De mémoire de Bête (2)
un roman de

de Jean-Yves Duchemin



– Modestine –



(Aix-en-Provence)

– M’man, p’pa, j’ai perdu la montre !
– Quoi ? Déjà ? Quand ? Comment ? Où ?
– Tiens, comme par hasard. Décidément, ce bonhomme de fiston perd tout. Le jour de son mariage, il oubliera l’alliance dans un tiroir et ne se rappel-lera plus lequel. Et sa future épouse lui dira « quoi, déjà, quand, comment, où »… peut-être dans le désordre.
L’homme se fendit d’un large sourire.
– Ou alors, c’est sa femme qu’il égarera dans un tiroir ! insista-t-il en pouffant.
– Ne parle pas ainsi, gros nigaud ! Tu vas le traumatiser.
– Pauvre petit bonhomme et fiston d’un père indigne !
– J’veux pas m’marier, m’man ! J’veux pas…
– Mais pourquoi, mon bonhomme ?
– Pa’ce que c’est toi qu’j’aim’, m’man ! C’est toi ma femm’ !
– Voilà au moins quelque chose qui a le mérite d’être clair, messire de Sin-clair ! Dame, ma femme est bigame ! Je cours sur-le-champ demander ré-paration sur le pré à l’insolent, et, la peste soit de ce vil camard, le percerai à nu lors d’un duel sans gêne, où le moindre assaut sera plus que violent, se transformant en un noir cauchemar au fil de ma haine ! Et qu’il périsse, ce faquin, tant à sa vue mes poils se hérissent, immonde épileur mesquin aux mains velues ! Quant à vous, divine gourgandine, femme infâme, que n’ai-je le temps d’occire votre amant, avant que vous ne croupissiez au couvent, privée à vie de votre prince charmant ! Envolez-vous, milady, et que le mis-tral vous emporte ! Oui, pardi, du vent, vite, prenez donc la porte ! Arrière, catin, vous n’ouïrez plus ce bretteur de mots et son baratin, puis, très chère, ne connaîtrez plus jamais les plaisirs de la chair… et tout le tintouin !
Lorsqu’il était étudiant, il faisait souvent la lecture à une vieille dame aveugle qui adorait Edmond Rostand et Alexandre Dumas, récoltant au pas-sage un peu d’argent de poche, et en avait gardé quelques séquelles. Il éclata d’un rire tonitruant, assez fier du lyrisme abracadabrant de sa tirade surannée et mal foutue. Visiblement, ce pourfendeur de soupirants maniait mieux l’arme blanche que la lyre ! Messire de Sinclair, lui, paraissait plutôt en être ébranlé…
Dans l’obligation de patienter un peu avant d’être canonisée, but suprême de sa reconversion, la future sainte demanda à son mari s’il n’employait pas là un langage par trop châtié pour les oreilles présumées chastes de milord de Sinclair, alias « bonhomme de fiston ». En réponse, il balaya le problème d’un geste explicite de la main, comme s’il chassait un moustique au dard baladeur, fit semblant de tirer le fer d’un fourreau imaginaire, puis se mit en garde, à l’image d’un mousquetaire.
– J’espère ne pas trop le traumatiser au fil de ma lame, car ce rival mou du jarret va sur l’heure vivre un drame…
Le combat fit rage, avant que l’un des deux belligérants ne rendît l’âme, la sueur se mêlant au sang en un mélange détonant de vaillance et de courage. Mais, tout à coup, le « verbe galant » du rimeur se métamorphosa en une longue plainte mélodramatique : un cri de bête blessée, un hurlement de chien errant dont la patte aura été brisée par les mâchoires d’un piège à loups…
Le bonhomme de fiston avait terrassé l’époux de sa bien-aimée d’un coup d’estoc magistral. Une sacrée botte, ma foi, et digne du plus aguerri des fleurettistes participant aux Jeux Olympiques d’escrime ! Certes, il méritait la médaille d’or, mais la modestie est l’apanage des grands champions, des seigneurs, alors…
Toutefois, celle-là, pour sûr, Lagardère, monsieur d’Artagnan et Scara-mouche ne la connaissaient pas, sinon ils en auraient été foutrement jaloux ! La légende de la botte de « bonhomme de fiston » circulerait encore long-temps dans les casernes, les tavernes, et jusqu’à la cour du roi de France, où les nobles dames tomberont en pâmoison à sa seule évocation, gloussant à la manière des dindes dans une basse-cour, poules de luxe faciles à charmer avec la plume ou par l’épée.

Bonhomme de fiston mima la venue de sanglots inopinés, singeant un acteur de la commedia dell’arte…
P’pa avait été si adroit au stand de tir, avec sa carabine à air comprimé ! Il avait buté sa cible en véritable pro du carton : à n’en point douter, c’était un authentique tireur d’élite ! Un sniper comme on n’en rencontre pas deux au cours de son existence ; car si un contrat plane sur votre tête, mort volante aux ailes de feu, il se chargera de raccourcir votre espérance de vie. Et ce sera un sort analogue à celui réservé aux « sang bleu » au temps de La Révolution.
Après avoir épaulé son fusil, le sang-froid d’un cobra coulant dans ses vei-nes, p’pa avait fait mouche avec une telle précision, que milord n’avait pu se retenir d’applaudir à tout rompre, réclamant un bis, un ter… un mitraillage ! On se serait cru à l’Opéra. Il en aurait écrit une ode, si une certaine dose d’humilité ne l’avait muselé avant d’aligner le vers initial sur la page du cœur. Et voilà qu’il venait d’être sans pitié avec lui, le lardant d’un coup de lame à la poitrine pour une sombre affaire d’orgueil mal placé, d’amour propre au figuré, et de… femme légère ! Il avait assassiné un héros de légende, et l’histoire garderait surtout en mémoire le nom maudit du meurtrier, plombant à jamais sa descendance. Oui, car il l’avait transpercé comme lorsqu’il trucidait les cafards qui polluent le grenier, les empalant avec une épingle à nourrice qu’il enfonçait dans les corps pourtant caparaçonnés, sordide travail à la chaîne, un rictus carnassier au coin des lèvres ! Il ne prisait guère ces drôles de bestioles dont l’apparence évoquait des olives noires sur pattes, et dont il jugeait la présence blasphématoire ici-bas, dans ce lieu magique du souvenir, car elles en ôtaient toute la substantielle moelle poétique. Evidemment, la poussière, elle, y était la bienvenue, preuve que le temps était passé sur toutes choses, y semant des graines d’éternité : une patine qu’un vulgaire chiffon, hélas, rendra par la suite éphémère. Après, il enfilait ses victimes sur une aiguille à tricoter, perles macabres d’une brochette surréaliste qu’il jetait aux flammes dès qu’un feu de jardin était programmé par ses parents… Décidément, cette méthode était bien plus efficace qu’un insecticide, qui pue atrocement et brouille le regard en irritant les yeux !
Mais soudain, les larmes de crocodile appelant les vraies à la rescousse, l’enfant se mit à sangloter pour de bon, visiblement perturbé d’avoir égaré de la sorte un trésor que papa avait soutiré, l’arme à la main, à un immobile mais terrifiant dragon.

Cette nuit-là, Modestine rêvait une fois de plus du rêve de son frère, songe musclé au cours duquel, apparemment, il luttait contre un titan.
Tchin-tchin, le chinchilla télépathe, se pelotonnait contre elle, semblant se féliciter que sa voisine le quittât enfin par la pensée… Un chinchilla apprécie la solitude, et, nonobstant la gentillesse de sa maîtresse, dormir en paix, sans une interférence psychique qui tente de violer votre encéphale, même si l’acte n’affiche aucune dangerosité, pour un animal de compagnie aussi sen-sible, c’est une véritable aubaine ! D’ailleurs, un proverbe chinchilla affirme qu’à force de côtoyer une voyante, on finit forcément par en intercepter les visions… Mais ce n’est qu’une image, n’est-ce pas ?
Elle voyait clairement son frangin se débattre dans ses draps, suant d’abondance, mais également dans le cauchemar lui-même, tandis qu’il ter-rassait leur père d’un maître coup d’épée. En quelque sorte, elle était aveu-glée par une double vue. La locomotive préférée du dormeur, une Pacific 231, trônait sur la table de chevet, à côté d’un énorme coquillage et d’un encrier où était plantée une plume d’oie du plus bel effet, et ces objets symbolisant la liberté lui paraissaient très distincts malgré les dix mètres de couloir qui séparaient les deux chambres.
Elle détenait le pouvoir de camper dans son cerveau, s’y installait pour pique niquer, mais sans dépasser les bornes, évitant de pénétrer sous le cou-vert, le sous-bois qui bordait la fraîche clairière pouvant s’avérer mal fré-quenté. En outre, elle le guidait dans ses approches, et il lui arrivait quelque-fois de le conseiller dans ses choix, petite voix soufflant à l’oreille ce qu’il ne faut surtout pas faire… Elle lisait dans son esprit comme dans un livre ouvert, le visitait tel un musée, touriste s’imprégnant du point de chute qu’il assiège momentanément. Elle avait vu dans un magazine que cela s’appelait de la télépathie ; mais elle n’aimait pas ce terme, qu’elle trouvait trop scien-tifique. On aurait dit un mot créé pour rimer avec antipathie, et c’était très laid ! Communion d’esprits, c’était mieux, oui, presque parfait !
Elle possédait ce pouvoir étrange depuis sa naissance ; cependant ils n’étaient pas jumeaux, puisqu’elle était son aînée de seize mois. Il acceptait cet échange muet, mais c’était à sens unique, car il était incapable de l’interpeller mentalement quand il avait un message urgent à lui transmet-tre…
Ainsi, lorsqu’elle sifflotait le thème principal de « Pierre et le loup », le conte musical de Serge Prokofiev qu’elle écoutait au moins trois fois par semaine, comme pour l’apprendre par cœur, tant elle le goûtait fort, l’air investissait le crâne du frangin, vieille scie entêtante, sans qu’il ne puisse s’opposer à ce squattage lyrique. Par ricochet, à l’occasion de l’écriture de son conte « Perronelle et Arabella », ce couple de perruches sœurs que l’on a séparées pour satisfaire le caprice d’un gosse de richards qui cherche une copine à Loriot, sa perruche mâle, les mots avaient dansé dans la tête de sa sœur tels des moineaux sur des fils électriques par un jour de mistral. Cela dit, elle n’osait jamais influencer la création du frérot, coutumier de ce genre d’évasion par le verbe. Au contraire, elle appréciait, se baignant dans la mer de ses délires…
Elle ne lui voulait aucun mal, non, car agir pareillement à son endroit eût été pure folie !

Présentement, sa principale préoccupation, c’est de convaincre p’pa et m’man de lui dénicher une tortue terrestre. Le jardin est vaste, il abrite un bestiaire, arche de Noé échouée et qui a conservé dans ses cales un « zoo domestique », comme elle se plaît à le désigner. Cela ne devrait pas être un problème car, même si le frangin est un affreux destructeur de nuisibles, ses parents sont plus fans des animaux par amour que par déformation profes-sionnelle, dans la mesure où ils bossent pour la SPA. Ce sont des sortes de rabatteurs ; parcourant les routes de France, ils traquent positivement les bêtes mal traitées. Ce n’est pas une voiture-balai, non, plutôt une ambulance du cœur !
De toute façon, ils sont si nombreux dans ce zoo domestique, qu’un de plus ou un de moins, cela passera (presque) inaperçu ; sans omettre que la taille de la nouvelle recrue était, ma foi, assez réduite… Face au mutisme parental, elle prend son mal en patience, discutant à bâtons rompus avec Froufrou, sa poupée, une fidèle confidente à qui elle avoue ses doutes, ses craintes, révèle ses complexes, ses passions secrètes…
Depuis que son chat fétiche est mort, et malgré le sexe avéré de cette de-moiselle factice, elle l’a rebaptisée Arthur, l’habillant désormais à la manière d’un garçon. Modestine est persuadée que ce bon gros matou rouquin s’est réincarné en cette naine rosâtre en celluloïd dont les yeux sont ronds et vitreux telles des billes. Ambitieuse dans son fantasme, elle pousse le bou-chon un peu loin en prétendant que, les nuits de pleine lune, sa poupée an-drogyne miaule à la mort.

La dépouille d’Arthur a été enterrée entre deux carrés de laitues, et, nor-malement, partant de là, un souterrain devrait permettre à un rampant aussi souple qu’un chat de se glisser dans la maison. Pour le fun, elle affirmera entendre Arthur gratter au mur, car son corps, téléguidé de l’au-delà par un suppôt de l’Enfer, aura tenté de rejoindre la poupée, dans le but d’y récupé-rer son âme et son nom, pour mériter de figurer dans la meute privée de Sa-tan ! Bon, avant de partir en croisade, nul doute que la tortue mangera une ou deux salades juteuses, mais elle sera toute pardonnée si sa mission est menée à bien ! S’y collant, les deux iguanes ont creusé une galerie au moyen de leurs pattes griffues, poussant les gravats sur le côté avec ce museau corné qui leur donne cet air mauvais de dinosaure miniaturisé, puis foré en vain dans le pan de maçonnerie… Ils se sont même battus à coups de queue, chacun imposant à son congénère sa volonté de le précéder dans une pièce dont l’entrée n’était pas encore creusée. Dieu que c’est ballot un iguane, n’est-ce pas ?
Pour leur défense, il est clair que des animaux habitués à vivre à l’air libre, dans leur élément naturel, certains ne se situant pas tout à fait sous la bonne latitude, faut-il le préciser, déboucher de cette façon à l’intérieur d’un édifice, c’est comme un être humain sautant à pieds joints dans un univers parallèle sans avoir été prévenu de l’absence de sas…
Modestine a pensé qu’une tortue serait mieux armée pour fouir dans la terre et ouvrir une brèche dans le mur. Arthur, le chat spéléologue, pénétre-rait enfin dans la place par cette étroite blessure. Elle en choisirait une mi-nuscule, une passe-partout que l’on appellerait Sésame et qui se faufilerait dans les recoins les plus improbables, pourvu qu’on le lui commandât avec les mots adéquats, de ceux amadouant une taupe à peau de serpent.
Le chat fantôme viendrait ensuite récupérer son âme et son nom ; Froufrou renaîtrait alors, pardonnant à sa maîtresse cet abandon qu’elle jugera, ma-gnanime, de circonstance.
A force de vivre en osmose avec son frérot, son double réceptif, il lui arri-vait de travestir la vérité, pour créer le plus joli des mensonges. Mais Mo-destine n’avait pas son talent, ni son imagination… et en était consciente !

