Police soupçonne un déséquilibré, mais les « gens du cru » évoquent le retour de la Bête du Gévaudan…

Découverte de trois corps « abîmés » dans la Forêt de Mercoire, à dix kilomètres de Langogne, en Lozère.
Une femme morte de vieillesse, une naine décapitée et un tigre monstrueux égorgé…
La bête serait à la fois l’agresseur et la victime.
Mais un tigre ne se suicide pas après avoir donné la mort…
La Police semble dépassée et travaille en étroite collaboration avec un zoologue…

Kerjean panique. Il est livide, et ce qui suit lui glace le sang. Il vomit le café qu’il vient d’avaler, croyant que cette matinée serait belle.

Le corps privé de vie du légionnaire a été découvert à proximité de sa mai-son en pierres, sur le parcours de son footing quotidien. On l’a décapité puis éventré. Un papier raturé a été retrouvé enfoncé dans son abdomen. On y avait écrit à la hâte : « Je vous livre l’assassin de Tiburce Barnouin »
L’enquête avait très vite dévoilé que c’était effectivement le meurtrier du dénommé Tiburce Barnouin. On avait déniché chez lui le procès verbal que le contrôleur lui avait jadis dressé, et qu’il avait gardé. C’était un fétichiste, un maniaque de l’infraction, et il prenait un malin plaisir à collectionner les blâmes accumulés. Comme des trophées de guerre… Mais le plus troublant dans l’affaire, c’était le rapport du médecin légiste : les griffes ayant occa-sionné les blessures mortelles sont probablement les mêmes qui ont égorgé le tigre de la Forêt de Mercoire.
Et amère cerise sur le gâteau empoisonné, le 4 x 4 de Gwendal Kerjean avait été garé à proximité du lieu du crime. Son nom était d’ailleurs cité dans le journal.
Cinq minutes plus tard, la Police faisait irruption au Bock d’Or.
L’interview du monstre du Loch Ness devra être différé…

Là-bas, à Chapeauroux, pendant que Kerjean chassait le scoop sur les lé-gendes locales, Balto avait mené une enquête parallèle. Il écoutait attenti-vement les réponses des gens qui évoquaient parfois des incidents ayant eu lieu sur les voies ferrées durant le siècle dernier, la plupart impliquant des employés de la SNCF. Il avait discrètement réclamé des infos sur l’incident du Viaduc de la Madeleine, dont Tiburce avait été la victime, mais rien n’avait filtré. En revanche, on lui avait conseillé de se renseigner à la gare de Langeac, en se faisant passer pour un parent ou un journaliste, par exemple. Il s’y était donc rendu à l’issue du psychodrame de la Forêt de Mercoire, non sans avoir au préalable récupéré de nouveaux vêtements sous la tente.
Là-bas, à Langeac, il avait questionné des cheminots… Dans un bar, il était tombé tout à fait par hasard sur un chef de gare à la retraite, beau-frère du flic qui avait mené l’enquête sur la défenestration. Il l’avait orienté sur l’adresse d’un suspect. On n’avait jamais rien prouvé contre lui, mais il était douteux, dans la mesure où il s’était installé dans la région après avoir été aimablement prié de descendre d’un car touristique, deux mois auparavant. A l’époque, on l’avait soupçonné d’être venu dans le coin dans le but de se rapprocher du contrôleur qui l’avait verbalisé.
Les fondations de la folie creusaient des failles coupables dans son cer-veau…
Balto avait suivi cette piste…

Ensuite, après avoir réglé son compte au légionnaire, Balto avait décidé de réintégrer son squat marseillais. Il y avait toujours une place réservée dans ce genre d’endroit. Il ne pouvait raisonnablement pas remonter à Comblessac, pour se pointer chez Gwendal Kerjean…
Les « cornacs » se succédant sur l’autoroute de l’exil, il avait songé à ce texte que Tiburce avait écrit lorsqu’il vivait chez Florette Jolivet, en Ardè-che. Il y était question d’un gamin, Esteban Quiz, qui préférait la compagnie d’une famille de pingouins que celle de son père, un capitaine de galion, venu le récupérer sur la banquise.
Tiburce avait été tout fier de lui expédier le manuscrit par la Poste, puis-qu’il l’avait préalablement proposé à un éditeur. Hélas sans résultat. C’était un peu la propre histoire de Balthazar Beltoise…
Ainsi avait-il revu ses potes de l’ennui, et l’un d’eux lui avait appris que Martine s’était suicidée un mois après son départ, utilisant le couteau avec lequel il avait lui-même tenté de se trancher les veines.
Très vite, au fil du temps, sa mémoire s’étiolait, l’amnésie frappant à la porte… Et il avait suffi de l’entrebâiller, pour qu’un courant d’air glacial s’y engouffrât, lui hérissant le poil.
Il ne se transformait plus, non, n’avait plus la moindre raison de le faire… Sa barbe et sa moustache repoussaient. La routine reprenait ses droits… ceux du bannissement volontaire.
Et puis, une nuit qu’il avait un peu trop bu, tandis qu’il marchait sur un trottoir souillé par des détritus qui voletaient au gré du mistral, une feuille de journal, poussée par une rafale, s’était plaquée contre son visage…
Le cirque Pinder était de passage à Marseille. En photo, des fauves para-daient, un dompteur se tenant en retrait, botté et un fouet à la main. On de-vinait que le bruit qu’il émettait en le claquant était couvert par les rugisse-ments.
Alors une étincelle crépita sous le crâne de Balto, allumant une mèche au cœur de ses synapses… Son sang se mit à bouillir, les glaçons que ses veines charriaient fondirent, inondant ses terminaisons nerveuses d’un raz de marée d’adrénaline. Il eut l’impression d’être en rut ; son sexe se durcit sous l’étoffe, déformant son pantalon. Ce n’était pas qu’une impression. Et s’il s’accouplait avec une femelle tigre, hein ? Non, pas avec une lionne, il n’avait pas vraiment envie que sa progéniture ressemblât à Lilith, la bâtarde !
Il désire un sang pur !
Il est baigné par les rayons gris de la pleine lune mais la lumière jaunâtre dispensée par l’unique réverbère atténue la couleur métallisée dont le quartier se pare…
Balto regarde machinalement l’heure. C’est minuit.
Minuit pile !

« A minuit, une montre, c’est avant tout un nid abritant un duo d’aiguilles qui s’affichent en solo l’espace d’un soupir de nuit. Superposées tels les corps d’un couple faisant l’amour, elles se chevauchent lors d’un trop bref instant échappé d’un sablier où s’écoule la poussière des ténèbres. De mi-nuscules grains d’éternité la poudroient, semés par le néant… C’est la suie du temps dans la cheminée du monde, et l’être humain en est le ramoneur.
Minuit, c’est une heure suspecte de pleine lune et de superstition populaire, drogue atavique plus perverse que la religion.
Ainsi, programmé pour stationner deux fois par jour sur le nombre 12, ce coït temporel indique minuit, pas une minute de plus, pas une de moins. Quant à midi, c’est une toute autre histoire… moins mystérieuse, et de celle qui ouvre l’appétit ! »


FIN

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