Les liens unissant Modestine à son frère vont au-delà du rationnel, et leurs parents feignent de ne pas approfondir la chose, tant ils ont peur de décou-vrir des « liaisons dangereuses » qui relieraient ces deux âmes par un cordon ombilical invisible. Leur mère en est parfois jalouse, ce que le père parvient aisément à comprendre. Complémentaires, les couples de cette famille s’apparentent chacun à l’unité, tout naturellement.
Comme la plupart des filles, elle a déjà les pieds fermement enracinés dans la terre, la tête solidement vissée entre les épaules ; lui, il plane, les prunelles se dilatant au contact des étoiles, les mains pleines de cheveux de comètes croisées dans les alléluias… Elle, c’est un roc, du concret, la logique perchée sur deux jambes ; lui, il lit encore Les trois petits cochons, Le petit chaperon rouge, Le loup et l’agneau, la fable de La Fontaine… En revanche, sans être réellement précoce, Modestine se repaît déjà du coin de l’œil, avant d’y plonger carrément le regard, de classiques d’un niveau intellectuel plutôt relevé pour son âge. « Madame Bovary », « La dame aux camélias », « Les misérables » encombrent déjà sa bibliothèque, avant que cette culture n’ensemençât les verts pâturages de son jeune cerveau… Elle stocke, empile les livres comme des briques avant l’érection d’un mur, sachant que, plus tard, l’an prochain probablement, le premier chapitre d’un livre la tractera, telle une locomotive, vers le suivant, et ce jusqu’à l’épilogue, puis la fin, dans un souffle qui évoquera le plaisir.
C’est paradoxal, mais pour quelqu’un volant sur les ailes de la pensée, elle a tendance, confrontée à la chaleur des mirages de l’enfance, à garder la tête froide et les idées claires, le réalisme s’imposant au cours de ses nombreux voyages instinctifs vers les contrées cérébrales gouvernées par son frère. A un degré inférieur, chaque animal mettait son récepteur en veilleuse les jours où ils étaient mal lunés, et cette étrange poupée asexuée au nom de gros matou rouquin émettait sur une fréquence impossible à décrypter durant la journée…
Victime d’une maturité cyclothymique, Modestine survole cette insou-ciance inhérente aux gamins de son âge, et n’atterrit que pour s’accorder de brefs instants d’évasion, agissant à l’inverse des oiseaux… Elle ne fréquente jamais les adultes, hormis ses proches, ni les mioches du coin ou de son collège. Les êtres humains lui font peur, car chaque fois qu’elle communique en télépathie avec un étranger, elle a l’impression de grandir, et elle ne veut surtout pas grandir… A tel point qu’elle se plaît à se vanter que, dans une vie future, après une énième réincarnation, elle deviendra la femme de l’éternel Peter Pan, mais se déclare prête à le quitter s’il décidait de prendre de la hauteur sans voler, les jambes fièrement écartées et ses poings sur les hanches, son air bravache plaqué sur son visage juvénile. Et tout cela sans se douter – par précaution, on a décidé de ne rien lui révéler de son état – qu’elle est atteinte de nanisme et n’atteindra jamais la cime standard, à l’image d’un bonsaï…
La nature est cruelle, et lorsqu’elle vous fait un cadeau, vous délivre un don, une qualité rare, elle se débrouille toujours pour rééquilibrer la balance de l’autre côté du fléau, vous ôtant, par ailleurs, quelque chose d’important, de fondamental pour mener une vie saine, sans aléas !

– Ne pleure pas, fiston, je vais y retourner pour essayer de te déquiller un nounours. Ou un écureuil en peluche… Qu’en dis-tu, hein, bonhomme ?
– Non, non, pas un nounours ! C’est plus d’mon âge.

Il avait huit ans. Peut-être p’pa ne savait-il pas compter, ou craignait-il d’accuser le coup en reconnaissant l’âge exact de son fiston. C’était là une réaction très féminine, ma foi, mais un reflet dans le regard de m’man dé-montrait qu’elle partageait religieusement cette sensation ambiguë. Simuler l’ignorance de l’âge de ses gosses, n’est-ce pas là l’aveu que l’on refuse de vieillir ?
Ils décidèrent de regagner la fête foraine, qui s’était installée sur le cours Mirabeau, chapiteaux claquant au vent violent telles les gifles d’un colosse. Modestine était restée à la maison, elle avait une leçon de maintien à donner à sa poupée aux yeux ronds… qui ronronnerait sans doute en l’écoutant.
La tête baissée, déséquilibrés par les bourrasques mais scrutant le sol mé-thodiquement, sans en négliger un seul mètre carré, ils cherchèrent la montre aux aiguilles phosphorescentes près du stand de tir. Ils semblaient des pigeons dont la dernière miette de pain a été oubliée sur le trottoir, alors qu’ils fuyaient un morveux sur le point d’agiter un sabre de pacotille afin de les disperser. Ils avaient rejoint les courants d’air en catastrophe, membres d’une escadrille jusque-là clouée au sol par la faim, avant qu’un commando de parachutistes ne fût largué sur le champ de bataille afin de récupérer cette boulette de mie essentielle pour gagner cette guerre qui les opposait à la fringale.
Un vieil homme s’approcha du trio de chercheurs (un quatuor ?), intrigué par leur manège. Grand, maigre, une dégaine d’échassier, les cheveux sales et grisonnants, c’était Don Quichotte en personne…
– Vous avez perdu de l’argent ? les questionna-t-il, juste avant d’être vic-time d’une quinte de toux qui le plia en deux.
– Non, pir’qu’ça ! répondit le môme en reniflant.

Cet enfant s’appelait Tiburce Barnouin, alias Titi, et ses yeux étaient mouillés comme un pare-brise par temps de pluie. Pour se donner une contenance, il fredonna le thème principal de « Pierre et le loup » de Proko-fiev, celui du petit Pierre, et cela interpella l’inconnu, qui avait tendu l’oreille, visiblement interpellé par cette musique. Il se pencha pour caresser la joue du gosse ; étrangement maintenue à la verticale par une rafale de mistral, sa tignasse évoquait la chevelure serpentine de Méduse, l’une des trois gorgones de la mythologie grecque. Ses os usés craquèrent, ce qui fit reculer Titi. Le vieil homme lui sourit, puis, imitant un fantôme, s’en alla comme il était venu. Ainsi prit-il le large, en sifflotant le thème du canard de « Pierre et le loup », habituellement interprété par un hautbois nasillard à souhait.
L’enfant enchaîna les hoquets nerveux à un rythme de mitrailleuse.
Sa sœur, lui sembla-t-il, avait dirigé la manœuvre, contrôlant son émotion de sa lointaine chambre. Elle avait hélas échoué dans son entreprise, car il se mit à pleurer à chaudes larmes.
Le cauchemar s’arrêta là, sur une fausse note.

S’ensuivit un second rêve où Modestine vivait carrément dans la peau de son frère.
Cela s’était produit presque mécaniquement, et sans qu’elle puisse calculer la durée de cette parenthèse du temps qui s’ouvrait à la fin du premier et se refermait au début du suivant… Comme un entracte, la mi-temps d’un match de foot, sport qu’elle abhorrait. Elle avait eu l’impression de posséder le don d’ubiquité, se trouvant en des endroits très distincts simultanément, à cheval sur deux mondes parallèles, tant l’authenticité des tableaux était im-pressionnante dans leurs cadres jumelés. Affichant une franche épaisseur, les objets et les gens y étaient auréolés par une lumière aveuglante et criante de vérité…
Elle s’y sentait plus à l’aise que dans son rôle d’ombre par procuration, puisque là, c’est elle qui motivait la présence de l’ombre, et ses contours étaient très différents de ceux auxquels elle était habituée, surtout de profil. Un cheval de Troie pénètre un cerveau, une étincelle couve à l’intérieur de l’animal de bois ; mais, bloqué par la cale de l’inhibition, le voilà soudain enraciné, incapable d’investir ce nouveau territoire pour y mettre le feu ! Ce n’était plus une spectatrice, et il était amusant, pour une fille, de sentir entre ses jambes ce détail supplémentaire, tandis qu’ailleurs, il en manquait. Elle était physiquement Titi, mais son esprit, impuissant, restait celui de Titine, surnom qu’elle détestait.
Hormis ses parents lorsqu’ils étaient en colère contre elle, il était interdit de l’apostropher au moyen de ce sobriquet ridicule, sous peine d’un mitraillage de regards noirs et de quelques coups de griffes dont les filles partagent le secret avec les chats. Elle était très féline malgré (ou grâce à) sa petite taille. Elle commençait à ressembler à Arthur (Froufrou ?), la poupée aux pupilles dilatées…

Le petit Tiburce s’endormit très tard, vers 23 heures. Il avait beaucoup pleuré. Une fontaine sous un ciel en crue. S’il avait mis tout de suite la montre aux aiguilles phosphorescentes à son poignet, rien de tout cela ne serait arrivé, le précieux objet égaré, le duel fatal à son titan de père, le gros chagrin, l’inquiétude générale… Il ne l’avait pas avoué à ses parents, mais il avait remarqué en se déshabillant, la veille au soir, que l’une de ses poches de son jean était trouée, et il avait négligé l’info. Il avait eu peur de se faire enguirlander par m’man, qui avait bien assez de boulot à la maison, sans lui imposer du rab pour une déchirure sans importance. Pourtant, avec un pareil accroc, il aurait pu semer autant de billes, pour retrouver son chemin, que le Petit Poucet avait largué de cailloux dans le but de ne pas se fourvoyer dans la forêt… Il avait eu une chance sur deux et avait perdu. C’était justement la poche où il avait enfoui la tocante, après que p’pa l’eût brillamment gagnée en tirant sur la cible comme un vrai chasseur… un vrai de vrai. Un flingueur de grizzlys !

Dans la nuit, il fit un cauchemar si réel, si palpable, qu’il fut obligé de se cramponner à son coussin pour ne pas tomber du lit, naufragé « embrassant » une poutre flottante afin de ne pas couler. Il se réveilla en sursaut vers minuit, transpirant, buvard qui a « aspiré » toute l’encre d’un stylo dont la fuite évoque plus une hémorragie qu’un défaut de fabrication.
Dans son rêve noir, il retrouvait ce vieil homme hirsute qu’ils avaient ren-contré près du stand de tir ; il tenait fermement un couteau et l’en menaçait. Il s’approchait lentement de lui, chantonnant le leitmotiv du canard de « Pierre et le loup ». En surimpression, on percevait clairement le son lugu-bre et spongieux que produisaient ses pieds, qu’il avait le plus grand mal à retirer de la boue lorsqu’il voulait faire un pas de plus dans la direction de sa proie. On aurait dit qu’il se dandinait à la manière de l’oiseau dont il imitait le couinement. On avait envie de vérifier si ses pattes n’étaient pas pal-mées… On se serait cru dans un film d’Alfred Hitchcock revu par Walt Disney. Ses cheveux dégoulinaient sur son visage émacié, des mèches hui-leuses cachant ses yeux profondément enfoncés dans leurs orbites. Parfois, d’un coup de tête sec qui faisait claquer les os de son cou, il les rejetait en arrière, singeant bien malgré lui une star en train de parader devant les ca-méras de télévision. Il pleuvait à verse, et les gouttes multipliaient leurs tic-tac intemporels en picorant le sol, comme si une horloge égrenait les se-condes bruyamment avant l’explosion d’une mine. Une chouette ululait, perchée dans un arbre dont la silhouette charbonneuse évoquait un épou-vantail géant trempé au préalable dans la gadoue, pour paraître encore plus effrayant, statue créée pour inspirer la crainte. C’était une nuit de goudron, opaque. Quand on la voyait, entre deux nuages, la lune était énorme, mais c’était trop épisodique pour se délecter de la clarté de sa romantique ron-deur. Elle ressemblait à une perle trônant dans un écrin que l’on ouvre et referme à la vitesse de la lumière. Tel un œil papillotant, gêné par une lueur trop vive ou par la présence d’une poussière. Les étoiles semblaient éteintes, mortes, mangées par les ténèbres… Le vieillard parlait, et sa voix cassée avait par moments des accents pathétiques, comme un mourant qui formule une ultime requête avant d’expirer.
« Donne-moi ta montre, petit ! Je t’en prie, Titi, sois gentil… Donne-moi ta montre, sinon je vais… »
On se serait plutôt attendu à une intimidation, un ultimatum, avec une telle arme à la main, dont il semblait savoir se servir. Mais par quel mystère connaissait-il son surnom ? Titi ne sut jamais ce que l’homme aurait fait s’il avait refusé de lui céder la tocante. L’aurait-il assassiné ? Se serait-il suicidé ? Aurait-il fui, prenant ses jambes à son cou, malgré son âge avancé ? Aurait-il hurlé de dépit, à la manière d’un loup ?
Tiburce s’échappa de son cauchemar, un goût amer dans la bouche, la vue brouillée et le souffle court comme s’il avait couru pour échapper à une meute de… Il se rendormit vers 2 heures du matin, songeant au nounours que son papa aurait pu lui gagner à la place de la montre. Il n’était plus un bébé, mais c’était mieux qu’une sucette ou une gaufre, n’est-ce pas ? Il avait été stupide de refuser à son père l’envie de démontrer ses talents de tireur d’élite une nouvelle fois. Il n’aurait tout de même pas perdu dans la nature cette bête pleine de poils, avec cette paire de boutons de culotte noirs à la place des yeux, et dont le regard fixe reflète l’impassibilité de la sagesse.
Il ne cauchemarda plus jusqu’à l’heure de se lever pour partir à l’école.

Il venait de visiter le passé et l’avenir tandis qu’ils s’interpénétraient, ainsi réunis en un instant unique aux deux sens du terme. Cela évoquait les ai-guilles d’une pendule détraquée par la rouille et qui, minéralisées, indiqueront l’horaire symbolique du crime ou de la fringale jusqu’à l’Apocalypse biblique. Flèches de silex, elles auront stationné sans bouger d’un pouce sur le (terriblement angoissant ou appétissant) nombre 12, minuit ou midi, selon la parure du ciel. Aussi, sans un habile horloger pour réparer la machine du temps, nul doute que la fin du monde se pointerait alors que l’heure du dé-règlement de la mécanique sera encore visible, fidèle au poste, à la seconde près. Oui, malgré une succession de tremblements de terre dévastateurs, elles seront restées inébranlables, soudées dans l’erreur, et c’est la pendule qui aura été déracinée par les secousses telluriques, vieil arbre meurtri et s’écroulant dans la fange ou la poussière…
Mais était-ce sa propre réalité, ou une vision façonnée par son cerveau fer-tile en images décalées, saugrenues ? N’avait-il pas, un jour, rêvé qu’il était un écureuil en peluche, et qu’une noisette l’agressait parce qu’il lui avait préféré un gland… En tout cas, le relief avait été saisissant, et le coup de dents, ma foi, plutôt douloureux !

L’aube arborait des couleurs bizarres, et une odeur rance planait dans la pièce où d’habitude le café imposait son arôme si particulier. Et si agréable que ses narines en frémissaient de plaisir… Cela dit, il n’en buvait pas, son fragile estomac d’enfant craignant cet acide dont la couleur évoquait la ré-glisse.
Les mirettes cernées, Tiburce Barnouin quitta la maison familiale en bre-douillant un truc impossible. Il avait dû machinalement le capter à la radio avant de sortir, et comme il avait l’oreille très musicale, il…
C’était un air celte, un truc de dingue, comme dans « Astérix le Gaulois »… le dessin animé réalisé par Ray Goossens, pas la BD ! Le barde, Assurancetourix, avait dû l’interpréter à plusieurs reprises, avant d’être dé-finitivement bâillonné. Pire que du Pierre Boulez ! Une certitude, ce n’était pas du rock, musique à laquelle il était totalement réfractaire et qui lui irritait les tympans.
Il bruinait, et, pataugeant dans les mares éparpillées comme des bris de glace, ses souliers piétinaient le trottoir détrempé en cadence, sur un tempo de clapotis. Les pas d’une sentinelle faisant sa ronde par une nuit arrosée.
Le thème principal de « Pierre et le loup » de Prokofiev lui revint en mé-moire, et il le chanta à tue-tête, pour faire taire le chant celte…

Modestine se réveilla brusquement, en proie à un mauvais pressentiment. Il faisait encore nuit noire. Elle demeura longtemps allongée, insensible aux cliquetis des gouttes de pluie qui ricochaient sur la fenêtre de sa chambre. Elle frissonnait, une chair de poule tenace dressant le duvet de ses avant-bras. Elle saisit sa poupée et l’étreignit, comme pour la broyer ; Tchin-tchin, le chinchilla, en parut fort contrarié… Elle la serra sur son cœur, mais ne l’entendit point ronronner, ni miauler. Tout juste remarqua-t-elle la présence du petit animal gris à ses côtés, qui se blottissait avec plus d’insistance contre sa hanche.
Elle éprouva ensuite le besoin d’écouter du Prokofiev mais, appréhendant de réveiller la maisonnée, préféra songer aux futures vacances à Langogne, avec Balto et ses parents.
La veille, il avait plu toute la journée sans discontinuer, et la météo avait annoncé un temps analogue pour aujourd’hui. Pour l’instant, les nuages in-continents donnaient raison aux prévisions. Apparemment, au niveau des intempéries, la similitude avec le second rêve du frérot était troublante.
Mai venait de mourir, Juin naissait…



– De l’eau de rose à la douche écossaise –



De nature individualiste et ne prisant guère la discipline, les tenues kakis, les rangers, Tiburce ne supportait pas l'idée d’être appelé sous les drapeaux. Vivre douze mois durant enfermé dans une caserne, hors du monde des vi-vants, ce n’était pas du tout son trip, non ! Pour lui, l’armée, c’était l’antéchrist de la poésie, de la création… Mais l’heure était venue, et plus vite que prévu, avec son cortège de marionnettes défilant au pas cadencé. D’ailleurs, intransigeant, il avait toujours comparé la parade du 14 juillet à un « carnaval de spectres maniaques ».
Accusant le coup, pour oublier cette date maudite, il avait décidé de pren-dre du bon temps avant tout le monde.
A l’époque, il habitait encore chez ses parents, à Aix-en-Provence. Com-préhensifs, ils lui avaient offert dix jours de vacances à Langogne, au mois de juillet. Il rentrerait deux semaines avant de rejoindre sa caserne, le premier août. Comme par hasard, c’était la période du départ en famille pour des vacances lozériennes ô combien méritées. Cette fois, ils s’y rendraient sans lui, qui manquerait la fête de Gargantua… Pas vraiment un motif de désertion, n’est-ce pas ?

L’idéal pour rejoindre ce paradis bucolique, c’était son cher « Cévenol » panoramique ; rituellement, avant de monter à bord, il le caressait comme une femme, ému aux larmes. Mais présentement, la priorité, c’était l’amnésie volontaire, balades, distractions en tous genres, batifolages… Rendre interminables les minutes, les secondes ; filtrer la mémoire du futur ; atomiser les scories, marches forcées, corvées de patates, soumission et hu-miliations diverses. Carcan moral à amadouer avant d’en être prisonnier. Anticipant, il s’apprêtait à tuer dans l’œuf des souvenirs qu’il souhaitait déjà morts-nés, puisque l’avortement n’avait pas encore été envisagé dans le ventre de l’état.
La bagnole s’imposait donc, et Mercedes, sa Simca 1000, s’était invitée au voyage.
Plus tard, les rares plaisirs se calculeront en heures écoulées dans le train, à l’occasion de permissions inespérées, et il se repaîtra de la course frénétique du paysage, tel un kaléidoscope. Il sera bercé par le moelleux ronron des wagons ballottés par la vitesse, et, suprême fantasme, en profitera pour se matérialiser à l’extérieur, regardant passer le convoi tandis que son propre visage apparaîtra, le nez collé à la vitre, les yeux brillants de satisfaction. Certes, il sera déséquilibré par le souffle de la machine, mais après avoir humé l’odeur caractéristique des ballasts, respirant à pleins poumons l’air saturé, il retrouvera une assiette plus conforme. Rivalisant de vulgarité, les deux clones échangeront alors un salut militaire de fort mauvais goût, le majeur pointé vers la tempe, comme pour un suicide au revolver. Parfois, assis sur l’inconfortable banquette du compartiment, il soufflera son haleine sur la vitre, s’attardant sur l’apparence affichée par la buée. Puis se deman-dera quel aspect elle arborait, vue de dehors, avant de songer à descendre pour vérifier…
S’il avait été croyant, il aurait prié pour qu’on l’affectât dans une garnison située à plus de mille kilomètres de son port d’attache. Et dommage qu’il ne puisse ajouter à sa panoplie de passionné du rail, ce don d’ubiquité qu’il regrettait tant de ne posséder qu’en rêve !

Mercedes avait vaillamment grimpé la côte de Mayres, qui ralliait la Basse-Ardèche aux hauts plateaux du département, la route très pentue culminant au col de la Chavade. La plongée sur la Lozère, sur Langogne, via Pradelles, s’était déroulée au sein d’une atmosphère décalée, surréaliste, comme si la seule présence de Tiburce avait figé l’éternité. Il avait même siffloté un air de rock d’un certain Jim Morrison, ce qui ne lui était jamais arrivé auparavant… Cette escapade l’avait rendu maso, apparemment.
Là-bas, il avait connu des moments très agréables, car cette région volca-nique et moyenâgeuse était abondamment desservie par la SNCF, et il avait passé la majeure partie de son temps à flâner dans les gares et près des voies ferrées. Sa chambre d’hôtel, il ne l’occupait que la nuit, pour dormir – tou-jours l’Hôtel de la Gare, qui avait changé de propriétaire. Il avait multiplié les pique-niques, ne dînant jamais, se couchant très tôt, puis se levant à l’heure du coq. Ensuite, après avoir grignoté un croissant et un pain au cho-colat, bu une tasse de café très chaud, mixture qu’il avait tant détestée lors-qu’il était gosse, il repartait en randonnée sur les rails. Quand l’orage éclatait, il mangeait dans la voiture, qu’il avait garée sous un arbre malgré le danger de la foudre, baignant dans une insouciance programmée qui s’effacerait progressivement. Là, il restait immobile, rêvassant à son enfance, car c’était le plus sûr moyen d’effacer son proche avenir en treillis. Se faufilant entre les feuilles, les doigts de la pluie pianotaient sur la carrosserie, mais cela ne le dérangeait nullement, tant son évasion était imperméable.

Quand il ne rôdait pas à proximité des rails de la grande ligne, il musardait en Haute-Loire ou en Ardèche, à la recherche de voies ferrées désaffectées.
Un jour, il était parti en repérages, empruntant une route sinueuse dont il avait au préalable étudié l’itinéraire. A bâbord, de profondes forêts de sapins dégringolaient très bas, jusqu’aux bornes kilométriques ; à tribord, parallèle au ruban d’asphalte, l’Espezonnette, une rivière réputée poissonneuse, cara-colait entre deux rives herbues qu’une main de géant semblait avoir balisé de rochers aussi gros que des dolmens bretons.
Se projetant au crépuscule, Tiburce avait imaginé qu’un fantôme s’y cachait derrière chaque tronc d’arbre, et accrochait des boules de Noël sur les branches les moins élevées dès que l’on avait le dos tourné. A l’aube, les visions étaient inexistantes, aussi la rosée se chargeait-elle de démontrer le contraire en déformant l’apparence des insectes qui se miraient dans ses gouttes. Quand un pêcheur rentrait bredouille, il simulait une panne, faisant de l’auto-stop dans le but de disparaître définitivement, tant la honte le sub-mergeait. Certains petits plaisantins s’arrêteront, attendant que leur « invité » mette un pied à l’intérieur du véhicule, pour démarrer aussitôt, déséquilibrant le malheureux. On parlera de rapt, on espèrera une demande de rançon, alors qu’il ne s’agissait que de l’honneur d’un homme humilié par des truites.
Tiburce souriait bêtement de ses propres délires. La pureté de l’air enivrait le futur bidasse, et son cerveau faisait son cinéma. Simulant de conduire crispé, il empoignait le volant tel un enfant aux commandes d’une auto tam-ponneuse, imitait le bruit d’un moteur qui s’emballe…

Il avait lu sur un guide touristique que le 14 juillet 1956, il avait neigé au cours du bal populaire programmé comme chaque année au Moulin du Rayol, après que les feux d’artifice tirés dans les villages des environs se fussent éteints. C’était un camping très fréquenté. Les gens dansaient à la belle étoile, sur la terrasse du bar, certains originaux s’exprimant corporellement dans le champ mitoyen, à quelques pas à peine des premières caravanes, lorsque la poudreuse tombée du ciel les avait habillés de blanc en pleine chorégraphie sportive sur piste improvisée. La pagaille avait été grandiose, et l’on avait dû soigner de nombreux blessés, soit pour des arcades sourcilières sanguinolentes, soit pour des entorses de la cheville…
Tiburce avait juste voulu voir de quel bois se chauffait cet endroit déclaré sans pareil par l’opuscule, et non pour enquêter sur l’authenticité de cette histoire d’hiver s’invitant en plein été. Il n’était pas flic, ni détective, ni même encore militaire… Canular, attrape-couillons ou stricte vérité, syno-nyme de dérèglement météorologique ? Cela n’avait pas d’importance. Même s’il n’y avait aucune chance pour que la canicule fît fondre les congè-res en plein mois de décembre, peut-être qu’un microclimat avait survolé la région, conséquence d’une explosion cosmique, surprenant les autochtones, qui avaient vécu cette nuit-là un véritable cauchemar éveillé.
La curiosité de Tiburce était analogue à celle d’un estivant, peignant en vert clair ses idées noires. Cavalier chevauchant le hasard, il profitait au maximum d’opportunités peu sauvages, car elles se laissaient attraper au lasso sans ruer. Ainsi avait-il revêtu la panoplie d’un chasseur d’anecdotes… Alors, singeant un grand-père qui narre ses exploits d’antan à ses petits-enfants devant un bon feu de cheminée, il les raconterait à ses camarades de chambrée, le soir, lorsque les lumières sont éteintes. Oui, dans le noir, leur impact serait plus frappant !

La vie déroulait son tapis d’heures avec une relative lenteur, la météo était optimiste, et les nouvelles, plutôt bonnes, passaient néanmoins au second plan…
Ici, au Moulin du Rayol, faire se dandiner les campeurs, c’était plus qu’une tradition, c’était une vocation. Toutes les occasions étaient propices à créer des contextes festifs, anniversaires, mariages, concours de belote, tombo-las… Des paysans les rejoignaient régulièrement, pour imiter les gallinacés qu’ils avaient l’habitude de côtoyer à la ferme. Il y avait toujours un marrant pour se vanter d’avoir appelé son coq Nijinski, tant il était à l’aise dressé sur ses ergots. C’était un agriculteur cultivé.
L’espace de la salle de bar était plutôt limité pour permettre à cette foule de piétiner le parquet sans déborder, et s’accouder au comptoir se transformait très vite en embouteillage de carrefour aux heures de pointe, quelquefois en bataille rangée. Mais cela suffisait à distraire les touristes et les « sabots légers », comme Tiburce se plaisait à surnommer ces « gens du cru »…

En 1896, cette taverne avait été rebaptisée moulin par Raymond Rayol. C’était un meunier à la retraite. Victime d’un report d’affection ou d’une déformation professionnelle pour l’intitulé et d’une lubie pour la possession, il l’avait achetée sur un coup de tête à un riche fermier qui s’apprêtait à quitter le pays à cause d’une sombre affaire de bétail volé. Peine perdue, Rayol-le-Vieux était mort six mois plus tard d’une leucémie ; mais le nom de la taverne lui avait survécu. A l’intérieur, subsistaient des armoiries attestant de cette lointaine époque.
Le « moulin » était planté là, ne brassant aucun vent, au bord de l’Espezonnette et au pied de Lavillatte, un hameau d’une centaine d’âmes qui s’étageait à flanc de coteau. Raymond Rayol y avait respiré son ultime bouffée d’oxygène, avant d’expirer, et reposait depuis dans ce minuscule cimetière où les fleurs séchées côtoyaient les orties. L’habitation la plus basse du village, celle d’une prostituée, avait été érigée juste en face du camping, tandis qu’une route jadis fréquentée par les calèches et les diligen-ces ne faisait que passer…

Un samedi, quatre jours après son arrivée sur les terres lozériennes, en fin d’après-midi, était fêté au Moulin du Rayol le vainqueur d’un concours de pétanque… le patron en personne. Les plaisanteries allaient bon train, fusant tous azimuts. Un habitué passablement éméché avait affirmé en éclatant d’un rire tonitruant : « Ce manchot a acheté tous ses adversaires, alors qu’avec cet argent, il aurait pu s’offrir une prothèse en or, pour remplacer son bras handicapé, et des boules carrées, pour jouer dans l’escalier ! »
Le patron n’avait pas tardé à répliquer : « Vingt dieux, là, le Casimir, tu pousses le bouchon un peu loin ! Voilà, c’est gagné, maintenant, j’ai les boules, fais gaffe ! »
Tout le monde avait rigolé de bon cœur. L’ambiance était chaude, cela promettait pour la fièvre du samedi soir. Tiburce avait sauté sur l’occasion comme un mort de soif sur une gourde.
Ayant assisté à la finale et applaudi le triomphateur à l’occasion d’un su-perbe carreau, il avait mérité de « participer » aux multiples tournées offertes par monsieur Pinatel, le champion du jour, trinquant avec Florette Jolivet.
Il l’avait remarquée au tout début de l’après-midi. Elle apportait à boire aux joueurs de boules directement sur le terrain ; à l’instar du soleil, les prouesses sportives y asséchaient les gosiers. Il lui avait réservé son plus beau sourire, auquel elle avait répondu sans se faire prier. Ils avaient échangé quelques banalités, puis des propos plus consistants. Il y avait eu un léger accrochage avec un jeune Gitan que l’on appelait « le braconnier », et qui, visiblement, était jaloux, mais tout était rapidement rentré dans l’ordre.
La jeune femme connaissait bien François Pinatel, car elle était allée à l’école avec sa fille, à Langogne. Il venait la chercher à la fin des cours, par-fois faisant office de car scolaire lorsque les parents de Florette avait un empêchement de dernière minute… Le temps avait passé, et maintenant, il lui arrivait de l’aider pour les « coups de feu ». Il payait sans rechigner, une qualité appréciable pour un patron !
Florette, c’était une charmante demoiselle du pays, de Coucouron plus exactement ; son naturel avait immédiatement plu à Tiburce. Cela changeait des filles des grandes villes, qui étaient trop maquillées et minaudaient. Il était clair que l’attirance était réciproque. Elle portait une jupette à carreaux très courte dont le magnétisme aimantait le regard concupiscent des « coqs du village ». En le croisant, sans doute avait-elle deviné l’angoisse sous-jacente qui ébranlait ce jeune homme dont le regard de bête traquée ne trompait personne, ensuite seulement avait-elle remarqué l’intérêt qu’elle suscitait en lui.
« Avant de me voir, tes yeux étaient ceux d’un animal que l’on mène à l’abattoir… » lui avait-elle dit sans détour. « Un veau, je suppose ? Vas-y, dis-le carrément. Et c’était toi le bourreau, n’est-ce pas ? » lui avait-il ré-torqué.
Ils avaient éclaté de rire de concert. Il appréciait déjà son cynisme. De son côté, elle avait été sans tarder séduite, coup de foudre zigzaguant dans l’air surchargé d’électricité avant de frapper le… paratonnerre. Elle avait toute-fois souhaité ne pas avoir affaire à une girouette perchée au sommet d’un clocher, un jour de grand vent…
Un orage positif couve, car c’est une fille du tonnerre, avait pensé Tiburce, amusé.

Amoureux transi, Tiburce avait bouleversé son planning. Il restait six jour-nées, et il comptait les occuper à revoir cette charmante créature, rencontre qu’il avait jugée inespérée. Il avait abandonné ses projets de visites de gares, ses marches le long des voies ferrées, ses chers trains et le plaisir d’être « klaxonné » lorsqu’il déambulait trop près des rails…
Le premier bécot avait été échangé en dansant un slow langoureux, sur une île déserte peuplée d’ombres bruyantes et avinées. Les yeux fermés, c’était l’impression qu’ils partageaient. Ils entendaient le clapotis des vagues qui… le chant des oiseaux tropicaux… Rien que du classique, mais efficace. Au fil des conversations murmurées entre deux baisers, elle lui avait parlé de la légende de la « dame de feu », son ancêtre – une arrière grand-tante. Dans les vapeurs de l’alcool, les langues se délient, et l’on s’attarde sur des propos déplacés ou sans valeur ; mais là, elle avait décoché une flèche qui visait le cœur de la cible, espérant taper dans le mille du premier coup.
Elle savait déjà qu’il écrivait, donc ce genre de récit ne pouvait que l’interpeller. Il ne ferait pas semblant de l’écouter, se retenant difficilement de bâiller, n’aurait aucun sourire narquois esquissé sur les lèvres… Elle en avait l’intime conviction. L’espérait.

Les cheveux auburn, le visage mitraillé par des taches de rousseur, che-vrotine épidermique, cette femme était jeune et belle mais complètement folle. A deux pas de là, une carrière de basalte faisait comme une carie dans le versant de la montagne qui surplombait la route de façon abrupte. Les hommes s’apprêtaient à se comporter à la manière des termites, fouillant dans la roche pour y creuser tout un réseau de galeries. Cette mine rap-porterait beaucoup d’argent à son propriétaire. Sur cette pierre, jadis mo-quettée d’humus, d’herbes tendres, de fleurs multicolores où folâtraient abeilles, criquets et papillons, elle y avait si souvent batifolé, enfant, chan-tonnant à tue-tête des comptines pastorales, qu’elle ne pouvait en tolérer plus longtemps la dégradation. Afin que l’on cesse enfin d’amputer cette nature à grands coups de pelleteuses, elle avait métaphoriquement pris les affaires en mains.
Elle avait offert son corps aux ouvriers, salaire de leur désertion. La plu-part n’avaient jamais possédé une semblable déesse de chair vibrante, sa chevelure aux reflets de braise allumant un feu ardent dans leur bas-ventre. Le désir montant telle la sève au printemps, ils avaient renié l’argent pour le plaisir d’une étreinte sans récidive.
Par la suite, parcourant les villages, elle y avait déniché les nouvelles re-crues, remplaçants des démissionnaires, payant de sa personne presque sous les yeux des fiancées, des épouses, dans les granges, les étables… Elle les dissuadait à sa façon de bosser pour cet ignoble individu qui avait défié effrontément la montagne ardéchoise. Malheureusement, Icare de la cause juste, à trop jouer avec le soleil, on se brûle les ailes. Un jour, elle avait attrapé un mauvais virus, une maladie vénérienne. Elle était morte dans d’atroces souffrances, devenant d’une laideur repoussante avant de franchir les portes du Paradis.
Aujourd’hui, il se murmure dans les chaumières qu’elle revient, les nuits de pleine lune, hanter la route, la tête auréolée d’un casque de flammes, gorgone qui aurait troqué ses serpents contre des feux follets, afin que les automobilistes attardés ou noctambules ne puissent l’ignorer et s’arrêtent. Tendant le bras, elle leur montrait la carrière, ce grand trou dans la roche dont les bords avaient été déchiquetés par les excavatrices. Les racines des sapins arrachés par les machines pendouillaient encore dans le vide, telles des lianes inutiles.
On avait cessé de s’acharner à creuser depuis plusieurs décennies déjà, et le paysage demeurait défiguré. Le fantôme de la « dame de feu » cherchait à attirer l’attention pour que les autorités suturent cette plaie. On avait ridé la nature avec cette horrible grimace, il fallait d’urgence un lifting. Les témoins les plus farfelus parlaient d’un dragon surgi de nulle part et crachant le feu sur les pare-brise, au détour d’un virage. Les victimes de cet attentat pyromane perdaient la mémoire. L’animal fabuleux terrifiait surtout les conducteurs dont les véhicules n’étaient pas immatriculés dans l’Ardèche. Pour eux, c’était un dragon xénophobe. La paranoïa ambiante gagnait du terrain.

Florette avait achevé son récit les yeux baignés de larmes, semblant adhérer totalement à cette légende. Elle était également ravie de l’attitude du garçon, qui l’avait suivie jusqu’au bout sans faire la moue, et dont l’attention avait été presque palpable, tant il réagissait physiquement à certains détails de l’histoire. Cela n’avait pas vraiment été le cas avec son prédécesseur.

Plus tard, les confessions personnelles ayant succédé aux sagas familiales, avait été approchée l’aventure amoureuse qu’elle avait vécue avec un « manieur de plume », unique point commun avec Tiburce. C’était un être bizarre, égocentrique, un maniaco-dépressif. De douze ans son aîné. Il s’était imposé chez elle, et, sous le charme, elle n’avait rien dit. Il passait la majeure partie de son temps devant l’écran de l’ordinateur qu’elle venait de s’offrir – c’était l’époque des premiers balbutiements informatiques. Il y écrivait d’interminables chapitres pour un roman sans titre commandé par un éditeur fantôme. Il s’appelait Clarence Lespinasse, natif de Mende. Ils s’étaient rencontrés dans une librairie de Marvejols, en Lozère, à l’occasion d’une séance de dédicaces, ce qui était en soi un signe avant-coureur. Il y présentait son dernier opus, « Meurtre en Margeride », qu’il qualifiait assez pompeusement de « polar lozérien ».
Elle était devenue un meuble dans son propre appartement, tant il la négli-geait. Il s’activait à « manier la plume » même la nuit. Un jour, n’en pouvant plus, elle avait décidé de le plaquer, de le foutre dehors, mais, pas le moins du monde bouleversé par sa décision brutale, il lui avait demandé de lui permettre de terminer son roman avant. Après, promis, juré, le mot fin apposé au bas de la page, ou éventuellement au milieu, comme une double délivrance, pour l’auteur et la jeune femme, il partirait.
Visiblement, pour clore ce pavé, il avait eu besoin de mijoter encore un peu dans la soupe chaude de cette ambiance feutrée. Cent dix feuillets avaient été tapés avant l’inévitable rupture. Mais il s’était débrouillé pour jouer la montre, gagnant du temps au fil des digressions, et son roman avait arboré une longueur plutôt inhabituelle. Arrivé à mille deux cents pages, elle avait piqué une crise de nerfs et l’avait viré sans ménagement, une gifle décalquant cinq doigts féminins sur une joue masculine rapidement empourprée par ce quintuple choc digital.
Il n’avait pas eu le temps de rédiger l’épilogue – celui de leur histoire d’amour précipitée, oui, pas de problème, c’était fait. Il irait finir de lancer son pavé ailleurs, chez un autre pigeon femelle. Chez lui par exemple, avec sa vieille machine à écrire, dont il ne s’était jamais séparé lorsqu’il avait daigné travailler à son domicile de Mende. Il y avait été très attaché avant de découvrir les facilités de l’ordinateur. Mais où était-elle maintenant, hein ? Chez un brocanteur ? Oui, il l’avait sans doute revendue avant de s’installer à Coucouron, sûr de son fait. De là à imaginer qu’il s’était servi de Florette dans le but inavouable de découvrir un outil nouveau et plus pratique que l’ancien, il n’y avait qu’un pas de porte à franchir allègrement… Elle ne se souvenait même plus lui avoir annoncé la couleur, en lui dévoilant qu’elle était propriétaire d’une machine à écrire supersonique.
Le roman s’intitulait « Pénélope blues ». En quelque sorte, son histoire, c’était le contraire de celle endurée par le couple formé par Ulysse et Péné-lope.
Décidément, pour dérangeant qu’il fût, cet homme ne manquait pas de cy-nisme. Elle n’en entendit plus jamais parler. Le bouquin n’avait jamais vu le jour, l’éditeur le jugeant probablement trop long. Il lui en avait envoyé un exemplaire, qu’elle n’avait jamais lu, le jetant au feu, dans la cheminée, pour une chaleureuse flambée, soulevant une gerbe d’étincelles du plus bel effet. Ainsi avait-il mis en péril son ouvrage, planté là, devant cet écran froid et impersonnel, à pianoter des phrases sans fin. Car, pourquoi pas, les cent dix feuillets initiaux étaient de qualité, hein ?
Le lendemain de son départ, elle se rendait compte que Clarence Lespinasse s’était inscrit sur des sites de rencontres du minitel rose… et qu’il avait obtenu un rendez-vous galant avec une certaine « lave in love ».

Le séjour de Tiburce arrivait à son terme. Ils avaient dû se séparer mais avaient continué de s’écrire, se promettant de se revoir dès sa période sous les drapeaux achevée. A la caserne, les trois premiers mois, la correspon-dance avait été régulière et passionnée, à raison d’une lettre tous les deux jours. Il avait été incorporé à un régiment de transmissions, était spécialisé dans le langage morse. Il avait de très bonnes oreilles, et cela avait suffi pour attirer les mouches en rangers et treillis.
Changeant leur fusil d’épaule, ils avaient alors renoncé à leur résolution de ne se revoir qu’une fois Tiburce débarrassé de ses obligations militaires. A l’occasion de ses week-ends de permission, elle le rejoignait à Montélimar. Elle n’avait que deux cents kilomètres à parcourir, aller et retour. Juste après Le Teil, l’Ardèche renonçait à enjamber le Rhône pour atterrir dans la Drôme, et Montélimar se tenait là, en embuscade, sur la rive opposée. Un pont métallique servait de douane à ce duo de départements mitoyens, et quand on s’y engageait, on ignorait à partir d’où l’on passait du 07 au 26, ou du 26 au 07. Allez savoir, c’était peut-être au centre exact du pont, non ?
Tiburce ne descendait à Aix-en-Provence qu’une fois par bimestre, et ses parents s’en plaignaient du bout des lèvres, acceptant toutefois la situation, car leur fils semblait s’être créé un contexte heureux, puisqu’il devenait de plus en plus sociable au téléphone ou dans ses trop rares lettres.
Modestine, de son côté, demeurait bouche close, mais son regard trahissait une agitation interne plus vive qu’un bavardage. La nuit, son esprit se dé-ployait, et, volant sur les ailes du rêve, elle visitait l’Ardèche, la Drôme, où elle côtoyait Florette, fantôme indétectable. Lorsqu’elle le sentait agacé par quelque chose, elle lui transmettait mentalement le thème principal de « Pierre et le loup » de Prokofiev, pour le détendre, mais il restait sourd à son appel. Ce n’était pas une barrière érigée pour interdire une intrusion, non, c’était une incapacité momentanée à capter une onde. Comme un orage brouillant une émission. La fréquence n’était plus aussi stable, mais elle se refusait à imaginer qu’un jour, le lien qui l’unissait au frérot puisse se rompre définitivement. Les interférences étaient sans doute dues au désintéres-sement provisoire de Tiburce pour sa propre famille.
Balto, lui, se sentait ignoré, mais ses études de comptabilité lui prenaient tout son temps, le BTS approchant à pas de géant. Il avait donc tout loisir de relativiser les événements, constatant néanmoins que, depuis peu, tout s’accélérait autour de lui, allait crescendo. Le « Cévenol » panoramique se transformait en TGV au bout de la ligne. Aussi se contentait-il de brefs échanges téléphoniques durant lesquels son pote montrait toujours de l’empressement à poser le combiné, et c’était assez frustrant.

Les mois avaient passé et, la quille venue, Tiburce avait enfin accepté la proposition de Florette, qui désirait vivre avec lui, occultant mécaniquement une déception pourtant encore chaude et pesante. Pour cicatriser la blessure, elle avait pris le parti d’en parler fréquemment. C’était paradoxal, mais cela fonctionnait. Tiburce était d’accord, car le toupet de ce type, nonobstant son indélicatesse, l’amusait, bien qu’il fût méprisable et, évidemment, le recon-nût.
Elle lui avait déjà parlé de sa décision devant un bon repas servi dans une pizzeria de Montélimar qui avait su les fidéliser. C’était juste trois semaines avant la libération… il avait feint de ne pas l’entendre. Déçue, elle n’avait pas insisté. Ils avaient bu plus que de raison ce soir-là, chacun pour un motif différent. C’était vraisemblablement reculer pour mieux sauter… Et plus loin…
Ils étaient rentrés à leur hôtel tels des automates, fixant le trottoir. Ils titu-baient légèrement, main dans la main. Montélimar paraissait moins austère le samedi et le dimanche que les jours d’encasernement, mais là, ils marchaient sur des œufs, et les coquilles brisées résonnaient lugubrement dans les rues désertées… Ici, les gens n’aimaient pas les militaires et préféraient se calfeutrer chez eux. Chacun sa caserne !
Puis tout était allé très vite ! L’opportunité de se rapprocher de la nature en côtoyant l’amour ne se reproduirait pas de sitôt. Voir ses camarades de chambrée se féliciter de réintégrer leurs pénates, sans changer de point de chute, l’avait fait réfléchir, précipitant son changement de cap. Pour la pre-mière fois, ils avaient agi comme des réactionnaires.
Au grand dam de Balto mais avec l’aval de ses parents, qui avaient toujours apprécié la liberté, Tiburce avait finalement obtempéré, changeant de région comme de chemise, le plus naturellement du monde. Le déménagement n’avait guère duré… Liquidé à un rythme d’enfer. Le strict minimum temporel. Un record.

Florette travaillait à la Poste de Coucouron, elle était factrice ; l’été, elle distribuait le courrier aux petits villages des alentours à vélo, car cela éco-nomisait l’essence. Accessoirement, en extra, elle était la guide vocale du train touristique des Gorges de l’Allier, dont l’itinéraire reliait Langogne à Langeac. Assise à côté du conducteur, le micro à la main, son timbre de voix particulier détaillait des précisions historiques, des descriptions géo-graphiques… Elle avait appris par cœur la « leçon du parcours » et débitait sa litanie à chaque voyage sur un ton monocorde qui endormait les passagers les moins jeunes et les plus sensibles à la berceuse des rails. Quant à lui, il continuait d’écrire ses textes déjantés, tout en cherchant sérieusement du boulot en fonction de ses compétences, qui n’étaient pas très étendues, carence de rêveurs et de doux dingues à mettre dans le même panier.
Il signait ses textes Tiburce B, mousquetaire de la plume… C’était là le coup de griffe prétentieux d’un chaton orphelin !
A Aubenas, en Ardèche, il avait finalement déniché un poste de coursier. En attendant, ses parents lui envoyaient régulièrement une petite rente qu’il s‘était juré de leur rembourser lorsque les jours meilleurs poindraient à l’horizon. Florette appréciait ses écrits et le poussaient régulièrement à contacter un éditeur, mais il lui répondait qu’il imitait Cyrano de Bergerac. Oui, il écrivait pour le plaisir, craignant de perdre l’inspiration si la création devenait… officielle. Il aurait été capable d’accepter un emploi de nègre chez un éditeur analphabète, rédigeant à la chaîne des lettres de refus d’une facture moins stéréotypée que de coutume et agréables à lire malgré la déception légitime des auteurs. Ce n’était pas un manque d’ambition, non, c’était la peur d’être essoré, telle une serpillière avant de resservir !

De nombreux points communs cimentaient le couple, mais l’un d’eux avait précipité les événements, faisant pencher la balance du bon côté lorsqu’elle avait pesé le pour et le contre. Tous deux adoraient les animaux. Clarence, ce fumiste, leur avait fait constamment la guerre, affirmant qu’il était im-possible de créer avec quatre pattes qui pianotent sur le carrelage des so-nates pour gravier et chaussures à crampons…
Sauf qu’un détail d’importance foutait sa théorie en l’air ! Elle avait une moquette, et aucun animal à quatre pattes ne s’y faisait les griffes… Cette mauvaise foi était lamentable, et dénotait d’un caractère psychotique à forte tendance paranoïaque !
Mais comment avait-elle pu s’enticher d’un tel abruti ? Si elle s’était attelée à rendre plus consistante la fraîcheur de son amourette, c’était en partie parce qu’elle culpabilisait d’avoir été si naïve. Car si elle avait trop attendu, elle en aurait été aigrie, et nul mec n’aurait pu l’approcher au Moulin du Rayol sans qu’elle ne le rabroue vertement. Et François Pinatel n’aurait pas apprécié que l’on maltraite ses clients…
La campagne favorisait-elle les erreurs de casting lorsqu’il était question de sentiments ? Un homme lettré charmait-il plus aisément les « rurales » que les « urbaines » ? Les Don Juan avaient-ils intérêt à vivre dans la France profonde ?

Il y avait Cyprien, l’ide que son cousin, qui pêchait du côté d’Auroux, en Lozère, avait paradoxalement sauvé des eaux, Moïse écailleux, alors qu’un campeur s’apprêtait à s’en débarrasser dans le Chapeauroux. Et il y avait Crapulon, un crapaud nain qu’elle conservait dans un aquarium, ancien ha-bitacle de verre d’un scalaire offert par un vieil oncle drômois ; fragilisé par tant de solitude, le poisson exotique avait été retrouvé flottant, le ventre à l’air. Attristé par la nouvelle, Tiburce en avait écrit un fabliau, maquillant le décès en suicide, et dont le titre, « Le scalaire de la peur », avait déridé Flo-rette. Elle en avait gardé un souvenir ému, tant il était beau avec sa longue nageoire dorsale, ses gros yeux globuleux de caméléon et la grâce chorégra-phique de sa nage…
Dans le fabliau, le poisson exotique s’appelait Jonas et se suicidait à sa façon, en plantant ses crocs de piranha dans la patte de Minestrone, le chat, alors qu’il essayait de le soutirer à l’élément liquide afin de le dévorer. Miaulant de douleur, Minestrone s’enfuyait, le scalaire accroché à ses bas-ques. Plus tard, Jonas venait hanter les rêves du chat, dont la patte gangrenée avait été amputée. Renonçant définitivement à dormir, il en était mort. Tout le monde sait qu’un matou ne peut survivre sans roupiller ! Minestrone ignorait qu’avant de se retrouver prisonnier d’un aquarium, Jonas avait été recueilli puis élevé en Amazonie par une famille piranha qui lui avait appris à se défendre. Loin des siens, Jonas avait décidé de se suicider en faisant d’une pierre deux coups…
Florette aurait aimé posséder un chat – un gros matou rouquin ? Et tant d’imagination également…

Tiburce était heureux, il n’utilisait jamais le minitel, préférant écrire sans calcul lorsqu’il en avait envie ; parfois observant Crapulon, perché sur un nénuphar en plastique et immobile dans cet aquarium forcément trop grand. Il n’avait jamais vu un crapaud aussi petit. On aurait dit un noyau d’olive sur pattes qui somnole dans une marmite invisible. Il en était attendrissant. L’image s’était imposée à l’esprit du jeune homme, comme d’habitude dé-calée.
Enfin s’était pointée la date du premier anniversaire de leur vie de couple… celui de Florette. Misant sur un cadeau romantique, il lui avait offert un poème de son cru. Elle avait été très sensible à la dédicace : « A Florette Jolivet, une jolie fleur aux yeux d’un joli vert, et dont le prénom évoque Pa-gnol et ma belle Provence natale… »
Il avait été tenté de signer Ugolin…

Les jours, les mois s’écoulèrent sur le calendrier de leur amour. Puis vint le soir de la rencontre avec la Gitane.

Tiburce venait de terminer un roman pour la jeunesse qu’il avait commencé six semaines plus tôt : « Esteban Quiz et le pingouin manchot ».
Florette l’avait convaincu d’envoyer son texte à un éditeur, et, très éton-nant, il s’était exécuté de bonne grâce. Pour fêter cela, il l’avait invitée à l’Auberge de Peyrebelle, la fameuse « Auberge rouge » du film de Claude Autan-Lara, avec Fernandel.
Se délectant d’une bonne omelette de cèpes, tandis qu’elle avait choisi une truite au bleu, il en avait profité pour lui en raconter le synopsis.

En l’an 1656, le Gibraltar, un galion espagnol qui vogue en direction du Nouveau Monde, est entraîné par un violent courant vers le Pôle Nord. Le bateau immobilisé par les glaces, les membres de l’équipage sont condamnés à y mourir de froid, statues sculptées par les doigts du gel. Mais il y a un survivant : Esteban Quiz. C’est le fils du capitaine, dont la femme a embar-qué secrètement avec l’enfant, pour fuir le courroux de son père, car elle s’est mariée sans son autorisation avec cet homme qu’il qualifie de « traître à sa patrie ». La mère a eu le temps de calfeutrer l’enfant sous des tonnes de couvertures, l’isolant du mieux qu’elle peut avant d’attendre cette mort gi-vrée à ses côtés.
Le père de la jeune femme prétend que le capitaine Quiz a été un ancien corsaire à la solde du roi de France et qu’il a jadis coulé le vaisseau amiral espagnol. Traqué sur les mers par la flotte du roi d’Espagne, il a changé d’identité, redevenant espagnol, et maintenant, il a mis le cap sur les Améri-ques, pour fuir l’armada française.
Esteban est découvert puis élevé par un pingouin manchot, un jeune mâle stérile dont une nageoire a été amputée par une orque. Un jour, un navire battant pavillon anglais accoste pour une mission scientifique ; l’enfant est découvert au sein de sa nouvelle famille, et l’en est délivré contre son gré. On le sort des griffes de ces « drôles d’oiseaux qui ne savent pas voler dans l’air mais vole un gosse sur l’eau ».
Plus tard, devenu adolescent, Esteban retrouvera son grand-père, qui lui racontera la vérité sur ses origines. Dégoûté par la mesquinerie des siens, il repartira vivre chez les pingouins, où le vieux mâle handicapé l’attendait pour mourir.

Pour une fois, cela ne parlait pas d’un train qui en cache un autre, d’un chef de gare transformiste, d’un passage à niveau obstrué par un camion bourré de nitroglycérine, de rails se tortillant à la manière de spaghettis géants, de dinosaures faisant dérailler un convoi de wagons à bestiaux afin d’en dévorer le contenu, ou de viaducs se jalousant en fonction de leur quantité d’arches… Ni des « sniffeurs de ballast », une secte de shootés qui reniflent les voies ferrées, le dos courbé comme s’ils flairaient des truffes ou ramassaient des cèpes.
Florette, très fleur bleue, avait adoré l’idée de ce gosse élevé par un pin-gouin handicapé et incapable de se reproduire ; la fin en était délicieusement mélodramatique.
Mais cette Gitane avait gâché la fête.

Juste avant le dessert, cette Gitane, caricature des pythonisses qui, pour écrire les grandes lignes de votre futur, commencent par lire les petites lignes de votre main, avait mis un bémol de taille à cette soirée plutôt réussie jusqu’ici.
Joignant le geste à la parole, Tiburce s’apprêtait à s’emparer de sa part de gâteau, lorsqu’elle avait surgi à brûle-pourpoint, dans son dos, pour saisir sa dextre au vol et l’immobiliser. Pourtant, lui faisant face, Florette aurait dû voir venir l’intruse et en avertir son compagnon… Mais non, pour une obs-cure raison, elle n’avait pas réagi à temps ! Caméléon qui reprend son aspect originel après qu’un prédateur se fût éloigné, la créature était redevenue visible, repérable, jaillissant en moins d’une seconde de son monde de transparence. Un auteur de science-fiction aurait parlé de monde parallèle…
L’espace et le temps semblaient s’être figés ; tout à l’heure omniprésents et distincts, les échanges verbaux des gens attablés n’étaient désormais que murmures inaudibles et chuchotements de conspirateurs. En jetant un coup d’œil panoramique, on aurait cru qu’ils simulaient tous un bien-être de fa-çade, échangeant des regards furtifs, le nez dans leur assiette… des regards de coupables ! Tiburce avait sursauté, en proie à un malaise sans nom. Il n’avait pu retirer sa paluche à temps, et l’étau des doigts crochus de la Gi-tane l’enserrait comme un étau. S’adressant directement à lui, et sans qu’un employé de l’auberge n’intervienne pour la neutraliser, elle avait déclaré qu’il était en danger… que les ailes noires d’une terrible menace planait tel un vautour au-dessus de sa tête.
Son timbre de voix était désagréable, nasillard… Dans la précipitation, entre deux quintes de toux, elle avait ajouté qu’elle reviendrait le visiter très bientôt, pour lui donner d’autres précisions… de plus amples détails.
Et elle avait aussitôt disparu.
Florette, les yeux écarquillés, ne bronchait pas, ne pipant mot. Le bras de Tiburce évoquait le salut nazi, la paume tournée vers le ciel. Ou quelqu’un vérifiant si les premières gouttes de pluie tombaient ou non, après que le tonnerre eût retenti au loin ; ou faisant la manche…
A l’opposé de sa compagne, il en avait souri, mais sa mémoire le titillant, il s’était immédiatement souvenu de cet incident qui avait opposé sa propre mère à madame Michalak, dix bonnes années en arrière. Dans la foulée, sautant du coq à l’âne, il avait raconté cette anecdote à Florette. Elle fris-sonnait, tétanisée. Au fil du discours, son teint pâle de rousse était devenu carrément cireux.
« Tibounet, voyons, personne ne t’a saisi la main ! Et de quoi parles-tu ? »
Il avait eu l’impression qu’elle se moquait de lui gentiment, cherchant à détendre l’atmosphère par la dérision. Mais non, elle ne se moquait pas, et l’atmosphère ne se détendait pas, au contraire ! Elle était soudain palpable, et l’on aurait pu la fendre d’un coup d’épée – avec la botte de « bonhomme de fiston » ?
Tibounet était désemparé, et la part de gâteau était finalement restée à sa place, prête à être resservie. Il avait réclamé l’addition dans un état second, comme à contrecœur…
Maintenant, tout le monde les fixait, arborant cet air outré que prennent les richards quand ils se sentent agressés.

Plusieurs jours plus tard, tandis qu’ils rentraient vers minuit

(« A minuit, une montre, c’est avant tout un nid abritant un duo d’aiguilles qui s’affichent en solo l’espace d’un soupir de nuit. Superposées tels les corps d’un couple faisant l’amour, elles se chevauchent lors d’un trop bref instant échappé d’un sablier où s’écoule la poussière des ténèbres. De mi-nuscules grains d’éternité la poudroient, semés par le néant… C’est la suie du temps dans la cheminée du monde, et l’être humain en est le ramoneur.
Minuit, c’est une heure suspecte de pleine lune et de superstition populaire, drogue atavique plus perverse que la religion.
Ainsi, programmé pour stationner deux fois par jour sur le nombre 12, ce coït temporel indique minuit, pas une minute de plus, pas une de moins. Quant à midi, c’est une toute autre histoire… moins mystérieuse, et de celle qui ouvre l’appétit ! »)

d’une soirée passée à Langogne, d’abord au cinéma, ensuite dans un bar étonnamment branché en pareil milieu rural, Tiburce avait revu la Gitane à la sortie d’un virage.
Il bruinait, et l’averse symbolisait un rideau de soie agité par un courant d’air. Mercedes s’apprêtait à entrer dans Coucouron, le moteur ronronnant comme un gros chat, lorsqu’elle s’était subitement matérialisée au milieu de la route, dans le double faisceau des phares. Il avait freiné, faisant crier les pneus dans le silence relatif de cette nuit mouillée, réflexe naturel pour éviter un obstacle. Fugitive, à l’instar du phénomène qui s’était déjà produit à l’Auberge de Peyrebelle, la diseuse de bonne aventure s’était une fois de plus évaporée sous ses yeux, silhouette de fumée balayée par le vent…
Tiburce s’était réellement préoccupé de l’état de sa santé mentale lorsque Florette lui avait demandé pourquoi il avait stoppé de la sorte, risquant de déraper et de les précipiter directement dans le décor. Elle était pressée de rentrer, elle avait envie de faire l’amour, tant l’alcool l’avait émoustillée, et voilà qu’il… Il avait invoqué l’excuse la plus plausible, à savoir qu’un ani-mal, un renard peut-être, avait brusquement traversé devant la Simca 1000. Il en avait profité pour tenter de s’en convaincre lui-même. Oui, sans doute attirée par la lumière, la bête avait-elle mécaniquement emprunté la voie de son instinct, motivant cet écart de conduite.
Hélas, il avait clairement entendu la voix nasillarde de la Gitane résonner à nouveau dans sa tête : « La troisième fois sera la bonne, et tu devras m’écouter, me croire, car ta vie ne dépend plus de toi, mais du destin, car je suis sa messagère ! Et souviens-toi de madame Michalak ! »
Et un renard ne cause que dans les fables et les dessins animés. De plus, il n’avait pas bu au-delà de la dose prescrite pour renoncer à conduire.
C’était également le remède idéal contre un désir de femme. Vexée, Florette avait dormi sur le canapé, tandis que Tiburce fixait le plafond, obsédé par la pythonisse, son timbre de canard et ses phrases énigmatiques…

Les aubes avaient succédé aux crépuscules dans une ambiance mi-figue, mi-raisin, chacun ébauchant quotidiennement une grimace à la place du sourire amorcé.
Une nuit, Tiburce avait été entraîné dans le plus invraisemblable des cau-chemars. Il y avait été baladé sans ménagement, son rôle oscillant entre té-moin privilégié et participant actif. Le genre de songe surréaliste qui vous pose une question existentielle fondamentale au réveil : « Es-tu normal, mon bonhomme ? »
Il se savait physiquement chétif, fragile, mais mentalement, est-ce qu’il était de taille ? Son équilibre présumé chancelait-il ? Il commençait sérieu-sement à en douter !

Un géant simiesque au dos voûté et aux bras interminables déambulait dans les Gorges de l’Allier, singeant Godzilla, le fabuleux dragon japonais des salles obscures. Le rêveur était installé aux premières loges, assistant à cette scène surréaliste perché sur un nuage inaccessible.
Il suffisait à ce mahousse de marcher sur les blocs de basalte chus des hauteurs minérales, pour les aplatir tels de minuscules champignons sous les pieds d’un randonneur distrait, et cette poussée tellurique écartelait le sol, désorganisant les plaques tectoniques. Il frappait à la manière d’un karatéka la route et la voie ferrée, qui se désarticulaient en de menus tronçons biscor-nus. Il boxait les véhicules de passage ; cabossés par l’impact, ils se télesco-paient en un magma de ferraille martyrisée, de chair sanguinolente et d’os fracturés. Il shootait dans les plus gros rochers affleurants, les propulsant dans les airs comme pour les satelliser. Il fonçait dans les éclaboussures, sans doute pour traquer un tyrannosaure qui aura violé son territoire de chasse. Il défonçait les viaducs et les ponts, rugbyman chargeant dans la défense adverse sans craindre d’être stoppé…
Visiblement, c’était un grand sportif, mais dopé aux stéroïdes anabolisants et dont les biscoteaux bodybuildés auraient dessiné des ombres dantesques sur les flancs des volcans de la Chaîne des Puys. A l’image de King Kong, dont la légende fut rendu célèbre par le film culte de 1933, il attrapait à bras-le-corps un « Cévenol », et s’acharnait à le démembrer en en fracassant les wagons les uns contre les autres ou sur le versant de la montagne, qui s’émiettait sous le choc. Puis jetait la locomotive dans les flots, dont le pa-nache de fumée devenait vertical en chutant, pour mieux la piétiner tel un vulgaire mégot, provoquant un séisme de forte magnitude.
Etrangement, l’aspect du monstre évoluait ; comme par magie, en un fondu enchaîné du plus bel effet, le primate se métamorphosait en félin.
A la fois puéril et effrayant, le rêve de Tiburce semblait un écran de cinéma où tous les films « catastrophes » en cinémascope et technicolor s’interpénétraient. Il en est l’unique spectateur, ignorant s’il en ressortira vivant ou dévoré, sain d’esprit ou lobotomisé…
Il était maintenant un tigre gigantesque dressé sur ses membres postérieurs, et ses yeux cruels lançaient des flèches enflammées sur l’environnement. Les deux canines de sa mâchoire supérieure émergeaient, beaucoup plus longues et larges que les autres crocs, qui miroitaient au soleil. L’Allier lui servant de trampoline, il sautait sur ses pattes à ressort afin de « descendre » en plein vol des buses, des circaètes, alors qu’il n’avait qu’à se baisser pour pêcher des saumons, des truites, des ombres communs, des ombles chevaliers… Il cessait enfin son manège, car ces rapaces hors de portée représentaient de dérisoires proies pour assouvir son appétit d’ogre et un tel désir de carnage. Il en aurait fallu mille, dix mille fois plus… Furax, il poussait un rugissement terrible, ébranlant les « murs » de la vallée tapissée de forêts de conifères, avalanches de bois et fantasmes de bûcherons au chômage. Affamé, il enfonçait maintenant un membre antérieur hypertrophié dans un tunnel, imitant un chat qui pourchasse une souris jusque dans son trou. En éventail, ses griffes aiguisées auraient déchiqueté un autorail, éventré une micheline… Soudain, il le retirait précipitamment, grognant de douleur, comme si quelque chose l’avait mordu, piqué ou brûlé à l’intérieur. Une lueur éblouissante apparaissait à l’entrée de la grotte évoquée par cette béance. Une sphère en surgissait, planant au-dessus du vide, en lévitation. Elle se rapprochait de la gueule écumante du monstre à dents de sabre, se mettait en orbite autour de sa tête paradoxalement auréolée d’une crinière de lion, enfin s’immobilisait devant une paire d’yeux rougis par la haine… Elle irradiait une lumière grise insoutenable qui aveuglait l’ineffable bête surdimensionnée.
Et là, le rêveur se rend compte qu’il voit la sphère avec ses propres yeux, qu’il n’est plus spectateur mais bel et bien participant… Que c’est une boule de cristal où se reflète le visage émacié de la Gitane. Il entend sa voix na-sillarde résonner une nouvelle fois dans son crâne, éclatant tel le tonnerre :
« C’est ici que ta vie arrivera à son terminus… et qu’elle y déraillera ! »

Il se trouvait tout près du Viaduc de la Madeleine. Bizarrement, il n’en avait jamais entendu parler… Un comble pour un passionné du rail !
Et l’évidence du lieu s’était imposée à son esprit comme le fait de marcher, de parler, de…

Tiburce s’était réveillé en respirant fort, comme essoufflé par une course. Cinq longueurs de bassin à la piscine ne l’auraient pas autant épuisé. Il suait abondamment. Il n’avait même pas sourcillé en apprenant qu’il avait hurlé le prénom de sa sœur durant son sommeil. Cela l’avait apparemment éjecté du mauvais rêve. Encore une vexation pour Florette, qui aurait évidemment préféré qu’il l’appelât, elle, à son secours…
Il lui avait tout de go demandé si elle connaissait un viaduc dont le nom rappelait une viennoiserie. Elle lui avait répondu que oui. Ses yeux papillo-taient. Elle avait deviné qu’un événement impossible à maîtriser était en train de naître, minant son couple.
Malchanceuse dans la vie, elle avait quitté un paranoïaque pour se coltiner un schizophrène. Si elle continuait sur sa lancée, elle finirait vieille fille ou folle.

Dès lors, par la suite, Tiburce avait définitivement renoncé à se faire pu-blier. L’éditeur ne s’était pas manifesté. Ce n’était pas celui de Clarence Lespinasse, dont la jeune femme, de toute façon, ignorait l’adresse – mais existait-il vraiment ?
Il avait cherché une nouvelle voie où s’aiguiller – c’était le cas de le dire, oui. La SNCF recrutait, il avait sauté sur cette occasion providentielle, l’utile et l’agréable réunis dans une même pochette surprise.
Ainsi renouait-il avec cette passion des rails qu’il avait inconsciemment occultée, au profit de celle éprouvée pour Florette.
Mais pouvait-on gagner sa vie en pratiquant sa passion, sans pour autant en effacer peu à peu l’intérêt ? Avec cette routine grignotant tout, termite insatiable… A moins qu’il ne s’agisse de rémunération, et que payer de sa personne pour pratiquer sa passion décuple l’envie, alors que recevoir de l’argent en échange représente plutôt un sentiment de devoir accompli qui banalise l’acte.

Quatorze mois s’étaient écoulés, avec des hauts et des bas… Mais le doute accentuait l’usure, et la colonne débit du bilan s’alourdissait, faisant pencher la balance du côté négatif.

A plus de deux cent cinquante kilomètres de là, Modestine regrettait amè-rement que le contact psychique qu’elle entretenait avec son frérot restât si longtemps brouillé, sur le point de se rompre. Mais maintenant, elle en était intimement persuadée, tout allait rentrer dans l’ordre. La distance avait as-sourdi l’émission, à n’en point douter ! Heureusement, de son côté, il n’avait rien remarqué ; à sens unique, la déception n’avait donc pas été amortie par le frein du partage. Elle se refusait à imaginer que le don puisse l’avoir dé-sertée. Non, c’était autre chose… un obstacle psychologique imposé par l’amour qu’il avait ressenti, raison de son éloignement.
Ce qui lui avait le plus manqué, c’était le réalisme des rêves de Tiburce, qu’elle visitait d’ordinaire en touriste, y admirant les paysages oniriques, parfois ne pouvant se retenir d’applaudir. Comme la fois où ses parents, venus la regarder dormir, l’avaient surprise chassant mécaniquement un moustique dont elle aura entendu le vol bruyant du fin fond de son sommeil. C’était leur interprétation du geste… un sagouin y aurait vu la reproduction d’un singe en peluche jouant des cymbales.
Ces rêves déjantés, c’était sa drogue personnelle, se félicitant de n’en consommer aucune autre… son cinéma mental, fidèle à cette salle de pro-jection. Elle se nourrissait de la folie créatrice du frérot, et n’était pas peu fière de son fournisseur.
Tiburce, en présence de ses parents qui ne comprenaient strictement rien à son charabia habituel, lançait à la cantonade, mimant un gorille dont le poi-trail servait de tam-tam : « Errant noctambule immobile ou funambule sprintant sans filet, je suis Dong Derechef, le doux dingue en chef ! Cuisinant tous les soirs à l’ombre du vide et sur le fil du néant, je concocte pour ma frangine une omelette de champignons hallucinogènes qu’elle consommera avant sa séance d’hypnose… »
Mais là, les songes délirants avaient été flous… surtout celui ou un gros chat glissait sa patte dans un trou de souris pour en déloger son repas. Il était ensuite attaqué par une sorte de bulle volante qui lançait des éclairs !

Sur un coup de tête, il avait détruit l’intégralité de ses œuvres. Pour une obscure raison, il avait ensuite regretté de ne pas avoir au moins sauvegardé « Le train de minuit ne sifflera plus » et « La guerre des manoirs n’aura pas lieu », deux nouvelles parmi ses plus abouties.
Dans la foulée, sans se retourner, il était rentré au bercail. D’abord chez ses parents, puis à Marseille, la SNCF ayant accepté sa demande de mutation à la gare Saint-Charles.
Il y avait loué un studio hors de prix… Pour aller travailler, il lui suffisait de traverser la rue. La nuit, les trains s’invitaient juste en face, sans qu’il n’ait à les rejoindre en empruntant la voie ferrée du rêve.

Balto avait été très heureux de retrouver son pote. Evidemment, il n’avait pas encore entamé sa dégringolade physique et morale ; n’avait pas été attiré par l’appât du gain facile ; n’avait pas encore triché avec autrui, avec la vie… Il avait réussi son BTS et bossait déjà pour un cabinet comptable. Bien payé, il menait une vie que d’aucuns auraient pu lui envier.
Les deux familles ne se retrouvaient plus à Langogne pour les vacances, plus parce que les gosses avaient grandi que par saturation. Ils étaient en âge de fonder leur propre famille… on avait donc mis un terme à ce rendez-vous d’aoûtiens. Mais le lien très fort qui unissait les deux amis – peut-être encore plus solide que chacun l’imaginait – avait résisté à cette rupture. Seul le désir pour une femme peut relâcher les liens amicaux entre deux hommes, et ils avaient fait le serment qu’à l’avenir, pour éviter ce problème, ils partage-raient leurs conquêtes !
C’étaient des paroles en l’air… elles ne retomberaient jamais.
Langogne était devenu un souvenir bucolique, un lieu où l’on se nettoyait des saletés de la ville.

Lorsque Modestine disparut trois jours de la maison familiale où elle avait choisi de demeurer, à la grande joie de ses parents, chacun pensa à une fugue. Cependant, personne n’eut le courage de la tancer après qu’elle eût réintégré le domicile. Au contraire, tout à la joie de la revoir saine et sauve, on ne lui posa aucune question. Elle était majeure maintenant, et ce nanisme dont elle était atteinte ne lui interdisait nullement des escapades amoureuses, n’est-ce pas ?
En revanche, la Police prit moins de gants, optant pour les gros sabots. Déboussolés, les flics pataugèrent dans un marigot de suppositions farfelues. Un petit malin avança même l’hypothèse que la jeune femme était encore à l’intérieur de la maison ; aussi s’évertuèrent-ils à y dénicher un placard escamotable ou un passage secret. Ils fouillèrent les pièces méthodiquement, de la cave au grenier, sans résultat.
« De toute façon, avant de fuguer, on ne prend pas la peine de ranger sa chambre de fond en comble ! » affirma froidement le fonctionnaire de police qui paraissait être le chef de meute. Un chef de meute de mauvais poil ce jour-là… et montrant les crocs !
Donc, soit il n’était pas prévu qu’elle revînt un jour, soit elle avait été en-levée par un ravisseur auquel elle avait réchappé mais dont elle avait décidé de taire le nom… Il n’y avait pas eu de demande de rançon, et les Barnouin n’étaient pas assez riches pour attirer l’attention d’un kidnappeur professionnel, donc elle ne s’était pas éprise de son bourreau, cachant l’identité de son… béguin.
Manifestement, cette affaire n’était pas très claire, et le policier présent lors du « retour de Pomponnette », fameuse scène pagnolesque, regarda Modestine comme si elle était mentalement dérangée. Ou venait de jouer un tour de cochon à ses parents…
Personne n’insista trop, l’issue heureuse ayant rassuré tout le monde… et lié les langues. Ainsi tout rentra-t-il dans l’ordre, le traintrain quotidien reprenant ses droits à tous les niveaux. Mais flotta dans l’air comme un parfum d’incompréhension qui interpella longtemps la maisonnée, motivant un mutisme suspect.

Tiburce n’avait jamais été averti de l’éloignement passager de Modestine, ses parents ayant attendu que cela devienne plus sérieux avant de l’en aviser. L’opportunité ne s’était donc pas présentée. Ils avaient toujours fait le nécessaire pour préserver leurs enfants des aléas de la vie, les sachant… différents.
Durant ces trois années passées loin de sa sœur, il avait ressenti comme un grand vide dans sa tête… Rêver en l’absence de Modestine, dont le souffle rendait la chambre si vivante, tout là-bas, au bout du couloir, l’avait forte-ment perturbé.
Oui, les évasions nocturnes alimentaient l’imagination de Tiburce, avec ou sans sa camarade de jeux… mais avec, c’était mieux !



– A la recherche du temps perdu –



Le crépuscule vient de pousser la Margeride, en Lozère, dans un trou noir où veille un œil lumineux, grand ouvert, et cillent des regards plus pro-fonds…

Quand les premières gouttes se mettent à tomber, Balto est toujours perdu dans ses pensées, sans doute à la recherche des pièces du passé qui man-quent au puzzle de son vécu. Il lui faudra le réorganiser d’urgence, s’il veut éviter de perdre les pédales avant de… repartir. Il ne s’étonne même pas du brutal changement de temps ; n’a pas remarqué que la lune, tout à l’heure pleine, est maintenant voilée ou carrément absente ; que les étoiles, une mi-nute plus tôt aguicheuses, ne lui clignent plus des yeux… La pluie picore le sol, par petits coups de bec acharnés. Il continue de fixer cette mystérieuse montre aux aiguilles phosphorescentes qu’il a glissée à son poignet, comme si un aimant aspirait son regard au sein du mécanisme. En tout cas, ce qu’il cherche à y lire, ce n’est pas l’heure. Assis sur le rocher plat, des fourmis dans les jambes, il a néanmoins l’impression qu’il se romprait les os s’il venait à se lever brusquement. Et il n’a pas vraiment envie de tenter le Dia-ble. Il est relâché, nulle sensation stressante n’occupe plus son esprit, appe-lant un nouveau rajeunissement provisoire, avant le voyage dans l’avenir qui lui coûtera plus ou moins cher, selon la date du point de chute. Il lui est im-possible de connaître l’heure exacte, ni le motif de sa présence ici, son ins-tinct l’y ayant conduit après moult rebondissements, la plupart indépendants de sa volonté.
Kerjean doit être loin désormais, une éternité s’étant écoulée depuis leur séparation, ce matin-là.

Dans la soirée, se fiant au hasard, Balto s’est engagé sur ce sentier comme s’il avait les yeux bandés, pour se retrouver au sein d’une campagne étran-gère et muette. Paumé, il s’est retourné plusieurs fois afin de vérifier si Lan-gogne existait encore lorsqu’il tournait le dos au village lozérien. Les toits de tuiles se dessinaient toujours en ombres chinoises sur la toile de fond de la nuit, et, à ses yeux, c’était plutôt rassurant. Il n’aurait pas particulièrement apprécié d’apercevoir des collines fantomatiques à l’horizon, sans qu’un obstacle n’occultât cette évocation champêtre mais déroutante. Il a marché tête basse à cause de l’obscurité, écoutant ses pas écraser l’herbe qu’il foulait à la manière d’un scaphandrier mais avec la sensation de clopiner sur la lune. Sa démarche claudicante a provoqué des bruits mous de succion assez désagréables, et qui évoquaient la démarche blasée d’un bourreau quittant l’échafaud où il avait tranché la tête d’un « sang bleu ». Le sol n’a évidem-ment pas eu le temps de sécher tout à fait et ses pieds se sont enfoncés dans la boue des ornières. Dans la journée, il aurait pu éviter la terre meuble, mais là, sans lampe de poche, il a erré à l’aveuglette, les spots du ciel parfois débranchés par des nuages capricieux et bedonnants. Dès qu’il quittait la sente spongieuse, le terrain devenait plus difficile, alors il recadrait sa déambulation ; et s’il n’en tenait pas compte, des orties urticantes se char-geaient de le remettre sur le droit chemin.
Il n’était sûr que d’une chose : il longeait l’Allier. Des clapotis attestaient que des poissons, probablement des truites, en butinaient la surface, y pê-chant des insectes imprudents. Les moustiques l’épargnaient, craignant de piquer ce vieux cuir ridé de momie fraîchement sortie de son sarcophage. Au loin, Balto devinait l’ombre d’une construction massive… un viaduc peut-être. Ses arches simulaient des trous noirs verticaux. A cette distance, on avait l’impression qu’en y passant dessous, on changeait d’univers, em-piétant sur un territoire interdit. Invisible à l’œil nu, une porte s’y matériali-sait uniquement les nuits de pleine lune ; les autres jours, elle restait close pour tout le monde. Douaniers d’outre-tombe, des fantômes vêtus de cote de maille ou de peaux de bêtes y hurlaient à la mort, pour effrayer les vaga-bonds, les curieux ; des sorcières juchées sur leurs balais volants y veillaient au grain, en cas d’intrusions aériennes, anges, colombes de la paix et rapaces espions.
Balto a stoppé sa randonnée noctambule à une poignée de mètres à peine du viaduc, après avoir failli perdre l’équilibre en heurtant ce rocher plat sur lequel il s’attarde sans raison évidente.

Ce qui est le plus surprenant présentement, c’est la densité du silence. Gre-nouilles et crapauds se sont tus si soudainement, qu’il doit y avoir anguille sous roche. Allergique aux coassements, quelqu’un a-t-il largué un virus afin de museler les batraciens trop bavards ? Apparemment, l’opération de destruction est une réussite.
Balto a peur du silence, car le mutisme de la nature l’angoisse… mais pas au point d’affoler son taux d’adrénaline. Le bruit n’est dangereux que pour l’acuité auditive, car il s’attaque directement aux tympans. Le silence, lui, c’est le calme précédant la tempête ; et quand on est fragilisé, cela rend pa-ranoïaque. De plus, il déteste le vent. Il aurait donné dix ans de cette vie déjà bien assez prématurément entamée, pour comprendre ce qu’il fait là, assis sur un rocher en forme de grosse galette de pierre, à attendre que la mémoire lui revienne. Comme s’il avait rendez-vous avec une personne censée la lui restituer… capable de remettre les pièces égarées du puzzle à la bonne place. Mais s’il a rendez-vous, il ignore avec qui, puisqu’il n’a parlé à personne jusqu’à ce jour, hormis les conducteurs l’ayant aimablement pris en stop – sans oublier Kerjean, le chasseur de légendes…

De façon peu naturelle, le bestiaire nocturne semble chloroformé. Des en-vahisseurs extraterrestres auront lancé des rayons paralysants sur la région, histoire d’investir les lieux sans que des sentinelles animalières aux abois n’alarmassent les indigènes de cette planète. Une chouette étrangement épargnée par les radiations anesthésiantes aura bien tenté de garder un œil ouvert, certes, mais elle aura été déquillée de son mirador par le tir fulgurant d’un pistolet laser à longue portée. Ses yeux en forme de billes ne se rouvri-ront plus, roulant dans la nuit tandis qu’elle devisait avec les étoiles. On vidait le zoo de ses occupants car on avait besoin des cages pour y parquer les…
Un cow-boy du Far West aurait pensé à une attaque imminente des Apa-ches. Oui, ils sont ici, tapis dans l’ombre, masqués par ces fourrés, ou là, à l’affût derrière ces troncs d’arbres, se confondant avec le décor… Nonobs-tant les peintures de guerre, ils ont calqué leur tactique de camouflage sur celle des caméléons. Au chant du coq, à l’aube, ce sera la curée, le poignard entre les dents, avant de l’utiliser pour larder la chair ennemie. L’heure de la vengeance avait enfin sonné !
Le silence « animal » est si pesant qu’il suffirait d’étendre les bras à l’horizontale, tel un somnambule ou un fada qui joue à colin-maillard, pour constater qu’un mur d’acier isole cette partie de la Lozère du reste du monde. Baignant dans cette ambiance glauque, on a l’impression que si elle persistait à tomber, la pluie rouillerait les ténèbres. Et cheminer au sein d’une atmosphère d’aquarium, pour sûr, en fin de parcours, c’est l’assurance de s’aplatir le nez contre une paroi en verre !
L’averse redouble, on dirait qu’elle seule est autorisée à corrompre l’espace en émettant du son. Nul doute que s’il s’arrêtait de pleuvoir à l’instant, on perdrait ses repères, se croyant aussitôt miraculeusement transféré dans une cathédrale ou dans les catacombes. Elle s’intensifie, imitant des salves de mitrailleuses, et Balto n’a d’autre solution que d’allonger le pas, pour vite courir s’abriter sous une arche du viaduc, risquant de chuter lourdement dans la gadoue avant d’y parvenir.
Il s’adossera au pilier et attendra. Mais attendra qui ? Quoi ? Que la pluie cesse ? Et après ?
Il s’exécute et s’assied dans la boue, entre deux bouquets de fougères, ses reins douloureux calés contre le pan de maçonnerie parasité par des moisis-sures. Epuisé, il s’endort.

Un bruit de tonnerre qui roule entre les nuages fulminants d’un orage proche le réveille en sursaut. Son adrénaline est en surdosage, il se lève comme un jeune homme, sans faire grincer ses articulations d’ordinaire usées jusqu’à la corde. Et voilà, l’angoisse lui a rendu ses vingt ans… plus précisément, l’a rajeuni d’au moins une bonne décennie ! Il va partir en voyage dans le futur pour y détecter ce qui ne colle pas dans son présent. Puis en reviendra plus vieux qu’à l’occasion du départ, lorsqu’il a arpenté le quai d’un pas alerte, espérant que le prochain train fût retardé par une grève, tant ses jambes lui semblaient légères, comme s’il se déplaçait sur coussins d’air. Et sa mémoire va encore ouvrir une brèche dans son cerveau – ainsi oubliera-t-il tous les horaires des trains en partance. Il tremble, mais ce n’est pas de froid ; son cœur s’emballe, cheval fou dont la crinière vole et l’encolure se couvre d’écume. Cette situation devient invivable, il lui faut s’accrocher aux plus solides branches sinon…
Ce bruit de ferraille qu’un géant manipulerait, barres ou poutres de métal corrodé qu’il tordrait pour en tester la rigidité, musclant à l’occasion biceps et triceps, ce n’est pas le tonnerre, voyons… C’est un train ! Il vient d’être réveillé par un train qui avale les rails au-dessus de lui, au sommet de ce pont de pierre dont deux arches enjambent l’Allier, troll victime d’une malédiction et fossilisé pour avoir osé braver les dieux païens. Il se sera plaint ouvertement d’avoir été créé si laid ; dressé sur la pointe de ses pieds dif-formes, il les aura menacés de son poing fermé. On l’aura condamné dans un premier temps à se mettre à genoux, la rivière s’écoulant sous son ventre, puis… Sa posture inconfortable évoque dorénavant un chien qui pisse dans le caniveau sans lever la patte.
Le viaduc vibre, on a l’impression qu’il se démantèle, qu’il implose… At-tention, il va s’effondrer telle une vieille tour dynamitée dans une cité de banlieue ! Va-t-il s’émietter, se disperser à la manière d’un château de car-tes ruiné par une rafale de vent ?
Mais non, c’est une fausse alerte ! Un fantasme de persécuté… Le bruit de rails malmenés s’éloigne. Le pouls de Balto ralentit. Les décibels se sont déchaînés comme une volée de plomb, mais un calme relatif reprend pos-session de l’espace, ramène la paix. Un mélomane songerait à un diminuendo orchestral avant les fameux glissandos de trombones qui annoncent la coda d’une symphonie de Bruckner. Le retour du train avec son chapelet de décibels cataclysmiques ?
Alors il entend vaguement un bruit suspect, une sorte de feulement, clin d’œil dans le silence rétabli, mais se repositionne pour se rendormir. Il plonge une seconde fois dans un sommeil salvateur, se calfeutrant dans un monde parallèle qui cohabite avec l’oubli.
La bête s’ébroue, secouant son pelage mouillé, explosion de gouttes d’eau idéale pour un photographe sur le point d’immortaliser sur la pellicule le geste nerveux du…
Cet essorage est un réflexe banal chez les petits… mais là, ce… est si gros…

Ce qui s’était passé dans le tunnel avait été effrayant. Balto était si jeune, et la foudre était tombée si près, sans doute dans la forêt qui domine l’Allier juste au-delà des hangars et des wagons en stationnement sur les voies de garage. Il n’aurait pas dû demander à son père, ce matin-là, de l’accompagner aux abattoirs pour rendre visite aux… « gentilles bestioles ». Le ciel menaçait depuis l’aube, raison pour laquelle il avait renoncé à sa partie de pêche quotidienne. Là, en cas d’averse, il serait à l’abri avec son fils, et ce n’était pas négligeable, avec ce meeting de montgolfières charbonneuses sur le point de lâcher du lest sur la Margeride ! Meute en colère, les baudruches gonflées à bloc s’apprêtaient à éclater…
Mais le danger ne venait pas du ciel, encore moins de la voûte du tunnel ébranlée par les trains de la grande ligne, et dont chaque arrêt en gare de Langogne laissait très peu de temps aux touristes pour descendre sur le quai, avant que le convoi ne reparte en direction de Langeac, via les Gorges de l’Allier. Lorsque le tonnerre avait ouvert une brèche dans la peau du silence, s’y était introduit le vacarme de la locomotive en mouvement, pistons et bielles rudement malmenés au cours de l’accélération, et, se répercutant, le double écho avait agressé les tympans sensibilisés du gosse.
Soudain, une lumière grise avait éclaboussé l’obscurité, comme le flash d’un photographe. Surpris, Balto avait sursauté et, paradoxalement, lâché la main de son père. Monsieur Beltoise, qui avait pensé à un éclair, continuait de marcher, réclamant son fils à ses côtés sans détourner la tête, le bras tendu, les doigts écartés, afin de saisir plus fermement la menotte du petiot.
Il hurlait : « Viens ! Viens ! Allez, viens vite ! »
Mais non, l’enfant s’était immobilisé, pétrifié par le stress, mais se nourris-sant de sa propre angoisse. Oui, car quelle belle aventure il vivait là, avec papa ! Il raconterait tout à maman, qui le plaindrait, et il aimait ça, que maman le plaigne…
Les contours de papa se dessinaient maintenant à contre-jour, au bout de ce couloir de nuit ; les abattoirs dressaient leurs façades grimaçantes sur le trottoir d’en face. Le bruit assourdissant s’était estompé, et quelqu’un avait appelé l’enfant, la voix émanant de l’accès qu’ils avaient emprunté pour entrer dans le passage souterrain. Balto avait tout de suite reconnu le timbre de Titi, son pote. Il s’était retourné, et là, tout d’un coup, une portion de la paroi de gauche du boyau s’étant ouverte telle une porte, une lumière ar-gentée en avait jailli, comme pour infiltrer l’espace confiné avant de l’inonder. Cela symbolisait un rideau grisâtre qui, dans un château hanté, séparerait un couloir secret en deux segments inégaux. D’un côté, les vi-vants ; de l’autre, les fantômes… Dans un film d’épouvante, par cette trouée, à la suite d’une rupture des canalisations provoquée par un tremble-ment de terre, l’eau des égouts aurait jailli, noyant les imprudents, tandis que des éboulis obstruaient les issues.
Balto avait baigné dans cet éclair le temps d’un hoquet. Alors avait retenti un formidable rugissement dont la source émettrice filtrait de la porte im-matérielle, puis tout était rentré dans l’ordre, laissant la place à un calme qui contrastait de façon surréaliste avec le climat préalable. Cela n’avait duré que cinq secondes. L’enfant avait cru rêver éveillé. Il avait été l’unique témoin de la transformation du pan concave en une luminescence dont la coloration rappelait l’acier. Les bruits se confondant, personne ne semblait avoir perçu ce grognement de bête féroce que l’on dérange pendant son repas. Bizarrement, il avait eu moins peur que tout à l’heure, lorsque la foudre avait fêlé le ciel de Lozère.
La silhouette de son père se découpant dans la pâle clarté de l’extérieur, Titi apparaissant à l’opposé, Modestine s’était alors pointée en arrière-plan. Désignant Balto, elle ébauchait un geste d’essuie-glace avec sa main droite, par-dessus l’épaule de son frère… Elle lui faisait souvent coucou de cette manière, et cela la rendait pitoyable, tant on avait l’impression qu’elle lavait des vitres. Agacé, il la trouvait envahissante depuis quelques jours. Il ne pouvait plus faire un pas sans deviner sa minuscule mais pesante présence dans son dos. A n’en point douter, c’était l’attitude d’une petite fille amou-reuse, et il devenait urgent de mettre les points sur les i, de l’éconduire offi-ciellement. Ils étaient encore un peu jeunes pour la frivolité, et, de toute fa-çon, elle ne lui plaisait pas. Elle était trop fluette, et si fragile qu’il aurait eu peur de la casser, poupée de porcelaine qu’il ne fallait surtout pas laisser tomber. De plus, son regard bleu était glacial, scrutateur ; aussi, y ayant dé-crypté une froideur sous-jacente qui mettait mal à l’aise, mieux valait ne pas s’aventurer sur cette banquise cassante et déjà fendillée par endroits. Sur ce miroir brisé, il perdrait pied…
L’expression de son ami l’ayant alerté, Titi avait fait brusquement volte-face ; tombant nez à nez avec Modestine, il lui avait ordonné de repartir, la menaçant de ne plus la laisser visiter ses rêves si elle ne s’exécutait pas im-médiatement. Balto n’avait rien compris à ce langage qui, visiblement, n’appartenait qu’à eux. Il ne voyait que son père, là-bas : il lui faisait signe de venir, car la pluie avait cessé… Et ils pouvaient y aller maintenant !
Visiblement, il n’avait pas aperçu les enfants de la famille Barnouin… ne s’était rendu compte de rien !

Le rêve du dormeur saute du coq à l’âne. Intemporelles, les deux images successives semblent se renier. C’est une suite totalement illogique, deux scènes d’un même film mal collées au montage…
Le dormeur est descendu de son train onirique, pour prendre une corres-pondance sur le quai voisin. Le terminus du circuit coïncidera avec le réveil du dormeur…

Minuit sonnait au clocher d’un village invisible mais proche. Les coups s’éternisaient et le douzième avait le plus grand mal à se pointer à l’heure du rendez-vous. Séléné était rousse et paraissait obèse. L’homme errait dans la nuit, piétinant l’ombre. Une forme nébuleuse au premier coup d’œil, va-guement humaine au second, s’imposait à son champ de vision restreint malgré la pleine lune. Son pas se dirigeait vers la dépouille présumée ; do-rénavant, il lui fallait le presser, histoire de vérifier. Le brouillard qui s’effilochait dans sa tête lui indiquait que son intuition était encore intacte… claire. Oui, il s’agissait bien d’un corps humain ! Un petit corps. A mesure qu’il s’en approchait, il découvrait des détails l’attestant. Il n’était pas en-core sot et aveugle.
A force de trébucher, il se demandait s’il parviendrait en position verticale devant la chose dérisoire (vraiment ?) mollement allongée dans l’herbe. Peut-être s’étalerait-il de tout son long sur la dépouille du gisant encore tiède de vie, qui sait ? Mais pourquoi cette stupide certitude que ce gisant était encore tiède ? Et pourquoi ne s’agirait-il pas d’UNE gisantE ? L’intuition, pourtant claire, ne lui soufflait pas tant de précisions dans sa précipitation déductive. Cela dit, il aurait fallu un improbable hasard pour que, sur son élan, l’homme détournât sa trajectoire au dernier moment. Ou qu’il enjambât la carcasse, dans la foulée, pour ne pas… s’embroncher. Il ne courait pas, ne fuyait rien, mais le sol ne permettait pas un arrêt brusque sans glissade. De plus, naturellement nerveux, il avait pour habitude de marcher vite. C’était peut-être un objet d’aspect humanoïde, ou un sanglier tué par un loup ? En bout de course, il ferait demi-tour, évidemment… juste un pas ou deux en arrière. Pas à reculons, il risquerait de chuter encore. Et il aurait la réponse. Un épouvantail « déraciné » ? Une poupée de porcelaine jetée là, dans cette décharge improvisée, telle une vile charogne ? Une grande poupée alors… la poupée de la fille d’un géant !
Ce ne serait pas un baptême, non… Combien de fois, en effet, avait-il dû « enjamber » des saletés abandonnées dans la nature ! Avant de se pencher, assez solennellement, l’homme levait la tête vers les étoiles, encore une fois ému d’être épié par tous ces regards en trompe l’œil rivés sur sa petite per-sonne. Comme s’il occupait le devant d’une scène, tandis qu’il était mitraillé par une salve de spots, un sniper se tenant en embuscade derrière un nuage… Bientôt, assurément, on l’applaudirait. Il fredonnait un air sirupeux, comme un chant que les gamins apprennent à la maternelle, pour éveiller leur sens artistique. Un Amérindien aurait entonné une ancestrale incantation, mais ce n’était pas un lieu fréquenté par ces Grands Guerriers du Continent des Braves.
Il venait de stopper et contemplait d’un air maussade le corps raidi par la mort de la petite fille. Il avait ébauché un geste, pour soulever la jupette qui masquait son visage cireux de momie, mais s’était ravisé. Pourtant, para-doxalement, il n’y avait là rien de malsain, au contraire. Soudain, il entendait un feulement, là, dans le fourré, à dix mètres à peine, puis un grognement plus distinct, au même endroit. En surimpression, cinglait un battement d’ailes gigantesques, comme s’il était survolé par un ptéranodon ou un vampire. Attiré, son regard s’orientait vers le… Il levait la tête et… et… Non, le bruit de soie froissée lui avait été dicté par le stress ; mais le feule-ment de gros chat, lui… Il était plus réel… plus consistant ! Menaçant, le grognement qui avait succédé à la première sommation féline lui avait paru « à portée de pattes »… si près que…
Il avait détalé, échevelé par sa fuite, mais s’était affalé vingt pas plus loin, la tête la première dans la tourbe, face contre terre ; de la boue s’infiltrait dans sa gorge, l’étouffant. Il toussait, crachait… Ensuite s’était relevé en prenant appui sur… sur quelque chose de mou. Il n’aurait su dire si c’était gluant ou simplement mouillé, mais l’odeur en était animale, tels les restes d’une proie dévorée par un terrible prédateur. Finalement, il préférait en ignorer la provenance génétique. Alors, comme pour se libérer d’un trop plein de pression, cocotte-minute humaine, il hurlait. Un chien l’imitait… quelque part dans le village de plus en plus proche et de moins en moins invisible.
La pleine lune affichait maintenant sa parfaite rondeur au sommet du clo-cher ; auréole crucifère couronnant ce phare surgi de terre, cela évoquait un bourdon, le bâton du pèlerin. L’homme courait à perdre haleine ; parvenu en terrain boisé, il dérapait sur des champignons, se meurtrissant les épaules à des troncs d’arbres trop rapprochés. Enfin venait mourir aux portes du village, où des fenêtres s’ouvraient déjà. Les yeux des façades papillonnaient dans les ténèbres… ceux de l’homme se fermaient.
Lorsqu’il s’était réveillé, la chose dérisoire mollement allongée était dé-sormais debout et se penchait sur lui. Le monde à l’envers. C’était une ga-mine apparemment, et elle s’apprêtait à lui caresser la joue avec beaucoup de tendresse, tandis qu’une sorte de gros chat grondait en montrant les crocs à ses côtés. Ses yeux étaient injectés de sang, et l’on aurait dit qu’il s’apprêtait à se jeter sur le dormeur pour le dévorer.

Balto sort du cauchemar en sursautant, comme piqué au vif par un moustique. Sa tête est inclinée sur son épaule gauche et son buste est légèrement penché sur le côté droit. Il se relève avec une relative facilité, dont il n’a toutefois plus l’habitude. Une fois n’est pas coutume, l’opération est totale-ment silencieuse et indolore. Il n’a pas besoin de patienter une minute de plus pour se rendre compte que la souplesse dont il fait preuve est douteuse. Il est en danger, plus que jamais en danger, car il se sent très jeune subitement… très vert ! Ses articulations sont bien huilées, il s’est remis sur ses jambes à la vitesse de l’éclair, oubliant d’utiliser ses mains… Son agilité recouvrée, il s’est redressé en s’appuyant contre le pilier de l’arche ; son dos a coulissé le long de la maçonnerie aux aspérités inégales et nombreuses ; il a déplié ses jambes sans le moindre craquement articulaire ; il… Sa rotule et son ménisque sont devenus ceux d’un adolescent. Sans attendre que l’idée n’effleurât les connexions cérébrales de la bête, il sait qu’elle a décidé de lui sauter à la gorge pendant son sommeil. C’est d’une grande lâcheté, et très humain pour un… félin ! Pour sûr, ce fauve est un loup pour l’Homme ! Parallèlement et sur un tempo identique, il vient en moins d’une seconde de visiter son futur ainsi que celui de l’animal, et il a eu la désagréable sensation de lire l’agressivité intentionnelle du félidé dans le cerveau d’un être humain. Comme si l’on avait greffé sans rejet le cortex cérébral d’un homme dans le crâne d’un tigre. Il s’écarte de la trajectoire que son intuition a calculée inconsciemment, et voilà que le prédateur percute la colonne de pierre dans un rugissement tonitruant où se mêlent surprise et douleur. Il retombe sur ses pattes arrières, secoue la tête, assommé. Mais soudain, une voix résonne dans la nuit, et la bête réagit aussitôt. C’est une voix qui fredonne un air insolite en employant un timbre nasillard : un truc lyrique et acidulé mais chanté par une gamine enrhumée, une musique de dessins animés. Le fauve se met à miauler… tel un chaton. Puis disparaît dans la nature, comme une ombre à quatre pattes, la queue entre les jambes et une belle bosse sur le front. Exactement à l’endroit où sa crinière perd de son épaisseur, est moins drue.
Balto a eu le temps de voir briller deux canines démesurées dans la pénombre. Il se sent à nouveau très fatigué. Tout est allé tellement vite, son voyage dans l’avenir se déroulant en rêve cette fois-ci, et d’une durée plus brève qu’à l’accoutumée. Dans dix minutes, il aura six mois de plus ajoutés à son compteur ; son horloge corporelle, déréglée par l’effort de prémonition mécanique, ne sera plus à l’heure, retardera… Il s’est un moment cru dans un dessin animé pour au moins deux raisons : le thème musical et l’image du chat qui, bondissant sur une hallucination, s’écrase contre un mur. Combien de fois avait-il vu cela à la télévision, lorsqu’il menait une vie normale, dans le mémorable « Tom et Jerry » de Tex Avery. Et là, il vient de tenir le rôle de Jerry, la souris… le rôle de la proie !
Il ignore pourquoi mais, instantanément, sa mémoire lui semble moins floue. Moins trouée que la part de gruyère destinée à Jerry quand un piège est tendu par Tom.

A suivre



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